CHAPITRE XVII
Le missionnaire au fort Résolution. — Discours. — Ovation. — Le missionnaire commence à instruire les sauvages. — Comment il leur apprend à lire. — Résultat extraordinaire. — Le missionnaire se fait législateur. — Une femme courageuse. — Jugement diflicile. — Retour à Atthabaskaw.
Les sauvages, saisis d'admiration et de reconnaissance, s'étaient réunis en masse autour de moi, ne prononçant pas une seule parole. Je me dirigeai
vers le fort, et aussitôt, un passage m'étant ouvert, j'avançai lentement au milieu de leurs rangs serrés, leur touchant la main à droite et à gauche suivant l'usage.
Jamais triomphateur arrivant au milieu de son peuple n’a reçu plus de témoignages d'amour et de respect. Quelques-uns versaient des larmes, d’autres disaient :
— Quel est celui qui vient nous visiter ? Il faut que celui qui l’a envoyé soit bien beau, puisque lui paraît si bon.
Et les mères disaient :
— Voici, mes enfants, le parleur du bon Dieu. Ceux qui avaient été le voir l’année passée n'ont pas menti. Voilà que nous le voyons de nos yeux... le voilà...
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En ce moment, un vieillard octogénaire perçait la foule et, arrivant à moi tout essoufflé, me parla ainsi :
— «Regardez mes cheveux blancs; mes reins affai- «blis par les ans m'ont fait courber vers la terre, «souvent je l'avais dit : Fasse le Ciel que je vive assez «longtemps pour voir son parleur! — Ée voilà... « Pendant le cours de l’hiver qui vient de s’écouler, « chaque jour me paraissait un mois et chaque so- « leil levant je remerciais Dieu de revoir la lumière, «j'étais malade et abattu et je disais à mon grand- «père (Dieu) : — Quelques-uns des nôtres ont été «voir le prêtre l’an passé, et le prêtre leur a dit : — a Dites à vos vieillards que je leur défends de mourir, «je veux les voir tous, — me laisserez-vous désobéir «à ses ordres ?
«Le grand-père a écouté mes prières et, avant de «me plier pour toujours — je te vois... Je sais que « tu as une eau qui lave et qui purifie le cœur, tu ne « partiras pas d’ici avant de l’avoir versée sur moi, «et alors je mourrai content.»
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Enfin je pus arriver au fort où le chef traiteur m'a-
vait fait préparer un appartement, et le lendemain je pus commencer à réunir les sauvages.
Je n’avais que peu de temps à donner à cette multitude qui bientôt devait repartir pour la chasse, je voulais cependant les instruire assez pour pouvoir leur donner le baptême.
Je commençai par écrire en caractères de leur langue, sur des houts de papier, les vérités fondamen-
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mule, je ivoir
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tales de la religion. Je les leur répétais quinze à vingt fois, et quand trois ou quatre des plus intelligents les savaient, j'établissais des groupes autour d'eux à qui ils les enseignaient. Par ce moyen, au bout de huit jours, tous les sauvages savaient le Pater et pouvaient réciter le chapelet en commun.
Au bout de ces huit premiers jours, je leur écrivis les préceptes de morale, puis des prières, et je puis l’affirmer, pas un de mes morceaux de papier ne fut perdu, tous portèrent leur fruit.
C’est peut-être le plus grand effort qui ait été accompli en fait d'instruction,
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Comme ces sauvages étaient tous plus ou moins polygames, l4 difficulté la plus sérieuse était de les marier. | ù
En conséquence, je les avertis que, «contrairement «à leurs usages, le mariage était un acte libre et « que je ne voulais pas qu'aucun d’eux donnât son «consentement ou l’exigeât, sans une complète in- «dépendance; quant à ceux qui avaient plusieurs « femmes, ils pouvaient choisir celle qu’ils aimaient «le plus — jeune ou vieille, — mais il était convena- «ble pourtant qu'ils prissent la plus ancienne ou « celle qui avait le plus d'enfants. »
11 paraît que le mariage provoque partout un peu le rire. Le lendemain j’entendais dire aux sauvages, tout en se rendant chez ioi : — Nous allons nous marier...
J'en avais réuni un certain nombre dans l’appartement où je me trouvais.
Je comprenais que les sauvagesses fussent fières en pensant qu'elles pourraient désormais agir avec des droits égaux.
J'inscrivis leurs noms, et, après avoir discuté avec ceux qui avaient plusieurs femmes quelle était celle qui devait obtenir la préférence, je leur dis:
— Vousallez sortir aujourd’hui de l’état de brutes dans lequel vous avez vécu jusqu'ici, c’est au nom de Dieu et en présence de tous vos frères que vous allez vous marier. — Le mariage a été fait par Dieu luimême, et moi, son ministre, je veux en sonnom que l'épouse ait la même liberté que l’époux, déclarant indigne du nom d'homme celui qui va dans la tente de son voisin pour lui prendre sa fille de vive force. Je vais donc vous marier et je vous défends de dire our quand votre cœur dira Non. C’est la volonté de Dieu.
J’appelai alors un premier couple.
Le mari s'appelait Tooeryazt (petit foin).
La femme s’appelait Eratxkan (Lête brûlée).
— Togeiyazi, dis-je au mari, veux-tu Ethikkan pour épouse ?
— Oui.
— Ettoi, Ethikkan, veux-tu Toqeiyazi pour époux?
Non, répondit la sauvagesse à ma grande stupéfaction et à celle non moins grande de son mari; et, se tournant en face de celui-ci, elle continua :
— Tu m'avais prise par force, tu es venu dans notre tente, tu m’as arrachée à mon vieux père, et tu m'as traînée dans la forêt. Là je suis devenue ton
esclave parce que je te croyais le droit d’être mon maître ; — mais le prêtre vient de nous dire que Dieu donnait à la femme la même liberté qu’à l’homme — je veux jouir de cette liberté..…, je ne te veux point.
Lessauvages, témoins decettescène,seregardaient interdits, les sauvagesses tremblaient comme à l’approche d’un grand malheur; les paroles que venait de prononcer Ethikkan étaient le renversement de l’ordre social de ce peuple.
Quant à moi, je promenais sur tous un regard assuré, ne témoignant aucune surprise,
Tout à coup et comme électrisés, les sauvages s’'écrièrent :
— Voilà une femme courageuse... elle a raison.
Ce fut le dénoûment heureux de cette scène étrange.
Je pus célébrer ce premier jour une vingtaine de mariages, mais une pareille scène ne se renouvela plus : sans doute dès lors les sauvages eurent soin de bien s'assurer de la volonté de leur fiancée.
Dans la soirée un vieillard se présenta à moi avec ses deux femmes et me dit :
— Voici mes deux épouses, je prendrai celle que tu me donneras.
— Ce n'est pas à moi, lui répondis-je, à faire ce choix, indique-moi toi-même celle que tu veux.
— Mon cœur est bien malade et bat bien fort, fit le sauvage. — J'ai depuis longtemps ces deux fem-
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mes, élles ont toutes les deux des enfants... Je les aime également...
Je m’adressaialors aux deux femmes,et je leur dis :
— Déterminezentre vous deux celle qui doit rester.
Toutes deux me répondirent en larmoyant :
— Il ne nous appartient pas de décider.
— Combienavez-vous d'enfants? leurdemandai-je.
Elles en avaient quatre chacune, seulement la plus vieille avait deux garçons déjà en âge de chasser, tandis que l’autre n'avait que de petits enfants.
Je dis alors à la plus ancienne :
— Tu vois que tu ne seras pas délaissée, puisque tu pourras vivre avec tes enfants; veux-tu que je donne ta compagne pour épouse à ton mari ?
Elle me répondit un our si douteux qu’il était équivalent à un NON.
Me tournant alors du côté du vieillard, je lui dis: — Et toi, qu’en penses-tu ?
— Rien, dit-il, tu es maître. Je ferai ce que tu voudras,
Je me décidai enfin pour la plus jeune.
Dès que le mari eut accepté, la vieille, rompant le silence qu’elle avait gardé jusque-là, se leva furieuse, disant à son mari :
Est-ce ainsi que tu me récompeness de ma fidélité? — C’est moi jusqu'ici qui ai eu soin de toi, — ma rivale ne raccommodait pas même tes souliers, et maintenant tu la prends pour ta légitime épouse.
Je dus me raidir devant ces plaintes, quoique mon
cœur en fût navré — et maintenir mon juge-
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Les mariages finis, j’invilai tous les sauvages à venir se confesser, — afin de leur donner à chacun en particulier les avis dont ils pouvaient avoir besoin.
Ils furent si fidèles à moninvitation, que pendant les cinq semaines que je restai parmi eux ilsne me laissèrent pas le temps de dormir.
Quelquefois, au milieu de la nuit, quand la fatigue m'accablait, je m’accoudais sur une chaise, — un sauvage entrait — me remuait fortement et. me disait : |
— Je veux me confesser.
— Mais, mon ami, il faut bien que je prenne un peu de repos.
— Je le sais, mais tu dois partir bientôt. — Je ne puis pas vivre avec la masse de mauvaises actions que j’ai sur le cœur. — Il faut que je te parle.
Un sauvage lui-même a besoin de communiquer ses pensées. ;
Pendant mon séjour j'avais pu initier quatre jeunes gens, des plus intelligents, à la lecture et à l’écriture; — je leur laissai des manuscrits et des alphabets : et l’un d’eux, appelé Joseph Touzaé, qui depuis est venu me faire plusieurs visites à Atthabaskaw, a eu assez de zèle et de courage pour apprendre à lire à plus de quinze cents sauvages.
Je repartais joyeux de ces résultats, et après douze jours de voyage, étoulffé cette fois par la chaleur et dévoré par les moustiques, j'étais de retour à mon établissement d’Atthabaskaw.
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