‹ Dix ans de voyages dans la Chine et l'Indo-ChineChapitre 53 sur 69 · DIX A.NS DE VOYAGES I · texte numérisé non relu

DIX A.NS DE VOYAGES I

p^âonno sarrée de l'empereur, sans exécuter Irois fois trois g^-nu- 1 flexions. Le Temple du Ciel, dans la ville chÏDoise, avec sou triple toit, les triples terrasses de ses autels de marbre, et tout le ret>te de son symbolisme mystique, reproduit le cbiflVe trois nu ses multiples.

Le révérend Josepb Ëdkins est, je crois, le premier qui ait éveillé rattontioii sur l'architecture symbolique du Temple du Ciel et sur l'importance qu« les Chinois eux-mêmes attachent h l'autel ouvert du Sud, qu'ils considérant comme le plus ^aint de tous 1<*urs édifices relii;ieiix. C'est sur cet autel qu'au solstice d'hiver, l'empereur en personne brûle des oU'rundes, comme le faisaient jadis les patriarches en l'honneur du Dieu du Ciel.

Dans la ville de Fou-tchow, au sud de l'eaceinle murée, s'éltvent doux montagnes désignées sous le nom, l'une de Wu-si-sihan, l'autre de Kui-shen-shan on « la Montagne des neuf Génies. » Km commet de cette dernière se trouve un autel à ciel ouvert, construit en pierres brutes, uutiuel on accOde par un escalier de dix-huit marches d'abord, de trois marches ensuite, taillées dans ie roc vif. Cet auttil passe pour remonter il une tr^s-baute antiquité ; h diverse» époqufs de l'année, le gouverneur général de la province s'y rend, en qualité de représentant de l'empereur, et y fait des sacri&cos au ciel. Cette table de granit supportant un simple vase carré en pierre rempli de cendres, représente probablement l'autol propitiatoire chinois sous sa forme la plus arctialque.

L'autel du sud à l'ékin nlFre une ressemblance étonnante avec le mont Méru, le contre de l'univers bouddhiste, autour duquel tous les corps célestes sont censés se mouvoir ; on y voit les tables du soleil, de la lune et des étoiles, disposces à l'entour de la seconde terrasse, conformément au système astronomique chinois.

La ville de Pékin, ou plutôt la ville tartare, est tracée avec une symétrie presque parfaite. La sainte cité pourpre, sise à peu pr^s au centre, contient trois rues principales courant du nord au sud. L'une de ces rues conduit directement aux portes du palais. Les deux autres sont placées de chaque cùté de celle-ci, h distance égale. Dans l'espace intermédiaire s'entrecoupent des myriades de rues et de ruelles, toutes parallèles aux trois voies principales, ou les coupant fk angle droit.

Prise d'un point quelconiiue du mur extérieur, la vue n'a rien de séduisant. A l'exception des bâtiments du palais, des temples bouddhistes, du Temple du Ciel, de la cathédrale catholique romaine, aucune maison ne dépasse le modeste niveau prescrit par la loi. Des ruines et des dégradations nombreuses frappent désagréablement les regards. Çà et là on aperçoit de larges espaces rides et des arbres verts ombrageant les habitations des riches ; puis

Tœil se perd sur un océan de tuiles et de murs d'un type uniforme, et Ton ne peut s'empêcher de penser que l'isolement de la Chine commence à la famille môme.

Voici la demeure sacrée, complètement entourée de murailles, du puissant empereur, dont la personne est soustraite aux regards du monde extérieur par un nombre incalculable de cours et de « salles de sainte harmonie ». Le même caractère d'exclusion se remarque dans toutes les habitations particulières. Chacune d'elles est enfermée dans ses murs propres, et une seule porte donne accès aux cours et aux appartements de réception ; au delà, est le sanctuaire de la famille que l'hôte, même le plus favorisé, ne saurait souiller par sa présence. Naturellement, il y a des milliers de maisons et de cabanes où ces dispositions n'existent pas ; mais partout la population s'efforce de garder une sorte d'isolement hautain, sentiment auquel les mendiants mêmes des mes n'échappent pas entièrement. Ceux-ci, s'ils sont Mandchous, se drapent avec orgueil dans leurs peaux de mouton ; s'ils ne le sont pas, la plus infime peau de bouc, qui, seule, cache leur nudité, est portée avec une solennité qui ferait rire si l'on ne se sentait ému au souvenir de ieurs misères.

Tandis que je me trouvais dans la métropole, j'eus la bonne fortune d'être présenté au prince Kuqg et aux autres membres distingués du gouvernement rhinois. Tous en profitèrent pour me demander leurs portraits que j'exécutai au Tsungli-yamen, ou ministère des affaires étrangères.

Le prince Kung, comme le savent la plupart de mes lecteurs, est frère cadet du dernier empereur Hien-fung, et, par conséquent, oncle du monarque régnant Tung-tché. Il est revêtu de plusieurs emplois, civils aussi bien que militaires ; il est , en particulier, membre du conseil suprême, lequel peut être assimilé au cabinet dans notre constitution. Le prince Kung jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent ; c'est un homme à l'esprit vif, relativement libéral dans ses vues, et généralement considéré comme le chef du petit parti politique qui préconise le progrès.

La création du Tsungli-yamen fut l'un des importants résultats qui suivirent la ratification du traité de Tien-tsin. Jusqu'alors les relations diplomatiques étrangères étaient confiées au ministère des colonies, qui plaçait les grandes puissances sur le même niveau que les vassaux centre-asiatiques de l'Empire.

Ce yamen s'élève auprès du Collège impérial, où une pléiade de professeurs étrangers enseignent aujourd'hui aux étudiants chinois les langues européennes, la littérature et les sciences.

Un matin, accompagné par un de ces professeurs, qui voulut bien me servir d'interprète, je pénétrai dans le yamen par une porte

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b.Tisf et limite, percée dans un mur nu. Après avoir Iniversé plusieurs l'ouis ornées de berceaux de (leurs ol de pièces d'ean, et franchi des corridors sombres en piteux ^-lat de dégradation, nous nous arrêtâmes à l'ombre d'un vieil arbre, en face de la pitloresqne mais toute chinoise salle d'audience où se discuteot de temps en temps les intérêts d'une vaste portion de rhnmaailé. Nous avions à pL'ine eu le temps de jeter un coup d'œil sur les piliers peints, le* toits recourbés et les croisées sculptées, lorsqu'un vénérable noble sortit de derrière un paravent qui cachait une petite porle et, avec une tranquille courtoisie, nous invita à entrer.

Le prince Kung n'était pas encore arrivé ; mais Wen-siang, Paoukeun et Shen-kwé-feu, tous trois membres du grand Coaseîl, étaient déjà réunis. Wen-Siang est bien connu dans les cercles di- ■ plomaliques, où il passe pour un bomme d'État doué d'une intelligence de premier ordre, et pour l'un des ministres les plus avaorés de son siècle. On dit de lui qu'aus représentations ut^enles d'un étranger à propos des progrés chinois, il répondit par la propliélie suivante que le temps, cependant, n'a pas encore réalisée :

'< Donnez du temps à la Chine, et ses progrès seront rapides el merveilleux dans leurs résultats; il ce point que ceux qui ont te plus plaidé pour le progrès regretteront le bon vieux temps. ■>

Celte transformation peut bien être lointaine; comme quelque étoile inconnue, qui circule dans les incommensurables régions de l'espsce, mais qui n'est pus encore parvenue dans notre sphère. La Chine a eu ses âges de pierre et de bronze, et ses immenses ressources minérales témoignent qu'elle est encore destinée à enirer dans l'âge du charbon et du j'er.

Wen-siang et Paou-keun sont Mandchous; Shen-kwé-feu, au contraire, est l'un des membres chinois du grand Conseil d'Etat.

Etaient aussi présents Tcheng-ling, Tung-sine el Maou-lcheng-hi, ministres des affaires étrangère; Tung-sine est auteur d'un grand nombre d'ouvrages estimés. L'un d'eux, traitant de l'hydrographie de la Chine septentrionale, était sous presse au moment de ma visite. D'après ce que j'ai dit des inondations, ce traité sera fort utile, à la condition toutefois que ses suggestions, relatives au draniage du pays et à la restauration des digues rompues, puissent être, on plutât, soient mises à exécution.

Les ministres portaient de simples robes de satin de diverses couleurs, ouvertes sur la poitrine et retenues autour des reins par une ceinture, des cols de soie bleu-pâle tombant sur les épaules, et des bottes de satin noir à épaisses semelles. Ce costume était des plus pittoresques, et, ce qui était plus remarquable encore, la plupart des ministres avaient aussi bon air que les membres mêmes de notre propre , cabinet. Tous possédaient cette calme dignité qui ne peut

provenir. que d'un commerce constant avec des esprits cultivés. L'arrivée du prince Kung interrompit la conversation générale. Le prince m'entretint quelques instants, s'enquérant de mes voyages, et s'intéressant surtout à Tart d'obtenir des portraits au moyen de la photographie. C'est un homme de taille moyenne, aux membres grêles, et dont Textérieur m'impressionna moins vivement que celui des autres membres du cabinet ; et cependant sa tête eût été déclarée splendideparun phrénologiste.ll avait un regard pénétrant, et sa physionomie au repos revêtait une expression d'inébranlable résolution. En le dévisageant, je me demandais s'il comprenait la lourde responsabilité que la direction des destinées de tant de millions d'hommes imposait à lui et à ses collègues, ou si tous ne s'illusionnaient pas sur l'état actuel de l'Empire et de sa population.

Ces personnages ont eu, en un temps, h lutter contre de grandes et sérieuses difficultés. La guerre étrangère, l'insurrection civile, la famine, les inondations, la rapacité des agents dans diverses régions, ont contribué à Ikffaiblissement du prestige et de la puissance du gouvernement central ; et son autorité ne pourra être reconnue et exercée avec efficacité, dans les contrées de la Chine les plus excentriques, que lorsque toutes les provinces de ce vaste empire auront été reliées à Pékin par un réseau de chemins de fer et de voies télégraphiques.

Celui de tous les membres du groupe qui avait l'air le plus grave et le plus distingue était peut-être Maou-tcheng-bi. Placé par son érudition profonde au premier rang des écrivains, il avait autrefois rempli les fonctions de directeur en chef des examens littéraires dans la métropole.

Les Chinois attachent un honneur extraordinaire à ces luttes littéraires et à l'obtention du degré Tchong-iin ou Han-lin délivré par les examinateurs de Pékin. A l'examen triennal de 1871, un étudiant nommé Leung, du district de Shun-kak, dans la province de Kouang-tung (Canton), emporta le Tchong-iin. La même distinction littéraire avait été obtenue par un étudiant de Kouang-tung un demi-siècle auparavant, et il était le premier qui eût remporté ce succès pendant une période de deux cents ans. Les gens de la province de Kouang-tung célébrèrent comme un grand événement historique cette nouvelle victoire d'un de leurs candidats. On disait,- toutefois, que M. Leung n'avait obtenu cet honneur que grâce à un heureux hasard. Comme faisant partie d'une triade d'étudiants choisis, il produisit la composition qui devait décider de ses droits au diplôme. Il y avait en tout neuf essais, qui, après avoir été soumis aux examinateurs du Han-lin , furent envoyés par ceux-ci à l'impératrice douairière (l'empereur étant mineur), pour en recevoir la confirmation de leur propre jugement. Mais la

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vieilli' daiiio, r|iii avnit su vdoiilt^ impériale, voulut contrecair la dérision des savants érudits. Par hasard, un rayon do soleil. ' lombant sur le manuscril choisi, lui flt découvrir iin endroit où le papier i^tait aminci, ce qui indigiiail 1p p-aUagi^ «l'u» mol et »on remplacement par un autre. L'iolpératrico Wftina les oxaiuïnatcurs d'avoir laissé passer un travail aussi malpropre, et proclama Lounp vaiiiqnenr.

Le» superstitieux Cantonnais dérlar6rent que t'clait lu t divin, le rayon de soloil ayant ét^ un mi-'ssajicr envoyé pav| ciel pour monlrcr la tiu-e de IVsaai choisi d'uhord pour être coflj ronn*^.

M. Leung arriva à Canton en mai {872 et y Tut reçu par les autorités locales avec tous les honneurs imaginables. Toutes le* familles portant le^nom de Leuii;;, celles au moins qui en avaieol la possibilité, payèrent au TcJiong-iin d"énormea sommes d'argent pour avoir le droit de venir prier dans la salle de ses ancf 1res. Par ce moyen, elles établissaient leurs droits apocryphes de parenté, et, aussitôt après la cérémonie, elles furent autorisées à placer, audessus de l'entrée de leurs demeures, des tablettes sur lesquelles était inscrit le tilre Tchong -iin.

Un oncle de l'heureux vainqueur, combinant l'amour de la famille avec le louable désir de réparer sa fortune, prévint le Tchong-

un et agit comme son député en visitant, avant son arrivée, diverses maisons. Pour prix de cet honorable service, l'obligeant parent reçut plus tard cinq mille francs, et son neveu, par égard pour le nom de la famille, dut sanctionner les démarches ainsi prématurément faites pour répandre au loin sa renommée.

Pour prouver en quelle estime les Chinois tiennent ces lauréats, je citerai ce fait caractéristique : un frère de M. Leung ayant loué une maison à Canton, le propriétaire, apprenant sa parenté avec le fameux Tchong-iin, lui laissa le logement pour rien.

Après le thé pris en compagnie de deux ou trois membres du cabinet et une courte conversation générale, nous nous levâmes et quittâmes le yamen.

Je passerai sous silence beaucoup de temples et autres choses intéressantes de Pékin, mon but actuel étant plutôt de donner un aperçu de Tétat du pays et de la condition de ses habitants, tels qu'ils sont aujourd'hui, que d'entrer dans de minutieux détails. Je ne puis donc que jeter un coup d'œil rapide sur quelques établissements d'utilité publique.

Le temple de Confucius occupe une vaste superficie de terrain, et, comme tous les palais, les temples et les maisons même, il est complètement entouré de murs. La porte principale ouvrant sur l'enceinte sacrée est représentée dans la gravure ci-jointe. Ainsi que cela avait lieu pour les temples de la Grèce et de Rome, on accède à cette porte par une allée de cyprès vénérables. Dans son ensemble, l'édifice offre peut-être le plus important spécimen d'architecture purement chinoise qui se trouve dans la capitale. Le triple escalier et la balustrade sont en marbre sculpté, tandis que les piliers et les autres détails de la porte sont faits de matériaux plus périssables — bois, faïence vernie et briques. De chaque côté, sur des tablettes de marbre, sont inscrits les noms de ceux qui depuis plusieurs siècles ont mérité le diplôme de Han-lin ; l'une des tablettt^s de gauche, installée sur la carapace d'une tortue, fut érigée au temps du voyage de Marco Polo en Chine.

En dedans de cette porte se trouvent les fameux tambours de pierre portant des stances gravées il y a deux mille ans dans la forme la plus primitive de l'écriture chinoise. Ces tambours témoignent donc h la fois de l'antiquité de la poésie et de celle des caractères. Ces inscriptions ont été traduites par le docteur S. W. Bushell, qui vient de découvrir l'emplacement de la fameuse ville de Shang-tu, nommée par Coleridge Xanadu, et indiquée par Marco Polo comme la capitale septentrionale de la dynastie Yuen. La grande salle intérieure contient simplement la plaque commémorative du principal sage de la Chine et celles de vingt-deux de ses disciples les plus distingués.

L'Ame des morts illiislres est censée résider dans leurs plaques: aussi, Unis le» .ma, iiiix équîtioxes de printemps et d'automne, des btraTs et des moulons sont ofTcrls en holocauste d^aat lelMBirie vénéré de la littérature. ♦

Tout auprès du temple de Confucîus osl le Kwu-tz^kine , ÔO Université Nationale ; là se trouvent, autour du Pi-yiin^-kimg, ùii Sullu des Classiques, deux cents lubies de pierre sur Ic^quellea etl inscrit le texte complet Avs neuf livres sacrés.

L'observatoire a été étiibli sur la muraille, à l'est do la cit^llï^ tare On y voit, outre les monuments astronomitiues de dimpRàwi

colossales ériges par les missionnaires Jésuites dans le dix-seplième siècle, deux autres instruments placés dans une cour i>t que les Chinois ont construits pour eux-mêmes, vers la fin du treiziëme siècle, quand le Irône était occupé par la dynastie Yuen. 11 est possible que l'on ait utilisé pour la construction do ces instruments quelques éléments de science européenne. Quoique les chilTros et les divisions f^ravés sur leurs magnifiques cercles de bronio ne so rapportent qu'à l'annuaire chinois et aux connaissances astronomiques des Chinois de l'époque, cependant Marco Polo devait se

DANS LA CHINE ET LINDO-CHIKE.

trouver dans le Nord de la Chine au moment de leur fabriialion. Dans tous les cas, Jean de Canino y était, puisque, sous le pape Clément V, il devînt évèque de Cambola tPékin), vers i290, et peuttHre lui et son norabrens clergé introduisirent-ils en Chine quelque connaissance des sciences de l'Occident. M. Waylie (l'homme le plus compétent peut-être en pareille matière) était avec moi lorsque je visitai ces instruments ; il pense qu'ils sont chinois et qu'ils furent établis par Kow-show-king, l'un des plus fameux artronomes de Chine...

Le premier est un astrolabe ayant pour appendice un superbe (.'adran solaire qui a depuis longtemps perdu son gnomon. Par 1 fait, le tout consiste en trois astrolabes : l'un, en partie mobile, en partie fixé sur le plan de l'écliptique; le second, tournant sur un centre commun au méridien ; le troisième est le cercle azimutal.

L'autre instrument est une sphère armUlaire, d'un dessin et d'un travail magnifiques, soutenue par des dragons enchaînés. C'est un merveilleux échantillon de la perfection h LumcUi: Ivf. Chinois, même à cette époque, ;iv;uciii inoi'iié l'.u'l âr

LlioriEOD est inscrit avec les douze signes cycliques en lesquels les Chinois divisent le jour et la nuit. Ces caractères se reproduisent en dehors de l'anneau, accouplés avec huit caractères du cycle décimal et quatre noms des huit diagrammes du livre des variations, indi-

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