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CHAPITRE IV

Monseignenr Provencher, évêque de Saint-Boniface, annonce à Henry Faraud son prochain départ pour l'ile à la Crosse. — Joie du missionnaire à cette nouvelle, — Bénédiction de l’évêque. — Départ en canot sur la Rivière-Rouge. — Il part pour quinze ans. — À travers lacs et rivières. — Arrivée à Norway-Housse. — Sir Syinpson.

A cette époque, — 1847, — la colonie fondée par lord Selkirk était devenue toute florissante. La re- Jigion y avait remplacé le fanatisme. Je trouvai, en un mot, une population catholique, où naguère existait une population barbare. M£' Provencher, que nous avons vu y arriver en 1818, avec le titre de vicaire général, en était devenu l’évêque, et avait accompli par sa propre influence cette œuvre de régénération. Il est reconnu aujourd’hui que, sans l’ascendant que cet éminent prélat sut prendre sur les esprits, cette colonie aurait été détruite.

Je passai l'hiver de 1847 à 1848 à me rendre utile, par l'exercice de mon ministère, dans les diverses paroisses de la Rivière-Rouge, et, dans mes heures de repos, je continuai à étudier la langue des Sauleux.

Un jour, c'était le 20 mai 1848, ME Provencher me fit appeler, et me demanda si je me sentais le courage d'entreprendre un long voyage.

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— Bien long !.. répondis-je, trahissant presque un mouvement de joie.

— Le terme n’en est écrit qu’au ciel, me dit le saint évêque. Il s’agit d'aller d’abord à l'Ile à la Crosse, 350 lieues d'ici, puis plus loin, bien plus loin encore peut-être; mais vous êtes jeune, vous êtes fort, et Dieu, dont vous allez semer la parole, vous protégera et vous guidera.

— J'accepte avec reconnaissance, répondis-je, confiant dans la grâce de celui pour qui j'ai quitté ma patrie et mes frères.

— Notre patrie est partout où il y a des hommes, interrompit le prélat. Vous allez, mon fils, au centre des pays sauvages, vous allez vous trouver en face de l’infidélité, — vous allez combattre la barbarie, comme je l’ai combattue, il v a trente ans. — Les sauvages en qui vous aurez réveillé l’idée de Dieu, deviendront vos frères, et les déserts du nouveau monde, où vous aurez planté M croix, deviendront votre patrie nouvelle.

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Je rentrai dans ma demeure, ému des paroles de l’évêque, et dès ce moment je m’occupai des préparatits de mon départ, qui fut fixé au 4 juin.

Ce jour tant désiré arriva enfin.

Au lever du soleil, huit barques montées de neuf rameurs chacune, se présentaient devant l'évêché de Saint-Boniface, situé sur les bords de la Rivière- Rouge, et j'y trouvai déjà installés une cinquantaine de voyageurs, qui devaient faire route avec

moi, joyeux d’avoir un missionnaire parmi cux.

Une foule nombreuse, échelonnée sur les deux rives, était venue assister à notre départ.

Bientôt ME Provencher parut. — A son aspect, bateliers, passagers, spectateurs, tous tombèrent à genoux, et le saint évêque donna sa bénédiction solennelle à ce peuple qui le chérissait, à ces voyageurs qui allaient si loin. Puis, s’approchant de moi:

— Dieu bénira votre ministère, me dit-il; — je suis trop vieux pour avoir l'espoir de vous revoir en ce monde; — mais du haut du ciel, où j'espère que Dieu voudra bien me recevoir, je viendrai à votre rencontre, et je serai heureux de voir à votre suite la foule de ceux que vous aurez arrachés au pouvoir du démon. Allez, mon fils, je vous bénis.

Il m’embrassa, et je vis des larmes mouiller sa paupière.

Le cœur rempli de ces paroles paternelles, je montai dans une des barques et donnai le signal du départ. |

Un vivat répété par mille voix retentit sur le rivage. Je parlais pour quinze ans.

Les barques défilaient lentement poussées par un vent favorable, Un beau soleil éclairait l’horizon. A mesure que nous avancions, les habitants des maisons échelcnnées sur les deux rives de la rivière nous saluaient du geste et de la voix.

— Goodjourney! bonne journée! nous criaient les uns.

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— Manilo-é pimiskayek! — puissiez-vous être bien gardés de Dieu pendant que vous ramez ! nous criaient les autres.

Passagers et rameurs répondaient à ces saluts en agitant leurs mouchoirs.

Quelques heures après, les maisons avaient disparu; je n’entendais plus que le bruit des rames et les propos des voyageurs.

Bientôt il fallut songer à faire halte pour passer la nuit. Nous nous trouvions près d’une côle escarpée, boisée de saules et de petits trembles. Nos barques furent amarrées au rivage, et sur le haut de la côte nous trouvàmes un lieu assez uni pour y dresser nos tentes.

Le ciel était pur, la nuit fut sereine. Bientôt nos voyageurs, enfermés dans leurs loges, se reposent des fatigues de la journée; et moi je cherche vainement le sommeil. Mon esprit se sent troublé par la pensée des lieux inhospitaliers que je vais parcourir, — par la perspective des obstacles sans nombre qui vont surgir sur mes pas. — Puis à ces pénibles pensées succède un sentiment de joie. — Je vois les âmes régénérées par les eaux saintes du baptême, je vois la loi du Christ rappelant à la dignité humaine, les sauvages dégradés par la barbarie, — et alors, si le sommeil fuit mes paupières, c’est que le bonheur inonde mon âme.

Le lendemain je ne voulus point quitter ces lieux, témoins de nctre première halte, sans avoir offert à Dieu le Père l’auguste victime qui s’est sa-

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crifiée pour nous donner l'exemple du sacrifice. Un modeste autel fut dressé dans ma tente, et nos voyageurs, agenouillés sous les arbres, firent retentir les airs de pieux cantiques.

Pendant ma courte action de grâces, j’entendais nos voyageurs :

— C'est beau une messe dans le bois, disait l’un. — Moi, disait l’autre, je n'avais jamais étési dévot dans la grande église.

— Moi j'ai pleuré tout le temps, disait un autre. — Beau dommage, répondait un quatrième, c’est

la première fois que nous avons un prêtre parmi

Bientôt après, le guide annonça le départ. En un clin d'œil les tentes sont pliées, tout le matériel de cuisine est embarqué, et nous partons.

Avant la nuit, la tempéralure changea subitement, et la neige commença à tomber. — Nous continuâmes néanmoins à naviguer; mais bientôt un grand vent du sud-ouest vint nous avertir qu'il fallait de nouveau faire halte. — Cette fois, c’est un marais fangeux qui nous reçut, — Nos voyageurs, égayés par quelques gouttes d’eau-de-vie qui leur avait été distribuée, chantèrent jusqu’au matin, — ce qui pour moi fut cause d’une seconde nuit sans sommeil.

Le matin la terre était couverte de neige, et ce ne fut que vers deux heures du soir, que nous pûmes mettre nos barques à flot, À une matinée obscure succède souvent une belle journée. A peine étions-

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nous embarqués, qu'un soleil brillant achevait de dissiper les nuages, et deux heures après nous arrivions à l'embouchure de la Rivière-Rouge, sur le lac Ouinipig.

L'œil était agréablement flatté par les nombreux ilots, couronnés de verdure, qu’on aperçoit çà et là au milieu de ce lac. Un vent favorable nous poussait avec rapidité à travers ces îlots, quiapparaissent souvent comme des obstacles infranchissables, et où l’on trouve toujours une issue pour continuer sa route.

Déjà le soleil couchant éclairait de ses derniers rayons les rives du grand lac; mais il fallait gagner du temps, profiter du vent favorable, et re point songer à faire halte pour la nuit. Toutes les voiles furent déployées, et nous pûmes fairé ainsi, en vingtquatre heures, plus de chemin qu’on n’en fait habituellement dans trois jours.

Mais le temps avait changé, il était redevenu orageux ; il fallut de nouveau chercher un port. — Nous le trouvâmes dans l’enfoncement de deux rochers formant une petite baie. Nous débarquons. — Ma tente est dressée cette fois sur des cailloux, À peine suis-je installé, que la pluie, tombant par torrents, forme un petit ruisseau qui fait son cours au-dessous de moi. — J’auraischerché vainement une meilleure place; de l’avis de tout le’ monde elle était encore la meilleure. Au moyen de quelques branches de saule, je pus m’élever assez pour me garantir du cours d’eau que la pluie venait de former au-dessous

de ma couche. Ce fut une troisième nuit passée sans sommeil. De mon lit aérien, j'entendais les voyageurs qui, plus faits que moi à ces sortes d'incidents, se livraient à des appréciations plus ou moins hasardées.

— Je voudrais, disait l’un, que tout le long de notre voyage nous eussions un temps pareil, nous n’aurions pas des ampoules aux doigts.

— Parbleu, répondait un malin, mieux vaut se mouiller que ramer, le guide seul pense autrement.

Je trouvais, pour mon compte, que, si le temps continuait ainsi, jen’aurais paslieu dem’en réjouir.

Le Jendemain matin le ciel était redevenu pur. Un vent léger nous poussait doucement sur le lac plus paisible, lorsque tout à coup on fait halte en face d’un ilot dénudé. — Un cri retentit dans les embarcations.

— Hourra pour le guide!

Je me lève et je vois tous mes compagnons débarquer, chacun tenant à la main un ustensile de cuisine; puis ils se dispersent sur l’îlot, et je 125 entends s’écrier :

— Quatre, — huit, — vingt.

Surpris de plus en plus, je m’avance aussi sur le tertre, et je vois mes compagnons occupés à ramasser des œufs.

C'étaient des œufs de mauves, sorte de poules sauvages dont cet îlot était rempli. En moins d’un quart d'heure, plus de deux mille œufs étaient embarqués. Cet incident amena la gaieté à bord de nos embarcations.

Quand nous nous arrêlâmes pour déjeuner, j'eus

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ssée sans le spectacle des plus nombreuses et des plus grosses les voya- omelettes que j'ai vues de ma vie. Après le déjeuicidents, ner, nous continuâmes notre route, et bientôt nous oins ha- arrivâmes dans un dédale d’ilots formés de rochers | granitiques. Nous étions dans la rivière aux Bro-

long de chets.

il, nous Une heure après, j'étais reçu à bras ouverts et chaleureusement acclamé à Norway-Housse (fort

vaut se de la rivière aux Brochets), par le gouverneur de trement. | l'honorable Compagnie de la baie d'Hudson, sir le temps Sympson, qui m’offrit une généreuse hospitalité.

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