‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 52 sur 69 · U6 DIX ANS DE VOYAGES · texte numérisé non relu

U6 DIX ANS DE VOYAGES

altention scrupuleuse ; les propi-iéLiires atlent'.rs, vdLits de soie, ont une physionomie ourtrtc et respirant une suprême satisfactiuD. Je remarquai que la chisse officielle faisait dans ces magasins une éqni- Uible- ilislribulion de sa fortune, do façon à permettre nax propriétaires non-seulement da subvenir à leurs besoios, mais encore de satùfaire leurs dispendieux goûts de luxe.

D'un autre câtë, il y a, chez la population indig'enle dont on M 1 prend uni soin, une sordidité et une misère d'autant plus visiblM qu'elles contrastent violemment avec ce luxe et ce rafBnement.

L'espace me manque pour relater la dixième partie seulement I de ce que j'ai vu dans cette grande capitale ; mendiante tout uui i trouvés morts de froid sous les porl«s ; charrettes ramassant les CIp J davres d'enfants li-op jeunes pour mériter les honneurs de la sépulture ; indigents assiégeant une sorte de dépôt déjA plein, et implorant la faveur d'y passer la nuit ufin de se garantir contre la brise d'hiver qui, avant l'aube, aurait gelé le sang dans leurs veines.

11 y a, à Pékin, une foule de bougea occupés par les hannerets impériaux, et l'ordure semble être déposée comme un tribut devant tes portes mêmes du palais. Par le fait, il n'existe pas, dans la capitale, un seul point qui ne me fît aspirer à ce paradis chinois que JD m'étais représenté dans mon enfance, au ciel pur, aux plantation» de thé, aux bosquets d'orangers, aux baies de jasmin et aux lacs de lotus remplissant l'air do leurs parfums. Ce rêve s'est réalisé pour moi une ou deux fois en Chine ; mais toujours il était obscurci par quelque chose de défectueux dans la population elie-méme, ou dans ses usages.

Après les boutiques, les trottoirs qui les bordent sont peut-être la chose la pins curieuse pour un étranger. H s'y lorme, après une ondée, de nombreuses flaques d'eau qu'il faut absolument tourner, à moins d'agir comme une vieille dame de Pékin qui emportait partout avec elle deux briques pour paver son chemin. Mais ces mares ne constituent pas les seuls obstacles au commerce. De même que, sur les voies commerciales de Londres, la foule s'amasse devant les échoppes des colporteurs, tandis que les boutiquiers étalent leurs marchandises de façon à monopoliser au moins les deux tiers du pavé, de même, à Pékin, et sur une échelle plus vaste encore, vendeurs et acheteurs occupent tous les endroits secs de la rue. Quelquefois, pour fendre la presse, il faut frôler le cuir poussiéreux des chameaux que l'on décharge devant un magasin de charbon de terre; et, dans ce cas, on doit faire attention, si l'un de ces animaux est couché, de ne pas lui marcher sur les pieds, le chameau infligeant de cruelles morsures. Ailleurs, il faut attendre qu'une mule ombrageuse, retenue par sa longe devant une boutique, ait été dé-

tachée par son maître» qui fume tranquillement sa pipe avec le propriétaire de rétablissement.

Un jour, en suivant une rue, j'eus h escalader, pour passer, une pile de planches. Voyant que, du sommet de cette pyramide, j'avais une bonne vue d'une superbe boutique située de l'autre côté de la rue, j'installai mon objectif et me préparai à opérer. Mais au bout de deux ou trois minutes, avant que j'eusse terminé mon épreuve, la scène changea subitement. Tout ce terrain propice se trouvaoccupé par des spectateurs curieux mais bienveillants ; les transactions commerciales s'arrêtèrent, et juste au moment où j'allai exposer la plaque, un ingénieux gamin bouscula la planche sur laquelle je me tenais et me jeta ignominieusement par terre, à la grande hilarité de la foule.

Quelques-unes des échoppes auprès du trottoir sont construites en vase ou en briques, et deviendraient des bâtisses permanentes si leurs occupants ne recevaient à tout moment l'ordre de les démolir pour livrer passage à l'empereur. Chaque fois, en effet, que le souverain est convoyé hors de son palais, les rues doivent être déblayées et môme nettoyées, afin que ses yeux sacrés ne soient pas froissés par la constatation de l'état réel de sa splendide capitale. Dès qu'il est passé, les baraques, les tentes, les échoppes sont réédifiées, -et le commerce ainsi que la confusion reprennent leur cours.

Quoi qu'il en soit, ces obstructions latérales des rues sont pour la population un bienfait véritable. On achète dans les échoppes tout ce dont on peut avoir besoin, et leurs propriétaires le font savoir par leurs gestes désordonnés autant que par leurs cris assourdissants. Dans l'une d'elles, un boucher et un boulanger combinent leur mutuelle industrie. Le premier débite son mouton coupé en morceaux au goût de ses clients, et livre les os et les débris au second qui en confectionne des pâtés savoureux sous les yeux d'une foule affamée. Tout en roulant sa pâte, il annonce les délicatesses qu'il a préparées d'une voix glapissante, à laquelle répondent les hurlements franchement sympathiques d'une meute de chiens errants.

Là se vendent également des bijoux de grande valeur. On y trouve aussi des théâtres de marionnettes, des jongleurs, des loteries, des chanteurs de ballades et des conteurs; ces derniers accompagnent leur récit en pinçant du luth, tandis que les auditeurs, assis autour d'une longue table, écoutent avec ravissement les élucubrations dramatiques de leurs poêles.

Le conteur, toutefois, a de nombreux compétiteurs, parmi lesquels il convient de placer en première ligne les vendeurs de vieux habits. Ceux-ci, renommés pour leurs histoires joyeuses, savent trouTer une mélopée applicable aux vêtements qu'ils offrent au plus

fort enchérisseur. Chacune de ces bardes est ainsi investie d*une histoire miraculeuse qui lui donne une valeur impayable. Si c*est de la fourrure, les vertus calorifiques en sont éloquemment décrites. « Voici la fourrure qui, Tannée du grand hiver, a sauvé le chef de l'illustre famille Tchang. Le froid était si intense que la population était devenue muette. Quand on parlait, les mots se figeaient et pendaient aux bords des lèvres. Les oreilles gelaient et perdaient toute sensibilité, de sorte qu'en secouant la tète, elles tombaient. Les gens étaient convertis en glace dans la rue et mouraient par milliers. Quant à Tchang de vénérable mémoire, il revêtit ce manteau qui conser\'a à son sang toute sa chaleur. Combien en ofirezvous? » Tel est le langage usité par un de ces vendeurs de nantissements périmés.

Je vis deux ou trois individus faisant le commerce de tableaux magiques et de photographies stéréoscopi({ues étrangères, fort mal exécutées pour la plupart. Quant aux spectacles de marionnettes, le mieux est de n'en pas parler ; ils ne seraient certainement tolérés sur aucune place publique en Europe. Le polichinelle original existe à^Pékin et les marionnettes sont manœuvrées par des opérateurs cachés, comme chez nous. Le soir, j'ai vu souvent de très-ingénieuses pantomimes, exécutées en projetant de petites figures mobiles sur un mince écran illuminé brillamment par derrière.

On trouve, dans quelques échoppes, de magnifiques statues do faïence ; mais nulle part, en Chine, Tart de fabriquer des statues de faïence coloriées n'est arrivé à la perfection qui se remarque à Tien-tsin. Là on vend presque pour rien des figurines qui sont de beaucoup les plus belles choses de cette sorte que j'aie jamais vues. Non-seulement ces stalucLtes sont la reproduction la plus parfaite des Chinois des deux sexes, mais encore quelques-unes représentent des caricatures traitées avec une étonnante fidélité arlis- ,tique.

Si je m'arrête ainsi à flâner dans la ville, jamais je n'arriverai à l'hôtel pour y recevoir l'accueil qui m'a été si gracieusement octroyé par M. Thomas, le propriétaire. Thomas n'était pas l'homme le plus propre du monde ; mais il avait une politesse exquise, ce qui était quelque chose. Son costume manquait déplorablement de boutons, et sa physionomie eût gagné à l'addition d'un gilet et à l'absence de la graisse qui semblait avoir voulu grimper jusqu'à ses cheveux et n'était pas arrivée à destination. Dans l'expectative de mon arrivée, il avait hâtivement, quoique imparfaitement, lavé ses mains et môme son visage. Mais c'était un cuisinier, et môme un bon cuisinier. Quand je lui adressai mes félicitations sur ce chef, il me fit observer qu'il n'y avait rien de tel qnunpeu d'eau de- vie pour mettre un artiste à môme de donner la dernière touche à un chef-d'œuvre, soit

DANS LA CHINE ET I/INDO-CHïNE.

en cuisine, soit en peinture. S'il avait dit beaucoup de ce slimulanl, il aurait été plus près de la vérité.

Ma chambre à f,oucher n'était rien moins que confortable. Il n'en pouvait être autrement, con.struite surtout de vase comme elle t'était. Une natte couvrait le plancher, il est vrai ; mais Ii^s mars blanchis à la chaux, le Ht et les rideaux, suintaient d'humidité. Une abominable odeur de renrcrmë emplissait l'appartement, et, en ouvrant un cabinet, j'y vis une quantité do vêtements étrangers tout moisis. J'appris le lendemain que cette dérroque, laissée là comme contagieuse, Était celle d'une personne qui, dans cette même chambre, avait failli mourir de la petite vérole quelques jours auparavant. Par boiiheui'. J'échappai li la maladie.

Jerendis une visite à la légation coréenne, dans la ville tartare. Le roi de Corée a l'habitude d'envoyer chaque année à Pékin un ambassadeur porteur de son tribut. Le premier détachement de l'am-

DIX ANS DE VOYAGES bassade venait d'arriver. Il y avait peu de membres présents au moment do ma visite, et les logements qu*ils occupaient étaient d'une telle propreté que je regrettai presque de n'avoir pas quitta mes chaussures souillées à la porte, pour ne point salir les blanches nattes tressées. Je fus aussi très-Favorablement impressionné par lu netteté méticuleuse des vêtements des ambassadeurs, presque entièrement composés d'tlofFe blanche. Toutefois, ce fut avec la plus extrême difficulté que je réussis à prendre la photographie ci-jointe ; je ne l'en prisai que davantage, et c'est à peu près tout ce que je puis offrir au lecteur en ce qui concerne cette intéressante race insulaire, A peu près isolée du reste du monde.

A mon retour du tombeau des Mings, le ministre de Sa Majesté britannique m'invita gracieusement à élire domicile à la légation ; mais j'avais promis à Thomas de rester chei lui, et, bien que contrarié par certains détails, je n'étais pas insensible à la parfaite probité du brave homme, et au mal qu'il se donnait pour m'ôtre agréable.

DANS LA CHINE ET LINDO-CHINE. i51

Pour gagner du temps dans mes courses à travers la ville, j'achetai un poney mongol, et un ami me prêta une selle et une bride. Cet animal, osseux, à grande tête, avait un gros ventre rond sur lequel, à défaut de croupière, les sangles de la selle glissaient perpétuellement. 11 était, de plus, doué d'un appétit énorme ; c'est, au. moins, ce que m'affirma le groom que j'avais pris pour le soigner. La première nuit, il mangea sa litière, et quand je l'examinai, le matin, il semblait avoir encore faim ; il avait, en effet, dépouillé de son écorce l'arbre auquel il était attaché, et, en outre, dévoré du son de millet pour une valeur d'environ sept francs cinquante centimes. Je m'aperçus bientôt que j'étais rançonné par le garçon d'écurie, qui avait un cheval à lui appartenant dans la maison voisine, et trotivait bon de le nourrir à mes dépens.

Les Pékinois ont une singulière manière de ferrer leurs chevaux. Us lient trois pieds avec une corde, laissant libre celui qu'il s'agit de ferrer ; puis, ils attachent solidement l'animal entre deux poteaux.

Le plan de la ville de Pékin témoigne d'une idée, déterminée soigneusement et qui a été minutieusement poursuivie, depuis les bâtiments du palais, qui en occupent le centre, jusqu'au dernier mur des fortifications. Le plan horizontal des bâtiments impériaux est presque absolument identique avec ceux des grands temples et mausolées du pays. Ils se ressemblent tellement, même aux points de vue du style et de la disposition, qu'un palais pourrait subitement, et sans la moindre modification, être converti en un temple bouddhiste. C'est ainsi que le grand Yung-ho-kung, consacré au Lama des Mongols, servit, en un temps, de résidence au fils et successeur de Kang-hi.

Les principaux bâtiments du palais impérial — autant du moins qu'on en peut juger par les toitures que Ton aperçoit du haut des murs de la ville — sont au nombre de trois, s'élendant de Tchienmen à la montagne de la Perspective, et ne sont partout accessibles que par une triple porte.

Il en est de môme au tombeau des Mings. On y trouve même nombre de salles défendues par une triple entrée. Tous les temples, toutes les habitations particulières, dans le nord de la Chine, sont construits d'après le même système architectural. Dans le dernier cas, il y a trois cours séparées l'une de l'autre par des salles ; les logements des domestiques occupent les cours extérieures ; la cour intérieure est réservée à la famille.

Un fait curieux à observer, c'est l'universelle etsainte prédominance des nombres trois et neuf. Ainsi, à Pékin, le total des portes dont est percé le mur extérieur de la ville tartare est un multiple de trois ; nut, même le plus haut dignitaire, ne peut approcher de la

Page 1