Nous avons déjà dit que le gharry est une voilure
un jour de congé. Il fui immédiatement entouré par un groupe de voituriers Klings, dont il ne sut d'abord comment se débarrasser, car une volée de jurons anglais n'est rien auprès de la ricbesse du vocabulaire Kling, et il ne trouva seulement pas une demi-douzaine de braves parmi eux pour se mesurer avec lui ; ce que voyant, il saisit celui qui se trouvait le plus près de lui et le jeta h la mer. C'était, à coup sûr, la façon la plus inofFensive de se débarrasser de son adversaire, qui n'eut qu'à gagner un bateau à la nage, et cela eut pour effet de laisser Jack immédiatement et complètement maître du cbamp de bataille.
11 y a autour de Commercial Square deux sortes de bâtiments, les vieux et les neufs. Au nombre des vieux sont les boutiques, les entrepôts, les maisons de banque et les bureaux des marchands, (î'est là qu'Européens et Chinois poursuivent leurs occupations. Mais les rangées d'édifices de construction nouvelle, aux proportions colossales, éclipsent complètement les constructions antiques et moins prétentieuses qui datent du bon vieux temps, où les résidents ne recevaient que tous les six mois des nouvelles de la mère patrie et où quelquefois il suffisait de deux ou trois envois opportuns de cargaisons d'épices pour réaliser une fortune princière. « C'était le bon temps en vérité, » me disait un digne mais malheureux vieux marchand. « Nous vivions alors, tout simplement, dans « les appartements situés au-dessus de nos bureaux, et nous for- « mions une petite et très-heureuse communauté. Maintenant au- « tant Vfiudrait presque vivre à Londres (ju'ici ; la vapeur et le télé- « graphe nous mettent en communication journalière avec l'Europe ; « nous n'avons même plus nos dimanches, et nuit et jour il nous « faut écrire, afin de ne pas être en retard pour la malle. » Je dois dire qu'il ne s'écartait pas beaucoup de la vérité.
Si nous suivons les longues et fraîches allées qui séparent les divers pâtés de maisons, de tous côtés nous viennent de chaudes odeurs d'épices. Ces allées conduisent à des cours ou entrepôts où reluisent à l'ombre d'énormes piles de boîtes de fer-blanc, et où sont amassés des chargements entiers de poivre, de tapioca, de sagou, de gutta-percha, de rotins et autres produits de l'Orient que des coolies chinois sont occupés à transporter sur les vaisseaux. La force d'épaules de ces hercules chinois est quelque chose de surprenant, même pour ceux qu'une longue habitude a rendus familiers avec cette scène. Ne quittons pas la place sans entrer dans le bureau et échanger quelques mots avec le « tuan-busar » ou chef. Mais une m^lle est signalée, attendue, ou sur le point de partir, et les commis se penchent sur leurs pupitres et se remettent vivement à leur correspondance. Nous nous empressons donc de nous retirer, non sans éprouver le sentiment que notre société, quelque agréable
4i DIX ANS DE VOYAGES
qu'elle puisse ôtre, a provoqué une interruption dont on se serai! fort bien passé.
Reprenons notre promenade autour du square, et jetons, en passant, un coup d'œil du côté de la banque, dont les portes sont ouvertes. Ici nos oreilles sont presque assourdies par l'incessant tintement des dollars que d'experts commis de banque chinois font sonner, avant de les peser et de les compter. Plus loin est un immense magasin, avec le nom du propriétaire « Boun Eng » peint sur toute une imposante panoplie d'enseignes.
Boun Eng lui-même vous accoste et vous invite à examiner son assortiment varié de marchandises européennes les mieux choisies. Il vous prie d'être assez bon pour goûter son xérès ou son eaa-devie qui sont de première qualité, et il vous donne l'assurance que ses articles de papeterie, de sellerie, de bonneterie viennent des meilleures manufactures d'Angleterre.
Boun est un beau spécimen de boutiquier anglo-chinois, grand et corpulent à la fois ; mais, tandis qu'il vous prie humblemenii de patronner sa boutique, vos yeux se tournent instinctivement vers une magnifique voiture attelée de deux beaux chevaux, laquelle vient de s'arrêter à la porte, et votre surprise n'est pas mince, lorsque, rheure de fermer boutique étant arrivée, vous voyez Boun Eng luimôme allumer 'un cigare, prendre place dans la voiture et se ûûre conduire rapidement par son cocher malais à quelque agréable villa qu'il possède à la campagne. C*cst aussi le moment où les coolies cessent leur travail, et même parmi eux on en voit plus d'un (jui, tout nus qu'ils sont, ne désespèrent pas de porter quelque jour des vêtements de soie et de rouler carrosse comme Boun Eng.
Mais voici que le tintement d'une cloche nous appelle de l'autre côté du square où va commencer une vente de chevaux. Les mar* chauds et leurs commis, libres du travail de la journée, se groupent qà et là, et prennent des airs aussi cavaliers qu aucun de ceux que l'on peut voir aux habitués du fameux marché de Tattersall, à Londres. Un navire vient d'arriver d'Australie avec une cargaison de chevaux. Les voilà là-bas, attachés sous les arbres, et il y a parmi eux de fort belles bêtes, mais un peu fatiguées du voyage. Les uns après les autres, ils sont montés par des grooms klings ou malais, et vendus de vingt à deux cents dollars par tête.
Je me souviens d'avoir vu un M. Rarey, qui était alors l'un des ma* gistrats de la colonie, acheter à une vente de cette espèce un pauvre animal qui véritablement n'avait plus que la peau et les os. Il entreprit cependant, avec une obstination caractériflUque, d'en refaire en trois mois un cheval, et il fit établir près de ses écuries un petit cirque où Rossinante fut soumis à un doux exercice. Il s'était mis dans la tête de prouver combien est grande la puissance de la
bonne nourriture et des bons traitements pour refaire et embellir un animal usé et surmené. Quelques semaines après, mon confiant et enthousiaste ami m invita à revenir voir Tanimal qui, pensait-il, prenait du corps, n me parut en effet que la tète et Testomac de la bête étaient devenus plus larges, et sa voracité était phénoménale ; mais je ne pus faire autrement que de déclarer qu'il ressemblait encore moins à un cheval que le jour où il avait changé de maître. En flm de compte, le pauvre anhnal mourut, je crois, d'une indigestion.
A propos d'animaux, j^rey avait quelquefois d'étranges caprices. Je le trouvai un jour emrj^illant un alligator de plus de douze pieds de long. Je revenais d'une course dans l'intérieur, et j'entrai par pure curiosité dans la salle du tribunal. Rarey m'aperçut dans l'auditoire et me fit signe de venir prendre un siège auprès de lui. « Voilà, me dit41, plus d'une heure que je remue ciel et terre pour obtenir que ce misérable menteur de Kling me dise la vérité. Il est témoin dans une affaire assez importante, et je crois vraiment que depuis une demi-heure iLlutte contre un secret désir de soulager sa conscience et d'éprouver une fois dans sa vie ce que c'est que d'être honnête. Mais la lutte est pénible, ses efforts l'ont réduit à un tel état d'incertitude et d'imbécillité qu'il n'y a pour le moment rien à en tirer, et le malheureux transpire si abondamment que l'air en est absolument vicié. »
« Huissier, ouvrez cette ponte ! » dit-il. Mon ami avait évidemment compté que la déposition de ce noir témoin jetterait quelque lumière sur la cause qu'il avait à juger, et, en attendant, il avait couvert le cahier de papier qu'il avait devant lui d'esquisses fort drôles mais peu flatteuses de l'huileux personnage soumis à ses questions. Cependant il fallut ajourner l'affaire et nous passâmes dans une cour derrière le tribunal. Là, étendu tout de son long sur des tréteaux, son énorme gueule, encore armée de ses formidables dents crochues, toute grande ouverte, se trouvait le plus grand alligator que j'eusse jamais vu. « J'ai entrepris d'empailler ce monstre, me dit ftarey, pour l'envoyer à mon frère, qui le mettra dans son vestibule, car il est, comme moi, grand amateur d'objets rares et curieux. Ce gaillard-là, continua-t-il en désignant l'alligator, fut de son vivant un mangeur d'hommes ; la chose est certaine ; mais il n'y a pas moyen aujourd'hui deremplirles entrailles de cette immense bête. Je voudrais pouvoir mettre dedans un ou deux de mes «pions » (agents àelapoliceindigène); je ne les trouverais point à dire. Maisprêtezk moi votre clÉfep* ^^ J6 lui pousse un peu dans la gorge cette botte de
^ paille. » Je iSn prêtai ma canne, mais ne pus jamais la ravoir, car elle resta engagée où bien d'autres morceaux plus délicats avaient disparu autrefois, et Rarey, dans ses efforts pour la rattraper, ne
fit que renfoncer davantage ; elle y resta donc et aida pour sa part au succès de rempaillement.
Gomme je l'ai déjà dit, il y a de belles botes parmi les chevaux d'Australie, mais il y en a aussi, et en grand nombre, qui sont de vilains et vicieux animaux. Un entre autres que j'achetai et essayai de rompre à la selle, — animal aux jambes fines et au poitrail bien développé, — avait l'horrible habitude de montrer le blanc des yeux et de faire le gros dos au point de ressembler à un dromadaire. Un dompteur de chevaux, M. Kugleman, entreprit de lui faire passer cette vilaine habitude. M. Kugleman était un homme d'une force prodigieuse. Je l'ai vu prendre un cheval par les jambes de devant et le forcer ainsi à se tenir sur les pieds de derrière et à reculer entre les brancards diuie voiture. Sans tenir compte de mes avertissements, il entreprit de monter mon cheval, sans désemparer, et, au bout d'une demi-heure d'efforts, il amena le cheval tout blanc d'écume, h quitter tranquillement l'écurie et à partir au petit galop, comme s'il eût été tout à fait soumis. Mais au bout d'une autre demi-heure il revint, son habit déchiré dans le dos, le visage en sang, et portant toutes les marques d'une terrible chute. Voici ce qui était arrivé : le cheval avait pris peur en arrivant devant un ruisseau où des blanchisseurs bengalais battaient du linge sur les rochers ; il s'était levé tout droit, était retombé en arrière, avait roulé sur le sol et finalement s'était relevé ayant toujours son cavalier sur le dos. De cette façon Kugleman put continuer à se vanter de n'avoir jamais été désarçonné à bas par aucun cheval.
Je dois avouer que je fus invariablement malheureux dans mes achats de chevaux australiens. Un jour comme je montais le long de l'esplanade un jeune cheval chAtain, un boghei, arrivant d'un train furieux, tourna soudainement le coude de la route, et l'un des brancards frappa mon cheval à la cuisse et lui lit une profonde blessure. Toutefois, la plaie fut recousue et au bout de quelques semaines mon cheval était rétabli.
Les poneys indigènes de Sumatra sont de beaucoup les plus beaux échantillons de race chevaline que l'on puisse voir dans les Détroits. Us sont parfaits de symétrie, ont la tète petite et bien formée, de grands yeux doux et le cou arqué le plus gracieusement du monde sous une profusion de crinière. Leur poitrail est bien développé, leurs jambes fines, leurs sabots ronds et compactes, et c(?s petits animaux sont enflammés d'une telle ardeur que, si vous ne les reteniez pas, iis iraient, une fois lancés, jusqu'à ce qu'ils tombassent de fatigue. ^
Ramenons maintenant le lecteur à Gommercial Square et pilotons-le, le long de Batlery Road S jusqu'à la crique où abondent les