CHAPITRE Il
La Rivière-Rouge. — Séjour à Saint-Boniface. — M. Bellecourt, prêtre canadien, donne à Henry Faraud les premières notions de la langue des Sauteux. — Premières missions. — Scène de magie chez les sauvages Sauteux. — Comment on devient magicien, — Pourquoi le missionnaire ne peut-il convertir aucun sauvage ? — Cupidité des Sauteux.
Le pays qu'arrose la Rivière-Rouge, dans tout son parcours, était autrefois occupé par les Sioux (Souans). — Les Assiniboines (Atssnipouans), Sioux des rochers, tribu de la même nation, avaient pour terre celle que traverse la rivière Assiniboine, qui porte leur nom, et dont l'embouchure däns la Rivière-
. Rouge se trouve à 18 lieues du lac Ouinipig (eau sale) !, par 49° 53° de latitude et par 99° 20° 15” de longitude du méridien de Paris.
La colonie de la Rivière-Rouge fut fondée, en 1814, par lord Selkirck, qui y envoya plusieurs familles de cultivateurs écossais. — Quelques familles de Canadiens, attirées par ses promesses avantageuses, s’y rendirent aussi à cette époque.
Mais en l’absence de toute morale et de tout frein
1 Les sauvages appellent ce lac Ouininig, à cause de son eau qui contient une petite mousse verte, qui la rend désagréable à boire ; elle est loin d’avoir la limpidité des eaux des autres lacs.
religieux, ces colons tombèrent bientôt dans l’abru- . tissement le plus completet la misère la plus grande.
En 1818, c’est-à-dire sept ans après la fondation de la colonie, lord Selkirck comprit que, pour arriver à ses fins, il ne suffisait point d'employer les moyens matériels, mais qu'il fallait surtout la religion : l’expérience des premières années l’en avait . convaincu. C’est pourquoi il s'adressa à l’évêque de Québec, pour avoir des prêtres.
Monseigneur J.-0. Plessis, qui occupait alors le siége épiscopal de cette ville, envoya M. l’abbé Provencher, comme chef de la Mission, avec le titre de vicaire général. M. l’abbé Dumoulin lui fut adjoint.
Ces missionnaires étaient tous deux Canadiens, d’origine française.
Partis de Montréal le 19 mai 1818, ils débarquèrent au fort Douglass le 16 juin, et commencèrent leur œuvre civilisatrice.
Ils trouvèrent un peuple profondément démoralisé, mais qui heureusement n’était pas impie.
La vue des prêtres canadiens rappela aux hommes le souvenir du pays natal, ils les reçurent comme des envoyés de Dieu ; les femmes et les enfants, qui n’en avaient jamais vu, mais qui en avaient entendu parler, ne leur témoignèrent pas moins de vénération.
Aujourd’hui, grâce à l'influence civilisatrice du christianisme, grâce au zèle des missionnaires, ce peuple s’est relevé de son long abaissement, il est devenu moral et religieux, et, au point de vue matériel, il n’a rien à envier aux autres colonies.
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Lorsqu'on arrive à la colonie fondée par lord Selkirck par la voie de l’est, et que l’on sort du lac Ouinipig, pour prendre l'embouchure de la Rivière- Rouge !, on entre dans une contrée dont l'aspect est tout différent de celle qu’on vient de quitter. Au lieu d’épaisses forêts, de rochers, de nombreux lacs et de rivières dont la navigation est souvent interrompue par des cascades, on entre dans une plaine immense qui se déroule, dans la direction de l’ouest, jusqu'aux montagnes Rocheuses, et s'étend, dans celle du sud-ouest, jusqu’au Missouri, coupée seulement par quelques cours d’eau à pente insensible. Cette contrée forme une vaste prairie. Partout le sol y est fertile. — C’est comme un océan de terres où la vue n’est bornée que par quelques bouquets de
bois épars, çà et là, qui apparaissent semblables à des îles.
ITT
Je demeurai à Saint-Boniface jusqu'au mois de juin de l’année suivante. J’employai ces sept mois de repos à m'initier aux usages du pays, à en étudier les mœurs. M. Bellecourt, un prêtre canadien
1 Les sauvages appellent cette rivière Miskouagami-Ouissiping (eau ensanglantée), à cause d’un combat qui fut livré sur les bords du lac Rouge, entre les Sioux et les Sauteux : le sang des combattants coula dans ses eaux, et ils appelèrent eau ensanglantée, le lac et la rivière qui y prend une de ses sources; ce que les Français ont traduit par Zac Rouge et Rivière-Rouge.
d’un grand talent et de beaucoup de vertu, s’occupa de me donner les premières notions de la langue des Sauteux.
Enfin, au mois de juin, j'obtins, de Monseigneur Provencher, de débuter dans ma carrière apostolique.
Je partis donc, malgré mon inexpérience, mais confiant dans la grâce de Dieu et la protection de Marie.
Un canot m’attendait sur les bords de la Rivière- Rouge, et le jour paraissait à peine, que déjà nous ‘avions quittélerivage. Le lendemain nous traversions le lac Ouinipig, et la deuxième journée nousarrivions au fort Alexandre. Je trouvai, à ce fort, sept ou huit
cents sauvages, en train de faire de la magie.
Les sauvages ont une foi aveugle dans leur magicien maékikiviyiniwok, — homme de médecine ou homme religieux, ce qui pour eux est synonyme.
Voici comment se forment ces religieux :
Quand un jeune sauvage veut devenir magicien, il va dans la forêt, il se couche et reste là sans manger, jusqu’à ce que la faiblesse lui amène le rêve ; aussitôt la fin de son premier rêve, s’il a vu ou cru voir la Divinité, il retourne parmi les siens et il est proclamé maékikiwiyinivok.
A mon arrivée au fort Alexandre, j'étais donc témoin d’une scène de magie, ce qui consiste à battre du tambour, pour éloigner les mauvais esprits. Ce fut parmi ces sauvages un tintamarre extraordinaire pendant plus de vingt-quatre heures. Quand le calme
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’OCCupa fut rétabli parmi eux, ma jeune ardeur se ralluma
\ langue | et je les haranguai.
Ma harangue terminée, le maékikiwiyiniwok, preseigneur nant son ton le plus grave, me dit:
postoli- — Comment veux-tu que nous te croyions, tu es un enfant, tu ne sais pas parler? Nous te promettons ce, mais bien de ne jamais nous convertir.
ction de Il y a dix-sept ans de cela, et ils ont tenu parole.
Peu satisfait de mon début, je repartis sur la ri-
vière Alexandre et j’arrivai le soir au Portage ! du
Rat, situé entre deux grands rochers de granit et
Rivière- près d’une immense chute. J'avais déjà pour la pre-
éjà nous mière fois couché sur la neige, — là, pour la preversions mière fois, je couchai sur le granit.
irrivions
ou huil | V
ir magi- Le lendemain nous traversions le lac du Bonnet, cine ou nous remontions la rivière Blanche, et après pluonyme. sieurs portages, le soir, nous Campions sur la grève, où nous passâmes la nuit. — Cette nuit-là, je fis icien, il connaissance avec les moustiques, seuls habitants de ns man- ces contrées avec lesquels depuis je n’aie jamais pu e rêve ; me familiariser.
ou cru Nous arrivämes un jour après à la jonction de la
et il est rivière la Pluie avec la rivière Sale, où se trouvait une petite église bâtie deux ou trois ans auparavant” lonc té- par M. Bellecourt.
à battre Les sauvages Sauteux, qui habitaient dans cet en-
rit. Ce 1 Ce qui est cause de ce nom de portage, c’est qu’arrivé à dinaire une chute, il faut tirer le canot à terre et le porter dans la riecalme vière ou le lac par lequel en doit continuer sa route.
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droit, me reçurent avec acclamations, — ce qui remplit mon âme de l’espérance d’en convertir quelquesuns. Je me logeai dans l’église.
Le dimanche venu, je sonnai la cloche pour appeler les sauvages; mais pas un n’arriva, et je dis ma messe malgré le manque complet d’auditeurs. Le dimanche après, espérant être plus heureux, je sonnai de nouveau; à cette seconde tentative, je vis entrer à l’église un vieillard, une vieille femme et quatre enfants. Mon enthousiasme commençait à se refroidir singulièrement ; après ma messe, je prêchai néanmoins à mes six auditeurs. Mais, Ô déception! le vieillard était sourd et la vieille femme aveugle.
Alors je voulus savoir pourquoi les sauv?ges, qui m'avaient si bien accueilli, ne venaient au son de la cloche, et j’allai hardiment les trouver à leurs tentes.
Je m’expliquaileur absence : je les trouvai en train de faire un sacrifice.
Ces sacrifices consistent à immoler un chien au diable, pour qu’il ne leur fasse pas de mal, et un animal plus noble, — ce jour-là c’était un renne, — à Dieu, pour qu’il leur fasse du bien.
Je m’adressai au chef, au Anikawabang, nom qui signifie à peu près voyant.
— Je ne suis pas venu auprès de vous pour ne rien faire, lui dis-je; — dites-moi franchement si vous voulez prier ou non.
Le Anikawabang me répondit évasivement :
— Nous sommes très-contents dete voir au milieu de nous, nous te regardons comme notre père, nous serions même attristés de te voir partir.