LES
Il y a des pays où Ton voit des troupeaux De bœufs et de moutons, errer nombreux et beaux, En des prés et des champs si vastes , qu'à grand'peine L'œil suit à l'horizon les contours du domaine.
Ce sol, qui devrait être à la longue épuisé. Par ces mêmes troupeaux semble fertilisé :
38 KGI.OGUES.
Apanage i\v> ducs, des anciens feudataires, Aujourd'hui divisé par <\^ propriétaires, Qui, sous l'habit de drap, effacés, travestis, N'en sont pas moins la tête et l'âme des partis.
Laissons à l'Océan ses opulents rivages : Flandres et Normandie, Alsace, vos herbages, Vos sillons sont trop gras pour mes maigres pinceaux : Je passe la Bourgogne et ses riches coteaux, A bon droit orgueilleux du renom de leurs vignes. Dont mes vers et mes chants seront toujours indignes :
Ma muse s'abaissant d'un plus modeste essor, Tremblante, vient s'abattre au versant du Mont-d'Or,
Entre le Beaujolais et Lyon, grande ville,
Dont l'alentour naïf semble fait pour l'idylle
Ou l'églogue : je vois, dans la brume perdus,
Le Mont-Blanc, le Mont-Rose, et leurs glaciers ardus,
De qui les tons de nacre opposent aux nuages,
A tromperie regard, d'étincelants mirages,
Encadrés par les monts plus sombres du Bugey, Que le Rhône puissant azuré en son trajet , Jusqu'à l'entassement de pierres, à la zone Où son flot bleu se mêle au flot vert de la Saône. De la dent du Mont-Houx, du mont de Poleymieux, Du Mont-Cindre, en laissant se reposer vos yeux Sur les bois, le vignoble, et les pentes déclives. Que coupent des vallons verts, arrosés d'eaux vives, Voyez, d'ici, de là, des villages semés, Blancs, coquets, souriants, des bouquets animés Où travaille, où s'endort, à côté de la huche, La famille rustique attachée à sa ruche.
Pendant que le travail rapporte à la maison Tous les produits du sol, voyez, à l'horizon. Errer et se hisser aux plus hautes épines, Barbe et cornes au vent, farouches et mutines, Les chèvres aux pis lourds pleins d'un lait écumant , Dont l'écho vous transmet le grêle bêlement.
Les chevreaux, se cabrant, sautillent autour d'elles, Et se pendent aux pis de leurs lourdes mamelles.
Malheur à l'arbre à fruits, au pommier, au poirier Qui reste sans défense, au boni de leur sentier !
Leur incisive dent, aux bourgeons meurtrière, Trompe ta surveillance , active chevrière !
Et, tenez! regardez cette fille au teint frais, Qui , sa gaule à la main , suit deux chèvres de près
À la croix des chemins qui vont dans la montagne Se perdre, elle rencontre une sienne compagne, D'un village adjacent, chassant d'un vert rameau Trois chèvres; pour le coup 1 ce n'est pas un troupeau, Comme on en peut rêver, avec le bouc en tête, Grave, cornu, barbu, qu'un antique poète Immolerait d'abord en offrande à Bacchus.
La chèvre aime le pampre, et j'aime les vieux us-.
Je les rappelle ici seulement pour mémoire ;
La chèvre aime la vigne autant que j'aime à boire,
Même, on prétend qu'elle est folle de liberté.
Se voyant tontes deux en un site écarté, Ces compagnes, d'un cri, des yeux se saluèrent, Mêlèrent leurs troupeaux, tendrement s'embrassèrent, Et les voilà causant, alternant des discours, Premiers gazouillements des premières amours.
JEANNE
Je ne m'attendais pas à la bonne aventure De te voir.
MADELAINE
Ces hasards sont bien dans la nature : J'avais rêvé de toi... Nous étions à prier Dans une grande église: on allait marier L'une ou l'autre de nous, ou bien une autre encore; Je respirais l'encens, les fleurs... L'orgue sonore Jouait des airs divins... Je vois le fiancé, Un beau jeune homme, à qui je n'ai jamais pensé : Je ne crois pas qu'il soit un garçon du village.
JEANNE
Asseyons-nous un peu dans cet endroit sauvage; Il n'y croît que chardons et ronces et chiendent ; Sans nuire à rien, la chèvre y peut mettre la dent; Viens! tu m'achèveras l'histoire de ton rêve.
MADELAINE
Il a fini, tu sais, comme un songe s'achève, Au moment le plus beau, quand on est ébloui; Eglise et fiancé, tout s'est évanoui.
JEANNE
Je ne me plais pas tant aux rêves qui s'enfuient ; Les songes, les sorciers, les revenants m'ennuient; Mener loin mon troupeau, le traire, de son lait Faire de bon fromage, est tout ce qui me plaît.
MADELAINE
J'aime l'intérieur, moi, dans ma laiterie J'ai soin de déposer quelque branche fleurie.
Pour classer l'odeur aigre avec de doux parfums; Mes planches de sapin luisent, mes vases bruns, Mes cerceaux, mes clayons, tressés de fine paille Sont lavés à grande eau; mais lorsque je travaille, Mon esprit égaré, comme la chèvre au bois. Cherche le précipice et les hauteurs; parfois. D'un serrement de cœur je me sens étouffée; Je voudrais que mon ange, ou quelque bonne fée Fît de ma laiterie un palais radieux, Où le prince Charmant serait mon amoureux.
Ce rêve de grandeur jour et nuit m'importune . Et, comme je n'aurai jamais cette fortune, Je vais à la chapelle orner de blanches fleurs Un autel confident de toutes mes douleurs.
JEANNE
Madeleine, je t'aime, et ne te comprends guères, Avec ton bel autel, tes cierges, tes prières; Sans y comprendre rien, je crois ce que tu crois, Je me mets à genoux , fais mon signe de croix :
J'aime bien père et mère; eh bien 1 j'aime mes chèvres! J'aime leurs blanches dents et leurs petites lèvres, Qui mordent les pommiers et qui broutent le thym: Que nous ferions ensemble un voyage lointain! Mais il faut, tous les soirs, les ramener à l'heure Où tout rentre à la fois, où l'on clôt la demeure;
Elles ne souffrent pas. même pendant l'hiver. J'ai soin de leur donner, comme en été, du vert; Car ce qui reste au chêne, à la vigne, de feuille, Pour les nourrir l'hiver, l'automne je le cueille: \ussi notre Mont-d'Or dans le monde est cité Pour ses chèvres; leur lait conserve la santé.
MADELAINE
Je ne t'écoutais plus. Poursuivant, éveillée,
Les songes de la nuit, je me vois habillée Comme une belle dame aux clartés d'un salon; Je tremble de m'entendre appeler Madelon, Comme un petit oiseau dont on froisserait l'aile. Je rêve qu'on me dit: « Bonjour , mademoiselle. »
LES CHÈVRES l)V MONÏ-D'OR. 45
Que c'est un beau jeune homme, avec sa douce voix, Et non un paysan, dans son grossier patois.
JEANNE
Prends garde, Madelon, de changer de manière; Douce comme un agneau, tu veux faire la flère? Parle-moi donc plutôt du fiancé charmant De ton rêve. J'ai là comme un pressentiment Qui tout bas m'avertit que je dois le connaître.
Il eu est un très-beau, qui souvent mène paître Ses chèvres près d'ici : nous nous sommes parlé Déjà, plus d'une fois; il a ce teint hâlé Qui rougit en dessous, il est grand et robuste; Il a de grands yeux noirs; il parle peu, mais juste.
Si j'épousais quelqu'un, c'est lui que je prendrais,
Autant m'aimerait-il, autant je l'aimerais,
A l'adoration, même jusqu'à la rage;
Nous serions aussi bons à l'amour qu'à l'ouvrage
ii> ÉGLOGUES.
Madelaine étoufTait un langoureux soupir ; On voyait détachés sur un ciel de saphir Chênes, hêtres touffus aux rougissants feuillages; L'air était immobile, et le ciel, sans nuages.
L'oreille aurait perçu les bruits les plus distincts Venus de la vallée et des sommets lointains; Les chèvres, s"égarant loin de leurs chevriéres. Observaient dans l'espace à travers les clairières.
On les vit s'arrêter soudain, comme flairant Un troupeau précédé par le houe odorant.
Puis, dans un rayon d'or, comme un coup de théâtre. Apparut le troupeau, suivi de ce beau pâtre Que Jeanne connaissait, que l'autre avait rêvé.
Ce poème d'amour sera-t-il achevé?
Que le pâtre s'unisse à Jeanne, Madelaine
S'en ira soupirer son amoureuse peine
A l'écart, dans les bois, à l'ombre de l'autel, Jusqu'à ce que son âme, enfin, s'envole au ciel....
L'heureux couple étranger à ces mystiques fièvres , Verra multiplier sa famille et ses chèvres.
Saint-Germain au-Konl-d'Or, 15 scplemlire I8BÎ.
L'AFFUT
ARGUMENT
Le personnage hérissé, (Mrsulus) qui figure ici; le braconnier,
reproduit , dans cette série de petits dra s champêtres , le type
du mauvais sujet. Néanmoins, il gagne à l'analyse, et on retrouve sous son enveloppe grossière un sentiment profond qui n'a dû être étouffé à la surface que par les misères el par les accidents de la •we.
L'alïùl a lieu ilans un petit taillis, au bord d'un ruisseau, souvent tari l'été, qui amène à la Saône le trop plein de uns étangs de la Bresse.
L'AFFUT
Nous allâmes, le soir, à la chasse à l'affût,
Au dernier crépuscule, en un taillis touffu.
Où viennent les oiseaux se remiser en foule,
Sous une ombre discrète , au bord d'une eau qui coule ,
De tous les feux du soir l'horizon rouge luit,
Et ce dernier combat du jour avec la nuit
S'achève solennel , par un bruyant ramage
Qui bientôt va mourir dans le muet feuillage.
An premier cou]) de feu, les oiseaux, le gibier, An moindre bruit de pas se laissent effrayer: l)n lièvre, du lapin, quand ils rentrent an gîte, L'ouie est fine aillant que rapide est leur fuite.
Nous nous étions blottis dans un antre feuillu, Dont les branches avaient des amorces de glu; Mon compagnon taisait de la grotte muette Retentir les parois, comme si la chouette Se fût réfugiée en cet obscur abri.
Les oiseaux accouraient, attirés par ce cri; Leurs plumes s'engluant, la trompeuse volière Servit de pourvoyeuse à notre gibecière. Qui s'enfla d'un lapin , cruellement tué . Pour s'être, en un rayon du soir, évertué.
Nous étions satisfaits : en rentrant, à la brune, Nous vîmes, dans le ciel, le lever de la lune, A son premier quartier, dessinant sur l'azur Un croissant argenté, de l'éclat le plus pur.
L AFFUT. •
L'étoile du berger , et les autres étoiles .
Du manteau de la nuit emportaient les longs voiles :
Je murmurai tout bas : « Maurice, que c'est beau ! »
Un chasseur, volontiers, tue un petit oiseau Dont le chant lui plaisait.
La nuit et ses merveilles Charmaient autant ses yeux que l'oiseau ses oreilles: Mais , n'ayant pas soupe , Maurice répondit , En homme insoucieux du ciel qui resplendit :
« Nous causerons plus tard; rapportons notre chasse; « La femme et les enfants lui feront bonne grâce. « Leur sourire vaut bien les étoiles du ciel. »
Je trouvai ce langage un peu matériel . Quoique empreint d'idéal.
Devinant ma pensée.