‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 5 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Visite è Quêilah. — Disparition de Midoo. — Le jarJlo du rajali. — l'roviiice-Wellesiey. — Ciilliin; du sucre et du tapioca. — Travail des oliaraps. — PourEuivi par un li^e. — Hommes sauvages. ^~ .\venture dans la l'rovince-VVellesley.

Un oflicicr qui allait faire une visite au rajah de Quédah, pour remellre aux tendres atlentions de ce souverain un certain nombre <1e fugitifs peu intéressants, lesquels, étant venus se réfugier sous les plis du drapeau anglais, s'étaient permis de demander une existence précaire au meurtre et an pillage, m'invita à l'arcompagner. Nous

partîmes sur un petit steamer du gouvernemenl. (Juédah est de l'antre côté du détroit, à environ soixante milles [97 kilom.), au

nord de Pénang, le long de la côte. En roule, nous louchâmes à Pulo-Tulure ou Ile aux Œufs, ainsi nommée parce que c'esl l'île que, dans un groupe d'îlols, les lortues ont choisie, de préférence à toutes les autres, pour y déposer leurs œufs. Il n'y. a à Pulo-Tulure qu'une seule cabane, située tout au bord de la mer, et où habitent deux Malais chargés de veiller iiux tortues et de recueillir, à pleins sacs, les œufs qu'à certaines saisons de l'année celles-ci viennent déposer sur le sable. Une table de bois blanc et quelques sacs forment tout le mobilier de la hutte. Les Malais nous déclarèrent solennellement et sur la foi de l'Islam, que lorsque les tortues commençaient à pondre lien ne pouvait les arrôter ; qu'elles couvraient d'abord la grève qui semblait alors semée de grosses perles, et qu'ensuite elles venaient jusque dans la hutte pondre le surplus de leur offrande entre les pieds mêmes de la table, sur laquelle les deux habitants de la hutte devaient monter et s'accroupir, afin de ne pas troubler dans leurs fonctions ces intéressantes visiteuses. Ils allèrent jusqu'à affirmer qu'une sorte d'intelligence mutuelle s'était établie <între eux et les tortues, et que celles-ci feraient grève et refuseraient de déposer un seul œuf si jamais un étranger tentait de s'établir dan^ l'île et de dérober à leur fidèle rajah ce tribut de la mer profonde. « Bangak pandie, orang Malaïou » (quels rusés farceurs queces Malais !), me dit le kling qui me servait de domestique.

Ils nous vendirent un sac de ces œufs, que les indigènes regardent H^omrae un mets très-délicat. De forme à peu près ronde, et un peu plus gros que des œufs de canard, ils sont recouverts d'une peau solide dont la couleur blanche est teintée dopale.

11 paraît singulier que les tortues fassent preuve d'une préférence si décidée pour cette île. Il en est ainsi cependant, et, bien que leurs œufs y soient enlevés en grandes quantités, elles ne l'abandonnent point pour une autre.

On peut croire que le soin de recueillir les œufs de tortues, denrée d'un écoulement certain, qui vient se déposer à leurs pieds, franc de port, et qu'ils n'ont que la peine de ramasser, est une occupation qui convient mer\'eilleusement aux Malais. Le riz exige beaucoup de travail, met longtemps à croître et à mûrir, et, après cela, il faut encore le récolter. Môme le cocotier, qui donne le feu, le vivre et le couvert, ne laisse tomber qu'au bout de longues années les trésors que porte sa tête majestueuse. Mais la tortue — qui pourrait s'étonner qu'elle soit tenue en si grande vénération par ces nonchalants Malais ! — apporte à leur table une nourriture toute prête. A l'époque de notre visite à Pulo-Tulure nous vîmes les tortues nager autour de nous. La mer était d'un vert pâle, d'une pureté admirable, et si claire, si tranquille, que sur les rochers, à plusieurs brasses sous l'eau, nous distinguions sans peine les plantes marines

et les coraux aux couleurs variées. Les vives couleurs d'un jardin des tropiques peuvent seules surpasser en éclat la beauté du spectacle que nous offrait ce jardin de la mer. Un jeune Malais nous proposa de s'emparer pour nous d'une tortue. La façon dont il s'y prit fut aussi simple qu'adroite. S'étant laissé tranquillement glisser dansl'eau^il nagea doucement jusqu'à ce qu'il se trouvât derrière sa confiante proie. Alors, la saisissant par l'écaillé, il la retourna vivement sur le dos, et la poussa ainsi devant lui, réduite à une impuissance absolue, jusqu'au rivage.

Un matin, à Quédah, Miden, mon domestique, disparut. Il était allé à terre de très-bonne heure, et longtemps je l'attendis, mais en vain. A bout de patience et inquiet sur son sort, je me décidai enfin à aller à sa recherche, et, non sans peine, je finis par découvrir mon réfractaire dans une maison de jeu, où il était engagé dans une violente altercation.

Je l'entraînai hors de cet enfer, non toutefois sans rencontrer une formidable opposition, car la maison était pleine de Malais qui, excités par les péripéties du jeu, serraient déjà la poignée de leurs kris (poignards) et s'apprêtaient à résister à mon intervention. Cependant, sur mes explications, heureusement appuyées par l'arrivée de mon ami et d'une troupe de matelots, l'ordre se rétablit. Je pus constater alors que maître Miden, emporté par un dévergondage d'imagination dont l'esprit indien n'est pas absolument exempt, s'était donné pour un homme d'importance, pour un Hindou d'un caste élevée. Les Malais, qui sont généralement forts sur le point d'honneur, reconnurent que, dans ces circonstances, j'avais parfaitement le droit d'intervenir, et l'harmonie étant ainsi rétablie, ils nous donnèrent des preuves de leur affabilité en liant conversation iivec nous et nous permettant d'examiner leurs kris. Ces poignards ont généralement de beaux manches sculptés, et les lames tordues, faites d'acier et de fer soudés ensemble, se terminent par une pointe empoisonnée.

Mes lecteurs savent sans doute que la terrible coutume qu'on nomme Amok running est assez commune parmi les tribus malaises ; mais je suis heureux de dire que je n'ai jamais élé témohi de cet acte de vengeance sanguinaire, auquel un seul Malais, affole de rage, se livre quelquefois contre tous ceux qui l'entourent. Je ne puis rien concevoir de plus épouvantable, de plus diabolique, qu'un Malais, exercé au maniement du kris, et, en proie au paroxysme de la fureur, semant autour de lui le carnage sans s'inquiéter de savoir qui il frappe. Et pourtant le Malais, dans des conditions normale?, est le plus sociable, le plus paisible, le plus tendre des Asiatiques.

Le rajah de Quédah est jeune, et c'est un beau spécimen de sa race. Sa physionomie est pleine d'intelligence; et, du reste, de-

puis répoque où j'eus Thonneur de le voir, il a donné des preuves de sa sagesse et de son intérêt pour le bien public, et s'est acquis les sympathies de ses propres sujets et de ses alliés étrangers. Tout dernièrement, lorsque les troubles qui eurent leur origine à Larout menacèrent de s'étendre, il s'empressa d'adopter les mesures les plus eificaces pour mettre un terme à la piraterie, au moins dans les États sur lesquels s'exerce sa domination. Le palais où il réside est un édifice de briques d'assez modestes proportions ; une excellente route, longue de quelques milles, conduite ses jardins de plaisance, où, bien qu'ils ne soient pas fort étendus, on peut admirer une variété de fruits et de fleurs et une élégance de dessin que rien de ce que j'ai vu en Orient ne surpasse.

Dans un bouquet d'orangers notamment, les arbres étaient à ce point chargés de fruits que les branches auraient cassé si elles n'avaient pas été soutenues par de forts pieux de bambou ; et l'air, d'une douceur infinie, était imprégné de l'arôme des orangers et du parfum des lotus en pleine floraison. Le rajah avait, mais en vain, essayé de cultiver la vigne. Ses vignes produisaient, mais le raisin n'arrivait jamais à maturité. Nous fûmes conduits à cette retraite enchantée dans un beau carrosse de fabrique européenne.

En redescendant la rivière de Quédah, nous vîmes, du pont de notre steamer, une vingtaine de jeunes alligators qui remontaient le fleuve à la suite les uns des autres, et nous eûmes aussi la bonne fortune de pouvoir, en passant, envoyer quelques balles à deux fois autant de ces monstres, ces derniers de grande taille, couchés au soleil sur un long banc de sable. Il fallait une attention soutenue pour les reconnaître, tant leur couleur vaseuse et leur longue épine dorsale déchiquetée les distinguait peu des feuilles flétries du cocotier, à moitié enterrées dans le limon du rivage.

La Province-Wellesley est située sur la côte de la péninsule Malaise en face de Pénang. Elle a environ trente milles de long et de cinq à onze milles de large. Ce district, aujourd'hui le plus productif de tous ceux des Détroits, exporte annuellement une très-grande quantité de sucre, de tapioca et de riz. Limitrophe de Quédah, et compris autrefois dans les Etats du rajah, il a été acheté parle gouvernement anglais en 1800. Il contient une nombreuse population malaise, mais tout le travail un peu dur est fait par des Chinois ou par des Klings de la côte de Coromandel.

Les planteurs chinois furent les premiers qui cultivèrent la canne €t raffinèrent le sucre en assez grandes quantités pour en faire un des principaux articles d'exportation ; mais la science européenne a depuis longtemps inventé des procédés de raffinement bien supérieurs à ceux des Chinois, et dans les grandes plantations on travaille aujourd'hui avec des capitaux si considérables qu'il n'y a plus

que I

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comiiélileurs les plus habiles el les plus riches auxquels lu e ne soil pas interdite. Les planLalîons de canne à sucn' exploitées par les Européens couvrent la plus grande partie des terres cultivées de la colonie. Chaque planlalion occupe ptusieur.'i milles carrés de terre arable, et généralement à la plantation proprement dile est jointe une usine à vapeur et une raffinerie où un étal-major d'ingénieurs cl de mécaniciens européens est constamment orcu|n\

Toutes sui'les de variétés de canne k sucre ont été intii'duite^ dans le pays, mais, celle de l'ile Maurice exceptée, aucune ne prospère auiisi bien et ne donne une récolte aussi abondante que les espèces indigènes. De ces dernières il y a, dit-on, six dilTérentes sortes, el, à ma connaissance, une ou deux d'entre elles croissent A l'état sauvage dans la jungle. La canne à sucre met plusieurs mois ù croître el à mArir; mais, partout où cela est possible, les planlations sont échelonnées de telle fa<;on que diverses récoltes se suivent et que les usines ne chôment jamais. C'est d'ailleurs aux mêmes usines que se travaillent les quantités assez considérables de canne à sucre que cultivent les Malais et les Chinois el qu'il* vendent •! un prix stipulé généralement fk tant par acre.

Je fus heiUTux de voir que dans celte colonie un assez grand

nombre de planteurs et de mécaniciens étaient de grands et vigoureux gaillards natifs des basses terres d'Ecosse. Je passai environ six semaines en leur compagnie, et c'est avec un vif plaisir que je me rappelle une visite qui me procura une constante variété d'aventures et d'amusements et me donna lieu de constater combien mes compatriotes méritent le renom que leur a valu partout leur généreuse hospitalité.

Outre la canne à sucre, les planteurs cultivent, dans les parties moins fertiles, le tapioca, plante vivace à laquelle presque tout terrain est bon et qui exige beaucoup moins de labours et dVngrais que la canne.

Dans certains endroits on alterne les récoltes, ou plutôt à la canne on fait succéder le tapioca, après quoi la terre est pendant quelque temps laissée en jachère.

La plante pousse en longues tiges ligneuses et en grandes feuilles d'un vert brillant; mais c'est la racine qui fournit le tapioca.

Cette racine, qu'on prendrait i\ première vue pour une igname tm pour une grosse pomme de terre, a aussi peu de rapports, à on juger par les apparences, avec le délicat aliment d'une blancheur de neige qu'elle fournit, que le charbon avec la flamme qu'il entretient ou le goudron avec les brillantes couleurs qu'il recèle. Une fois mûrs, les tubercules sont arrac^hés, et transportés au lavoir où ils sont frottés et brossés h la mécanique. Gela fait, un ingénieux mécanisme les livre à une machine à râper d'où ils sortent réduits en une pulpe aqueuse de couleur brune que des canaux conduisent à des liuges dans lesquelles la pelure et les fibres sont séparées de la farine. Celle-ci est enfin amenée dans des cuves pleines d'ean où les ouvriers entrent i\ mi-corps pour y agiter la solution avec leurs jambes. Lorsque cette opération est accomplie, on laisse la farine se précipiter au fond de la cuve et l'eau s'écouler. Ce n'est qu'après plusieurs lavages de ce genre que le tapioca est soumis au séchage, qui se fait à peu près comme le séchage du thé, dans des poêles ou casseroles de fer. 11 ne reste plus après cela qu'à emballer le tapioca pour l'envoyer au marché.

Les planteurs de la Province-Wellesley mènent une vie dure et laborieuse, et nombreuses sont les difficultés contre lesquelles ils ont à lutter, non-seulement en ce qui touche les terres à faire valoir, mais plus encore les travailleurs qu'ils sont forcés d'importer. Us ont aussi, lorsque les récoltes approchent de leur maturité, des périodes d'extrême inquiétude ; car il suffirait alors d'une ondée poin* que les champs de cannes se couvrissent de fleurs, spectacle ravissant pour le spectateur, mais ruineux pour le propriétaire, à qui il fait perdre, toute espérance d'une abondante récolte. Malgré tout, ces planteurs aux têtes bronzées et aux larges épaules portent allé-

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grement leurs soucis, et tous s'accordent à recqnnaître que leur sort, quelles qu'en soient les vicissitudes, n'est pas sans charmes. Les plus agréables mois de Tannée, pour eux aussi bien que pour leurs hôtes, sont probablement ceux où les jeunes cannes montrent leurs tiges vertes au-dessus des billons qui séparent les sillons profondément creusés, et où l'abondante rosée fait de chaque feuille, aux premières lueurs du matin, un écrin de diamants, et, sur les buissons du chemin où l'araignée des champs tisse sa toile, jette un réseau de fils argentés. Le voile vaporeiLx qui enveloppait la montagne disparaît au coucher de l'aurore et une brise légère vous apporte un air frais et fortifiant. Arme de son fusil de chasse, le planteur sort, pour se livrer à son exercice accoutumé, et si nombreuses sont les bécasses à cette époque de l'année, qu'un bon tireur en peut tuer une douzaine de couples avant son déjeuner. Mon ami F., tireur renommé, avec lequel j'ai eu le plaisir de chasser, nonseulement ne manquait jamais son coup, mais ne tirait point qu'il n*eût une couple d'oiseaux à abattre, un pour chaque canon de fusil. Parfois le chasseur se trouve avoir affaire à de plus formidable gibier. M. B., grand et solide compagnon, eut une rencontre aussi désagréable qu'inattendue avec un sanglier. Etant insuffisamment armé, il ne fît que blesser la bête qui se jeta sur lui avec une fureur irrésistible et lui saisit la main dans ses fortes mâchoires. Eians la lutte, terrible comme on peut croire, B. réussit à traîner la bête jusqu'à une mare profonde, lui enfonça la tête sous l'eau et la força ainsi à lâcher prise, mais ce ne fut pas avant qu'une des défenses du sanglier n'eût troué de part en part sa main mutilée.

Autrefois les éléphants offraient aux chasseurs de tentantes occasions de se distinguer, mais déjà, à l'époque dont je parle, ils disparaissaient, à mesure que leurs retraites, jungle et forêt, faisaient place aux jardins et aux champs cultivés. Toutefois l'éléphant, le tigre, le rhinocéros, le daim, le sanglier et d'autres animaux sauvages se trouvent encore dans les régions les plus désertes et les plus septentrionales de cette partie de la péninsule, plus particulièrement dans celles où les Chinois n'ont encore opéré que des défrichements de peu d'étendue, et encore plus dans celles où de rares hameaux malais sont dispersés à de grands intervalles parmi les forêts vierges et la jungle.

C'est dans ces établissements clair-semés des Malais et des Chinois que les missionnaires catholiques-romains sont à l'œuvre. Un jour je me trouvai par hasard sur le chemin d'un de ces prêtres II était chaussé de sandales de paille et s'en allait seul visiter dans la montagne un frère-convers malade. Il avait à passer à travers une région infestée d'animaux sauvages ; et, quand je lui demandai s'il n'avait pas peur des tigres, il me montra son parasol chinois, la

seule arme qu'il portât, et me dit que non loin delà un de ses amis, avec un instrument pareil, avait mis un tigre en fuite, mais que la surexcitation nerveuse qui avait suivi cette victoire avait coûté la vie au courageux missionnaire. J'appris de mon compagnon qu'il vivait depuis de nombreuses années parmi les indigènes, s'abaissant, si l'on peut dire, pour les élever, et que c'était dans l'accomplissement de cette œuvre obscure mais utile qu'il avait vieilli. J'ai, dans mes voyages, rencontré bien d'autres missionnaires comme lui, et, quoique la religion qu'ils prêchent n'ait pas mes sympathies, j'ai toujours admiré leur force d'âme et leur abnégation. Des missionnaires protestants, on en rencontre presque partout, et le zèle de beaucoup d'entre eux ne le cède en rien à celui des missionnaires ratholiques; mais leur principale sphère d'action est plutôt dans les ports et dans les villes que fréquentent les Européens qu'au cœur même des pays qu'ils ont pris à tâche de convertir.

Gomme je l'ai déjà dit, les bras nécessaire s à la culture des champs et aux diverses opérations de la fabrication du sucre sont principalement importés de la côte de Coromandel, dans la présidence de Madras. Il est d'usage de faire signer aux travailleurs des rontrats par lesquels ils s'engagent, avant de partir, à ser\ir sur lés plantations pendant un certain temps et pour un salaire mensuel déterminé d'avance. A l'expiration du terme convenu, ils peuvent, à leur gré, renouveler leur engagement, ou s'en retourner dans leur pays. Beaucoup d'entre eux ont assez à se louer du traitement qu'ils reçoivent pour choisir de rester sur les plantations. Les Chinois sont également employés par les planteurs, mais en moins grand nombre, parce que les bandes de coolies sont importées par des capit«ilislos l'hinois et ne se louent que par l'intermédiaire d'un chef qui s'enj^age à donner certains labours à la terre moyennant un prix calculé à tant par acre. Les Chinois, qui sont plus forts, plus sains, et meilleurs ouvriers, exigent aussi une meilleure nourriture et ne supportent pas aussi bien que les indigènes de l'Inde une longue exposition aux ardeurs du soleil tropical ; le prix de leur travail est donc trop élevé pour qu'ils puissent en toute circonstance faire concurrence aux Klings. Les planteurs en outre ne sont pas toujours en position de payer le travail aux pièces : sans compter que les Chinois, dominés qu'ils sont par leurs associations, ne se montrent pas aussi dociles que leurs noirauds de frères

Il y a beaucoup de Malais dans laProvince-Wellesley, mais ils ne travaillent point sur les plantations, et, en vérité, il est presque impossible de dire à quoi peuvent bien s'occuper la plupart d'entre eux. Comme mahométans, ils pratiquent la circoncision et récitent (le fréquentes prières. Le reste de leur vie semble se passer à pro- »Téer de nombreuses familles qui suivront l'exemple de leurs pèVes

et attendront dans la paresse qu'une généreuse nature veuille bien pourvoir à leur subsistance. Le Malais, dans son pays, est une sorte de gentilhomme, qui dédaigne le commerce et met son orgueil à avoir toujours à la main son kris à poignée ciselée et à pointe empoisonnée. Ses ancêtres savaient bien, pour la plupart, se servir du kris sur terre et sur mer. Il y a dans les montagnes de Tintérieur quelques timides rejetons d*une race à cheveux crépus, qui pourraient en dire long sur les incursions des Malais, et qui jettent encore des regards d'envie sur les plaines fertiles d'où leurs aïeux furent expulsés. Ces gens-là, nous affirment solennellement les Malais, en parlant des « Orang-Boukit, » hommes des montagnes ; « Orang-Outan, » hommes des bois; « Orang-Anto, » hommes-esprits, ont des queues dont ils trempent l'extrémité touffue dans l'huile de damar et ensuite l'allument. Alors, se précipitant tous à la fois dans les villages malais, ils répandent partout l'incendie et la destruction. Il nous parait évident que dans cette fable, les Malais ont reproduit les exploits du singe-dieu du Ramayana hindou.

Je profiterai de l'occasion pour certifier à mes lecteurs que les tribus aborigènes dont il est question n'ont absolument rien à montrer en fait de queue, pas même un embryon, à l'appui de la théorie du progrès de l'espèce ou du développement naturel et spontané de l'espèce humaine. Je voudrais bien savoir après tout pourquoi (à supposer que les progéniteurs de ces tribus eussent eu des queues), la marche du progrès aurait privé leur postérité d'un si bel ornement ? Si nous devons nous en rapporter aux histoires écrites par certains missionnaires, il y a environ deux siècles les singes dans ces pays-là avaient lieu de voir dans leur appendice caudal un objet de la plus haute utilité *. C'est, en effet, grâce à cet appendice, dont ils glissaient l'extrémité dans les trous du rivage, que ces ingénieux singes tiraient hors de leurs retraites les malheureux <Tabes qui, en pinçant l'objet qui leur était présenté, ne se doutaient pas qu'ils s'attachaient à la ligne à pêcher du singe. C'est le renard qui, dans nos pays du Nord, à en croire les contes populaires, aurait mis en pratique cette ruse pour attraper les écrevisses.

Les animaux sauvages, comme je l'ai dit, ont été en grande partie chassés de la Province et n'y sont point aussi communs que je le croyais. On pourrait faire un séjour de plusieurs années sur une plantation et n'y jamais avoir la chance d'être poursuivi par un tigre, comme le fut l'heureux M. Mac-Nab. Les planteurs habitent forcément à de grandes distances les uns des autres: mais ils avaient alors l'àiabitude de se réunir une fois par semaine, h tour de rôle,

I . HuRMvx AfoM.. TleOnnitiil ïslnufls (Les llos Orioiilnles), I. 4ir».

UANS LA CHINE ET L'I-NDO-CHIXE. 2i

'hoK l'un deux. Gcltf joyeuse réunion était connue sous le nom dr " Mutton-Night, n i>arce qu'un mouton, lorsqu'on pouvait se le prul'urer, formait la pièce de résistance du festin. Autrefois les planteurs étaient tous célibataires, et les réunions n'en étaient ni moins joyeuses ni moins bruyantes pour eela. La plupart d'entre eux avaient de longues dist;inces h parcourir pour s'en retourner chc/ eux, et, un soir, lorsque, après le repas, ils eurent bavardé el chanté la plus grande partie de la nuit, le coup de l'élrier de wbiskey écossais fut enfin offert aux convives pour combattre le Tro'u\ el fortifier les nerfs contre l'attaque possible d'un rhinocéros, d'un orang-outan ou d'un tigre. La nuit était un pca obscure et U'-^ heures matinales approchaient, lorsque Mac-Nab, monté sur sou lldéle coursier, prit le chemin de sa maison. N'ayant de disposition^ tiostiles contre personne, pas niCmc contre les bftes de proie, il

s'en allait au petit galop, suivant une route bordée de niangUers, el admirant l'éclat des fulgores porte-lanternes qui, çà et là, semblaient allumer leurs petites lampes nocturnes parmi les arbres, tlient6t cependant la roule devint plus sombre, el Donald, le poney, dressa les oreilles avec inquiétude en tournant dans un sentier qui traversait la jungle pour aboutir h un cours d'eau. Donald renillail l'air cl bientôt redoubla de vitesse. Les narines dilatées, les oreiller dressées, la crinière hérissée, il accélérait sa course. Bientt^t le rugissement riu'icnx ri'im ligre, en pleine chasse derrière lui. Ht coiti-

prendre à Mac-Nab l'extrême danger où il se trouvait, et son sang se glaça dans ses veines, à la pensée que le tigre gagnait rapidement sur son cheval et que dans un instant il allait bondir sur lui et Tétreindre sous sa griffe implacable. Quelle situation ! devant lui le ruisseau glacé, derrière lui l'haleine enflammée du tigre acharné à sa poursuite. Il gagna quelques secondes en jetant son chapeau au tigre, et atteignit le ruisseau, que Donald franchit d'un bond. Le tigre, dérouté, perdit sa trace, et Mac-Nab arriva chez lui ne devant son salut qu'à un incident qu'il se plut toujours à signaler comme miraculeux. Mais combien il nous arrive fréquemment de découvrir que nos pires ennemis sont ceux-là môme qui se donnent pour nos amis les plus chers ! Les amis de Mac-Nab refusèrent avec la plus provoquante incrédulité d'ajouter foi à son histoire du tigre dérouté, et attribuèrent la terreur du poney et sa course folle vers son habitation à la présence de quelque petit morceau de bambou épineux qui, par hasard, s'était trouvé fixé à la sous-ventrière.

Durant une visite que je fis à Tune des plantations, une tîgresse et son petit tigre étaient embusqués dans la jungle, non loin de la maison. Ils se livraient à toutes sortes de déprédations sur les bestiaux du village voisin, et parfois, la nuit, on entendait leurs rugissements ; mais l'honneur peu enviable d'une rencontre avec eux me fut épargné.

La seule aventure désagréable qui me soit arrivée dans la Provînce-Wellesley , fut d'être assailli par un orage épouvantable, comme je me rendais à la plantation la plus éloignée du chef-lieu, celle de M. Gain. Cette plantation est située au pied d'une chaîne de montagnes où vivait, disait-on, certaine tribu sauvage, et Talep, mon domestique désirant voir les Orang-Outan ou hommes des bois, je consentis à ce qu'il m'accompagnât dans cette excursion. Ayant choisi une belle matinée, nous quittâmes Pénang dans un bateau malais et vînmes débarquer, de l'autre côté du détroit, à un village situé au point le plus favorable pour gagner de là notre destination. Dans ce village nous louâmes deux chariots, tirés chacun par une paire de buffles noirs, et partîmes, ayant à faire douze ou quinze milles pour arriver à la plantation de mon ami. Talep, avec nos bagages, passa devant dans le premier chariot ; je suivis dans l'autre, et, pendant les deux premiers milles, ne m'occupai que d'admirer la beauté de la forêt et de la jungle qui bordent la route.

Nous eûmes à passer à travers un marécage où croissaient des palétuviers et qui occupait une étendue de terre qui, à une époque récente, avait dû être couverte par les eaux de la mer. En effet, les racines tortueuses des palétuviers, formant un réseau à fleur de terre, semblaient avoir retenu les matériaux apportés par les ma- -rées successives, et c'est ainsi que s'était formé à la longue le

terrain solide sur lequel nous marchions. Nous laissâmes bientôt le marécage pour une route un peu meilleure et nous eûmes le plaisir d*admirer, chemin faisant, quelques hameaux à demi cachés dans le riche feuillage des tropiques et ombragés par les bosquets de bananiers et par les grandes feuilles des cocotiers et des palmiers.

Soudain, le ciel se chargea de nuages menaçants; le jour éclatant fit place à une sorte de crépuscule ; les palmiers commencèrent à onduler péniblement sous la- brise, la forêt à gémir et à murmurer à rapproche de la tempête, et des troupes d'oiseaux aquatiques à traverser le ciel et à percer de leurs cris l'obscurité croissante.

Talep fit arrêter ses hommes et leur ordonna d'étendre sur les chariots une épaisse couche de feuilles de palmier. « L'orage, ditil, sera sur nous dans un instant, et nous aurons du moins fait de notre ipieux pour nous abriter contre la pluie. » Mais nous découvrîmes bientôt que les bâches de feuilles de palmiers qui couvraient nos chariots n'étaient pas le moins du monde imperméables.

L'obscurité fut bientôt telle qu'on eût dit que la nuit était arrivée ; les éclairs se succédaient rapidement et trouaient le feuillage de lueurs étranges ; les grondements du tonnerre faisaient trembler le sol et roulaient en échos à travers la forêt ; une forte odeur de terre annonçait la pluie, qui approchait avec un sourd clapotement, et nous n'eûmes pas plutôt mesuré à ce bruit la vitesse de sa marche, qu'elle nous atteignit, nous tombant dessus comme une nappe d'eau tiède. En dépit de nos précautions, l'eau passait à travers nos toits de feuilles et nous mouillait comme un bain de pluie. Quant auxbufQes, ils avançaient péniblement, mais sans montrer le moindre souci de la tempête. Je ne cessais de crier aux hommes de faire attention aux fossés, car la route était complètement inondée et les chariots enfonçaient dans la boue jusqu'aux essieux. Tant que nous eûmes une rangée d'arbres pour nous guider, les hommes suivirent facilement le milieu de la route, mais quand nous eûmes laissé derrière nous ces magnifiques poteaux indicateurs, nous fûmes forcés de patauger dans la boue avec des fossés de six pieds de large et de presque autant de profondeur de chaque côté d'une route sur laquelle on ne pouvait voir à quelques pas devant soi, tant l'obscurité était profonde et tant l'eau trouble et rougeâtre, qui inondait tout, écumait sous la pluie battante. L'intérieur de mon chariot fut bientôt si glissant que je ne pouvais plus rester en place et que j'étais jeté, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon que les roues plongeaient à droite ou à gauche dans les ornières de la route submergée. Au beau milieu d'un de mes efforts désespérés pour me caller dans un coin, j'entendis un énorme clapotement,

puis un cri étoufl'é : c'étaient Talep, son chariot, et mes bagagc$ ([ui venaient de disparaître dans le fossé. Je m*élancai, à travers la fondrière d'eau fangeuse, sur la scène du désastre ; mais le conducteur avait plongé dans le fossé et en retirait Talep qui ne paraissait pas avoir souffert beaucoup de son bain forcé.

11 se mit aussitôt à dételer ses bufQes, après quoi il les conduisit à la nage hors du fossé et partit avec son compagnon et l'autre paire de buffles, avant môme que j'eusse eu le temps de leur demander ce qu'ils faisaient. Mis hors de moi par un tel acte d'impudence, j'aurais fait feu par-dessus leurs tètes pour ramener ces vagabonds, mais, malheureusement, mes armes étaient sous l'eau. Je ne pus donc rien faire pour les empêcher d'aller passer la nuit au village prochain.

Les Malais croient à une bienfaisante providence et attendent patiemment qu'il lui plaise de les combler de ses dons. Us croient aussi au destin. Si donc les chariots avaient culbuté dans le fossé, c'était l'œuvre du Tout-puissant, « Tuan Alla pounia Krajah » ; et c'est pourquoi ils s'en allaient dormir tranquillement, convaincus (ju'il eût été vain de regimber contre le sort.

Ne pouvant plus, à cette idée, garder la gravité qu'exigeait la situation, je me mis à rire de tout mon cœur, à la complète stupéfaction du malheureux Talep, qui ne doutait point que nous ne fussions victimes des mauvaises influences des « Anto » ou esprits.

11 fallait cependant nous décider à faire quelque chose. Nous ne pouvions attendre que la Providence dispersât le déluge ou retirât le chariot du fossé. Non moins clair était-il que nous ne pouvions pas plus, à nous deux, accomplir cette tâche que nous ne pouvions traîner le second chariot jusqu'à la plantation de notre ami.

Ce qui mettait le comble à notre mésaventure, c'est que mon cainet, contenant les indications de la route à suivre, était sous l'eau, et que le plongeon nécessaire pour l'aller chercher ne nous tentait ni l'un ni l'autre. D'un autre côté, la nuit approchait, et, ne sachant que faire, nous nous mîmes à crier de toutes nos forces. Au bout de quelques instants, une voix éloignée nous répondit. Nous élançant dans la direction de la voix, nous arrivâmes bientôt à un champ de cannes, où je m'arrêtai pour pousser quelques vigoureux appels. Je n'eus pas longtemps à attendre une réponse, car mon ami le planteur était venu à notre avance, et il rit de bon cœur au récit de nos désastres. Quant à nos scélérats de conducteurs, il savait fort bien, dit-il, où ils étaient; mais ceux-ci craignant sa colère, se hâtèrent de décamper.

Une fois sous le toit hospitalier de mon ami, j'oubliai bientôt, dans son agréable société, les aventures de cette misérable journée.

Le foyer paternel, la mère-patrie, furent naturellement les sujels de notre conversation, qui se prolongea assez avant dans la nuil. Lorsqu*enfln nous nous décidâmes à aller prendre du repos, M. Gain alluma une lampe, me conduisit à mon appartement, où, il tira d'une commode un revolver et un sabre qu'il me tendit gravement, en me priant de mettre Tun sous mon oreiller et de tenir l'autre à portée de ma main. Il me dit, en confidence, que, la nuit, il n'était jamais complètement tranquille, à moins que ses armes ne fussent prêtes, car son prédécesseur et sa femme avaient été assassinés dans cette maison même par les gens d'une tribu voisine. Quelle confortable assurance pour un homme à moitié mort de fatigue î Sous l'empire de cette sensation aussi nouvelle qu'inattendue, je me disposai à dormir, comme un guerrier, « sous les armes ». Le sommeil ne se fit pas attendre ; mais quel cauchemar ! Je rêvai que j'étais tombé au pouvoir de sauvages qui m'offraient libéralement cette alternative, d'être mangé tout cru, ou cuit en détail, c'est-à-dire membre à membre. Les cannibales allaient mettre leurs menaces à exécution, lorsque soudain je m'éveillai et vis Cain lui-même debout près de mon lit et brandissant un sabre qui reluisait à la faible lueur d'une lampe. u Suivez-moi, suivez-moi ! » me cria-t-il, en me tirant hors du lit. « Prenez votre sabre et votre revolver ; vous n'avez pas le temps 'i de vous habiller ; les sauvages attaquent la maison. » Je mis mes souliers et m'élançai dans l'obscurité où bientôt je perdis la trace de mon conducteur. Cependant j'entendais sa voix qui me criait : •< Venez aux feux ! venez aux feux ! Mon Dieu ! ils brûlent Thabi- '« tation des coolies I » Je me dirigeai de mon mieux à travers champs et marécages, vers le feu le plus proche, arrivai enfin à une maison et pus distinguer les gémissements de quelqu'un qui se plaignait. Le toit du bâtiment était tombé et brûlait. J'adressai la parole à l'homme qui gémissait et qui me répondit en malais qu'il était tué. Dans mes efforts pour arriver jusqu'à lui, je tombai sur un énorme corps chaud, et aussitôt reçus dans les jambes un coup qui me lit comprendre que je venais de manquer d'être empalé sur les cornes d'un énorme buflle étendu tout de son long sous le hangar. (Juant à l'homme qui se déclarait tué, il n'avait été que légèrement meurtri par la chute d'une poutre. En somme, nous avions Hé victimes d'une fausse alerte, car c'était tout simplement 1? tempête qui, ayant soufflé avec une nouvelle violence durant la nuit, avait renversé les maisons des coolies, dont quelques-unes avaient, on ne sait pas comment, pris feu. Cetteaventure n'eut pas pour nous de suites fâcheuses, et le lead0main je n'en dormis que mieux.

Les gens de ce singulier eMtoit ne me laissèrent pas partir san<i nie montrer un énorme alligator qu'ils avaient pris dans le fleuve

qui coulait près de là. Il paraît qu'un des cultivateurs de la plantation faisant baigner son enfant sur le bord du fleuve, le monstre s*élait jeté sur eux et avait disparu emportant Tenfant dans son énorme gueule. L'alarme donnée, tous les coolies s'étaient rassemblés, avaient barré le fleuve en deux endroits, et avaient fini par s'emparer du reptile qui s'était laissé prendre à un énorme hameçon.

Dans une autre partie de la province, je fis la connaissance d'un planteur fort excentrique auquel je donnerai le nom de Berry. Il vivait seul et nous nous réunîmes quelques-uns pour aller lui faire une visite. Les chemins, à peine tracés à travers champs, étaient partout mauvais, mais surtout aux abords de la maison, et nous enfoncions à tout instant dans des trous profonds, à demi remplis de bois et de débris de toute sorte. A chaque trou que nous rencontrions, M. Berry ne manquait pas de s'écrier que celui-là était vraiment afl'reux, l'un des plus afl*reux qui se pussent trouver sur ses terres. « Cependant, ajoutait-il, j'avais fait, sachant que vous deviez venir, jeter une charretée de bois dans chacun d'eux pour que vous ne trouvassiez pas la route aussi mauvaise qu'elle Test réellement. »

M. Berry était un homme d'un certain âge et dont la physionomie empreinte de tristesse n'avait cependant rien de désagréable. Il parlait avec un fort accent écossais. 11 nous dit, d'un ton de regret mélancolique, qu'il venait d'être obligé de raccommoder lui-même la grille du foyer de sa machine, parce qu'il n'avait pas de mécanicien à son service. 11 nous invita à visiter sa maison, qui avait un air de solitude et de désolation. « Attendez un peu, nous dit Berry, en s'avançant seul sur le balcon, je vais vous présenter quelquesuns de mes amis. » Nous nous arrêtâmes aussitôt et laissâmes notre hôte s'avancer seul jusqu'au bord extérieur de la vérandah. Là, nous le vîmes étendre la main en sifflant d'un ton caressant, et aussitôt un oiseau sortit du feuillage et vint se percher sur son doigt. « Ce petit oiseau, nous dit-il, avait une compagne, et les deux avaient coutume de venir à inon appel et de prendre leurs repas avec moi. Mais il faut que la femelle soit morte, car voici des mois que je ne l'ai vue. Elle m'a laissé son compagnon à soigner, et c'est moi qui tous les matins donne sa nourriture à ce pauvre abandonné. » Cette scène nous parut aussi étrange que touchante, et vainement raillâmes-nous Berry, très-amicalement d'ailleurs, sur l'isolement dans lequel il vivait, nous ne pûmes point lui persuader de revenir à des habitudes plus sociables et plus saines. C'était évidemment un homme d'un caractère doux et un peu sauvage. Mais nous n'en étions pas moins fort intrigués de savoir comment il s'y était pris pour rendre si familiers les oiseaux des bosquets de son jardin.

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