‹ Dix contesChapitre 5 sur 12 · Mathiru, II, i · texte numérisé non relu

Mathiru, II, i

Elle songeait à sa mère, la reine Marianne, morlc

quand Lililh était toute petite encore. Elle ne savait

point que son pcrc l'avait tuée par jalousie: mais elle

savait qu'il consenajf , an fond

d'une chambre secrète, le corps de la reine embaumé dans du miel et des aromates, et qu'il la pleurait encore. Elle songeait à son père, le roi Hérode, si sombre et toujours malade. Quelquefois, il s'enfermait dans sa chambre et, là, on l'entendait pousser des cris. C'est qu'il croyait revoir ceux qu'il avait fait mourir : son beau-

frère Kaslobar, sa femme Marianne, ses fils Aristobule et Alexandre, frères de Lilith, sa belle-mère Alexandra, son fils Antipater, le docteur de la loi Baba-ben-Bouta, et beaucoup d'autres. Et, bien que Lilith ignorât ces choses, son père lui inspirait une grande terreur.

Elle songeait au Messie attendu des Juifs, et dont lui avait souvent parlé sa nourrice Egla, morte à présent. Et, quoique le Messie dût être roi à la place d'Hérode, elle se disait qu'elle voudrait pourtant bien le voir; car Tattrait lointain de cet événement merveilleux la détournait de chercher comment il pourrait s'accomplir.

Elle songeait enfin au petit Hozaël, le fils de sa sœur de lait Zébouda, qui demeurait à Bethléem. Hozaël était un petit garçon d un an, qui riait et commençait à parler. Lilith Taimait tendrement. Et, presque tous les jours, faisant atteler ses mules au chariot de cèdre, elle allait, avec la négresse Noun, visiter le petit Hozaël.

Lilith songeait à tout cela, et qu'elle était bien seule au monde, et que, sans le petit Hozaël, elle se serait beaucoup ennuyée.

Alors Lilith alla dans le jardin, afin de s'y promener sous les grands sycomores.

Elle y rencontra le vieux Zabulon, qui avait été autrefois capitaine des gardes du roi. Hérode avait remplacé sa garde juive par des soldats romains; mais, ayant

confiance dans le vienx Zabnion, il l'avail chargé de surveiller la partie du palais qu'habitait la princesse Lililh. Le vieux Zabulon, infirme depuis quelques années, se cbanfïail au soleil sur un banc de pierre; et l'âge l'avait si fort incliné que sa largo barbe se repliait sur ses genoux.

Lihtb lui dit :

— Tu es triste, vieux ~ . Zabulon?

':•': . . — J'fii su

par un centurion que le roi avait donné l'ordre de tuer ., 1 demain, dès

!;; ' l'aube, tous les enfants de Bethléem

' au-dessous de deux ans.

— Poun|uoi?

— Les mages ont annoncé que le .Messie était né. Mais on ne sait à quoi le reconnaître, et les mages ne sont pas revenus dire s'ils l'avaient trouvé. En tuant tous les petits enfants de Betliléem, le roi est silr que le Messie ne lui échappera pas.

— C'est vrai, dit Lililh ; cela est très bien imaginé.

Puis, après un moment de réflexion :

— Est-ce qu'on peut le voir?

-Qui?

— Le Messie.

— Pour le voir, il faudrait savoir où il est. Et, si Ton savait où il est, le roi n'aurait pas besoin de tuer tous les petits enfants de la même bourgade.

— C'est juste, ditLilith.

Elle ajouta à voix basse, et comme ayant peur de ses paroles :

— Mon père est bien méchant.

Puis, tout à coup :

— Et le petit Hozaël ?

— Le petit Hozaël, dit Zabulon, mourra comme les autres, car les soldats fouilleront dans toutes les maisons.

— Pourtant, je suis bien sûre, moi, que le petit Hozaël n'est pas le Messie. Comment voulez-vous qu'il soit le Messie? C'est le fils de ma sœur de lait.

— Demandez sa gnïce à votre père, dit Zabulon.

— Je n'ose pas, dit Lilith.

Elle reprit :

— Je vais aller, avec Noun, chercher moi-même le petit Hozaël, et je le cacherai dans ma chambre. Il y sera en sûreté, car le roi n'y vient presque jamais.

LILITII. 103

Lilith fil atteler les mules au chariot de cèdre, fut à

Bethléem avec Noun, entra chez sa sœur de lait Zébouda, et lui dit :

— Voilà trop longtemps que je n'ai vu Hozaël. Je voudrais l'emporter dans mon palais et le garder un jour et une nuit. L'enfant est sevré et n'a phis besoin de tes soins. Je lui donnerai une robe d'hyacinthe et un collier de perles.

Et elle ne dit point ii Zébouda ce qu'elle avait appris de Zabulon, tant elle avait peur du roi.

Mais elle remarqua que le visage de Zébouda rayonnait d'une joie inaccoutumée.

— Pourquoi es-fu si joyeuse?

Zébouda hésita un moment, et dit :

— Je suis joyeuse, princesse Lilith, parce que vous aimez mon fils.

— Et ton mari, où donc est-il?

Zébouda hésita encore, et répondit :

— Il est allé rassembler son troupeau dans la montagne.

Noun cacha sous ses voiles le petit Hozaël ; et Lilith et la bonne négresse rentrèrent au palais, à Theurc où le soleil se couchait derrière Jérusalem.

Quand Lilith fut dans sa chambre, elle prit Hozaël sur ses genoux ; et Tenfant riait et voulait saisir les longs pendants d'oreilles de la petite princesse.

lOi LILITH.

Mais Noun qui, dans la salle voisine, préparait une bouillie de maïs pour Tenfant, accourut et dit :

— Le roi ! Voici le roi !

Lilith n'eut que le temps de cacher Hozaël au fond d'une large corbeille et de le recouvrir d'un monceau de soies et de laines éclatantes.

Le roi Hérode entra à pas pesants, le dos voûté, les yeux sanglants dans sa face terreuse, secouant sur lui des colliers et des plaques d'or; et son menton était agité d'un tremblement dont sa barbe tressée frissonnait toute.

Il dit à Lilith :

— D'où viens-tu?

Elle répondit :

— De Jéricho.

Et elle leva sur le roi ses yeux tranquilles comme l'eau des citernes.

— Oh! comnie elle lui ressemble! murmura Hérode. A ce moment, un petit cri sortit de la corbeille.

— Veux-tu bien te taire? dit Lilith au chat Astaroth, qui dormait sur le tapis.

Puis elle dit au roi :

— Mon père, vous semblez avoir du chagrin; voulezvous que je vous chante une chanson?

Et prenant sa cithare, elle chanta une chanson sur les roses.

Et le roi murmura :

— Oh! cette voix!

El il s'enfuit comme pris d'cpouvanle, parce que les regnrds el la chanson de Lililh lui avaient rappelé la voix et les yeux de la reine Marianne.

Un peu après, Lililli alla dans le Jardin et vit le vieux Zabulon qui pleurait.

— Pourquoi pleures-tu, vieux Zabulon?

— Vous le savez, princesse Lililh. Je pleure parce que le roi veut tuer ce petit enfant qui est le Messie.

— Mais, dit Lilith, s'il était vraiment le Messie, les hommes n'auraient pas le pouvoir de le tuer.

— Dieu veut qu'on Taide, répondit Zabulon. Princesse, vous qui êtes bonne et compatissante^ vous devriez avertir le père et la mère de ce petit enfant.

— Mais où les trouverai-je?

- Interrogez les gens de Bethléem.

— Mais dois-je sauver celui qui chassera ma race de ce palais, celui par qui je serai peut-être un jour une pauvre prisonnière ou une mendiante des rues?

— Ces temps sont éloignés, dit* Zabulon, et le Messie n'est encore qu'un tout petit enfant, plus faible que le petit Hozaël. Puis le Messie aura assez de puissance pour être roi sans faire de mal à personne. Et si un jour vous aviez une fille, princesse Lilith, le Messie, quand il sera grand, pourrait la prendre en mariage.

— Mais est-ille Messie? demanda Lilith.

— Oui, dit Zabulon, puisqu'il est né à Bethléem au temps marqué par les' prophètes et que les mages ont vu

son étoile.

— 11 doit être beau, quoique petji^ n'est-ce pas, Zabulon?

— Il est écrit qu'il sera le plus beau entre les enfants des hommes.

— J'irai le voir, dit Lilith.

La nuit venue, Lililh s'enveloppa de voiles noirs; et les bracelets et les cercles d'or de ses bras et de ses chevilles, et les colliers de son cou et les pierres précieuses dont elle était toute couverte luisaient à travers ses voiles aussi doucement quî^ les étoiles dans le ciel; et ainsi Lilith ressemblait h la nuit, dont elle portait le nom.

Car « Lililh », en langue hébraïque, signifie la Nuit.

Elle sortit secrètement du palais avec la négresse Noun, et elle songeait en chemin :

— Je ne voudrais pas que le Messie enlevât la couronne à mon père : car il me serait dur de ne plus habiter un beau palais et de ne plus avoir de beaux tapis, de belles robes, des joyaux et des'parfums. Mais je ne veux pas non plus que Ton fasse mourir ce petit' enfant nouveau-né. Alors je dirai à mon père que j'ai découvert sa retraite et, en récompense de ce service, je le prierai d'épargner cet

enfant et de le garder dans son palais. Ainsi, il ne pourra

nous nuire ; mais, s'il est le3Iessie, il nous associera à sa puissance.

Lilith trouva Zébouda en prière avec son mari Méthouel. Et tous deux paraissaient remplis d'une grande joie.

Alors Lilith s'avisa d'une ruse :

— Hozaël va bien, dit-elle, et je vous le rendrai demain. Mais, puisque vous savez où est le Messie, conduisez-moi auprès de lui. Je suis venue pour Tadorer.

iOS LILITH.

Méthouel était un homme simple et peu enclin à croire le mal. Il répondit :

— Je vous conduirai, princesse Lilith.

Quand ils arrivèrent au lieu où était Tenfant, Lilith fut fort étonnée, car elle s'était attendue à quelque chose d'extraordinaire et de magnifique, sans savoir quoi, et elle ne vit qu'une hutte adossée au rocher et, sous ce chaume, un àne, un bœuf, un homme qui avait Taîr d'un artisan, une femme du peuple, belle sans doute, mais pâle et frêle, et pauvremeat vêtue, et, dans la mangeoire, sur de la paille, un petit enfant qui lui sembla d'abord pareil à beaucoup d'autres.

Mais, s'étant approchée, elle vit ses yeux et, dans ces yeux, un regard qui n'était point d'un enfant, une douceur infinie et plus qu'humaine; et elle s'aperçut que l'étable n'était éclairée que par la lumière qui émanait de lui.

Elle dit à la jeune mère :

— Comment vous appelez-vous?

— Miryem.

— Et votre petit garçon?

— Jésus.

— Il a l'air bien sage.

— Il pleure quelquefois, mais il ne crie jamais.

— Voulez-vous me permettre de l'embrasser?

— Oui, madame, dit Miryem.

LILITH. m

Lilitli s'inclina, baisa Tenfanl sur le front; et Miryem fut un peu fî\chée de voir qu'elle ne s'agenouillait point.

— Ainsi, dit Lilith, ce petit enfant est le Messie?

— Vous Tavez dit, madame.

- Et il sera roi des Juifs ?

— - C'est pour cela que Dieu Ta envoyé.

— Mais alors il fera la guerre, il tuera beaucoup d'hommes, et il détrônera le roi llérodeou son successeur?

— Non, dit Miryem, car son royaume n'est pas de ce monde. 11 n'aura pas de gardes ni de soldats; il n'aura pas de palais ni de trésors, il ne lèvera pas d'impôts, et il vivra comme le plus pauvre des pécheurs du lac de Génésareth. 11 sera le serviteur des humbles et des petits. 11 guérira les malades, il consolera les affligés. Il enseignera la vérité et la justice, et c'est sur les canirs et non sur les corps qu'il régnera. 11 souffrira pour nous apprendre le prix de la souffrance. Il sera le roi des pleurs, de la charité et du pardon. Il sera le roi de l'amour. Car il aimera les hommes; et, à ceux qui sont tourmentés d'un désir d'aimer auquel la terre ne suffît point, il dira comment leur pauvre cœur trouvera son contentement et sa joie. Il aura d'inépuisables miséricordes pour tous ceux qui, même coupables, auront conservé ce don d'aimer et cette vertu de se sentir frères des autres hommes et de ne pas se préférer à eux. Et sans doute il aura un trône...

— Ah ! vous voyez bien ! dit Lilith résistant encore.

— ... Mais, reprit Miryem, ce trône sera une croix.

C'est sur une croix qu'il mourra, pour expier les péchés des hommes et afin que Dieu son père les prenne en pitié. Lilith écoulait avec étonnement. Lentement elle tourna la tête vers la crèche; elle vit que Tenfant la regardait, et, sous la caresse de ces yeux profonds, vaincue, elle glissa sur ses genoux en murmurant :

— On ne m'avait jamais dit ces choses.

Et elle adora.

Et depuis longtemps Noun, la bonne négresse, était agenouillée et pleurait.

— Je sais, dit Lilith en se relevant, que le roi Hérode cherche Tenfant pour le faire mourir. Prenez Tàne (je le payerai à son maître), et fuyez!

Par les chemins étroits serpentant autour des cpllines rondes, Jésus et sa mère, et Joseph, et Lilith , et la négresse, et Tâne arrivèrent dans la plaine.

— C'est ici, dit la princesse, qu'il faut que je vous quitte. Je suis la princesse Lilith, fille du roi Hérode. Souvenez-vous de moi.

Et, pendant que Miryem, montée sur l'âne que conduisait Joseph, et tenant Jésus dans ses bras, s'éloignait par le chemin de droite, Lilith suivait des yeux, dans la nuit, l'auréole qui entourait le front divin du petit enfant.

Et juste au moment où, derrière un bois de sycomores, la pâle lumière mystérieuse disparaissait, voici que, par le

chemin de gauche, apparut, avec un bruit de chevaux, des froissements de fer et des lueurs rapides de casques sous la lune, Tescadron des soldats romains marchant vers Bethléem...

Et chacun sait que la princesse Lilith fut une des saintes femmes qui suivirent Jésus le jour de son sacrifice, et que le petit Hozaël fut un des premiers disciples du Christ Sauveur.

C'était un beau couvent bâti sur un haut plateau. Audessus, la montagne couverte de sapins. Les toits pointus et les tourelles de la sainte maison se découpaient sur ce fond sombre. Au-dessous, une large vallée, des vignes, des cliamps.de blé, des prairies bordées de peupliers, et un village le long d'une molle rivière.

Les moines de ce couvent étaient à la fois de bons serviteurs de Dieu, de grands savants et d'excellents labou-

reurs. Le jour, leurs robes blanches apparaissaient çà et là dans la campagne, penchées sur les travaux de la terre; et, le soir, on les voyait passer de pilier en pilier, sous les arceaux du large cloître , avec un murmure de conversations ou de prières.

Il y avait parmi eux un jeune religieux, du nom de Norbert, qui était un très bon imagier. Dans le bois ou dans la pierre, ou bien avec Targile qu'il peignait de vives couleurs, il savait façonner de si belles statues de Jésus, de Marie et des saints, que les prêtres et les personnes pieuses venaient les voir de très loin et les achetaient très cher, pour en faire Tornement de leurs églises ou de leurs oratoires.

Norbert était fort pieux. Il avait surtout pour la sainte Vierge une dévotion extraordinaire ; et souvent il restait des heures devant Tautel de Tlmmaculée, immobile et prosterné sous son capuchon, les plis de sa robe épandus derrière lui sur les dalles.

Norbert était parfois rêveur. Le soir surtout, en regardant, du haut de la terrasse, le soleil s'éteindre à rhorizon, il devenait inquiet et triste. Il aurait voulu s'en aller loin, voir d'autres coins du monde que celui où il vivait.

Le prieur lui disait alors :

— Que pouvez -vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes! Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or, c'est d'eux que tout est fait... Quand vous

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verriez toutes les cliosos à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine'?

Les bons moines étaient très aumôniers; et, comme ils étaient riches, un jour vint où il n*y eut plus un seul pauvre dans les environs. Alors ils résolurent de construire à leurs frais une magnifique église près de leur couvent.

Ils firent venir pour les aider plusieurs centaines d'ouvriers. On creusa des carrières profondes qui étaient comme des plaies éclatantes de blancheur au flanc de la montagne. On en tira d'innombrables blocs de pierre que Ton tailla avec art; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière blanche comme de la farine.

On abattit, sur les pentes boisées qui dominaient le monastère, les plus beaux chênes et les plus beaux sapins pour en faire la charpente de Téglise. On les équarrit, puis on les scia en les posant sur de hauts tréteaux ; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière jaune comme de Tor.

Et c'était, au milieu de l'immense solitude, comme une

bourdonnante ruche humaine. Chaque ouvrier, en taillant

sa pierre pour la cathédrale future, ignorait où cette pierre serait posée et même si elle serait vue des fidèles, mais il savait bien qu'elle serait vue de Dieu; et tous

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