‹ Dix égloguesChapitre 14 sur 28 · MERE ANNE · texte numérisé non relu

MERE ANNE

Il y avait jadis, du temps que nos ancêtres

N'avaient pas fait l'essai d'être à leur tour leurs maîtres

Un pauvre paysan à la glèbe attaché,

Qui n'avait jamais su ce que c'est que péché

De boire, de mentir, encore moins de prendre

Le plus petit baiser, ni même de le rendre.

Il servait un seigneur, jusqu'à la cour cité

Pour sa grande bravoure et sa témérité.

Qui sur terre et sur mer cherchait des aventures.

Ce grand seigneur avait de superbes allures, Un faste souverain qui n'est donné qu'aux rois. Les plus fiers alezans, les plus blancs palefrois.

La meute formidable aboyant à ses chasses Se recrutait des chiens des plus superbes races; Son domestique était insolent et nombreux. Sa table magnifique....

'8 KGLOGUES.

Il n'était pas heureux.

Il n'aurail pas manqué de belles châtelaines Dont il aurait charmé les amoureuses peines.

Même sans abuser de sou droit du seigneur, Sans peine il aurait pu cueillir la fine fleur Des beautés d'alentour.

Plus d'une, on le devine, L"eût choisi pour son rang, et même pour sa mine; Il n'était pas heureux.

Un jour il rencontra Noire humble paysan, qui d'abord l'attira Par son esprit naïf; il avait l'air bonhomme Des bons saints d'autrefois. Il lui raconta comme Il ne désirait rien... Tudieu ! ce n'est pas vivre, Pensa le gentilhomme. Allons, il faut me suivre, Moi qui désire tout ! Il faudra partager Mon terrible destin, voir de près le danger Et n'avoir jamais peur.

Il suivit, sans mot dire.

A quelque temps de là, le plus brillant navire. Un trois mâts qu'on nommait, je crois, le Sans- Pare il . Cingla vers les pays d'où nous vient le soleil.

Le seigneur commandant le navire en partance. Et l'équipage à lui, parlaient avec jactance De leurs succès futurs sur les lointaines mers; On eût, dit qu'ils allaient conquérir l'univers.

Le bonhomme écoutait, tantôt filant le cable, Tantôt carguant la voile, ou bien servait à table Son maître.

Quand à bord, un immense festin Noyait tout l'équipage en de grands flots de vin, II s'isolait du bruit, ne vidait pas son verre: Les marins l'accusaient de faire sa prière, Mais ne le raillaient pas, l'ayant vu des premiers, Quand grondait la tempête, à grimper aux huniers,

80 ÉGLOGUËS.

\ courir à la pompe, à servir la manœuvre, Souille, vif, de sang-froid, semblable à la couleuvre.

Lorsque l'on jeta l'ancre aux rivages lointains, Chacun put contenter ses sauvages instincts;, Soif de destruction, de combats, de pillage.

Simon, c'était notre homme, était toujours plus sage, Il savait se montrer brave à l'occasion, Prudent comme un serpent, brave comme un lion, Pur comme la colombe...

Ah ! l'on savail se haï ire Alors, comme aujourd'hui, comme avanl Henri quatre; El l'on se bat toujours, c'esl là le grand malheur.

— Un sanglot éclatant, suivi d'un large pleur, Interrompit mère Anne...

Hélas ! sa fille aînée, N'avait laissé i|ii"un fils, il était à l'armée.

LA v i:i m. ici:. 81

On la reconforta d'un verre de liqueur : L'attention de tous remit du baume au cœur Et ranima l'espoir de l'aïeule opressée, Qui put continuer l'histoire commencée: —

Simon aurait couvert son maître de son corps , Mais n'aurait pas voulu toucher aux vils trésors Que l'on se partageait au bout de ces tûries. Cet or, ces diamants, ces belles pierreries, Lui semblaient teints de sang, mais exécrant le vol Ce qu'il abominait surtout, c'était le viol.

Il ne concevait pas la fureur insensée

Qui ravit à l'hymen un corps de fiancée,

Qui foule aux pieds ces lis, ces roses, ce lu mu sein,

L'amour prostitué par un hideux larcin.

Or, ces forbans, pour prix de leurs vils brigandages Tombèrent dans les mains d'affreux anthropophages Qui punirent leur crime en les immolant tous.

Le chef fut réservé : Simon parut si doux , Et ses yeux purs jetaient de si vives lumières, Qu'un seul de ses regards adoucit ces panthères Qui, dans cette soudaine et sublime clarté, Sentirent le reflet de la divinité.

On avait réservé le chef, le gentilhomme, Dans l'espoir d'en tirer une plus forte somme.

L'ascendant de Simon sur ces esprits grossiers, Fut pareil à celui que l'on prête aux sorciers, Et plus fort, provenant d'une source plus pure. D'un esprit droit soumis aux lois de la nature.

Il put sauver son maître, et, quand il l'eut sauvé, Lui dévoiler un plan dans son âme couvé, D'attaquer dans ces coeurs tout grossiers et novices Par de douces leçons, la racine des vices.

Ce paysan d'Europe était un grand docteur, Sans avoir rien appris, un grand législateur,

Sans chartes ni papiers, écrivant dans sa vie Cette loi qui par tous devrait être suivie.

Le grand seigneur, avec ses dehors séduisants, De ses rudes vainqueurs se fit des partisans. Plus humain, il reprit le chemin des conquêtes, Gomme autrefois Bacchus pour adoucir les hèles ; Il sema le Levant de grandes actions, Et quand il fut bien las de tant d'émotions. Il revint en Europe, amenait des richesses Sans fin, des diamants, des nègres, des négresses Pour servir une dame au visage riant, Appelée, à bon droit, la perle d'Orient.

Ils vécurent heureux , retirés dans leur terre. Leurs corps sont aujourd'hui sous une belle pierre, Sous un marbre, et Simon qui n'a pu revenir, Voulant de son village assurer l'avenir, Sur les fruits de ses mains et ceux de sa parole , A prélevé l'argent pour fonder une école.

Si ÉGLOGUES.

La légende prétend qu'au pays illustré, Créé par ses vertus, il avait attiré Du plus lointain royaume, une grande princesse Aussi riche que belle, éprise de sagesse, Et qu'unis, leur amour, perpétuel printemps De roses couronné, dura plus de cent ans.

Des rejetons nombreux de ce bel hyménée, Un peuple tout entier, une race était née, Qui de l'horrible guerre évite les horreurs, Peuple béni de Dieu, race de laboureurs.

Par son émotion mère Anne était brisée ; La longueur du récit lavait comme épuisée.

On entend du dehors un joyeux roulement

De tambour... A cette heure! Un grand étonnemenl

Succède au grand émoi qu'avait causé l'histoire,

Et soudain sur le seuil, mère Anne n"y peut croire.

Apparaît un soldat pimpant et dégagé;

C'était son petit-fils rapportant son congé.

LA VEILLÉE. 8fi

D'abord il saute au cou de sa bonne grand'mère . Puis une jeune fille accourt, et, la première, Offre son front candide au baiser du retour, Preuve et gage à la fois, du plus fidèle amour.

Des transports d'allégresse à l'instant retentissent, Le coq chante trois fois, bœufs et vaches mugissent La joie était trop grande, il fallut l'épancher. Dans la maison voisine on s'en alla chercher Les verres et le broc pour trinquer à la ronde; Tout au plus pouvait-on arroser tout ce monde. La grand'mère pleurait... Divin soulagement! Car la joie est mortelle à ce premier moment.

Il fallut retourner dans la maison voisine:

Allons, la poêle à frire, et l'huile, et la farine,

Sur le feu de sarments crépitants! Quel rayon .

Quelle joie éclaira cette collation !

Le fifre, le tambour, la musette criarde

Font danser... Le soldat est fier qu'on le regarde.

Il faut se séparer.

80 ÉGLOGI ES.

Les bruyants pistolets, Les pétards et les cris suivent les feux follets Qui, dans chaque maison, tour à tour vont s'éteindre: Sont-ils bien malheureux! faudrait-il pas les plaindre? L'amour ou le sommeil clora chaque réduit.

Bonne chance, amoureux! grand'mère, bonne nuit!

Bron . - décembre 1862.

l'Il

ARGUMKNT

II était impossible, sans descendre au trivial, ou sans parler vers le patois du pays, d'exprimer d'après nature le dialogue de deux amoureux de la campagne. Devant celle difficulté l'auteur s'est décidé résolument à idéaliser son héros et son héroïne, en gardant de son mieux la fidélité du paysage, et en ne donnant pas à ses images, a ses mouvements et à ses comparaisons d'autres bases que la pensée d'un amour simple et rustique.

JEAN

Eli! bien, le temps est clair aujourd'hui, .Marianne. Vois-tu les beaux rayons que le soleil nous vanne! Sur ta bouche et ton cou finement tamisés. Ils semblent me montrer la place des baisers : La rencontre des Heurs à les cueillir m'invite.

EGLOGUES.

MARIANNE

Je me sens essoufflée à force d'aller vite... Jean ! tes mots séducteurs qui voudraient m 'éblouir ! N'en viendront pas à bout : vois ! tu m'as fait rougir Pourquoi m'avoir de loin obstinément suivie, Quand je pressais le pas pour t'éviter?

JEAN

L'envie De te voir de plus près, de causer avec toi; On est mieux pour causer ici, que sous un toit, Où le père, où la mère, où tout le monde guette Lin garçon quand il tourne a utour d'une fdlette.

MARIANNE

Un renard quand il rôde autour d'un poulailler.

JEAN

C'est contraire à ton cœur si bon de me railler.

Cette liouche s"ouvrant fraîche comme une rose, Faisait à mes désirs espérer autre chose.

MARIANNE

Jean ! la plaisanterie a du bon quelquefois : Tu veux cueillir la rose , elle pique tes doigts.

JEAN

De même, quand on veut toucher aux jeunes filles, Ce sont de vrais buissons d"épingles et d'aiguilles. Tiens ! je veux me piquer , et signer de mon sang Que je faime :

MARIANNE

Tais-toi !

JEAN

D'un amour innocent.

MARIANNE

Pourrais-tu donc m'aimer d'un autre amour t

KI.I.cm.I ES.

JEAN

J'ai honte De voir ton innocence à me railler si prompte; Mère Eve s'est laissée aller au guet-apent , Ta malice aurait l'ait reculer le serpent.

MARIANNE

Hou ! me voilà méchante à faire peur aux hèles ! Il a pris son habit et sa langue des fêtes, Je ne te savais pas, Jean , aussi recherché ! C'est bien un vrai serpent, parmi les fleurs caché.

JEAN

Marianne! Pourquoi me fais-tu tant de peine? Tu sais bien que je l'aime, et que c'est mon antienne Des fêtes, du dimanche, enfin de tous les jours, Marianne, je t'aime et veux t'aimer toujours.

MARIANNE

Je le savais déjà, niais je te l'ai fait dire

Pour mieux m'en assurer, je plaisantais pour rire.

JEAN

Marianne! Vraiment, je ne te déplais point !

MARIANNE

Jean! tu mériterais le plus grand coup de poing !

JEAN'

Le beau poing que tu lais avec ta main Manchette ! In coup de poing de toi n'est qu'une pichenette: Recevoir un soufflet, un coup de poing de toi. La moindre -chiquenaude, ah ! c'est trop bon pour moi !

MARIANNE

Jean! viens me raconter sous ce riant feuillage. Pourquoi tu m'as aimée, et comment, à quel âge?

JEAN

Marianne! ce jeu de me faire parler

Est tout ce qu'il fallait pour mieux m'ensorceler; Mais je voudrais savoir avant de rien plus dire, Quand je t'aime à plein cœur, si tu m'aimes pour rire Tiens! Pour m'encourager donne-moi seulement Un baiser! Entends-tu le doux piaulement Des oiseaux amoureux ? Regarde ces fleurettes ! Cueillons en attendant ces fraîches violettes : Comme elles sentent bon! Juste connue le jour Où j'ai senti qu'en moi fleurissait ton amour. Voilà déjà deux ans, c'était un beau dimanche Du joli mois de mai : que ta robe était blanche, Ma mie ! Et ton bonnet , orné d'un ruban lin ! Ta joue était si rose! Et, de la fleur du lin Tes beaux yeux me montraient la couleur azurée. Depuis ce jour, pour moi Marianne est sacrée.

MARIANNE

Jean, ne me dis plus rien, j'entends dedans mon cœur. Un rossignol chanter ton amour, mon bonheur.

JEAN

Je voulais te conter la suite de l'histoire ;

Comme les églantiers fleurissent, ma mémoire

Me jette par milliers de fleurs et de bouquets. Ta vue et tes regards, tes sourires si irais. Un jour, je in "en allais te dénicher des merles . Un jour, je couronnais ton joli front de perles Avec les blanches fleurs qui poussent dans les prés, La fraise rougissait pour toi ; tout empourprés l.es cerisiers t'offraient des bouquets de cerises : Enfin, c'était toujours de nouvelles surprises.

MARIANNE

.Mon Jean t te souviens-tu qu'un jour, comme aujourd'hui, En te voyant passer, vers le bois j'avais fui ?

JEAN'

Ce jour-là seulement, je me suis senti vivre :

Ta fuite vers le bois m'invitait à te suivre.

Le mots indifférents que nous nous sommes dits

Sont dans mon cœur l'écho des voix du paradis :

Depuis, ni nuit , ni jour, je ne t'ai plus quittée.

Mon existence était par ton âme habitée.

Le diable pouvait seul l'en chasser, le bon Dieu

Nous avait fiancés tous deux, sous le ciel bleu', Sous le feuillage vert... Promesses solennelles! L'oiseau les écoutait en secouant ses ailes, Toi, tu me répondais d'un serrement de main ; Pour conclure la chose, il faudra dès demain Que j'aille voir ton père et ta mère sans doute : Ton amitié pour moi m'aura frayé la roule. Ils ne sont pas de ceux que l'aveugle intérêt Conseille, quand ton sort dépend d'un simple arrêt :

MARIANNE

J'avais pris les devants, surtout près de ma mère: Peut-on rien lui cacher quand sa vue est si claire1 Déjà depuis longtemps elle te regardait , Ton amour était-il étoile ou farfadet , La clarté véritable, ou la lueur trompeuse? C'est ce qui la rendait jour et nuit soucieuse : Mon père, ils en avaient parlé sur l'oreiller , Avec son grand sang-froid, l'aidait à surveiller Toutes tes actions.

Un soir, je l'entends dire :

i Jean travaille le jour, passe les nuits à lire. « Où veut-il en venir? Fera-t-il son bonheur? » J'ai répondu tout bas : « Jean a compris mon cœur. » Et depuis, on t'attend : va sans peur ! car je t'aime ! Nous voulons tous les trois ce que tu veux loi-même.

■1 Janvier 1863.

L'ART NAII

ARGUMENT

Je pourrais citer des noms d'artistes vivants, à l'appui de l'idée qui m'a suggéré cette scène un peu relevée, au point de vue rustique. Je pourrais ajouter aux confidences de plus d'un poète de notre temps, des détails recueillis sur place, de la bouche même 'les (('•moins de leurs ébats, au milieu des bergers, étant bergers eux-mêmes, et cela, en plein \iv siècle

Regardez, d'ailleurs, chaque année, à nos expositions de peinture, quelque toile marquée au véritable cachel de l'art naïf; écoutez dans les œuvres des maîtres, et jusque sur la place publique, des mélodies qui gardent la saveur igreste de nus campagnes les plus reculées, et je serai, je crois, justifié d'avoir osé mettre en scène deux bergers qui deviennent arti les

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