‹ Dix contesChapitre 7 sur 12 · I . Imitation de Jésus-Christ, III, i · texte numérisé non relu

I . Imitation de Jésus-Christ, III, i

sèment la paix du soir. Non loin, les murs inachevés du futur sanctuaire surgissaient, noyés et grandis, dans le crépuscule; en sorte que ces murailles neuves étaient aussi belles et aussi majestueuses que des ruines. En bas, la rivière serpentait, glacée d'argent. L'or du couchant faisait paraître violets du côté de Torienl les arbres de la plaine; et, par moments, un aboiement solitaire, le cri lointain d'un essieu de charrette, élargissaient le silence... Le prieur, homme de gouvernement et de tradition, parla le premier :

— Il sied que notre église soit placée sous le vocable de notre fondateur, saint Eustase. Autrement, les fidèles croiraient qu'il y a peut-être un plus grand saint que l'illustre anachorète qui a institué notre ordre; et cela pourrait nous faire tort.

Le sous-prieur dit :

— Les saints les plus vénérables ne sont que de pales reflets du Christ leur modèle. Si vous m'en crovez, nous consacrerons cette église à Notre-Seigneur Jésus, d'où le salut est venu aux hommes et d'où procède toute sainteté.

Le moine Alcuin, âgé de plus de cent ans, si maigri et si tordu par les années, que sa robe blanche faisait des angles comme un linge qu'on aurait mis sécher sur un sarment noueux, prit la parole à son tour :

— Je propose Dieu le Vcre. On le néglige un peu. On Toublierait tout à fait si Tusage n'était de réciter le Pater.

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Pourtant, c'est lui qui a créé le monde. Pendant plus de quatre mille ans, les hommes n'ont point eu d'autre Dieu. A l'heure présente, beaucoup de peuples l'adorent, qui ne connaissent point son fils.

Le moine Théohald haussa les épaules. C'était le plus profond théologien de l'abbaye. Jamais il ne sortait dans la campagne; il vivait dans la bibliothèque enseveli sous les parchemins, déchiffrant d'anciennes écritures; et il passait pour avoir sur toutes choses des opinions particulières.

— C'est à l'Espril-Saint, dît-il, que je voudrais dédier notre église. Car son règne va venir. Après la révélation de Dieu le Père à Abraham, après celle du Christ aux Apôtres , il y aura celle de l'Esprit. Elle est nécessaire, car voyez comment va le monde. L'impiété rè^ne, et la concupiscence; et le plus grand nombre des hommes continuent à se damner. L'Esprit achèvera la Rédemption. Cela est annoncé dans l'Évangile ; seulement il faut savoir lire...

A ces mots, le prieur fronça les sourcils, et le sousprieur fit signe à Théobald de se taire.

Éginard, un moine de trente ans, aux traits impérieux et rudes, dit d'une voix forte :

— Volontiers j'élirais, pour être le patron de notre église, le pape saint Grégoire. Il fut plus puissant que les empereurs et les rois. Il comprenait que la force matérielle, qui, comme le reste, vient de Dieu, est encore le moyen d'action le plus efficace aux mains de ses serviteurs, et que

celui-là est vraiment charitable, qui ose contraindre Thumanité à faire son salut.

— Moi, (lit le Père jardinier, je préfère saint Fiacre. 11 ne fut, dans sa vie mortelle, qu'un pauvre homme qui faisait son métier de son mieux et qui avait la crainte de Dieu. Mais, justement, la plupart des hommes ne sont que de pauvres hommes, auxquels il faut proposer en exemple des vertus qu'ils puissent comprendre et imiter.

A ce moment, un paysan passait dans le sentier, au pied de la terrasse, sa pioche sur Tépaule. Le prieur rappela poliment et lui dit :

— Si tu étais assez riche pour bâtir une église, à qui voudrais-tu la consacrer ?

Le paysan répondit :

— Je ne dis point de mal de Dieu, ni de la Vierge Marie, ni des autres saints du Paradis. Mais, si vous voulez savoir mon idée, je choisirais saint Evroult. C'est en lui que j'ai le plus de confiance. Car il a guéri ma vache et m'a fait retrouver trois poules que j'avais perdues.

Un peu après, une jeune femme parut au tournant du sentier. Humble, mais proprement vêtue, elle portait un nourrisson sur son bras et tenait un autre enfant par la main.

Le prieur lui posa la même question qu'au paysan.

La femme répondit sans hésiter :

— Je dédierais l'église à la Mère de Dieu.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est mère.

Norbert s'était tu jusque-là. Pensif, il regardait pâlir

ors

■. ' et les

pourpres du

couclmnt. Quand il

ful entendu la réponse de

la paysanne :

— femme, dit-il, tu as bien parlé. Mais moi, ce n'est pas à Marie mère de Dieu, c'est à l ^'ierge .Marie que je consacrerais ce temple. C'est parce qu'elle fut immaculée, c'est parce qu'elle ne se donna h aucun homme en particulier, qu'elle

fut compatissante à tous les hommes. Et c'est parce qu'elle fut souverainement pure et souverainement douce qu'elle mérita d'être la mère de Dieu. Il est donc permis, et il m'est plus agréable, je l'avoue, de l'aimer surtout comme vierge et comme mère des hommes, de l'honorer uniquement dans sa chasteté et dans sa charité. Soudain,réconome ducouvent, gras, fleuri, avec unlarge visage et des yeux très fins, s'avança au milieu des moines :

— Mes Pères, dit-il, si vous voulez m'en croire, ce n'est ni à Dieu le Père, ni au Fils, ni à l'Esprit, ni à saint Grégoire, ni à saint Eustase, ni à saint Fiacre, ni h saint Evroult que vous dédierez votre église. Ce sera, ne vous en déplaise, au bon saint Gengoul.

— Et la raison. Père économe ? demanda le prieur*

— C'est que tel est le nom du noble duc dont nous sommes les vassaux. Cela lui fera plaisir, et cela le détournera peut-être de nous rançonner, sous couleur que nous sommes riches. Il faut désarmer les puissants, s'il se peut, par des politesses. Car les temps sont mauvais et l'on commence à avoir moins d'égards pour les gens d'église et pour les pauvres religieux.

— Mais, dit le moine Éginard, ce n'est pas un saint bien reluisant que votre saint Gengoul. Qu'a-t-il fait? et que sait-on de lui?

— Peu de chose, à la vérité ; mais nous sommes sûrs qu'il fut tout au moins homme de bien, puisqu'il figure dans le calendrier.

126 L4MAGIER.

— Ce a*est pas une preuve, murmura le moine Théobald.

— Enfin, reprit le Père économe, j'estime que, pour nous, le plus grand, c'est celui qui peut le mieux nous servir. D'ailleurs, tout temple est d'abord à Dieu, cela va de soi ; et, au surplus, quand vous aurez fait sa part au patron de notre digne suzerain, rien ne vous empêchera d'orner votre église des images de la très sainte Vierge et de tous les saints que vous voudrez.

Après une discussion assez vive , on se rangea à l'avis du Père économe. Il fut décidé que le grand portail serait surmonté de la statue de saint Gengoul. Un peu audessus on placerait la Vierge Marie, et, sur la pointe du pignon, Jésus crucifié.

Norbert fut chargé de sculpter ces trois figures.

Il tailla sans beaucoup de zèle la figure de saint Gengoul. Ne sachant pas au juste quelle profession ce saint avait exercée de son vivant, Norbert en fit un chevalier, afin de plaire au seigneur duc. Il le campa droit et raide dans une armure de fer et joignant avec exactitude, sur sa poitrine, les doigts énormes de ses mains gantelées. Ce fut vite fait.

Puis il sculpta, dans un bloc de granit, un Jésus en croix, haut de quatre toises. Long, décharné, les côtes saillantes, les genoux pareils à des têtes de mort, la tension des bras lui creusant de grands trous aux aisselles.

massé sur lui la grande misère humaine, le désespoir des meurt-de-faim, la détresse des abandonnés, les tortures des malades, des possédés, des lépreux, de ceux

i28 L'IMAGIER.

qu'on tue ou qu'on supplicie , de tous ceux enfin qui sont éprouvés dans leur chair. Et, en môme temps, son visage enseignait la résignation, exprimait la certitude de la délivrance et du repos ; et, tandis que le corps sanglant disait : Souffrance, le chef, bien que couronné d'épines, disait clairement : Espoir.

Mais, quoique Norbert apportât à cette œuvre tous ses soins et toute sa piété, il songeait sans cesse à la Vierge Marie dont il devait ensuite ciseler Timage; et il lui réservait, sans le dire, tout l'effort de son art et de son amour.

— Et maintenant, mon fils, lui dit le prieur, que Dieu conduise votre main afin que vous nous donniez une image ressemblante de la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras.

— Mais, dit Norbert, ne faut-il pas la représenter de la façon qui doit lui être le plus agréable?

— ^ Eh bien ! fit le prieur, son plus beau titre n'est-il pas celui de Mère de Dieu?

— Oui, répondit Norbert, mais, à mon sens, je l'honorerai mieux en la représentant, non dans sa gloire, mais plutôt dans l'attitude des vertus qui la lui ont méritée... Si elle se montre à nous portant un Dieu, même enfant, comment feront nos prières pour aller à elle et ne point s'arrêter à lui? Puis, quelle expression pourrais-je bien donner à son visage? Il m'est difficile de l'imaginer. Peutelle éprouver pour un Dieu les vrais sentiments d'une mère : Tattendrissement sur la fragilité d'un si petit être.

la joie profonde de l'avoir tout à'soi et de le protéger? Ou bien, si elle aime son fils comme une véritable mère, avec une tendresse de chair et de sang, il me semble qu'alors elle n'aimera plus autant les hommes. Or, je sens qu'elle nous aime.^Plus proche de 'nous que le Dieu suprême, elle nous comprend mieux. 11 y a des péchés que Dieu tout seul ne pardonnerait pas, qu'il n'aurait peut-être pas le droit de pardonner. Mais la Vierge est là; elle l'oblige à absoudre, elle lui fait violence, elle lui dit : « Pardonnez! Je prends cela sur moi. Si vous saviez comme ces pau\res hommes sont malheureux, comme la matière les opprime, et comme ils font peu ce qu'ils veulent! Ils seraient tous saints, s'ils avaient toutes les grâces spéciales que j'ai reçues, » Elle a l'immense compassion et la miséricorde infinie. C'est son essence même, et c'est là sa vraie gloire. Or, je vous le demande, est-ce de Dieu qu'elle peut avoir pitié? Je veux la représenter les deux mains ouvertes et tendues aux hommes. Elle ne pourrait pas les tendre si elle avait un enfant sur les bras !

— Mon fils, ces discours sont bizarres et sentent l'hérésie. Je vous commande de faire la statue de la Vierge Mère ainsi que je l'ai dit.

Norbert n'obéit point.

Tout le temps qu'il travailla à la statue, il ne voulut pas la laisser voir, sous prétexte que les réflexions de ses frères le troubleraient et embrouilleraient ses idées. Et, seul

avec son rêve, il lailla la Vierge Marie IcUe qu'il l'imaginait. Loiigiie et drapée de grands pli^, la Idte inclinée vers

les homme l'Immaculée Ilmit tendait ses doux mains ouvertes d'où coulent les pardons. A vrai dire , c'était à peine un corps ; mais le visage était si beau, les yeux regardaient avec tant de tendresse, la bouche souriait avec une douceur si triste, le geste des mains faisait si bien grâce au monde entier.

ijue la seule vue [de celle image donnail envie de prier, de ])leurer et tl'ôlre

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lin sainl.

Lorsque les moif neslavireiit, ilsse

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récrièrent d'ad- P* miralion ; et le W^ prieur lui-même la déclara mer-

veilleusemenl belle.

Mais, à cause de sa • désobéissance, il condamna Norbert àjertner pendant un mois au pain et à l'eau.

Donc, la croix

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sainte, la statue de la Vierge et celle de saint Gengoul furent placées où il avait été convenu.

L'église était presque achevée. Deux hautes tours flanquaient le portail, pareilles à des faisceaux de colonnettes et de clochetons. Norbert, animé d'un zèle fervent pour la maison de Dieu, passait ses journées sur les toits, au milieu de Taérienne forêt de pierre, le long des galeries délicatement ajourées, parmi les monstres des gargouilles, sous les arceaux des contreforts.

Même, un soir, il ne redescendit point. Il voulait rêver là, toute la nuit, à son aise, et surprendre les jeux fantasques de la lune au travers de ces architectures.

11 était au sommet de Tune des tours, sur une plateforme dont la balustrade n'était pas encore posée. Il chercha s'il pourrait voir, de si haut, la statue de sa chère Vierge. Il se pencha, et, bien au-dessous de lui, crut distinguer les deux mains tendues hors de la niche.

Il se pencha un peu plus ; son pied glissa ; il tomba avec un grand cri.

Dans sa chute, il rencontra un échafaudage, rebondit sur les planches, et fut renvoyée vers le pignon pointu de la façade, où s'élevait la croix de pierre.

De ses deux mains il s'agrippa aux bras du crucifié; et son corps pendit dans le vide le long de la grande croix.

Elle était trop large pour qu'il pût la serrer entre ses genoux, qu'embarrassaient d'ailleurs les plis de sa robe blanche.

Là, fixce à face avec le (Christ, les cheveux hérissés (l*é|)ouvaiilo, il le suppliait, humblement et furieusement, de le sauver. Puis, il se mit à crier de toutes ses forces : mais les bons moines, étant en paix avec Dieu , dormaient d'un sommeil si profond, que personne ne Tentendit. Des oiseaux de nuit, effarouchés, tournoyaient au-dessus de sa tôle. Ses pieds grattaient la pierre, cherchant en vain un point d'appui. Ses doigts s'écrasaient sur les bras de granit, ses ongles saignaient; il sentait un poids énorme l'attirer en bas. A un moment, il lui sembla que le visage du Christ, éclairé par la lune, se reculait en grimaçant d'un air de refus et d'ironie méchante. Ses doigts glissèrent, lâchèrent prise...

— Ah ! Jésus, tu te venges ! Au secours. Vierge Marie I

Et, de nouveau, il tomba...

11 tomba, sans se faire aucun mal, sur les deux paumes de marbre de la Vierge, Les mains miséricordieuses se relevèrent un peu pour le retenir.

Il s'y endormit comme un enfant dans un berceau...

A l'aurore, les moines Taperçurent. On dressa de longues échelles. Quand on arriva près de lui pour le délivrer, il dormait encore.

— Pourquoi me réveillez- vous? dit-il.

Il ne eonla à per>:oiine le rcvc qu'il avait fait daus le» bras (le la Vierge, ni ce qu'elle lui avait dit.

Mai^, à [jartir de celte nuit-là, il montra une dévotion 1res exacte pour le llhrist Hédempteur, et vécut dans k plus haute saintelé.

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