‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 24 sur 100 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les lettres. — La république francaise à l’île à la Crosse. — Cette mission ne reçoit pas de secours. — Crainte pour l’œuvre de la Propagation de la foi. — Misère des missionnaires. — M. Laflèche et le révérend Père Taché partent, — Nouvelles lettres. — Henry Faraud reste seul. — Retour inespéré du révérend Père Taché. — Henry Faraud apprend la mort de sa mère. +

J'étais à l’île à la Crosse depuis cinq mois, et durant ces cinq mois, jour et nuit, ne prenant que quelques rares heures de repos, j'étudiais les deux langues sauvages dont je viens de parler, lorsqu'un soir nous entendimes crier à notre porte :

— Voici les lettres.

Lorsque pendant si longtemps on est resté séparé du reste du monde, les lettres ce sont des cœurs qui vous aiment, et qui viennent à vous comme par enchantement ; des pensées et des souvenirs que la patrie vous envoie. J'aurais voulu les lire toutes à la fois, puis je n’osais en briser Île cachet. — Est-ce la joie ou la douleur qu’elles m’apportent? Hélas! c'était la douleur, L'une m’'apprenait la mort de plusieurs de mes proches, et une autre que la république avait été proclamée en France, et qu’elle inspirait des craintes à l’œuvre de la Propagatiom de la foi. — « N’entreprenez

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« plus rien, nous écrivait-on, il faudra peut-être « renoncer aux missions. »

— Renoncer à notre mission! — jamais, dimesnous. Et aussilôt, réunis en conseil, je dis à mes deux confrères :

«Nos sauvages donnent déjà des preuves non équivoques de conversion, Vivons comme eux de chasse et de pêche, vivons de racines s’il Le faut, revêtonsnous des peaux des animaux; mais ne les abandonnons pas. »

Cédant alors aux nécessités de notre position, quoique privés de tout secours, nous pûmes passer les derniers mois de l’hiver. Nous allions tantôt visiter nos filets, tantôt chercher une charge de foin, pour nourrir notre unique vache. Nous faisions même quelquefois de délicieuses promenades, sur la neige, dans un traîneau attelé d’une demi-douzaine de chiens.

Vers le 45 du mois de mai, nous avions déjà fait notre petite semence, quand la glace du lac, qui nous séparait des sauvages, se fendit, et nous vimes aussitôt arriver, par cette vaste et longue crevasse, une multitude de canots. En quelques heures nous eûmes autour de nous un gros village.

Les sauvages, heureux de nous voir et de nous serrer la main, manifestaient leur contentement par des cris et des danses; tous nous promettaient de se faire chrétiens, tous voulaients’instruire. Chose admirable, ces hommes de la nature ont des dispositions naturelles qui leur permettent de saisir promptement ce qu’on leur enseigne. En moins de quatre semaines un grand nombre savaient lire et écrire.

Nous avions déjà oublié toutes nos fatigues et nos privations, nos cœurs s’épanouissaient. Mais, hélas ! les joies de la terre, quelque pures qu’elles soient, ne durent guère. La chasse d’été allait s'ouvrir, nos sauvages devaient bientôt partir pour les déserts, et je savais qu’alors il faudrait me séparer de mes deux compagnons, que le devoir appelait en d’autreslieux.

L'heure de cette séparation ne devait pas tarder. Le 15 juin, les barques de la Compagnie de la baie d'Hudson faisaient halte devant notre petit établissement, et, le même jour, M. Laflèche, monillustre et excellent ami, et le R. P. Taché m'étaient enlevés.

Quand les barques qui emportaient mes deux compagnons eurent disparu à mes regards, je rentrai bien triste dans ma pauvre demeure. Oh!

comme alors elle me parut désolée, et comme elle me parut grande, cette petite cellule où j'avais placé mon lit de feuilles sèches!

Jamais le sentiment de la solitude ne m'avait oppressé à ce point. Seul dans un désert, loin de tous ceux que mon cœur connut et aima, ne trouvant pas un esprit pour me comprendre, pas une pensée pour s’unir à ma pensée ! Le jour me pesait, … et c’est en vain que la nuit je cherchais à prendre un peu de sommeil, le cœur a des lois auxquelles il ne peut pas toujours se soustraire.

Les sauvages étaient partis pour la chasse d'été; l'étude allait donc redevenir ma principale occupation. Je repris le cours de mes travaux ordinaires :

étudier, visiter mes filets, pour ma nourriture quotlidienne, et instruire quelques petits sauvages trop faibles pour suivre leurs parents à la chasse.

Souvent j'allais dans la profondeur des bois méditer sur Ja valeur et la grandeur des souffrances.

Il a fallu, me disais-je, que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire; il me conviendrait peu de vouloir avoir part à son triomphe, sans être abreuvé de son calice d’amertume. Ce fut dans le jardin des Oliviers, au milieu d’une tristesse profonde et d’angoisses ineffables, qu’il nous engendra à la vie. C’est ici, séparé de la société de mes frères, qu'il veut m'abreuver à la même coupe, pour opérer le même miracle : — le salut d’un peuple.

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Comme la joie, la douleur a son terme. Un jour que je m'en allais pour visiter mes filets, j’aperçus, au milieu du lac, un canot que la brise poussait doucement du côté de mon rivage. Surpris à cette vue, je cherchai à deviner d’où pouvait venir cette embarcation inattendue.

Peu à peu je pus compter le nombre des passagers... Puis enfin je pus les distinguer, un missionnaire était parmi eux.

Mais, à surprise plus grande encore, Ô bonheur! ce missionnaire, c'était le Père Taché, qui, parti depuis quelques jours, n'avait pu continuer sa route. Il revenait, le sourire sur les lèvres et la tristesse dans le cœur.

Il souriait du bonheur de me retrouver; il pleu-

eur !

deute.

esse

rait en songeant à M. Laflèche qu'il avait laissé.

Je remerciai la Providence qui me renvoyait ce compagnon pour soutenir mon courage. Mais ce bonheur inespéré devait être de courte durée. Que la volonté de Dieu soit faite.

Le 24 août, les barques de la Compagnie du district d’Attahabaskaw arrivèrent; elles avaient une lettre pour moi. Cette lettre me fut remise par l’agent de la Compagnie ; des larmes avaient effacé presque la moilié de l'écriture. Mon frère aîné, cœur tendre et dévoué, me disait :

« Nous n'avons plus de mère; cette mère qui nous a tant aimés n’est plus. »

Je parcourus la lettre en entier sans verser de larmes, mais j'en avais l’âme remplie; une pensée m'obsédait : — c’est moi qui avais causé sa mort.

— O0 mon Dieu, m’écriai-je, que vos desseins sont admirables ! Vous avez versé du sang, et votre propre sang, pour nous laver de nos iniquités ; vous nous demandez des larmes et des sacrifices, comment pourrions-nous vous les refuser ?

Celle qui seule, après Dieu, avait illuminé mon âme des purs rayons de son amour; celle qui seule, après Dieu, avait rempli mon existence, ma mère n’était plus! Dieu seul désormais pouvait la "emjlacer. Je n'avais plus à regarder que le ciel.

Le dirai-je ? à dater de ce jour, il me sembla que J'étais plus missionnaire que jamais, puisqu’entin je

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