‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 23 sur 100 · LA LANGUE MONTAGNAISE · texte numérisé non relu

LA LANGUE MONTAGNAISE

La langue des Montagnais est ‘diamétralement opposée à celle des Cris. Ces deux langues diffèrent entre elles autant et peut-être plus encore que le français et le chinois.

Le montagnais est très-difficile sous quelque point de vue qu’on le considère. Sa prononciation offre des difficultés presque insurmontables pour le plus grand nombre. Avant mon arrivée, les sauvages euxmêmes ne croyaient pas qu’on pût parvenir à l’apprendre,

La grammaire en est à mon avis encore plus difficile que la prononciation. Cette langue n’a que des monosyllables, des élisions tellement mêlées, les unes aux autres, qu’il semble impossible de les distinguer. Elle est, en un mot, un assemblage accablant d’obscurités. Il ne faut rien moins, pour se déterminer à l’étudier, qu’une raison surnaturelle, c’est-à-dire le salut des âmes.

Mais, comme la plupart des autres langues sauvages, et plus encore même, elle offre des richesses intrinsèques qui ravissent l’esprit.

Quand on la considère dans son ensemble, quand on voit l’ordre parfait qui y règne, son exactitude dans le fond comme dans la forme, on est tenté de se prosterner, et de dire : — C'est bien Celui qui a placé les étoiles au firmament qui a fait ceci.

Pour conserver cette langue dans sa pureté, Dieu

La FA

a donné à ces sauvages une oreille d’académicien. Un père se mettra facilement en colère, si son enfant en bas âge se sert d’une locution mal sonnante, ou cmploie une construction de phrase vicieuse,

— Tu ne sauras donc jamais parler? lui dit-il. Ce n’est pas ainsi qu’il faut dire.

Les racines primitives, en montagnais, ne sont autres que les voyelles de nos alphabets.

A exprime la matière, E l'être, I la force, O un être douteux, U, prononcé OÙ, la négation absolue ou la succession.

À, E, I, O, U, sont mis en action par des consonnes simples et des consonnes doubles. Ces lettres prennent plus ou moins de valeur, suivant que la voyelle qui tombe sur elles est plus ou moins forte.

Il serait impossible d’indiquer par écrit la prononciation, qui n’est le plus souvent qu’un souffle ou un grasseyement, el je sens que je dois m'’arrêter, dans la crainte de devenir trop longtemps fastidieux par des démonstrations peu intelligibles.

J'ai voulu seulement donner au lecteur, par ces quelques lignes, un aperçu des difficultés à vaincre, pour se meltre à même de pouvoir, non-seulement se faire comprendre des sauvages, mais surtout parler leur langue aussi bien et même mieux qu'eux. Sinon, ils vous diront, comme ils m'ont dit souvent au commencement de mon apostolat :

— Comment veux-tu que nous te croyions ? fu es un enfant, tu ne sais pas parler.

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