M Y RU H A
— Bénissons Dieu, disait-il, de nous avoir enlevé le peu que nous avions de ces biens terrestres auxquels on tient toujours trop. Puis la détresse commune nous est une occasion de nous aider les uns les autres et de montrer que nous nous aimons.
L'empereur permit aux incendiés de s'installer dans les temples qui étaient encore debout et dans les marchés. Il leur ouvrit aussi une partie de ses jardins. Il fit construire pour eux des baraques en bois sur le Forum et leur fit distribuer des vivres.
Mais cela n'empêchait point le peuple dédire que c'était xXéron qui avait mis le feu à la ville, et que môme il avait chanté en regardant l'incendie du haut d'une tour.
Ces propos rappelèrent à iMyrrha le chant d'histrion qu'elle avait entendu sur son chemin. Mais, à ceux qui accusaient l'empereur, elle répondait, essayant de se tromper elle-même :
— S'il avait allumé l'incendie, mettrait-il tant de zèle à secourir les victimes?
Et elle ne s'apercevait pas de la faiblesse de ce raisonnement.
Les chrétiens, ne voulant point se retirer dans les temples des faux dieux ni s'abriter sous les baraques en haine des mains [impies qui leur offraient ce secours, se réfugièrent dans leurs tombeaux.
Mvrrha et Mamma^a continuèrent à faire des broderies
pour les dames romaines, ce qui leur permit de vivre et même de soulager leurs frères indigents.
Or, malgré leur grande misère, beaucoup de chrétiens se réjouissaient de Tincendie, tant ils délestaient Rome, la ville impure.
Surtout le prêtre Timotliée exultait d'une joie sombre. Il dit un jour aux frères assemblés :
— La main qui a allumé ce feu peut être abominable. Mais elle n'a rien fait que par la volonté de Dieu. Car, voyez : les plus anciens temples des idoles, ceux que la malice ou rignorance des infidèles vénérait le plus, ont été détruits de fond en comble. Brûlé, le temple de la Lune, bâti par Servius Tullius ! Brûlé, le temple consacré à Hercule par le roi Évandre ! Brûlé, le temple de Jupiter Stator, élevé par Romulus ! Brûlés, le palais de Numa Pompilius et le temple de Vesta! Ceci, plus clairement que tout le reste, nous annonce la fin du monde, laquelle doit arriver par le feu. Et cette fin sera le commencement de notre victoire et de notre joie.
— Mon frère, dit Calliste, vous avez peut-être raison. Mais comment se réjouir d'un événement qui a apporté tant de souffrance aux humbles, à ceux que Jésus aimait?
A ce moment, des soldats, conduits par un centurion, envahirent le lieu de rassemblée.
— Nous vous arrêtons par ordre de Tempereur, dit le centurion.
— Pourquoi? demanda Calliste.
— Parce que c^est vous, les chrétiens, qui avez mis le feu à la ville.
Et, désignant Timotliée :
— Les discours de ce misérable ne le prouvent-ils pas?
Myrrha avait cru que le dernier crime de Néron était le plus grand qu'on pût concevoir. Or, il venait de faire quelque chose de plus effroyable encore en accusant de ce crime des innocents. Et c'est pourquoi elle dit à Dieu :
— Pour lui, pour son salut, non seulement ma vie, Seigneur, mais toutes les tortures qu'il vous plaira!
Les soldats emmenèrent donc les chrétiens et les jetèrent pêle-mêle dans les souterrains de la prison Mamertine.
Et Myrrha éprouvait un obscur plaisir à songer qu'elle était prisonnière par le commandement de Néron : car c'était la première fois que la volonté du tout-puissant César agissait directement sur son humble destinée. Toujours elle revoyait, plus belle dans son souvenir, la tête terrible et triste de Tempereur, et elle espérait comparaître devant lui pour être interrogée.
Souvent, dans la prison, le prêtre Timothée, entre deux prières, s'emportait en imprécations contre Néron et repassait ses crimes ; et jamais il ne l'appelait autrement que « la Bête ».
Et, bien qu'elle sût que Timothée avait raison, Myrrha souffrait cruellement.
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Mais, une. fois, un des prisonniers émit cet avis que c'était rimpératrice Poppée qui avait persuadé à Néron d'accuser les chrétiens, parce que, ayant été initiée à la religion juive, elle haïssait les disciples de Jésus. Il raconta que Tempereur aimait éperdument Poppée, que pour elle il avait tué sa première femme, qu'il ne lui refusait jamais rien, et que récemment il lui avait donné trois cents ànesses pour prendre des bains de lait.
Et, bien que rintervention de Poppée diminuât un peu le crime de Néron, Myrrha, ce jour-là, souffrit encore davantage.
— Oh! cette juive! dit-elle.
Les prisonniers comparurent devant un proconsul, ce qui fut une grande déception pour Myrrha. Il se contenta de leur demander s'ils étaient chrétiens et les condamna à être, exposés aux lions dans le grand cirque. ^
— - L'empereur y sera-t-il? demanda Myrrha à l'un des geôliers.
— L'empereur ne manque pas une de ces fêtes, répondit l'homme.
Une grande joie illumina le visage de la jeune fille, ce pâle et diaphane visage où il n'y avait plus de place que pour les grands yeux ardents aux paupières violette^ et pour la petite bouche toujours entr'ouverte par le léger halètement d'un angélique désir... Elle ne voyait plus clair dans ses pensées. Il lui était doux de mourir pour
un si grand coupable et d'accomplir ainsi son vœu. Mais mourir par lui, n'élait-ce pas horrible? Non, car sans doute son supplice était aggravé par là, mais il serait plus méritoire et plus efficace et, à cause de cela, il ne serait donc plus douloureux... Enfin, elle ne savait plus... Parfois, elle était prise d'épouvante : elle ne comprenait pas que Néron ne lui fit pas horreur. Elle n'entendait, ne voyait plus rien, vivait dans une fièvre et dans un rêve.
Le vieux Calliste la considérait avec inquiétude. Depuis longtemps elle ne lui avait point reparlé de Tempereur Néron. Mais il sentait bien qu'elle n'avait pas d'autre pensée. Il se demandait s'il ne fallait voir dans cette étrange préoccupation qu'un miracle de la charité. El il n'osait l'interroger, craignant d'être inhabile à scruter cette Ame et de la troubler rien qu'en y touchant.
La veille du supplice, après la prière du soir, que les condamnés faisaient en commun, Myrrha dit à haute voix:
— Prions pour l'empereur Néron.
Les chrétiens hésitèrent un instant. Mais le prêtre Calliste songea en lui-même :
— J'avais tort d'être inquiet : Myrrha est plus sainte que nous tous.
Et il commença la prière pour l'empereur, et les autres chrétiens la récitèrent avec lui.
Or, en entendant cela, un geôlier qui se tenait près de la porte (c'était un Gaulois, très grand et très blond) se mit
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à pleurer et pria Myrrha de lui expliquer la religion du Christ.
Le lendemain, on conduisit les chrétiens dans une prison basse, située sous Tamphi théâtre du grand cirque.
A travers les barreaux, Myrrha voyait Tarène éclatante de lumière et, sur les gradins qui s'élargissaient en cercles, tout un peuple assis, sénateurs, chevaliers, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, en capuchons de laine, en tuniques fauves, en manipules de soie; une foule grouillante et bourdonnante que des voiles, tendus dans Tair et soutenus par des cordages, baignaient de mobiles reflets rouges.
Elle aperçut, en face, le bas des lourds lapis retombant de Testrade impériale et, un peu sur le côté, derrière d'autres barreaux, dans les demi-ténèbres, des lions qui passaient et repassaient.
Les autres condamnés priaient, prosternés par groupes, ou s'embrassaient avant de mourir. Et, dans ce voisinage de la mort, bien que leur volonté demeurât ferme, plusieurs pleuraient, sanglotaient, étaient secoués de grands frissons. Timothée et Callisle les exhortaient. Timothée leur disait :
— C'est une joie de signer sa foi de son sang, en bravant la colère impuissante de l'impie. Ce sang criera contre lui. Encore une fois, les temps sont proches... Et qu'estce qu'un moment de souffrance pour une vie éternelle-
ment bienheureuse? Imbécile et lâche qui refuserait le marché !
Et Calliste:
— mes frères, Dieu vous ménage. La mort qui vous attend, qu'est-ce, après tout, que la mort d'un chasseur surpris dans un bois? Nous marcherons tous ensemble, si fortement unis dans une même pensée d'amour que nous ne sentirons point la griffe ni la dent des bètes. Kt Dieu, avec votre sang, fera de si grandes choses! Vous fonderez, en mourant, le bonheur et la paix de l'humanité future.
Mais Myrrha restait à l'écart, debout près de la grille, étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Des belluaires ouvrirent, en même temps, la porte de la prison et celle de la cage aux lions; et, tout à coup, il se fît un grand silence.
Myrrha, la première, entra dans l'arène. Elle vit l'empereur sur l'estrade; et, tout droit, d'un pas égal et léger, elle marcha vers lui. Elle pensait :
— Il faudra bien qu'il me voie, et ce sera près de lui que mon âme s'exhalera pour sauver la sienne.
Calliste la suivait, aussi vite que le lui permettait la faiblesse de son âge.
Les lions étaient sortis de la cage: et, d'abord aveuglés par la lumière subite, les uns s'étaient arrêtés, les autres tournaient au hasard, le mufle bas.
Myrrha marchait toujours, les yeux attachés sur Néron.
L'empereur, à demi penché vers Tun de ses compagnons, sentit ce regard et se retourna. Il crut que la jeune fille venait lui demander grâce et eut un méchant sourire.
Mais elle arriva, sans dire un mot ni relever ses mains unies, jusqu'au pied de Testrade; et là, immobile, elle continuait à le regarder.
Ses cheveux dénoués pendaient sur son dos, et une déchirure de sa robe découvrait son épaule délicate.
L'empereur avança un peu sa tête de dieu bestial. Une courte flamme s'alluma sous ses paupières lourdes. Il se leva et, appelant par son nom le chef des belluaires, fit un geste de grâce...
Un des lions, ayant aperçu Myrrha, s'approchait à grands pas obliques...
Alors le vieux Calliste, qui avait compris le geste de l'empereur, saisit Myrrha dans ses bras maigres et, de toutes ses forces, il la poussa vers le lion.
r lit 1 ^'NmljP*' ^
Jésus étant né à Bellilcem,
au temps du roi Hérode, des
maires d'Orient arihùrenl à Jy-
rusiilcm cl dirent :
— Où est le roi des Juils qui est né ? Car nous
avons vu son étoile en Oritenl, et nous sommes venus
l'adorer.
Le roi Hcrode, l'ayant a|)|ii'is, fut troublé; et, ayant
assemblé les sacrificateurs et les scribes, il s'informa d'eux où devait naître le Christ.
Et ils lui dirent :
— C'est à Bethléem.
Alors Ilérode, ayant appelé secrètement les mages, s'enquit du temps où ils avaient vu l'étoile; et, les envoyant à Bethléem, il leur dit :
— .Ulez, informez-vous exactement de ce petit enfant et, quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'aille aussi l'adorer.
Mais, après que les mages, conduits par l'étoile, eurent trouvé et adoré l'enfant, avertis par un songe de ne pas retourner vers Hérode, ils s'en allèrent dans leur pays par un autre chemin.
Alors Ilérode, voyant que les mages s'étaient moqués de lui, fut fort en colère*...
La princesse Lilith, fille du roi Hérode, couchée sur un lit de pourpre, songeait, tandis que la négresse Noun balançait sur son front un éventail de plumes et que son chat Astiiroth dormait à ses pieds.
La princesse Lilith avait quinze ans. Ses yeux étaient profonds comme une eau de citerne, et sa bouche pareille à une fleur d'hibiscus.