‹ Dix contesChapitre 8 sur 12 · DE LA PRINCESSE MIMI · texte numérisé non relu

DE LA PRINCESSE MIMI

... Donc Cendrillon épousa le fils du roi.

Quelques mois après, le fils du roi, ayant perdu son père, devint roi ii son lour.

Puis la reine Cendrillon mit au monde une petite fille, qu'on appela la princesse Mimi.

La princesse Mimi était belle comme le jour. Sa figure rose et ses cheveux d'or léger, traversés de soleil, la faisaient ressembler aune rose mousseuse; et elle avait beaucoup d'esprit.

Quand elle eut quinze ans, il fallut la marier : car telle était la loi du royaume.

Mais, comme elle était princesse, elle ne pouvait épouser qu'un prince.

Or il n'y avait alors, dans tout le pays environnant, que deux princes :

Le prince Polyphème, qui était sept fois plus grand que la princesse Mimi, et le prince Poucet, qui était sept fois plus petit qu'elle.

Et tous deux aimaient Mimi d'amour; mais Mimi n'aimait ni l'un ni l'autre : Tun parce qu'il était trop grand, et l'autre parce qu'il était trop petit.

Néanmoins le roi lui ordonna de choisir l'un des deux princes avant que le mois ne fût écoulé; et il permit aux deux princes de faire leur cour à la princesse.

Et il fut convenu que celui qui serait repoussé pardonnerait à l'autre et ne lui ferait point de mal.

Polyphème arriva avec des présents : c'étaient des bœufs, des moutons, des fromages et des fruits à pleines corbeilles. Et il était suivi de guerriers géants, vêtus de peaux de bêtes cousues ensemble.

Poucet apporta des oiseaux dans une cage dorée, des

LES AMOUREUX DE LA PRINCESSE HIMl. Ul

fleurs et îles bijoux, et il était suivi de bouffons et Je danseurs habillés de soie et coilles de bonnets à grelols.

Polyphonie raconta son histoire à la princesse :

— Ne croyez pas, lui dit-il, ce qu'un |)octc du nom d'Homère a rapporté sur moi. D'abord il a dit que je n'avais qu'un œil, et vous voyez que j'en ai deux. Puis il est vrai que jadis il m'est arrivé de manger les hommes qui abordaient dans mon Ile; mais, si je faisais ainsi, c'est

parce qu'ils étaient Irùs petits et que je n'avais pas plus de scrupule à les manger que vous n'en pouvez avoir à sucer, à la table du roi voire père, les os d'un pluvier ou d'un lapereau. Mais un jour un Grec, nommé Ulysse, me fil comprendre que ces petils hommes étaient pourtant des hommes comme moi; que souvent ils avaient une famille, et que je leur faisais beaucoup de peine en les mangeant. A partir de ce jour, je ne me suis plus nourri que de la chair et du lait de mes troupeaux. Car je ne suis pas méchant; et môme, vous le voyez, princesse Mimi, moi si fort et si grand, je suis avec vous aussi doux qu'un agneau nouvellement né.

Et, par vanité, Polyphème ne dit point qu'Ulysse avait triomphé de lui en dépit de sa force et lui avait crevé les yeux pendant son sommeil, et qu'il n'avait recouvré la vue que par les remèdes d'un savant magicien.

El Mimi songeait :

— Tout de même il serait capable de me manger s'il avait faim. Tandis que le prince Poucet est si petit, que c'est moi qui pourrais le croquer si j'en avais envie.

Poucet raconta son histoire à son tour :

— De perfides enchanteurs, dit-il, avaient voulu m'égarer dans la forêt avec mes six frères. Mais je semai derrière moi des cailloux blancs pour retrouver notre chemin. Par malheur je rencontrai l'Ogre. Il nous emmena dans son palais et nous fit coucher dans un grand lit. Je

découvris qu'il voulait nous tuer le lendemain matin. Alors je mis dans le grand lit, à notre place, les sept filles de rOgre, et ce fut elles que TOgre égorgea. Et je lui pris ses bottes de sept lieues, qui me furent d'un grand secours dans une guerre que j'eus à soutenir contre un roi voisin : car elles me permirent d'être informé de tous les mouvements de Tennemi. Et ainsi je suis devenu un prince très puissant. Mais je renon(;ai à porter ces bottes, et je les ai mises dans le musée de mon palais, parce qu'elles sont trop rudes à mes pieds, et aussi parce que, contraignant celui qui les porte à faire sept lieues u chaque pas, elles ne sont point commodes pour la promenade. Mais je vous les montrerai, princesse Mimi.

Et, par vanité, Poucet ne dit point qu'il était le fils de pauvres bûcherons. Et, comme avait fait Polyphème, il mêlait le vrai et le faux : car l'amour, l'intérêt, et quelquefois l'imagination, nous font toujours mentir un peu.

Et la princesse Mimi était émerveillée de la subtilité d'esprit du prince Poucet.

Un jour, Polyphème, couché, les jambes allongées, dans le salon de la princesse qu'il remplissait tout entier, lui dit de sa voix pareille au tonnerre et dont les éclats faisaient trembler les vitraux coloriés et secouaient les fragiles étagères :

— Je suis simple d'esprit, mais j'ai le cœur droit et je suis fort. J'arrache les rocliers et les lance dans la mer,

LES AMOUHEUX DE LA PRINCESSE UIHl.

j'assomme les bœufs d'un léger coup de poing, et les lions ont peur de moi. Venez dans mon pays. Vous y verrez des montagnes, l)l(>ues le matin, roses le soir, avec grands lacs mis comme des niroirs et des foris aussi vieilles le monde. Je vous porterai parlinit où vous vou- J'irai vous lir. sur les hautes cides fleurs dont aucune femme ne s'est jamais parée. Mes

compagnons et moi, nous serons vos esclaves. N'est-ce pas UD rare destin d'être comme une déesse toute petite servie par des géants? d'être la reine unique — mignonne comme vous êtes — des forêts et des montagnes, des torrents et des grands lacs, des aigles et des lions?

LES AMOUREUX DE LA PRINCESSE MLML Uo

La princesse était un peu émue en entendant ces paroles. Elle frissonnait, et cependant était joyeuse, comme un roitelet qui, serré dans le creux d'une large main, sentirait que cette main Fadore et que c'est lui qui tient captif l'oiseleur énorme.

Mais Poucet, blotti dans un pli de la robe de Mimi, lui disait de sa grêle voix de cristal :

— Prenez-moi : je tiens si peu de place ! Petit comme je suis, vous aurez le plaisir de songer que vous pouvez faire de moi tout ce qu'il vous plaira. J'aurai de l'espril pour vous aimer. Je saurai vous le dire de cent façons diverses: et, selon que vous serez triste ou gaie, vive ou languissante, selon Theure du jour et la saison de Tannée, je saurai accommoder mes paroles et mes caresses au désir secret de votre cœur. Et j'aurai mille artifices pour vous divertir. Je vous entourerai de tout ce que Tindustrie des hommes a inventé pour l'agrément de la vie. Vous n'aurez sous les yeux que des objets élégants; vous jouirez des belles étoffes, des statues bien ciselées, des joyaux et des parfums. Je vous conterai des histoires et je vous ferai donner la comédie par des histrions ingénieux. Je sais chanter, jouer de la mandoline et composer des vers. 11 est plus beau d'exprimer harmonieusement les choses vues et senties que d'enjamber les torrents; plus difficile de dompter les mots que de dompter les lions; plus rare d'embellir la

vie par la grâce de Tesprit que d'exercer les muscles de son corps...

Et la princesse Mimi rêvait en souriant, comme si ce discours Teût délicieusement bercée.

Un matin elle dit à ses deux soupirants :

— Faites-moi des vers, je vous prie.

Le prince Poucet se recueillit un moment, puis récita ces vers, petits comme lui-même :

Bien qu'étant prince (Chacun le sait), Je suis fort mince, J'ai nom Poucet.

Corps minuscule.

Gros comme rien, Ne suis Hercule :

M'en moque bien 1

La gouttelette, Sur l'églantier, Humble, reflète Le ciel entier.

Et mille roses (Une moisson I) Vivent encloses Dans un flacon.

J'ai (mais qu'importe?) Corps frôle et court.

En moi je porte Si grand amour!

r.KS AMOLHEUX UE LA PRlNCESSt: MIMl.

— Charmant! exquis ! dit la princesse.

Et elle se sentit (ièrc d'être aimée d'un petit homme qui enchaînait les mots avec tant de facilité.

— Bah ! dit Polyplième, cela ne doit pas être bien diflicilc de faire d'aussi petits vers.

— Essayez ! dit Poucet.

Le géant essaya tonte la journée. Il ne trouvait rien.

Par moments, de son poing fermé il se frappait le front avec colère; mais cela n'en faisait rien sortir. Il s'étonnait et s'irritait d'être impuissant à exprimer ce qu'il sentait si vivement. Cela lui sem-

JÊ^ ^^^P^^'^^ttPB^^ifc' ' " '''^'^ injuste. 11 de- ^^-"^■L ^ raeui-ait immohile,

la bouche cntr'ouverte et l'œil vague... Enfin, vers le soir, il s'avisa qu'aitiour rimait avec Jour. Quelques heures après, il vint dire à Mimi :

— J'ai trouvé !

— Voyons ! dit la princesse.

— Voici, dit le géant :

Vous Êtes belle comme le jour.

Et je vous assure que j'ai iiour vous beaucoup d'amour.

La princesse éclata de rire.

— Est-ce que ces \ers ne sont pas bons? demanda Polyphème.

Poucet triomphait.

— Ce n'était pourtant pas malaisé! fît-il. Vous n'aviez qu'à dire :

Vous êtes bien petite, ô ma princesse blonde : Mais votre petitesse emplit pour moi le monde!

Ou bien :

Je suis un bon géant très fou

Qui meurs d'amour pour un joujou.

Ou encore :

petite, petite fille.

Qui m'as percé d'un trait vainqueur, Toi qui me viens à la cheville, Comment donc as-tu fait pour atteindre mon cœur?

Ou, si vous le préférez :

Je m'en vais en deux mots vous raconter la chose : 11 était un grand chêne amoureux d'une rose.

— Adorable ! dit la princesse.

Mais elle vît dans l'œil du géant une larme grosse comme un œuf; et il avait l'air si malheureux qu'elle eut pitié de lui. Et en même temps il lui parut que Poucetmontrait trop de satisfaction de sa propre habileté et que cela

était de mauvais goût. Elle fut d'autant plus touchée de la douceur et de la naïveté de Polyphème :

— Après tout, se dit-elle, il pourrait écraser son rival d'une chiquenaude, ou simplement le mettre dans sa poche. Moi-même, bien que je sois plus grande que Poucet, il pourrait m'emporter sous son bras et faire de moi ce qu'il voudrait. Il faut qu'il soit très bon, puisqu'il ne fait rien de tout cela.

Et elle dit à Polyphème :

— Ne vous désolez pas, mon ami. Vos vers ne sont pas très bons; mais le cœur y est, et, après tout, ils disent l'essentiel.

— Mais, fit Poucet, ce ne sont pas des vers : car le premier a neuf syllabes, et le second en a quatorze et n'a pas de césure.

— Ce sont donc, dit la princesse, des vers de poète décadent. Taisez-vous, prince Poucet!

Le palais de la princesse Mimi était entouré d'un grand parc que traversait un grand fleuve bleu. Au milieu du fleuve, sur un Ilot pareil à un bouquet, s'élevait un pavillon de fines porcelaines coloriées, avec des vitraux faits de pierres précieuses réunies par des nervures d'argent. L'architecte subtil avait donné à ce pavillon la forme et l'aspect d'une imm3nse tulipe. La princesse avait coutume d'y passer de longues heures, pour la joie de se sentir suspendue entre l'azur du fleuve et l'azur du ciel.

Un jour qu'elle était là, à demi couchée, rêvant ii demi, les yeux mi-clos et chantant à mi-voix de petites chansons mélancoliques, elle ne s'aperçut pas que le lleuve montait autour d'elle. Enfin le grondement des vagues la tira de son demi-sommeil, et, ouvrant la fenê-

tre, L-lle vil que le [loiit qui con- ] duisait à l'îlot était submergé et que bienlôL \ l'eau entrerait dans le pavillon. Elle eut peur et cria.

Sur la rive, le roi son père, la reine Cendrillon sa mère et le prince Poucet se désespéraient et, tous trois ensemble, levaient les bras au ciel. Tout à coup Polyphème apparut. Il entra dans le fleuve, et l'eau lui venait à peine & la ceinture. En trois enjambées il arriva au pavillon, saisit délicatement la princesse et la rapporta sur le bord.

LES AMOUREUX DE LA PRINCESSE MIML lîii

— Oh ! se dit Mimi, que r/est beau croire grand et fort ! Et que c'est doux de se sentir ainsi protégée ! Avec lui je pourrais dormir tranquille et je n'aurais jamais ni frayeur ni souci. Je crois bien que c'est lui que je choisirai.

Elle sourit au géant, et le sourire de cette petite bouche secoua tout entier d'un frisson de plaisir le vaste corps de Polypliènie.

Le jour suivant, elle vit Poucet si triste que, pour le consoler, elle lui proposa de faire avec elle une belle promenade dans les champs.

Elle le tenait par la main et elle faisait semblant d'être languissante pour ne pas marcher trop vite et pour ne pas fatiguer son compagnon.

Ils rencontrèrent un troupeau de moutons. El, comme Poucet portait ce jour-là un pourpoint de satin cerise, un bélier, à qui cette couleur déplaisait, se détacha du troupeau et, les cornes baissées, fondit tout droit sur le petit prince.

Poucet, qui avait beaucoup d'amour-propre, fit bonne contenance bien qu'il eilt grand'peur. Mais, au moment où le bélier allait l'atteindre, la princesse Mimi prit Poucet dans ses bras et, en môme temps, elle fut assez adroite pour ouvrir son ombrelle au nez du bélier, qui s'arrêta de surprise et presque aussitôt rebroussa chemin.

— Il fait bien de s'en aller, dit Poucet. Je n'avais pas peur de lui, et vous avez vu, princesse, comme je m'apprêtais à le recevoir.

— Oui, petit prince, je sais que vous êtes brave, dît Mimi.

El elle songeait :

— Oh ! que c'est bon de protéger plus faible que soi ! Certainement on doit finir par aimer ceux à qui on est utile, surtout quand ils sont jolis et fins comme ce petit homme.

Le lendemain, Poucet offrit à la princesse une petite rose presque encore en bouton, mais telle que jamais rose ne fut d'un rose si tendre et n'eut parfum plus délicat.

Mimi prit la tleur en disant :

— Merci, mon cher petit prince.

Elle portait ce jour-là une robe à reflets changeants qui semblait faite du même tissu que l'aile des lîbeUules.

— Ah ! dit Poucet, que vous avez une belle robe !

— N'est-ce pas ? dit Mimi. El voyez comme votre rose fait bien sur mon corsage.

— Une rose! songea Polyphème, qu'est-ce que cela? Je vais lui montrer, moi, quels bouquets je puis offrir!

Il s'en alla dani^ les Indes; il y découvril un grand arbre tout fleuri de fleurs éclatanles, grandes comme des cloches de callicdrale; et l'ayant arraché, il l'apporta à Mimi d'un air de triomphe.

— Il est fort beau, dit la princesse en riant. Mais que ■voulez-vous que j'en fasse , mon cher prince? Je ne puis le mettre à mon corsage ni dans mes cheveux.

Le bon géant, tout honteux, ne sut que dire.

Comme il baissait les yeux, il s'aperçut que le prince

Poucet portait un habil de la même étoffe que la robe de la princesse.

— Oh ! fit-il.

— Oui, répondit-elle, je lui ai fait faire ce bel habit avec un petit morceau qui restait de ma robe. Je ne pouvais vous l'offrir à vous, car il n'y aurait pas eu de (itior vous faire seulement un nrcud de cravate.

Et, se tournant vers le roi :

— Puisque l'heure est venue de me prononcer, mon père, c'est le prince Poucet que je prends pour mari. Le

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prince Polyphème me pardonnera. J'ai beaucoup d'estime pour lui et je compatis à sa peine.

Le géant poussa un soupir dont tout le palais trembla; puis, comme il était honnête homme, il tendit loyalement à Poucet sa vaste main, où celle du petit prince vint s'engloutir.

— Rendez-la heureuse, lui dit-il.

Le jour du mariage, la princesse Mimi n'était ni triste ni gaie : car elle avait sans doute de l'amitié pour Poucet, mais elle ne l'aimait point d'amour.

Au moment où le cortège partait pour l'église, on annonça que le prince Charmant, qui était en voyage depuis plusieurs années, venait d'arriver et qu'il assisterait à la cérémonie.

Le prince Charmant parut. 11 était un peu plus grand que la princesse, beau, de haute mine, et tout plein d'esprit. Bref, le prince Charmant était charmant.

La princesse ne l'avait jamais vu, et même n'avait jamais entendu parler de lui. Mais, aussitôt qu'il se présenta, elle devint toute pâle, puis toute rouge, et elle dit ces mots comme malgré elle :

— Prince Charmant, je vous attendais. Je vous aime ôt je sens bien que vous m'aimez. Mais j'ai engagé ma foi à ce pauvre petit homme et ne puis la reprendre.

Ce disant, elle faillit tomber en pâmoison.

Polyphème se pencha sur Poucet :

LES AMOUREUX DE LA PItINCESS" MIML IS'

— Petit prince, ce que j'ai fait, n'aure/-vous pas le courage de le faire?

— Mais je l'aime ! dit Poucet.

— C'est justement pour cela, dit le bon géant.

— Madame, dit Poucet à la princesse Mîmi, ce bon géant a raison. Je vous aime trop pour vous posséder contre votre gré. Nous n'avions pas prévu l'arrivée du prince Charmant. Epousez-le, puisque vous l'aimez.

La princesse Mimi, dans un élan de joie, enleva de terre le petit prince et l'embrassa sur les deux joues en disant :

— Ah ! que c'est gentil, ce que vous faites là ! Poucet pleura et dit :

— Cela est plus cruel que tout le reste.

— Viens, pauvre petit prince, dit Polyphème. Tu me raconteras ton chagrin. Nous parlerons d'elle tous les jours, et nous veillerons sur elle, de loin.

Il prit Poucet sur son épaule, et bientôt tous deux disparurent à l'horizon.

*<Sy

SOPHIE DE MONTCERNAY

Oncélébrait ce jour-là, à l'Abbaye-aux-Bois, où étaient élevées les (îlles de lu première noblesse de Fnince, la fêle de la maitrcsse générale, M"* de Rochebrune.

Les religieuses, les sœurs converses, les pensionnaires

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et nombre de dames, leurs mères, parentes ou amies, étaient assemblées dans la salle du théâtre, construite par la duchesse d'Orléans, jadis abbesse du royal couvent.

Les longues rangées des fillettes, assises sur des estrades et portant sur leurs robes noires des rubans bleus, blancs ou rouges, selon qu'elles étaient dans les petites, dans les moyennes ou dans les grandes, encadraient le parterre étincelant et papillotant, où les corsages pointus des dames jaillissaient des roides jupes à paniers et où les visages roses et mouchetés balançaient, dans les mouvements de la causerie, les hauts échafaudages poudrés des coiffures.

Une rouge, sur la scène, jouait un morceau de harpe. Puis quelques bleues récitèrent des fables du chevalier de Florian, et une blanche déclama des vers de Tabbé Delille sur les plaisirs des champs.

Alors on baissa le rideau pour Tentr'acte. Ce rideau était une vieille tapisserie fort belle, qui représentait les amours de Diane et d'Endymion. La soirée devait se terminer par le deuxième acte A'Athalie,

Joad, Athalie, Abner, Mathan, Josabeth et Joas s'agitaient dans les coulisses, très affairés. Joad, c'était M"^ de Montmorency, ornée d'une perruque et d'une barbe de chanvre, et montrant là-dessous une petite bouche rouge comme une cerise. M"* de Conflans, qui jouait Abner, portait une cuirasse en fer-blanc et des moustaches avec une royale. M"* de Choiseul, très blonde, très fraîche, l'air pai-

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sible et doux, faisait la farouche Athalie. Elle s'était posé trois mouches, une ronde à la tempe, une en amande au menton, une sur la joue, en étoile.

— Des mouches à la reine Athalie ! dit M"* Sainte-Crinore (c'était la religieuse qui avait dirigé les répétitions). Y songez-vous, mademoiselle !

— Oh! madame, laissez-les-moi! Elle pouvait bien avoir des mouches , puisque sa mère Jézabel se fardait. Le texte le dit. Ainsi !

Joas, c'était la petite Sophie de Montcernay, une enfant de huit ans qui, en ce moment, regardait dans la salle par deux trous percés juste au droit des yeux d'Endymion.

— Que faites-vous, mademoiselle de Montcernay?

— Je regarde si ma mère est venue, dit Sophie tristement.

— Vous savez bien qu'elle ne viendra pas. Elle vous l'a fait dire ce matin. Allons ! n'y pensez plus et soyez toute h votre rôle. Votre mère sera contente si elle sait que vous avez bien joué.

L'enfant s'efforça de sourire. La représentation commença. Au moment où M"' de Choiseul s'écriait en grossissant sa voix :

•A tous mes Tyriens faites prendre les armes!

Sophie de Montcernay fît son entrée avec Josabeth, Zacharie et le chœur.

Comme elle était fort émue, elle donna sa première

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réplique d'un air si doux et si touchant, qu'un petit frémissement de plaisir et d'approbation parcourut les rangs des dames. Mais, lorsqu'Athalie lui demanda :

Vous éles sans parents?

sa gorge se serra, on Ten tendit à peine répondre :

Ils m'ont abandonné;

et, quand la reine ajouta :

Comment et depuis quand?

Sophie de Montcernay fit la grimace d'un enfant qui va pleurer, balbutia deux ou trois fois : Depuis. . . depuis que. . . et, tout à coup, fondit en larmes.

— Petite sotte ! lui dit tout bas Athalie en la secouant par le bras. Tu vas tout nous faire manquer!

Et elle reprit :

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

Mais Sophie, la tête dans ses mains, sanglotait. Il fallut baisser le rideau.

La maltresse générale se rendit dans les coulisses et essaya de consoler l'enfant.*

— Qu'avez-vous, petite Sophie? Est-ce la peur de tout ce monde?

— Non, madame.

— Qu'est-ce donc alors?

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— Je ne sais pas.

M"" (le Rochebrune rentra dans la salle et garda Sophie auprès d'elle. El, tandis qu'on reprenait la scène interrompue et qu'Abner, par une convention hardie, récitait le rôle de Joas, Sophie, pelotonnée aux pieds de la vieille religieuse, continuait à pleurer silencieusement.

— Hélas ! songeait M'"'' de Rochebrune, je sais bien ce qu'elle a, pauvre petite! mais qu'y faire?

Certes, elle n'était pas méchante, la mère de Sophie, la brillante marquise de Montcernay. Restée veuve à vingt ans, sa principale occupation était de se parer et de se sentir jolie; mais il faut convenir que le plaisir qu'elle y prenait la rendait aimable, douce et indulgente aux autres. Même elle aimait sa fille, à sa manière. Au temps où Sophie était toute petite, elle s'était occupée d'elle comme d'une poupée; et, dans les fêtes qu'elle donnait, si elle se déguisait en jeune Indienne ou en bergère d'opéra-comique, elle s'amusait à faire porter à l'enfant les mêmes costumes et l'habillait en Indienne minuscule ou en galante bergerette. La petite fille, très aimante et très sensible, prenait ces amusements pour des témoignages de tendresse. Voyant sa jolie mère toujours parée et triomphante, et ne concevant pas qu'aucune autre femme pût être aussi belle ni avoir tant d'esprit, elle avait pour elle les sentiments qu'on a pour une idole ; et elle était parfaitement heureuse d'être son joujou.

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Quand ce joujou ne la divertit plus, c'est-à-dire quand Sophie eut six ans, M™"" de Montcernay la mit à TAbbayeaux-Bois. L^enfaht se soumit pour ne pas déplaire à celle qu'elle adorait. La marquise venait la voir deux ou trois fois Fan, toujours plus belle, éblouissante comme une apparition; et Sophie ne vivait que pour ces visites. Sauvée de la souffrance continue par l'invincible mobilité de son âge, elle portait cependant au fond de son cœur une plaie secrète. Elle avait quelquefois, au milieu même de ses jeux, des crises subites de larmes. Sans doute elle n'était guère plus abandonnée que la plupart de ses compagnes; elle comprenait aussi que les petites filles nobles devaient être élevées d'une certaine façon et n'étaient pas faites pour vivre beaucoup avec leurs mères. Mais elle n*én souffrait pas moins. Les religieuses étaient bonnes pour elle, et, si elle avait voulu, elle aurait bien pu trouver, parmi les élèves de la classe rouge, quelque grande amie qui eût joué avec elle à la petite maman. Mais cela ne lui suffisait point C'était sa mère qu'il lui fallait. Elle était née comme cela, la pauvre petite.

De la classe des bleues, Sophie passa dans la classe des blanches pour se préparer à sa première communion.

Parmi ses nouvelles maltresses, il y en avait une, M"* Sainte-Thérèse, jeune et jolie, mais qui semblait toujours ennuyée et triste. Tout en faisant réciter le catéchisme aux blanches, elle avait l'air de penser à autre

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chose et d'être à mille lieues de là. Ces distractions faisaient assez l'affaire des blanches, qui en profilaient pour réciter leurs leçons tout de travers. Mais Sophie, glacée par cette indifférence, craignait extrêmement M°*^ Sainte- Thérèse. Elle ne pouvait, à cause de cela même, s'empêcher de la suivre continuellement des yeux ; et sans doute ce regard gênait la jeune rehgieuse : car, si elle sortait, par hasard, de sa rêverie pour donner languissamment quelque mauvaise note ou infliger quelque punition, c'était presque toujours sur Sophie que cela tombait.

-Sophie se disait : « Elle me déteste », et elle était très malheureuse.

Le jour de la première communion, toutes les mères des autres petites filles étaient là. Mais la mère de Sophie lui avait écrit qu'elle ne viendrait pas, étant retenue par une fête chez le comte d'Artois.

Sophie tacha de se consoler en songeant qu'elle avait la plus belle maman du monde, la plus admirée et la plus recherchée; et elle pria pour elle du fond du cœur, — de tout son cœur gonflé de chagrin.

Mais le soir, pendant que les blanches montaient au dortoir, elle s'échappa des rangs et resta toute seule, pour rêver et pleurer à son aise, dans le Cloître des Ames (c'est ainsi qu'on appelait la cour intérieure du couvent).

Du banc de pierre où elle était assise, elle voyait l'ombre des arcades découpée par la lune. Une cloche tinta, lente

170 SOPHIE DE MONTCERiNAY.

et triste, puis se tut. El, n'osant plus bouger à cause du silence, Sophie eut le sentiment d'un abandon complet et sans espoir...

Une forme blanche parut dans la galerie non loin de la porte qui menait aux appartements de la maîtresse générale. Sophie crut que c'était M"" de Rochebrune et, d'un mouvement éperdu, elle fut se jeter dans les plis de cette robe de neige.

— Qu'ave/-vous, monenfant? Et pourquoi n'étes-vous pas avec vos compagnes?

Sophie reconnut M"" Sainte-Thérèse et elle eut peur; mais, levant les yeux, elle vit avec surprise que M"" Sainte- Thérèse pleurait aussi.

— Qu'ave/-vous? reprit plus doucement la religieuse en se penchant sur Sophie et en promenant sur la tête enfantine ses longues mains pftles.

Sophie, suffoquée par les larmes, ne put que dire ces mots :

— Maman ! maman !

— Ah ! c'était donc cela? murmura la religieuse, comme étonnée.

Elle saisit la petite (îlle dans ses bras, la serra de toutes ses forces et l'emporta sur le banc de pierre en la couvrant de longs, longs baisers.

Sophie se souvint qu'elle n'avait pas reçu de ces baisers-là depuis le temps où elle était toute petite, et encore roux de M'"' Sainte-Thérèse étaient plus chauds et meilleurs.

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— Oh ! madame, dit-elle, que vous êtes bonne !

— Voulez-vous que je sois un peu votre maman? L'enfanJ: ne répondit qu'en se blottissant contre la

poitrine de la religieuse. Elle s'y enfonça le plus qu'elle put et se cacha tout entière sous les grands plis du voile blanc.

Et, lentement. M"' Sainte-Thérèse la berçait sur ses genoux.

M""** Sainte-Thérèse s'était appelée dans le monde Madeleine de Frégeneuilles. Toute jeune, elle avait eu la vocation de la maternité. Le colonel de Frégeneuilles étant à Tarmée et M""" de Frégeneuilles presque toujours malade, c'était Madeleine qui avait élevé son petit frère, maintenant dans les pages du roi, et sa petite sœur, morte récemment. Les Frégeneuilles n'étant pas riches, elle s'était résignée à entrer au couvent pour que son frère eilt de quoi soutenir l'honneur du nom; mais avec quel déchirement elle avait dft renoncer à la joie d'avoir des enfants à elle, de les soigner, de les caresser! Si, malgré la tendresse de son cœur, elle était restée si froide avec ses élèves, c'est qu'elles étaient trop nombreuses, ces petites blanches, et qu'il lui était impossible de les aimer toutes de l'unique façon dont elle savait aimer. Et, si elle avait d'abord manqué de bonté pour Sophie, c'est qu'elle avait cru lire dans ses yeux une curiosité qui l'importunait.

Mais elles s'étaient enfin reconnues et comprises, la

172 SOPHIE DE MONTCERNAY.

petite fille qui avait besoin d'une mère, et la religieuse qui avait besoin d'aimer un enfant.

Dès lors, M°** Sainte-Thérèse et Sophie de Montcernay furent heureuses. Le matin, lorsque la religieuse passait devant les lits des pensionnaires en disant : « Benedicamus Domino », elle adressait à Sophie un regard et un sourire qui lui donnaient du courage et de la gaieté pour toute la journée, et, le soir, elle la bordait dans sa couchette. En classe, elle lui demandait de petits services, comme d'aller lui chercher un livre ou de ramasser sa claquette ; et l'enfant, éperdue d'application, les coudes étalés sur son pupitre et la langue un peu tirée afin de mieux écrire, sentait continuellement derrière elle la tête inclinée de M™*" Sainte- Thérèse qui la regardait travailler. Souvent aussi la religieuse l'emmenait dans sa cellule et, là, passait longuement en revue la toilette de Sophie, la recoiffait, la faisait belle et, à chaque instant, l'embrassait à pleines joues;

Toutes deux goûtaient la joie d'avoir entre elles un secret, de s'être fait une vie à part et bien à elles dans la vie commune. Elles s'aimaient d'autant plus fort qu'elles soupçonnaient bien qu'il pouvait y avoir, dans l'innocent roman de leur tendresse, quelque chose que l'austérité de la règle n'approuvait pas. Et elles se cachaient un peu pour s'aimer.

L'année suivante, Sophie passç>, dans la classe rouge. Ce fut un gros chagrin. Elle ne pouvait plus voir aussi

SOPHIE DE MONTGERNAY. 17!

souvent M"" Sainte-Thérèse, et elle avait bien du mal i

s'endormir dans son nouveau dortoir — le dortoir des

174 SOPHIE DE MONTCERNAV.

grandes — où son amie ne venait plus l'embrasser chaque soir. Pourtant elle trouvait encore moyen de se glisser quelquefois dans sa cellule pendant les récréations. Mais, pour comble de malheur, M'"* de Rochebrune s'avisa que Tardeur excessive de cette « amitié particulière » d'une religieuse pour une élève allait contre l'esprit même de sa profession; elle avertit M"* Sainte-Thérèse, et enfin, pour couper court à ce désordre, lui donna l'emploi de sacristine, qui lui laissait peu d'occasions de se rencontrer avec les pensionnaires.

Le chagrin de Sophie alla jusqu'au désespoir. C'était tout son bonheur qu'on lui prenait, et alors, pour étourdir sa peine et aussi pour se venger de ce qu'elle considérait comme une cruauté abominable, elle devint, elle si douce et si soumise auparavant, le plus turbulent petit diable et le plus indiscipliné du pensionnat.

Justement* il y avait dans la classe rouge une maîtresse que toutes les élèves détestaient à cause de son mauvais caractère et de ses injustices. Elle s'appelait M""* Saint- Jérôme. Les rouges avaient fait une pétition à M""* de Rochebrune pour obtenir son changement; mais la maîtresse générale avait refusé, ne voulant pas avoir l'air de céder à des petites filles.

Un jour, pendant une classe, deux des rouges, la petite

i. Les détails qui suivent, jusqu'au moment où les pensionnaires occupent les cuisines, sont empruntés à l'Histoire d'une grande dame, de Lucien Perey.

SOPHIE DE MONTCERNAY. 175

de Laslic et la petite de Saint-Simon, se mirent à se disputer et finirent par se battre comme plùtre. Sans savoir qui avait tort ou raison, M'"® Saint-Jérôme prit M"* de Lastic par le bras et voulut la faire mettre à genoux.

— Madame, lui dit Tenfant, je vous assure que ce n*est pas moi qui ai commencé.

Là-dessus, M'"" Saint-Jérôme entra dans une colère affreuse, la prit par le cou et la jeta si violemment à terre qu'elle tomba sur le nez et saigna.

— Mesdemoiselles, dit Sophie, vous voyez qu'on assassine une.de nous. Il faut jeter M'"* Saint-Jérôme par la fenêtre.

Toutes les rouges sautèrent par-dessus les bancs et se serrèrent autour de la viclime en poussant des cris. M'"' Saint-Jérôme perdit la tète et sortit, en disant qu'elle allait se plaindre à M'"** de Hochebrune.

Sophie monta sur une table et harangua ses com- [)agnes. Elle dit qu'il fallait se retirer de la classe et n'y rentrer qu'à des conditions honorables. Entraînées par elle, les rouges traversèrent le jardin et envahirent les cuisines et le garde-manger : elles espéraient ainsi réduire ces dames par la famine; Une religieuse et quelques sœurs qui étaient là s'enfuirenl, épouvantées. Les petites insurgées retinrent une sœur converse pour leur faire à dîner, fermèrent les portes au verrou, et passèrent la nuit en délibérations.

Afin d'empêcher les tentatives de corruption indivi-

i76 SOPHIE DE MONTCERNAY.

duelle, elles jurèrent toutes, solennellement, qu'elles n'entreraient en pourparlers qu'avec la maîtresse générale ou ses envoyées officielles.

De son côté, M"* de Rochebrune, ayant réuni les religieuses, décida que le mieux était d'attendre que les rebelles, de guerre lasse, fissent leur soumission.

Or, vers le matin, les rouges entendirent frapper à l'une des portes. Elles ouvrirent. C'était M"' Sainte-Thérèse.

Sachant que sa petite amie était la plus compromise dans l'affaire, elle n'avait pu résister au désir de la voir et de lui parler.

— Sophie, dit-elle, si vous m'aimez encore, suivez-moi. Sophie avait grande envie de se jeter à son cou ; le sentiment du devoir la retint.

— Venez-vous, demandèrent les conjurées, en votre nom propre, ou êtes-vous envoyée par M"' de Rochebrune?

— Je ne puis vous suivre qu'à cette condition... je l'ai juré..., dit Sophie, très pâle.

M"*" Sainte-Thérèse hésita un moment, et répondit :

— Je suis envoyée par M""' de Rochebrune, mais je voudrais d'abord faire connaître ses propositions à M"* de Montcernay, qui vous les communiquera.

Et, tout empourprée de la honte de son mensonge, elle prit Sophie par la main et l'emmena à grands pas. Elle s'arrêta au milieu du jardin pour l'embrasser; puis, sans dire un mot, l'entraîna chez M"" de Rochebrune.

SOPHIK DE MONTCERXAÏ.

— Madame, <lit-elle très gravemenl, vous m'imposerez telle pénitence qu'il \ous plaira; mais je vous supplie d'abord de me sauver l'honneur. J'ai dit à ces demoiselles

que je leur portais des propositions de votre part. Vous ne voudrez pas qu'elles aient cette pensée qu'une de leurs mallresses a menti publiquement.

— Mais, dit alors Sophie, si M""" Sainte-Thérèse nous

478 SOPHIE DE MONTCERNAY.

a parlé comme elle a fait, c'est qu'elle savait bien que je n'aurais pu m'empêcher de la suivre, tant je Taime; et elle a voulu m'épargner la honte d'une trahison. C'est donc moi, madame, qu'il faut gronder et punir.

Et la religieuse et l'enfant se mirent à genoux devant la maîtresse générale.

— Vous êtes ridicules toutes deux, dit M'"*' de Rochebrune. Mais, Dieu me pardonne ! vous m'attendrissez. Allez dire à ces demoiselles que, si elles sont rentrées à midi dans leur classe, je leur accorde une amnistie plénière. Quant à M"''' Saint-Jérôme... faites-leur comprendre que mon devoir, en ce moment, est de la maintenir, et que leur intérêt est de ne plus réclamer là-dessus.

Sophie rapporta ces paroles aux révoltées, leur remontra que M""^ de Rochebrune ne pouvait faire davantage sans manquer à sa propre dignité, et n'eut pas trop de peimB à les convaincre : car elles avaient épuisé déjà tout le plaisir de leur équipée.

Quelques jours après. M"* Saint-Jérôme tomba malade fort à propos et fut remplacée par une maîtresse moins déplaisante.

M*"* de Rochebrune était bonne personne; et, comme la conduite de M""* Sainte-Thérèse et de Sophie lui avait paru singulière et touchante et qu'elle pensait, d'ailleurs, leur être redevable de l'heureuse solution de toute cette affaire, elle leur permit, en récompense, de se voir et de s'aimer librement.

SOPHIE DE MONTCERNAY. 179

Et la marquise de Monlcernay continuait de mener, à Versailles et à Paris, sa vie amusée et brillante. Tous les trois ou quatre mois elle se souvenait de sa fdle et venait la voir. Pendant ces courtes visites, Sophie ne parlait à sa mère que de M'""" Sainte-Thérèse.

— Allons, voilà qui est bien, disait la marquise. Je vois que vous ne vous ennuyez pas ici.

Et elle repartait satisfaite, dans le froufrou de ses jupes, relevant, sous son grand chapeau à panaches, sa petite tète immuablement jeune et sans pensée.

Deux ans plus tard, en 1791.

Le couvent de TAbbaye-aux-Bois était dispersé. Très insouciante ou très brave, la marquise de Montcernay était restée à Paris. Elle avait envoyé Sophie dans un vieux château de Sologne, et l'avait confiée à la garde d'un vieux régisseur, maitre Germain.

Les premiers jours, Sophie s'était enfoncée dans iin désespoir sombre et silencieux. Mais peu à peu la tendresse et les soins de grand'mère dont l'entourait la femme de maitre Germain l'avaient détendue et apaisée. Elle se laissait vivre. Elle suivait le bonhomme dans ses tournées à travers les bois, le long des étangs mélancoliques, ou par les bruyères violettes. Et ses jours coulaient dans une indolence un peu triste, qui avait sa douceur.

Elle ne se réveillait que pour entretenir avec M"* Sainte-

\S0 SOPHIE DE MONTCERNAY.

Thérèse, réfugiée aux environs de Paris sous un nom d'emprunt, une correspondance passionnée. El elle songeait rarement à sa mère.

...Les lettres de M""" Sainte-Thérèse cessèrent d'arriver. Sophie attendit un mois, dans une angoisse croissante. Puis, un jour, ayant surpris un journal, mal caché par maître Germain, elle lut, dans une liste de suspects récemment arrêtés, le nom de la « ci-devant marquise de Montcernay ».

Elle la vit, dans son imagination d'enfant, étendue sur la paille d'un affreux cachot, couverte de haillons, avec des chaînes aux pieds et aux mains, elle si élégante et si délicate... Et, tout à coup, Tadoration qu'elle avait eue, toute petite, pour cette mère exquise et frivole, lui remonta au cœur, d'autant plus ardente qu'il s'y mêlait un remords. Elle se disait qu'elle avait peut-être méconnu l'affection de la marquise; elle lui cherchait des excuses, se figurait des devoirs supérieurs qui l'avaient tenue éloignée de son enfant. Enfin, elle rejetait tout sur sa propre timidité. « Si j'avais su, songeait-elle, lui ouvrir mon cœur, lui faire comprendre que je souffrais de ne pas la voir, elle eût eu pitié de moi et m'eftt témoigné une tendresse plus attentive. » Elle se reprochait d'avoir aimé, pendant si longtemps, une autre femme plus que sa mère, et elle en voulait presque à M*"- Sainte-Thérèse d'avoir pris la place qu'on lui abandonnait.

Dès lors, elle n'eut plus qu'une pensée : voir sa mère et

SOPHIE DE MONTCERXAY.

lui (lire tout cela; ou simpleinenl se serrer contre elle, — bien fort et bien doucement.

Elle décida maître Germain à la conduire à Paris;

et, là, ils obtinrent sans trop de difficulté l'autorisation de rendre visite ù M"" de Monfcernay dans sa prison.

La marquise avait comparu la veille devant le tribunal révolutionnaire et avait été condamnée à mort. Maître Germain le savait, et l'avait caché à Sophie.

182 SOPHIE DK MONTCERNAY.

La prison était un ancien collège, avec une cour intérieure bordée d'arcades. L'enfant, qui s'attendait à d'épaisses murailles, à des chaînes, à des barreaux, à des souterrains, fut tout étonnée de voir cette cour plantée d'arbres et pleine de soleil.

Un geôlier amena la citoyenne Montcernay. Elle était toujours jolie, et fort gracieuse dans sa robe noire. Seulement, ce n'était plus de poudre à la maréchale que ses cheveux étaient blancs.

Aussitôt qu'elle vit Sophie, elle se précipita sur elle, la prit, la souleva, l'emporta vers un banc de pierre, dans un coin du cloître, et la couvrit tout entière de baisers furieux :

— ma petite fille! ma petite fille!

Et Sophie se souvint d'un autre banc dans un autre cloître, et des caresses de M*"' Sainte-Thérèse. Et elle comprit qu'il y avait quelque chose de plus dans les baisers de sa mère, une tendresse des entrailles et de la chair, dont elle se sentait si délicieusement enveloppée qu'elle aurait voulu mourir dans cet embrassement.

Car elle était bien changée, la frivole marquise. La certitude de la mort prochaine avait soudainement simplifié, ramené à la nature et à la vérité l'artificielle créature d'autrefois. Une mère s'était éveillée en elle, une mère désespérée d'avoir tant négligé son enfant, avide de la voir, de la tenir, de lui payer avant de mourir un si grand arriéré d'amour. Elle voulait aussi, devant la quitter à jamais,

SOPHIE DE MONTCERNAY. i83

laisser dans Tesprit de sa fille un souvenir et une image d'elle qui ne s'effaceraient plus. Et, juste au moment où Sophie entraînait Germain à Paris, elle avait écrit au vieux régisseur : « Amenez-moi ma fille. »

Maintenant elle la regardait, s'emplissant les yeux et le cœur du doux visage de son enfant :

— Ahl ma pauvre petite, disait-elle, que j'ai été coupable envers toi ! Me pardonnes-tu, dis?

Et Sophie murmurait :

— Je suis heureuse... mais là! bien heureuss! Alors, tout en songeant qu'elle mourrait sans doute le

lendemain, la marquise se mit à causer avec Sophie de mille riens charmants, comme si elle avait été dans le parloir de l'Abbaye-aux-Bois. Elle se fit conter en détail ses journées dans le vieux château de Sologne ; elle s'inquiéta de sa toilette et de l'état de son trousseau. Et elle lui lissait les cheveux et lui arrangeait son col... Elle voulait faire, du moins pendant une heure, ce qu'elle aurait dû faire toujours.

Le geôlier les prévint qu'elles n'avaient plus que quelques minutes.

La marquise eut le courage de dire presque gaiement :

— Au revoir, ma chérie.

Mais, tandis qu'elle disait : « au revoir », Sophie lut sans doute « adieu » dans ses yeux. Elle eut le pressentiment que, si elle quittait cette mère enfin retrouvée, elle ne la reverrait plus. Elle se laissa glisser par terre, s'en-

i8i SOPHIE DE MONTCERNAY.

roula autour de ses pieds, se suspendit à sa robe et, secouée par des sanglots, elle criait :

— Non ! non ! je ne veux pas !

M'"'' de Montcernay se pencha sur elle, s'agenouilla, la reprit dans ses bras, et elle lui disait pour la consoler les mots qu'on dit aux tout petits enfants. Elle ajouta :

— Tu vois que cette prison n'est pas bien terrible. Si Ton voulait me faire du mal, on m'aurait mise ailleurs. Raisonne un peu. On ne peut pas me condamner, puisque je n'ai rien fait... Dans quelques jours, je te le jure, je sortirai d'ici, et nous ne nous quitterons plus. Sois sage, en attendant, si tu ne veux pas que je sois malheureuse.

Ces derniers mots persuadèrent Sophie.

— Je serai sage, dit-elle, je vous le promets.

En cet instant, la marquise^ parut faire un grand effort:

— Ma fille, reprit-elle, votre grande amie. M'"* Sainte- Thérèse, est prisonnière ici depuis un mois. Vous seraitil agréable de la voir? Je pense que le citoyen geôlier, qui n'est pas un méchant homme, vous le permettrait.

Peut-être Sophie devina-t-elle la secrète pensée de la marquise et qu'il n'y avait plus chez elle, en dépit de son effort, qu'une mère, une mère jalouse et qui allait souffrir si, à cette heure suprême, il lui fallait partager avec une autre, surtout avec celle-là, le cœur de son enfant. Peutêtre aussi y a-t-il des heures qui font oublier des années et qui dévorent tout un passé. C'était si loin, maintenant, la maternité blanche de M™' Sainte-Thérèse !

SOPHIE DE MONTCERNAY. i8S

— Sait-elle que je suis venue? demanda Sophie.

— Elle ne le sait pas.

— Alors... ne lui dites rien.

L'infini de joie qui éclata soudainement dans les yeux de sa mère, Sophie ne l'oublia jamais.

...Un dernier baiser — si long, si doux, si triste! Puis, la lourde porte qui tourne sur ses gonds et qui se referme, avec un bruit sourd, entre la mère et l'enfant...

Le lendemain, la marquise de Montcernay montait sur l'échafaud.

— Adorée? dil la comlosse Ctirisliane, je suis sflre (le l'avoir élé une fois dans ma vie. Non pas par vous, messieurs, quoique plusieurs me l'aient dil : car je saisque -^T?ff~ c'est une façon de parler et que c'est dtjà forl joli d'être aimée. Mais, étant tout enfant, j'ai été adorée par une petite fdle de naon âge, qui était bien la plus misérable petite nile, la plus mal lavée et la plus souillon qu'on pût voir, et qui s'appelait Mélie.

j^mm

190 MÉLlk:.

Oui, adorée; et je vous prie de donner au mot tout son sens. Il n'y en a pas d'autre pour exprimer le sentiment que j'inspirais à Mélie. Je comprends maintenant que j'étais sa seule pensée, sa seule joie au monde, sa seule raison de vivre; que rien n'existait pour elle en dehors de moi; qu'elle était réellement ma chose et qu'elle m'appartenait absolument...

Où cela se passait? Là-bas, dans la vieille maison de province où je suis née. Une rue déserte et claire, à pavés pointus, bordée de façades grises et de longs murs de couvents. Une grande maison sonore à hautes fenêtres et à boiseries, avec un vaste jardin, traversé dans toute sa longueur par une tonnelle tapissée de vignes, où il faisait sombre et frais comme dans une église, et qui donnait chaque année trois ou quatre pièces de vin blanc. De chaque côté de la tonnelle, de grands carrés plantés d'arbres fruitiers, très vieux. Au bout du jardin , une porte de bois à claire-voie s'ouvrait sur la campagne. De là on voyait le soleil se coucher; et, en se retournant, on apercevait le chevet de la cathédrale et ses derniers contreforts, tout dorés par le soir. L'humble image de Mélie est liée pour moi au souvenir de ce coin de terre, d'une paix profonde et presque solennelle.

Toutes les fois que je songe à Mélie, je revois une fillette de dix à douze ans, laide, assez grande, très

maigre, criblée de taches de son, les yeux luisanU à Iravers des cheveux en broussailles ; les pieds dans de vieilles bottines à élastiques écu lées et crevL-es ; ikhaillons sans cou leur» ua corsage boulonné de travers, et toujours quelque pli de chemise passant par la

fente de la ju])e. Bit'f, un )>arfait

gucniilon. Ce qu'elle avait de mieux,

c'était une grande bouche avec des

dents de jeune chien, qu'elle montrait continuellement.

— il moi , du moins, car elle ne pouvait me regarder sans

rire de béatitude.

Moi, il parait que j'étais une petite fdle assez jolie, mais surtout très blanche, très délicate, avec de longs cheveux couleur de marron d'Inde. Mon frère, un peu

i92 MÉLIE.

plus Agé que moi et très taquin, appelait cela des cheveux carotte pour me faire enrager. Ou bien il les comparait à la queue du Petit-Blond (le Petit-Blond était un petit percheron rougeaud, solide et entêté, un compagnon d'enfance, qui nous promenait dans la belle saison et qui prenait visiblement plaisir à nous secouer le plus possible dans sa charrette). Enfin, et quelle qu'en fût la nuance, c'étaient des cheveux que mon père aimait beaucoup et dont on avait grand soin. Avec cela des yeux verts très singuliers et, dans toute ma personne, quelque chose de maladif et d'exalté. J'avais Tair d'une petite lîlle un peu irréelle. Je rapporte ce qu'on m'a dit. Il est évident que, pour Mélie tout au moins, j'appartenais à un monde supérieur, au même monde que les figures diaphanes d'anges et de saints qu'elle voyait dans les vitraux d'église.

Comment avais-je fait la connaissance de Mélie? Je ne sais plus. Ses parents étaient de pauvres gens du voisinage. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne s'occupaienl guère de leur fille, que je m'étais accoutumée à la voir partout sur mon chemin, et qu'elle vivait dans mon ombre.

Je ne doute point qu'au commencement mon père n'eût essayé d'éloigner de moi cette petite sorcière. Car vraiment ce n'était pas une compagnie pour une petite fille de riche bourgeoisie, comme j'étais. J'imagine qu'il avait été vaincu par la persévérance de Mélié, par sa souplesse de couleuvre à se glisser, paraître et disparaître, et

peut-être aussi par mes prières. Je sentais bien, en effel, que j'étais pour Mélie une espèce de petite madone; et une madone ne s'irrite point que les gueux lui fassent leurs dévotions, du fond de la chapelle.

Elle était si peu gênante, la pauvre Mélie! Elle ne me demandait que de la supporter, non pas même à côté de moi, mais derrière. Le matin, quand ma bonne me conduisait au couvent, Mélie, embusquée au coin de la porte, guettait ma sortie. Elle prenait le cartable où étaient mes livres et nous suivait à quelques pas de distance. Je lui disais : « Merci , Mélie ! » Cela lui suffisait. Elle savait bien que mon père n'eût pas souffert qu'elle marchât à mes côtés, et qu'il n'eût pas trouvé convenable que je fisse la conversation avec elle dans la rue; et elle était elle-même tout à fait de cet avis.

Elle avait d'ailleurs sa dignité, celle que conserve, sans le savoir et sans y tâcher, tout amour désintéressé et profond. Ainsi, quoiqu'elle fût bien pauvre, je ne lui donnais jamais de sous. Une fois que j'avais voulu lui en donner, elle avait refusé en secouant énergiquement sa tête de loup. Seulement, quand j'avais quelque friandise, des crottes de chocolat ou des macârons,j*e lui en offrais derrière mon dos tout en trottinant près de ma bonne; et elle venait les prendre. Les bonbons, cela s'accepte.

Je me demande quelquefois pourquoi Mélie était si loqueteuse, car certainement on devait lui donner, à la maison, de vieilles bardes et de quoi se vêtir plus propre-

i9^ MÉLIE.

ment... Je lui faisais honte, quelquefois, de ses cheveux jamais peignés, de ses boutons arrachés, de ses taches et de ses accrocs... Alors elle baissait la tête, très confuse, et ne disait rien. Et elle reparaissait le lendemain aussi minable que devant. C'était sans doute plus fort qu'elle.

Il faut dire qu'avec la vie qu'elle menait, il lui eût été difficile d'être tirée à quatre épingles. Tout le temps qu'elle n'était pas avec moi, elle le passait soit à se battre dans la rue avec des galopins, soit à courir les champs, à grimper aux arbres, à cueillir des fleurs, à dormir dans les foins. Une vraie petite faunesse ! Elle ne savait pas lire, n'étant jamais allée à l'école, mais elle connaissait très bien les herbes, celles qui sont bonnes pour les rhumes, celles qui sont rafraîchissantes, celles qui guérissent les douleurs, celles qui cicatrisent les plaies... Elle en apportait souvent a la cuisine, et aussi des mâches, du cresson, des pissenlits, et d'énoimes bouquets de violettes, de perce-neiges, de coucous, de marguerites, de coquelicots, de bluets.

Autant de prétextes pour se glisser dans la maison. Ou bien, elle rôdait autour de la cuisine, épiant l'aubaine d'une corn mission à faire: le pain qui manquait au moment du déjeuner, le boucher qui n'envoyait pas la viande. Mélie courait, était de retour en un clin d'œil, et alors elle ne s'en allait plus, se dissimulait dans les coins, passait par

les portes entre-bàillées, me cherchait, et finissait par me retrouver.

C'était le plus souvent au jardin. Elle se montrait

MELIE. 197

d'abord de loin, Umidement. Je lui faisais signe de s'approcher. Et elle accourait, une joie de paradis dans les yeux.

— Oh ! mademoiselle ! mademoiselle !

Nous nous installions sur un banc, sous la tonnelle, et là, bien cachées, nous causions à Taise. Ce que nous disions, je Tai oublié; mais je me rappelle très bien ce que nous faisions. Mélie était très ingénieuse. Elle m'apprenait à faire des sifflets avec des branchettes de saule, des canons avec du sureau, des balles avec des coucous, des couronnes avec toutes sortes de fleurs, et des pompes avec des pailles enfoncées dans les trous d'un noyau d'abricot (mon Dieu! c'est bien simple : on fait les trous en usant le noyau contre du grès, et, par ces trous, on retire Tamande avec une épingle). Quand elle avait reçu quelques sous pour ses commissions, elle achetait, chez une couturière de la ville, des fottffes^ c/est-à-dire des rognures d'étoffes et des bouts de ruban, et, roulant et cousant ensemble ces chiffons multicolores autour d'une poignée de foin et de quatre bâtonnets, elle en fabriquait des poupées qui me semblaient superbes, des poupées éclatantes, Amtastiques, avec des têtes en satin rose et des gestes imprévus, des poupées bien plus vivantes — Bourget n'hésiterait pas à dire : plus suggestives — que celles qu'on achète chez les marchands.

Mélie était aussi très généreuse. Un jour, en sortant, je la vis qui m'attendait accotée contre une borne et tenant une longue tartine sur laquelle fumait une couche de pommes de terre écrasées et assaisonnées de ciboule

et d'aàtres herbes. Il y avait beaucoup plus épais de pommes de terre que de pain, et cela sentait bon, mais bon! Je n'y pus tenir :

— Ça ne doit pas être mauvais, ça, Mélie?

Tout de suite, elle me tendit la tartine, où ses dent-^de loup aviiic ni découpé des demi-cercles comme à l'emporlcpièce. El moi, si clictive et que l'on grondait toujours parce que je ne mangeais point, je dévorai la tartine en me barbouillant de pommes de terre jusqu'au bout du

nez. Et Mélie me regardait d'un air drôle, où il y avait du ravissement, de la fierté de voir que j'appréciais si fort sa cuisine, et aussi, tout au fond, un peu de regret... A partir de ce jour-là, toutes les fois qu'on faisait quelque fricot chez elle, elle m'en apportait dans du papier. Elle tirait cela de sa poche avec des mines mystérieuses... Mais ce n'était plus la tartine de pommes déterre! Celaient

MÈLIE. 199

des mangeailles de pauvre qui scnUiient décidément trop fort. J'essayais d'y goûter; mais cela ne passait pas, je lui disais que je n'avais pas faim, et elle en était toute triste.

En somme, iMélie m'inspirait, par certains côtés, une sorte de considération. Sa force, son agilité, sa hardiesse étonnaient ma timidité de fdlette frêle, recluse et surveillée. Je Tenviais de pouvoir courir partout et de ne rien craindre. Parfois elle sentait le foin où elle s'était roulée, et elle en avait encore des brins dans les cheveux. Elle me faisait rêver de vie libre à travers champs, à la Robinson. Quand nous étions bien sûres d'être seules, elle grimpait aux arbres du verger, secouait les branches, faisait pleuvoir les fruits mûrs, arrachait les autres à poignées. Elle aimait beaucoup les pommes vertes, et surtout les abricots vorls, durs comme des balles. Elle m'affirmait, en les croquant, que c'était très bon, et j'en croquais aussi, paramourpropre, et pour faire comme elle. Mais tout de même, j'aimais mieux les fruits un peu mûrs... Nous n'avions que des cerisiers très tardifs. Je lui dis une fois que c'était très ennuyeux de n'avoir pas encore de cerises. Le lendemain, elle m'en apporta plein sa jupe. Elle les avait pillées dans quelquejardin. Elle volaitpourmoi,pourmoi elle aurait tué.

Et, dès qu'elle voyait quelqu'un de la maison venir de notre côté, — à moins que ce ne fût ma bonne ou la cuisinière, qui étaient assez de ses amies, — elle disparaissait je ne sais comment, par quelque trou de haie.

200 MELIE.

Les plus mauvais jours pour Mélie, c'étaient ceux où de petites amies venaient me voir. Mélie continuait à tourner autour de moi, mais je passais devant elle sans lui parler, sans avoir Tair de la connaître. Et alors elle se reculait, s'effaçait, se faisait petite. Elle ne m'en voulait point, elle comprenait que ces belles petites filles élégantes devaient ignorer qu'elle était mon amie. Elle ne se disait pas que je rougissais d'elle, ou, si elle se le disait, elle trouvait cela tout naturel : mais je sentais que tout de même cela lui faisait gros cœur.

Un autre chagrin pour elle, c'était quand mon père m'emmenait avec mon frère à une maison de campagne, très rustique et flanquée d'une fermette, qu'il possédait à une petite lieue de la ville. Elle essayait bien de nous suivre de loin, mais mon père ne le souffrait pas, la renvoyait avec sa grosse voix. Un jour, comme nous approchions de la ferme, je vis Mélie, tout empoussiérée, surgir d'un fossé où elle s'était tapie pour me voir passer. Elle restait là, tremblante, prête à s'enfuir au moindre mouvement hostile de mon père. J'en fus attendrie :

— Père, dis-je bien doucement, laissez-la marcher derrière nous. Qu'est-ce que cela vous fait?

Mon père consentit ; et Mélie, radieuse, me suivait comme un bon chien; et, de temps en temps, je lui tendais la main par derrière sans rien dire ; elle la prenait dans la sienne et posait dessus, un instant, son autre patte. Rien de plus.

Vers la fin du déjeuner, je trouvai moyen de sortir seule el je portai à Mélie, blottie contre la porte, du pain, un peu de viande, du fromage, ce que j'avais pu prendre.

— Oh! mademoiselle! mademoiselle!

Puis je jouai avec mon frère sous les grands arbres qui entouraient la ferme ; et, sans la voir, je devinais que Mélie était dans les environs, cachée par quelque buisson, et qu'elle me regardait, et que cela la rendait contente.

A un moment, mon frère me quitta, et bientôt après j'entendis des cris du côté delà ferme. J'y courus et je vis, devantrécurie, la pauvre Mélie mouillée jusqu'aux genoux, sa robe ruisselante, ses pieds clapotant dans ses savates. Le méchant garçon Tavait empoignée à l'improviste et trempée dans Tauge de pierre, pleine d'eau de pluie, où buvaient les chevaux. Mélie pleurait; mais, dès qu'elle m'aperçut, sachant bien que j'allais gronder mon frère et que cela amènerait une querelle, ne voulant point m'ennuyer ni m'attrister, ni que je prisse la peine de la plaindre ou que je fisse l'effort de la défendre, elle renfonça subitement ses larmes et, me souriant avec sa grande bouche, elle me dit :

— Ce n'est rien, mademoiselle. C'était pour s'amuser. . .

Quand vint l'époque de ma première communion, je montrai une piété ardente dont Mélie fut tout impressionnée. Elle voulut faire comme moi, communier le même

jour. Elle n'était pas prête du tout, n'ayant jamais suivi le catéchisme. Ce fut moi qui l'instruisis, qui lui parlai de Dieu. Mais, tandis que ma piété était pleine d'amour et d'espérance, Il y avait surtout dans la sienne de l'étouneraenl et de la crainte.

Le jour de la cérémonie, j'aviii?* une telle fièvre que mon cierge tremblait dans ma main et arrosait les voiles de mes voisines. On dut me l'enlever. Au dernier rang, Mélie, presque propre, toute rouge dans sa

grosse mousseline bleuie par le lavage, ne me quittait pas du regard. Elle priait pour sa petite malade; car elle ne demandait jamais rien pour elle-même, se jugeant fout à fait négligeable aux yeux de Dieu, et ne croyant pas qu'il pût avoir le moindre plaisir fi s'occuper d'elle. De moi, à la bonne heure I

L'après-midi, mon parrain le cardinal me confirma la première, et mes parents m'emmenèrent vite à notre maison de campagne... Mélie m'attendait, dans son fossé, au bord d'un champ d'a\oine. Mon cœur se fondit, et je lui envoyai un baiser.

On me coucha. J'entendais, de mon lit, le bruit des voix et des rires, car toute la famille était réunie à dîner pour la circonstance. Je ne pensais à rien, envahie seulement par la tristesse de la tombée du jour, de cette heure si mélancolique et si grise dans ces grandes plaines de la Champagne...

Je sentis des fleurs fraîches dans mes mains. Mélie était là, agenouillée, le front sur le bord de mon lit. Je voulais parler ; elle me supplia de me taire, de rester calme, de dormir, — pour qu'on ne la chaSvSÛt pas... Mon père vint me voir et me trouva endormie, tenue par elle, son bras sous ma tête.

Il n'eut pas le courage de la renvoyer ce jour-là et lui fit porter à manger.

Quelque temps après, ma mère exigea que j'apprisse tout ce que doit savoir une bonne maîtresse de maison. Félicie, une petite ouvrière bossue et très douce, qui venait plusieurs fois la semaine (je vois encore sa silhouette humble et falote sur les rideaux blancs de la fenêtre), eut l'ordre de m'apprendre à coudre. D'autres furent chargées de m'enseigner le soin du linge et un peu de repassage. Je

204 MëLIE.

dus aussi ranger moi-même mes affaires dans ma chambre.

Tout cela m'ennuyait bien, car j'avais une passion : la lecture. Heureusement, ma mère était souvent absente; et Mélie avait fini par se faire tolérer dans la maison. Elle assistait aux leçons de Félicie et des autres ouvrières, et, dans son désir de m'aider, elle apprit beaucoup plus vite que moi. C'était elle, la plupart du temps, qui faisait à ma place les petites besognes dont on me chargeait : ourlets, reprises, linge à plier; et c'était elle qui mettait ma chambre en ordre.

Pendant qu'elle travaillait, je lisais, assise dans un coin, me bouchant les oreilles avec mes pouces pour n'avoir pas de distractions. Je lisais la Vie des Saints, ï Histoire romaine de RoUin, des récils de voyage, et je ne sais quel vieux petit livre à tranches rouges qui contenait des anecdotes sur le xwin'' siècle. Et, quand Mélie avait fini, je lui racontais mes lectures : c'était là sa récompense.

Roulée à mes pieds, en boule, immobile, les yeux attachés sur moi, elle m'écoutai t avec extase, comme on écouterait le bon Dieu. Je racontais très bien, paraît-il, avec un grand sérieux, des gestes expressifs, une extrême ardeur de conviction. Je me rappelle qu'une de ces histoires commençait par cette phrase :

— Au temps où M™* de Pompadour régnait sur la France...

MËLIË. 205

Je ne sais trop ce que M"* de Pompadour représentait pour Mélic, ni même pour moi. Mais je me souviens que c'était une bien belle histoire.

Ici, un grand trou dans ma mémoire..., une longue maladie, la petite vérole, la fièvre, le délire. De tout cela, une seule vision m'est restée : Mélie à mes côtés, remuant des tisanes ; Mélie accroupie par terre ; Mélie à cheval sur mon petit lit, me tenant les mains doucement, et pourtant de toutes ses forces, et m'empêchant de me gratter la figure.

On lui avait dit que, si je me grattais, je deviendrais laide; et elle veillait sur ma beauté comme un gnome sur un trésor.

Comment la souffrait-on auprès de moi et Texposaiton à prendre mon mal? On avait tout fait pour Tempôcher d'entrer; puis, un matin, on l'avait surprise dans un coin de ma chambre, derrière un fauteuil, où elle avait passé la nuit. Il n'était plus temps de la renvoyer; au reste, elle aurait bien trouvé moyen de revenir, car les portes n'étaient jamais bien fermées dans cette grande maison de province...

Le jour où je commençai à aller mieux (on était en avril et il y avait du soleil sur mes draps), Mélie m'apporta des brassées de fleurs et des balles de coucous. Nous jouions à nous jeter ces balles; j'étais si maladroite et si faible encore que je les laissais souvent tomber. Mélie les

ramassait dans les coins, sous les meubles, à quatre pattes, avec une agilité de chat; et cela m'amusait.

J'avais les enfantillages de la V ; ■ ^ convalescence, des enfantillages

plus jeunes que moi, quoique je ne fusse qu'une petite fille. L'intelligence, après une si longue et si rude secousse, ne me revenait que très lentement. Je me retrouvais plus proche de Mélie, presque aussi simple qu'elle ; et, quand je m'efforçais de me rappeler le passé (oh ! comme il me semblait loin!), c'est toujours avec Mélie que je me revoyais, sous le berceau de vigne ou dans le verger.

Et très gravement, nous échangions nos souvenirs :

— Te rappelles-tu, JVIélie?...

— Oh ! oui, mademoiselle.

Et, maintenant, c'était elle

qui se rappelait le mieux les belles histoires que je lui avais contées, et c'était moi qui les lui demandais et qui l'écoulais à mon tour.

— Et celte autre, Mélie, lu sais bien? où ça parlait de M"* de Pompadour...

— Attendez, mademoiselle, je vais la retrouver.

Et Mélie commençait :

— Au temps où M"'*' de Pompadour régnait sur la France...

Un jour, Mélie ne vint pas. C'était le premier jour où Ton m'avait permis de me lever. Je la réclamai avec insistance. Ma mère me dit que Mélie était malade, mais qu'elle viendrait bientôt.

Le lendemain, on me transporta a la campagne. Tout le monde s'empressait autour de moi, cherchait à me distraire, me faisait jouer. Mon père passait avec moi de longues heures et, quand le soleil était chaud, me promenait sous les arbres au feuillage tendre et tout neuf et par des chemins tout neigeux d'aubépine. Cependant, je n'oubliais pas Mélie et, de temps en temps, je demandais à la voir.

— Mélie, me dit mon père, est très malade. Mais, sois tranquille, je lui ai envoyé le médecin et tout ce qu'il faut ; elle est très bien soignée. Tu la verras quand elle sera guérie.

Mes forces revenaient peu à peu. J'avais grand appétit. Je jouissais vivement de toutes choses, du bon air, de la bonne chaleur, des bons petits plats qu'on me faisait, des tleurs, des arbres, des prés, de la promenade, comme quelqu'un qui refait la découverte de la vie. Je m'épanouissais délicieusement dans l'égoïsme de la convalescence. Une fois pourtantj'interrogeai :

«W UËLIE.

— Et Méiie?

— Méiie est morte, répondit tristemeot ma mère.

— Pauvre Méiie! fis-je rêveusement et comme songeant à quelque chose de très vague et de très lointain...

Et je n'y pensai plus.

Mais depuis j'y ai pensé très souvent.

Renée L... à Dhmv/ie Y..

Angfrs, 1j

Voilà huit jours, ma chère Blanche, que nous sommes installées dans une jolie maison de campagne, tout près d'Angers, chez le beau-frère de la Mère Sain te- Ursule. Mais je suis encore si étourdie de tout ce qui s'est passé, qu'il me semble que je sors d'un rêve.

Tu sais que j'étais restée îi notre cher couvent de Neuilly avec ma petite sœur Lili et sixaulres pensionnaires,

orphelines comme nous, ou dont les familles, habitant lYHranger, n'avaient pu venir les prendre. En tout, quatre petites filles et quatre grandes. Au commencement tout allait bien : presque plus de devoirs ni de leçons ; une petite classe pour rire, l'aprèa-midi.

-Nous passions la journée dans le parc, à jouer ou à lire des livres amusants. Seulement nos Mères avaient des figureç bien tristes et bien inquiètes.

Et, en effet, notre repos ne dura guère.

Bien que tu sois dun'! le monde depuis un an déjà, tu s pas oublié, j'en suis sûre, une liabiluiles les plus surprenantes (tu cher couvent. De temps à autre, — lu l'en souviens? — quand on tMait en récréation, une Mère traversait la cour, et donnait un coup de elaquelle. Il fallait interrompre le jeu et faire silence, et alors la Mère récitait un verset des Évangiles ou de l'Imilalioit. Puis, second coup de elaquette, et la récréation reprenait. Il paraît que cet exercice a pour but de nous rappeler, au milieu du tourbillon des distractions profanes, que nous avons une àme à

sauver : la balle ou le crocket pourraient nous le faire oublier, et ce serait un très grand malbeur.

Un jour donc (c'était, je crois, le 25 mars), nous étions en train de jouer aux quatre coins. Voilà la Mère Sainte- Angèle qui arrive avec sa claquette. Clac ! Tout le monde s'arrête. La Mère commence : « Que sert à Thomme de conquérir le monde... » Boum ! boum ! C'était un obus, ma chère, un obus de la Commune, qui éclatait dans un arbre à dix pas de nous. La Mère Sainte-Angèle n'eut pas le courage d'achever sa phrase. La claquette lui tombe des mains, les petites se mettent à pleurer, je prends Lili dans mes bras, et nous nous réfugions dans les salles d'étude. Le reste du jour et la nuit se passèrent sans autre incident, et nous commencions à nous tranquilliser. Mais, comme nous étions au réfectoire, au moment même où l'on nous servait la soupe... boum ! boum ! C'était un obus qui crevait le toit d'une maison voisine.

« Dans les caves, mes enfants ! vite ! vite ! dit la prieure, Mère Sainte-Ursule. Prenez vos assiettes et vos serviettes! » Et nous voilà descendant l'escalier à la queue leu leu, nos assiettes à la main, et versant le long des marches la moitié de notre soupe. Les petites s'amusaient beaucoup cette fois, et Lili était aux anges. « Dans la cave au charbon ! c'est la plus sûre ! » criait d'en haut la prieure. Les sœurs converses étalent des draps sur le sol; nous nous asseyons sur des poutrelles jetées çà et là, et nous achevons très galment ce déjeuner dramatique.

KEPIS ET CORNETTES.

Pas le moindre obus jusqu'au soir. On nous fit coucher au dortoir, comme à l'ordinaire. Mais, comme tti peux le penser, nous ne dormions guère, — sauf Lili qu'on m'avait permis de prendre avec moi dans ma couchette. On avait

éteint toutes les lumières, et nous avions beaucoup plus peur dans cette obscurité. Vers dix lieures, une grande clarté emplit subitement une des fenêtres; presque en même temps une détonation épouvantable éclate, et les vitres volent en morceaux. « Jésus-Maria! crie la Mère Sainte-Ursule, qui avait voulu coucher auprès de nous. . Vite au parloir, mes enfants! » Nouveau défilé, plu» lu-

giibrc que celui du matin. Les sœurs converses nous suivent, remorquant nos matelas, tandis que nous traînions nos draps à la lueur d'une lanterne sourde. Je portais Lili : imagine-toi que pendant tout ce tapage elle s'était éveillée un instant à peine, pour se rendormir aussitôt. Nous dressons nos lits dans le grand parloir, et nous nous couchons par obéissance. Mais de nouvelles détonations, assez proches, se font entendre. « Aux caves! aux caves ! dit la prieure. Vous y serez plus en sûreté. Soyez braves, mes petites filles, et priez bien le bon Dieu ! »

Nous y sommes restées quinze jours, dans les caves. Au dehors, c'était un bruit presque continuel de mitraille; nous voyions, par les soupiraux, des obus fracasser les plus beaux arbres de notre pauvre parc. On lisait, on jouait aux petits jeux, et même à cache-cache : car il y avait, derrière les tas de bois et les barriques, des cachettes très commodes. Le malheur, c'est qu'au bout de quelques jours, nous les connaissions toutes. On récitait le chapelet; les petites s'ennuyaient ; les grandes pleuraient de temps en temps. Moi, je me retenais, pour ne pas effrayer Lili. Quelquefois, de midi h deux heures, il y avait un peu de calme; nous sortions alors avec beaucoup de précautions, et nous allions dans le jardin ramasser des éclats d'obus.

C'est égal, on trouvait le temps bien long. La grosse Mère Sainte-FéHcité, — lu sais? celle qui a fait la campagne de Crimée , — ne pouvait tenir dans ces caves où

l'on étouffait, et elle disait à la prieure avec un grand sérieux : « Je vous en prie, ma Mère, luissez-moi un peu sortir, je prendrai un parapluie. »

Nous étions depuis quatre ou cinq joiii's (lins notre ^tanière, quand une compagnie de soldats versaillais vînt occuper le couvent Le capitaine nous rendit visite, — pour nous rassurer, disait-il, mais un peu ~ aussi, je crois, par curiosité. Il était très gentil, ce capitaine, et très distingué. Pas très beau, si tu veux, mais une maigreur élé- }i;ante et un air de franchise, d'énergie et de bonté. On l'appelait le capitaine d'Orsarine.

Il est pour sûr d'une grande famille, cela se sent; très jeune encore et décoré pour sa belle* conduite pendant la "^f.rf...:, guerre. Il resta une ■^ bonne lieure avec nous,

causa gaiement, donna à la Mère Sainte-Félicité des nouvelles d'un vieux général qu'elle avait connu en Crimée, et découvrit que la Mère Sainte-Ursule était la sœur d'un de ses camarades de Saint-Cyr. 11 fui charmant et caressa beaucoup Lili.

Le lendeoiain, il nous envoya de la viande fraîche et des légumes, car nous n'avions plus que des conserves. Il venait voir tous les jours comment nous allions. Plusieurs fois il apporta aux petites des bonbons et des friandises, et toujours il donnait à Lili la plus grosse part.

Le jour de Pâques, notre excellent aumônier, Tabbé Jusselin, que nous voyions aussi de temps en temps, nous annonça qu'il allait nous confesser comme d'habitude. Justement le capitaine d'Orsanne nous avait dit, le matin même, qu'on prévoyait une sortie des Parisiens et que sa compagnie se battrait probablement dans la journée. Il avait ajouté que nous n'avions rien à craindre ; mais, malgré ses assurances, tu juges de l'émoi!

L'abbé Jusselin nous confessa dans un coin de la cave au charbon. Les grandes, surtout la grosse Berthe Malvau, — tu te souviens? celle qui nous montrait des cheveux de son cousin dans un médaillon, — sanglotaient à fendre l'âme, se croyaient arrivées à leur dernière heure. Lili, qui a six ans, fit ce jour-là sa première confession . Je ne sais pas trop ce qu'elle a pu dire à l'abbé Jusselin, mais c'est elle qui avait voulu « laire comme grande sœur ». Les confessions terminées, l'abbé Jusselin, très solennel, nous donna une absolution générale, comme dans les grands dangers, et il nous exhorta à faire à Dieu le sacrifice de notre vie. Brrr! J'entendis la Mère Sainte-Félicité qui bougonnait : « Il a tort de dire ça à ces enfants ! » Puis il nous donna la communion, toujours dans les caves.

OÙ l'on avait descendu le Saint-Sacrement depuis plusieurs jours. C'était joliment émouvant, je t'assure. Nous étions comme les premiers chrétiens dans les catacombes, ma chère !

Le soir, le capitaine d'Orsanne rentra avec sa compa-

gnie. Ils étaient vainqueurs, naturellement (je ne te cacherai point que j'avais communié à l'intention du capitaine); mais ils rapportaient quelques blessés. On débarrassa un caveau pour les installer, et les religieuses les soignèrent. J'aurais bien désiré les soigner aussi, mais la prieure ne voulut pas. Je m'en plaignis au capitaine : il me dît, en souriant un peu, qu'il ne doutait pas de mon courage,

KÉPIS ET CORNETTES. 22i

mais que mon devoir était de rester auprès de ma petite sœur.

Mais nous ne pouvions pas croupir éternellement dans ces caves. Le capitaine nous disait que la guerre durerait sans doute encore un mois : il fallait prendre une résolution. Le 8 mai, la prieure nous annonça que nous allions partir pour Angers, où son beau-frère, un industriel très riche, nous offrait à toutes Thospitalité.

Chacune de nous fît un petit paquet de son linge, et, pour emporter le plus de choses possible, enfila deux paires de bas Tune sur Tautre, deux chemises et trois ou quatre jupons. Les religieuses, par prudence, mirent des robe^ de ville et des chapeaux. Quels chapeaux, ma belle! et quelles robes! C'est la Mère Sainte-Félicité qui avait déniché, je ne sais où, toute cette défroque. Ces pauvres Mères ressemblaient à des paquets, — sauf la petite Mère Sainte- Agathe, qui est si jolie, tu te rappelles? Celle-là avait tout à fait Tair d'une femme du monde ; et je me souviens que, comme nous passions devant le premier poste, un soldat dit tout haut en la voyant : a Matin I »

Nous sortîmes du couvent, à la nuit tombante, par la petite porte du fond du parc. C'était sinistre. Cela faisait songer à ces évasions fantastiques qu'on voit dans les romans. Le capitaine d'Orsanne nous conduisit lui-même jusqu'au dernier avant-poste. Je marchais à côté de lui, avec Lili que je tenais par la main, et la Mère Sainte- Félicité. Sur le pont de la Seine, un coup de vent décoiffa

la prieure ; cela ramena uq peu de gaielé. Mais, au moment

où le capitaine allait nous quitter, un obus siffla sur nos

têtes, et Ton redevint grave. Le capitaine nous souhaita un bon voyage. La Mère Sainte-Ursule le remercia avec émotion de tous les services qu'il nous avait rendus. Alors le capitaine lui demanda la permission de lui serrer la main. Il la serra aussi à la Mère Sainte-Félicité et à moi, et il embrassa Lili plusieurs fois de suite.

J'avais le cœur bien gros en pensant que je ne reverrais probablement jamais ce pauvre capitaine qui avait été si bon pour moi. Mais bientôt nous arrivâmes à Courbevoie, où deux charrettes nous attendaient. A dix heures, nous étions à Versailles, où nous prenions le train 'pour rejoindre la ligne d'Orléans. Et puis, c'est tout. ISous serions fort bien ici en tout autre temps, mais ce qui se passe est si triste! Ecris-moi, ma chérie. Je t'embrasse tendrement.

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