‹ Dix égloguesChapitre 15 sur 28 · L'ART NAÏF · texte numérisé non relu

L'ART NAÏF

Deux bergers montagnards de deux voisins hameaux Menaient sur les hauteurs paître leurs deux troupeaux Pour deux adolescents, est-il plus grand bien-être Que de mener ensemble, au loin , ses bêtes paître ?

Etant amis d'enfance, ils savaient se trouver , En ces retraits choisis où Ton aime à rêver.

Guidés par un instinct auquel rien ne résiste, Leurs troupeaux séparés se flairaient à la piste.

Le génie et l'instinct, c'est tout un, seulement.

Le génie est l'instinct qui devient sentiment,

Ame, inspiration, science, conscience,

Mais qui, tout grand qu'il soit, reste à l'état d'enfance.

Site, bergers, troupeaux, ensemble ou séparés, Etaient à leur insu . l'un de l'autre inspirés.

C'est l'ordinaire effet de la belle nature Aux lieux favorisés par la température , Où de prés et de bois au hasard alternés, Prés, vallons et sommets sont vêtus, couronnés.

Nos deux bergers avaient des points de ressemblance . Mais différaient pourtant par plus d'une nuance ;

i. un \ mf. 107

L'un était brun, nerveux, élancé, l'autre blond, Gracieux , tel qu'on voit un pommier du vallon Auprès du sauvageon qui croît sur la montagne ; A des titres divers, dignes d'une compagne, Sans doute qu'une blonde eût préféré le brun , Et, la brune, le blond, pour contenter chacun. Mais en ces cœurs naïfs l'amour longtemps sommeille, Ils veulent mériter celle qui le réveille En eux, par des efforts suivis , persévérants ; Ils sont beaux, et l'amour leur dit : Devenez grands t Ce sentiment chez eux n'est qu'à l'état de germe , C'est un secret gardé que leur âme renferme, La Heur dont la corolle attend l'édosion D'un air pur échauffé par un tiède rayon. Car le loisir des champs nourrit la rêverie : De contemplation l'âme longtemps nourrie , Peut faire d'un berger un artiste un savant.

Virgile a prétendu que l'action du vent Rendait, au renouveau, les cavales fécondes :

108 ICGLOG1 ES.

L'air qui court sur les bois, sur les prés; sur les ondes.

Ranime la planète en la rafraîchissant,

Fait bouillonner la sève, et circuler le sang.

Les splendeurs d'un beau jour, et les nuits étoilées

Sinil mieux que dans un livre aux paires révélées.

Bruno, c'était le brun, les yeux au sol fixes .

Contemplait ses moutons par leur ombre esquissés,

Et devinait ainsi les secrets de la forme :

Quelquefois d'un morceau de houx, de buis ou d'orme,

D'un bois dur ou léger, rien qu'avec son couteau,

Pour le blond son ami façonnait un flùteaii.

Une coupe naïve où s'enlaçait un lierre,

Ou bien reproduisait l'image familière

De la beauté pour qui se consumait son coeur,

Et qui lui répondait par le rire moqueur.

Alric, c'était le blond, entretenait la lutte Par île rustiques airs qu'ils jouait sur la flûte. Son martyre amoureux engendrait de doux sons Qui s'arrangeaient en vers et formaient des chansons.

l'art NAÏF. 10!)

Quand ils se rencontraient en quelqu'endroit propice, Isolé, confinant ravin ou précipice.

Ils choisissaient leur place à l'ombre, au bord de l'eau ; Et, comme s'ils n'avaient tous deux qu'un seul troupeau, Us laissaient se mêler leurs bêtes ; l'œil du maître , Et les chiens vigilants savaient les reconnaître; Mais laissons les troupeaux à la garde des chiens, Pour épier un peu leurs secrets entretiens.

ALRIC

Que j'ai donc de plaisir à vivre en ces campagnes! Je ne puis me lasser de l'aspect des montagnes , De nos prés, de nos bois, du chant de nos oiseaux. Du murmure plus doux de nos petits ruisseaux . Et, quand tout cela brille ou chante à mou oreille. Je refais dans mon cœur une chanson pareille.

BRUNO

Moi je suis poursuivi du désir de former

Des tableaux comme ceux que je te vois aimer :

Ce ciel, ces prés, ces eaux si fraîches, ces ombrages Dans mon cerveau brûlant répètent leurs images; Je les vois vivre en moi, comme tu vois dans l'eau Ce rivage5 ce ciel, ta mie et ton troupeau.

ALMC.

Emu de ces tableaux, désireux de les feindre, Je les voudrais chanter, toi, tu les voudrais peindre:

Doii t'est venu ce goût de faire vivre aux yeux

En traits vivants, nos prés, l'eau, la terre et les cienx .

Nos troupeaux, et surtout la belle que l'on rêve ?

BRUNO

Le miracle engendré dans l'arbre par la sève, Dans le cerveau de l'homme, au printemps se produit . Il veut donner sa fleur et féconder son fruit. Lorsque je suis touché d'une image que j'aime, Je la veux concevoir et l'enfanter moi-môme;

L ART \* IF. Hi

La belle aux yeux si bleus, la fille du fermier, Si blonde, qu'on dirait la flamme du foyer, Du jour que je Fat vue. a gravé dans mon âme Sa figure chérie en traits de vive flamme. Je la voyais si bien, même les yeux fermés, Que je peux dessiner par cœur ses traits aimés. Et je pensais en moi : si je montre à la belle Sa ressemblance franche, elle verra que d'elle, En gardant mes moutons, j'ai rêvé nuit et jour; N'est-ce pas un vrai gage, une preuve d'amour?

ALRIC

Ainsi de la beauté qui me plaît, de ma brune, Je la chante à la brise, aux fleurs, au clair de lune Si vous saviez parler, je voudrais, mes moutons! Vous faire moduler son nom sur tous les tons : Moutons! entendez-vous? Elle s'appelle Aline. Lue voix a redit son nom sur la colline : L'écho redit son nom; de même, ton pinceau Reproduira les traits de la tienne. : c*est beau !

H2 ÊGLOGUES.

liltl NO.

Oh! ma blonde Sylvine, ô ma belle cruelle! Si j'étais peintre un jour, tu serais immortelle ! Aliic depuis un an je te cache un secret :

ALIUC.

Aurais-tu, sans rien dire, achevé son portrait'

BRUNO

Je nourris un dessein pour lequel je travaille ,

Dans le plus grand secret, de crainte <pi"on me raille ;

Par mes frères, par l'un ou par l'autre épié ,

Je brouille en mes chemins l'empreinte de mon pié.

Nos goûts étant pareils, étant amis d'enfance,

Je te fais gardien de cette confidence ,

Et d'ailleurs tu pourras m'aider à réussir;

Entre amis comme nous, l'aide fait grand plaisir.

l'art .nai k. 113

Eh ! bien, depuis un an le premier je me lève , Avant qu'il fasse jour, pour accomplir ce rêve, Et je vais à l'affût du putois, du renard , Des martres que je cherche à prendre au traquenard.

Pour tromper l'odorat instinctif de la bête, Je déguise ma piste et dans les bois je guette, Dans les ravins formés de crevasses, de trous, Obstrués de taillis, de ronces et de houx; Je brave tout, la nuit, les orages, les neiges ; Quand je trouve une proie attirée en mes pièges . Quelque bête sauvage au pelage lustré , Fourré par la nature, et par l'hiver marbré , Ne sentant plus ma joie, à cette bonne aubaine , Je fonds sur ma victime, en hâte je la traîne Dans un antre profond, loin de tous les regards... J'écorche ces putois, ces martres, ces renards, Je me fais un trésor de toutes ces fourrures Pour les vendre; à la ville, on en fait des parures.

Le gain que j'en aurai, je le consacre au prix , Tel fabuleux qu'il soit , d'un voyage à Paris ;

Hi ËGLOGUES.

Là, disciple fervent do la belle nature,

Je lui voûrai ma vie en l'art de la peinture.

ALRIC

Quoi ! tu veux nous quitter I Mais tout te pleurera : Loin de toi, délaissé, ton troupeau languira ; Ton chien te suivra-t-il ? Moi, solitaire pâtre , Qui charmais l'alentour d'une chanson folâtre , Je n'aurai que des chants lugubres et plaintifs ; Mes ormeaux printanniers seront changés en ils ; Et Sylvine! Crois-tu, qu'étant déjà rebelle Au présent, à l'absent elle sera fidèle?

BRUNO

Ton langage trop mou ne peut me retenir, Dans un nuage d'or je vois mon avenir.

ALRIC

Tout rêveur que je suis, je crois qu'il n'est pas sage De bâtir sa maison au milieu d'un nuage ,

l'art n k\v. M5

Fût-il d'or ou d'argent, de perles , de rubis.

Ah ! gardons nos troupeaux, nos chiens et nos habits t Et n'allons pas chercher plus loin que nos bergères Une gloire qui ment, des plaisirs éphémères.

BRUNO

Oh! ne m'énerve point! Viens plutôt] avec moi,

Chacun porte en toi-même une instinctive loi :

Quand tu voudrais dormir sur l'herbe et sur la mousse ,

Entends t C'est le destin ! il te prend, il te pousse

Où tu dois arriver : on n'y résiste pas ,

Et, quand il a dit marche ! Il faut doubler le pas.

ALBIC.

Ta parole m'enivre autant que si d'un verre On me versait du vin, autant que si la guerre , Tout à coup m'excitant de ses plus rudes sons , Me faisait oublier les airs de mes chansons.

Illi EGLOGUÈS

Musettes et flûteâux ! Cédez le pas au cuivre ! Dans le bruit des cités, il me faudra te suivre! Tu le veux! J'y consens, mais j'ai peur qu'au retour Sylvinc , Aline aussi , n'aient trompé notre amour.

BRUNO

Quand elles apprendront que tes chants et mes toiles Feront leurs noms briller au milieu des étoiles , Elles ne sauront plus nous garder ces rigueurs Qu'à des bergers sans gloire opposaient leurs deux cœurs.

Pendant que ces amis d'odorantes fumées Encensaient les doux noms des bergères aimées , Pendant qu'à leurs côtés s'endormaient leurs bâtons, Leurs chiens d'ici, de là, ramenaient les moutons, Et dans le bois voisin, de durs éclats de rire Imposèrent silence à leur noble délire.

l'art NAÏF. j i 7

Ils prêtèrent l'oreille, entendirent des cris , Comme un vol effrayé de deux jeunes perdrix. Sylvine avec Aline, étant là, d'aventure, Deux bouviers du canton, d'une rustique allure, Leur tenaient galamment de ces propos grossiers Qui diaprent l'amour agreste des bouviers.

Alric avec Bruno, juste à temps arrivèrent, Pour mettre le holà ! Les bouviers s'esquivèrent, D'Alric et de Bruno, connaissant la vigueur , Surtout, quand ils croyaient engagé leur honneur.

Quoique prête à tomber élourdiment au piège, La femme aime toujours qui l'aime et la protège. De Sylvine et d'Aline ils eurent les aveux, Tendrement exprimés par leurs yeux noirs ou bleus. Ils crurent le moment propice pour leur dire Qu'ils allaient à Paris achever de s'instruire,

Dans les deux arts divins du chant et des tableaux. Le grand livre de l'art pour elles était clos.

H8 ÉGLOGBES.

Et, pour encourager celte haute visée

Ces nymphes du labour n'eurent qu'une risée.

Partez ! Soyez vainqueurs , ou revenez vaincus : Le fermier donnera sa fille et ses écus A quelqu'heureux colon de quelque grand domain» Où le troupeau s'attache au berger qui le mène.

Houl-Cliat, 31 mars 1803.

ARGUMENT

Je n'ajouterai rien à ce qui a été dit de poétique sur la Saône, depuis les anciens jusqu'aux écrivains de nos jours. Il suffit que je désigne le lieu où j'ai placé la scène de cette églogue , pour accuser mon infériorité devant cette inimitable nature, et, en outre , j'avais pour antécédent le petit poème le plus achevé que nous ait légué le plus grand des bucoliques grecs, Théocrite !

J'ai esquivé le combat, en prenant une toute autre manière de traiter le sujet, sans autre but que de faire revivre des tableaux et des personnages, qui, certes, sont au dessus de toute fiction, par la simplicité de leur existence, et la beauté du site où elle a son mouvement.

Les étoiles voyaient s'effacer leur lueur Dans l'eau calme; déjà la lampe du pêcheur Avant le crépuscule a réveillé sa mèche, Rayonne, et darde au loin sa lumineuse flèche. Par un feu de sarments l'âtre est illuminé , Et l'eau dans la marmite a bientôt bouillonné'; La femme du pécheur, elle a la main heureuse. Jette l'oignon, le sel; la soupe savoureuse,

l'I't ÉGLOGUES.

Où gonfle un pain mêlé de seigle et de froment,

Invite le pêcheur, qui mange lentement.

Et, quand il a fini, remplit de vin son verre Qu'il vide d'un seul trait.. Aussitôt la soupière Passe aux mains de la femme; elle a vite achevé Son repas du matin, balayé, relavé.

Cependant son mari, l'épervier sur l'épaule, Marche de long en large et l'attend sur le môle, Descend à pas comptés , égoutte le bateau ; La femme vient en hâte, et, les voilà sur l'eau !

Elle rame en douceur , les avirons à peine Font entendre un soupir, car il faut qu'elle mène La barque à petit bruit , afin que les poissons N'étant pas effrayés, soient pris aux hameçons.

A fleur d'eau le pêcheur a reconnu les signes Qu'il a placés la veille, il relève ses lignes : Ramasse le poisson, aussitôt enfermé.

La femme, l'œil au guet, vers une anse a ramé ;

On retire une nasse, une autre, une autre encore, La pêche est abondante et luit comme une aurore. Des plus brillants reflets de l'horizon vermeil ; Sur ce tableau mouvant se lève le soleil.

Ils laissent s'en aller leur barque à la dérive . Au milieu des splendeurs qu'encadre chaque rive : Le pêcheur aux endroits calmes et retirés , A jeté des appâts en secrets préparés ; C'est là que le filet sûrement se déploie . Plonge , traîne et rapporte une opulente proie : Là, le coup de la perche hérissée, et, plus loin , Du brochet meurtrier, ce requin du fretin ; Plus loin , sous les îlots se creusent des ravines Où la carpe s'endort à l'abri des racines : On ne prend le goujon sur le sable attiré Par un soleil brûlant , qu'en un filet serré.

L'intervalle que laisse aux deux pêcheurs la pèche, Quand elle est terminée, et que le filet sèche , S'anime d'entretiens ; c'est l'instant d'échanger Leurs secrets ; voyons-les à fleur d'eau surnager :

I2fi ÉGLOGUES

Béni soit Dieu! La pèche est encore passable; Ceux qui prennent du vent, de la vase, du sable, Si ii il moins heureux que nous.

LA FEMME

Il est toujours content:

Pour une fois! La veille, en a-t-on pris autant? En prendra-t-on demain, après-demain?... j'en doute, Et tous les jours on mange, on boit, et cela coûte; A vendre du poisson , l'on ne fait pas ses frais; Il faut le vendre cher: on dît qu'il n'est pas frais : On vieillit tous les jours, quand on est vieux l'on tousse, On ne peut plus pécher , la famille vous pousse ; Si l'on n'a pas gagné pour ses vieux jours du pain, Sait-on où l'on ira coucher, le lendemain?

N'avons-nous pas vivants, ions deux, nos père el mère. Est-ce que la maison n'est pas hospitalière Pour eux? N'en sont-ils pas et la joie et l'honneur? Leurs cheveux blancs font-ils ombrage à ton bonheur. Et les petits enfants qui naissent de leur souche Pourraient-ils arracher le pain à notre bouche? Ah! La pour de manquer te fait gronder à tor! : En ramant comme nous, on arrive à bon port.

LA FEMME

Oui. mais tu ne vois pas ceux qui suivent tes traces. Lèvent tes hameçons et dépouillent tes nasses : Sans parler seulement de ces rôdeurs de nuit. Qui sont comme la loutre une espèce qui nuit. Vois-tu ces citadins suivre le long des digues. Armés de bons engins et bravant les fatigues Du froid , de la chaleur et du temps pluvieux . Pour prendre notre pain, quand ils en ont chez eux?

C'est toujours pour leur ligne ou leurs filets, la pièce

Qui , si nous la vendions, ferait notre richesse !

Et cela, pour aller montrer à leurs amis,

Avec un air d'orgueil, un poisson qu'ils ont pris ,

Disputer sur son poids, et, s'ils sont deux qui pèchent ;

Ils sont jaloux !

On a des lois qui les empêchent De faire leurs dégâts; mais hah ! pour un louis. Qu'ils hoiront avec toi, tout leur sera permis.

Tu voudrais empêcher les malheureux de vivre !

Ce riche que tu vois si patiemment suivre

Un liège sur les eaux, dans l'air que nous aimons,

Comme toi, comme moi, rafraîchit ses poumons ;

Ce qui le tente, est moins ton poisson, que l'air libre ,

Qui rend notre sang vif, nous tient en équilibre ,

Anime notre teint, conserve clairs nos yeux ,

Et nous fait rajeunir, quand nous devenons vieux.

Ceux qui cherchent le calme et cette solitude

N'ont pas le cœur exempt de toute inquiétude ;

Ils viennent apaiser dans cette émotion

La flamme de l'amour ou de l'ambition ;

Tant qu'ils sont occupés aux poissons des rivières ,

Ils ne dépensent pas cette ruse aux affaires ,

N'oppriment pas le faible , et laissent respirer

Ceux qui dans leurs filets auraient pu s'égarer :

Assez d'autres ont fait sur la terre et sur l'onde ,

Jadis , comme aujourd'hui, la guerre au pauvre monde

Laissons à ces pêcheurs ce plaisir innocent

Qui calme leurs soucis , et coûte moins de sang.

LA FEMME

A ramer , à pécher c'est en vain qu'on travaille : Avec tes beaux discours, nous mourrons sur la. paille.

La barque doucement vers la rive accostait : Dans la cabane, au bord, un grand bruit éclatait De rires dont l'écho réveillait la rivière.

130 ÉGLOGl ES.

Sur le seuil apparut, blonde, on pleine lumière,

Une fille au visage aussi rose, aussi frais , Que la fleur d'églantier, amante «les forêts. La belle clignant l'oeil, d'un geste semblait dire : « Apportez du poisson ! Venez le faire frire. » Et la mère déjà, dans un petit filet Avait mis du poisson vivant qui ruisselait , Se tordait, remuant la queue, et par les mailles Montrait des arcs-en-ciel dans toutes ses écailles.

Or, un groupe sortit de pêcheurs en gaîté Qui vinrent à la barque et mirent de côté Tout ce qui leur plaisait pour une matelotte.

Ainsi qu'un chef île mer qui commande à sa flotte, Le pêcheur d'un coup d'oeil les retint sur le boni, Et leur dit : « Aujourd'hui la pèche donne fort , « Le vent est assez frais, et nous sommes en nombre : « Il y a des dormeurs qui sont là-bas à l'ombre ; « Si vous ne craignez pas, enfants, de vous mouiller, « En barque ! Et nous, allons sans bruit les éveiller,

« La mère, et les enfants, eh 1 grand-père, eh! grand-mère, t Personne n'est de trop!... »

Au bord de la rivière Sèche le grand filet de ces jours solennels , Où le liège et le plomb sont aux poissons mortels.

Dans leurs abris profonds, afin de les surprendre, Les barques en pleine eau vont commencer à tendre Les mailles ; jusqu'à l'île en silence on se rend , Par en haut, par en bas, on barre le courant; Les plombs allant au fond, le liège à la surface , La proie est enserrée, on la cerne, on l'enlace Dans un fer à cheval qu'on traîne vers les bords. Sans mot dire, et, soudain ! ce sont mille transports t Un brochet qui ressaute et dans les mailles rentre, Montre l'or de sa croupe et l'argent de son ventre ; D'autres ont voulu fuir, secouant le filet, Des efforts de leur queue au rutilant reflet : Quelle animation ! tout rayonne, tout bouge, Tout grouille : la nageoire ou la moustache rouge

132 ÉGLOOliES.

Des perches, des barbeaux s'opposent aux couleurs D'azur, d'or, de topaze, aux vibrantes splendeurs Des truites, de la carpe et de la fine tanche. La soif du merveilleux dans ce tableau s'étanehe, Et , l'anguille rampante y fait allusion A ce qui cherche l'ombre, ayant peur du rayon ; Pourtant, c'est une grasse, une opulente proie ! Les spectateurs nombreux applaudissent de joie : Le pêcheur, sa famille et tous les assistants. De cette belle prise ils seront tous contents.

Les barques regorgeant de la proue à la poupe, Jettent de leur trop plein à la joyeuse troupe ; Le maître est radieux ; la femme ne dit mol , Et même de fretin gratifie un marmot , Ce qui semble un signal aux enfants du village De piller une part dans l'immense partage.

Les aides du pêcheur ont déjà prélevé Le morceau délicat par leurs yeux clairs coinr : Ces écumeurs de l'eau portent sur leur figun: Le type conservé d'une abrupte nature;

LA 1>ÊCHE. 133

Le regard , l'odorat et l'ouïe exercés Tiennent des animaux à la chasse dressés ; Ils préfèrent aux bourgs, aux villages, aux villes, Les recoins ombragés et les berges tranquilles , Et n'ont d'émotion qu'à ces tableaux naïfs Où renaissent pour eux les âges primitifs.

Il faudra couronner, pour qu'elle soit complète, Par un ample festin cette rustique fête. Ramassez le filet , n'en ayez plus souci !

On place le chaudron sur un trépied noirci,

On l'emplit aux trois quarts d'un vin de deux années,

De branches de vieux bois et de bûches glanées ,

On allume un grand feu ; le poisson écaillé

Perd sous d'affreux couteaux son éclat émaillé;

Il cuit avec le pain, l'ail, l'oignon, l'échalotte;

0 merveille ! le feu prend sur la matelotte.

Le délire est si grand qu'on se met tous en rond,

Et qu'on forme une danse autour de ce chaudron ;

Quelques vieux saucissons qu'on y jette font rire

L'assemblée aux éclats; dans une poêle à frire

i3i ÉGLOCUES.

Se tordent les goujons, le meunier, le fretin ; Quatre grands saladiers orneront le festin :

Le tumulte s'apaise, on s'asseoit tous sur l'herbe; On admire l'aïeul, chef blanc, vieillard superbe; I! peut de ses yeux bleus, emplis d'émotions, Bénir de ses enfants trois générations.

Le pêcheur tient sa droite, et, comme tout abonde, La femme avec entrain fait servir tout le monde : Elle est bien secondée en son activité, Par sa fille, une perle, un astre de beauté Aussi pure que l'astre, ou l'étoile, et , naïve , Comme un myosotis éclos sur cette rive.

Son sourire et sa voix dans la joie et le bruit Font un effet magique ; elle s'épanouit Comme une fleur vivante; il faudra qu'on lajcueille; Déjà plus d'un regard la convoite et l'effeuille.

Un de ceux de la ville , en qui sa passion Pour la pêche, est l'objet d'une réflexion Ardente et concentrée, a regardé la belle ;

Il cause avec la mère, on voit qu'il parle d'elle :

Il voudrait échanger des trésors contre un cœur

Qui va s'épanouir comme une fraîche fleur.

La mère en dit un mot à son époux qui veille :

« Que l'argent sonne bien, dit-il, à ton oreille ! »

Quoi! ce cœur qui n'a pas fini de se flétrir

Contre un cœur virginal ose encore s'offrir ?

Les fleurs ne viennent point aisément dans les sables

Ce serait de tous deux faire deux misérables ;

Vois-donc plutôt Nizier!

Nizier est un pêcheur, Un bel adolescent dans toute sa fraîcheur , Dont le robuste bras sait manier la rame Et jeter l'épervier ; on voit clair dans son âme ; Rose, leur fille, apprend dans ce livre, l'amour; Déjà, depuis deux ans, Nizier lui fait sa cour, Et le père attentif, qui commence à comprendre, A murmuré tout bas : « Nizier sera mon gendre ! » Barques redescendez , ramenez le poisson , Rose dit aux échos sa plus tendre chanson

130 KGLOGUES.

Nizier peut en ramant prendre une belle pose , Il emporte le cœur, la dot, la main dé Rose.

Villevert, 1-2 Février 1S6X

L'ABEILLER

ARGUMENT

Les Athéniens avaient perdu le respect des vieillards , et les Spartiates se levaient a leur passage. Quoi de plus beau que l'homme au déclin de la vie, mûri par l'expérience , et retrouvant dans son cœur cette bonté inaltérable qui est la source même de la vertu !

Celui qui est dépeint , ici , n'est heureusement pas le seul du genre; le vieillard du Galèse, si bien exprimé par Virgile , a eu des imitateurs vivants et en aura toujours, dans les hommes qui, ayant eu à souffrir sur la terre des secousses de la vie, s'appuient sur leur conscience pour attendre et mériter une belle mort.

L'ABEILLER

Un vieillard fort poli, d'un type remarquable. Ayant, un grand visage avec un air affable, Habitait le sommet d'un pays élevé.

Un point de vue immense, en un site rêvé , Prémuni toutefois contre les chocs d'orages Par un autre sommet vêtu de grands ombrages

Une eau s'en écoulait, d'une vive fraîcheur, Qui, roulant en cascade, imitait la blancheur Des cheveux du vieillard, de sa barbe argentée;

Cette existence était simple, heureuse, abritée; Ce qui vous saisissait, en un site si beau, C'est qu'une âme candide animât ce tableau. A ses pieds , verdoyait une forêt féerique , Non vierge, comme en offre encore l'Amérique, .Mais, conservant toujours l'antique aspect gaulois, Le culte des aïeux ayant gardé ses bois.

La végétation, par l'ombre entretenue, Recueillant les trésors dU soleil , de la nue , Produit lorsque s'y fait le renouvellement Du printemps, un splendide épanouissement.

L'arbre éclate en chatons, et la plante, en corolles Qui sont pour le doux miel déjà des alvéoles Qu'imitera l'abeille en les agrandissant :

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