‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 45 sur 100 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Dénégonusyé retourne à Atthabaskaw. — Ce sauvage raconte ses aventures dans le désert. — Ée qu'il a fait pour mériter le baptême, — Il veut être baptisé le jour de saint Pierre. — Pourquoi. — Prière de Dénégonusyé. — Il reçoit le nom de Pierre. — Sa foi. — J1 repart pour sa tribu, — Il fait des conversions.

Ün jour, comme j'étais à équarrir un tronc d’arbre, je vis venir à moi un sauvage que je crus reconnaître, — mais dont le nom m'avait complétement échappé.

Le sauvage s’était arrêté gravement, à quelques pas de distance, et gardait le silence ; — puis, voyant qu’à mon tour je ne lui parlais pas, il s’'approcha, et, me tendant la main, il me dit :

— Tu ne me reconnais donc pas que tu ne me dis rien ?

— Non, qui es-tu ?.….

— Mon père n’a donc point de mémoire ?

— Si, j'ai de la mémoire, dis-moi ton nom, et tu verras!

— Je suis DÉNÉGONUSYÉ. L'année passée, en retournant sur les bords de la mer Glaciale, je te promis de venir te revoir dans un an, — et me voici.

— Je vois, lui dis-je, que tu as été fidèle à ta promesse, — Tu voulais travailler pour le bon Dieu avant d’être baptisé; voyons ce que tu as fait depuis.

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— Père, me répondit le sauvage, qui n’était autre que le fameux orateur, depuis que je t'ai quitté, j'ai prêché nuit et jour au peuple de ma nation tout ce que tu m'avais appris. J'ai fait prier, j'ai marié, — j'ai enterré: — je crois avoir converti plus de trois cents des miens,

— En ce cas, Dénégonusyé, tu as mérité le baptême,

— Je ne m'appelle plus Dénégonusvé ; — dans ma

nation j'ai reçu le nom de Yarry-ivazi, le Petit-

Prêtre.

Les paroles de ce sauvage me surprirent; je l’emmenai jusqu’à ma maison. -— Aussitôt qu'il se fut assis, — il sortit méthodiquement son sac à tabac, bourra son tshé, l’alluma, puis il me dit:

— J'ai faim. |

— Manques-tu de provisions ?

— Ce n’est pas cêla que je veux dire.

— Comment as-tu donc faim? -

— Oh! fit-il avec un soupir prolongé, — il y a longtemps que tu ne m'as parlé, j’ai déjà tout digéré ; j'ai faim de ta parole, il me faut quelque chose de nouveau, |

— Si c’est de ma parole que tu as faim, je t’en rassasierai, tu sais que je n’en suis pas avare; — mais dis-moi bien tout ce que tu as fait pour le bon Dieu afin de mériter le baptême.

— Je te l’ai dit, j'ai converti un grand nombre de sauvages, j'ai baptisé, j'ai confessé, j'ai donné des pénitences. |

— Alors tu as bien mérité le baptême, convenons du jour où je te l’administrerai.

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Dénégonusyé réfléchit un instant et me dit :

— Je veux être baptisé le jour de la fête du saint Pierre,

Comme il y avait encore une quarantaine de jours et que nous nous trouvions dans une très-grande pénurie, puisque nous vécûmes cinq semaines ne mangeant que des fraises sur les collines, ne sachant plus où mettre nos filets à cause de la crue des eaux du lac, je dis au sauvage :

— Pourquoi ne pas choisir une autre fête plus rapprochée? Tu vois que nous ne pouvons rien te donner pour manger, — iu auras longlemps à souffrir.

— N'importe, dit-il, je veux être baptisé le jour de saint Pierre. Voyant qu'il tenait tant à son idée, je voulus en connaître la raison.

— Pourquoi le jour de saint Pierre?

— Mais c’est bien simple, fit Dénégonusyé en prenant son ton d’orateur : —: Moi, je ne fais rien sans raison, or, si j'ai bonne mémoire, tu me disais l’année passée que Dieu avait donné les clefs du paradis à saint Pierre; je suis bien résolu de ne plus offenser le bon Dieu aussitôt que j'aurai été baptisé, — je choisis donc la fête de saint Pierre afin qu’il m'ouvre la porte et qu’il ne la referme plus.

La raison me parut bonne, et il fut résolu que Dénégonu:yé serait baptisé pour la Saint-Pierre. Je recommençai alors son instruction, et comme l’an-

disais sa pa — Je com jeûna bapti com

néc précédente, quand il était sorti de chez moi, il haranguait les sauvages.

Quelques jours après, m’apercevant qu’il devenait excessivement maigre, je lui dis :

— Te voilà suffisamment instruit pour recevoir le baptême, va-t’en, tu chercheras çà et là ta. nourriture, et tu reviendras quelques jours avant la fête. — Tu sais que nous n’avons rien nous-mêmes, et nous ne pouvons te faire manger.

— Oh! ce n’est pas nécessaire, dit-il.

- Au bout de quelques jours, craignant qu'il ne s’affaiblit trop, je l’engageai encore à aller chercher un peu de nourriture dans la forêt.

— Tu souffres, lui disais-je, tu as faim; pourquoi ne pas partir? Il me regarda et me dit :

— Je nete comprends plus, tu me parles tantôt d’une façon et tantôt de l’autre.

— Je parle pourtant assez bien.

— Ce n’est pas cela; je te comprends bien.

— Mais alors y a-t-il contradiction dans mes paroles?

— Certainement, tu ne dis pas toujours la même chose.

— Explique-moi alors en quoi je me contredis.

— Eh bien, je vais te le dire. L’année passée, tu me disais que, lorsque le Filsde Dieu fut décidé à prêcher sa parole, avant d'être baptisé, il répétait souvent : — Je vous ai donné l’exemple afin que vous fassiez comme j'ai fait, — Or, ils’en alla dans le désert et il jeûna quarante jours et quarante nuits; puis il fut baptisé. Eh bien! ne faut-il pas que je fasse un peu comme lui?.. Et lu me dis de m’en aller.

II

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La veille dela Saint-Pierre, je vis Dénégonusyé plus

| funTte affaibli encore et ne pouvant presque plus marcher, [RER entrer à l'église. Je le suivis, il s’agenouilla en face | k ML de l’autel et j’entendis qu'il disait : (a + — « Mon Dieu, vous avez beaucoup d’esprit, el moi (l dure j'en ai fort peu. Je suis si ignorant que je n'ai pas | FAR pu apprendre la prière que j'ai à vous faire. Je vous le LA LE AI parlerai avec mon cœur, et j'espère que vous me | | LR id comprendrez, EN CA ‘ « Mon Dieu, je dois être batipsé demain; mais il y | | 15 AP a une foule de choses qui m’embarrassent pour ne ; EU plus vous offenser : ainsi j’ai mon épouse qui est | L AE borgne, maïs c’est là son moindre défaut; elle est | RAR très-lente, quand je la commande; elle me fait à [| 18 NS impatienter, il faudrait la corriger, afin de ne plus : 1h Lire m’exposer à pécher après mon baptême. — Le | JE RME deuxième de mes fils a le même défaut que sa | d RUE. ! mêre il faudrait l’en corriger aussi. Quant aux J AU: RE sauvages mes frères, je les connais beaucoup mieux | AUTEUR que le prêtre : — il faudrait donc les convertir ou 1h NRA à bien les faire tous mourir d’un seul coup. LE RS « Mon Dieu, je dois être baptisé demain; mais il y ( MR a longtemps que je ie mange guère; vous avez dit : j Er du Demandez, et vous recevrez; or, comme je ne peux F À oh pas vivre sans manger, vous êtes obligé de me don- “Enits ner bonne chasse après, car je partirai demain. » a i à Et le sauvage continua, longtemps encore, à faire Ê ‘A à Dieu ses naïves recommandations. ;

‘Le lendemain, un peu avant l'aurore, on frappait à coups redoublés à ma porte, |

— Qui est là? criai-je,.

— C'est moi, — Dénégonusyé. Tu devrais savoir que c’est aujourd’hui saint Pierre et que je dois être baptisé.

— Il est encore trop matin, lui répondis-je, attends après la messe,

Ilattendit, et, de suite après la messe, au moment où je me tournais pour dire quelques paroles aux sauvages qui étaient là, il se leva au milieu de l’assemblée et me dit :

— Tu devrais savoir que c’est aujourd’hui que je dois être baptisé,

Les assistants, surpris de cette apostrophe, firent entendre quelques murmures. — Je leur imposai silence de la main, En ce moment, on eût dit qu’un rayon lumineux environnait la tête du réophyte des Lois. — Le Saint-Esprit avait hâte d’habiter dans ce nouveau tabernacle,

— PIERRE, lui dis-je, — car ce fut le nom que je lui donnai, — veux-tu te trouver baptisé?

--Oh !'oui,jelé veux, dit-il,il ya bienlongtempsque

je le demande.—C’est l’unique désir de mon cœur.

Bientôt l'onde régénératrice coulait sur le front du sauvage.

L'Église comptait dans son sein un prédestiné de plus.

Le lendemain, Dénégonusyé me dit :

— Je pars. Je vais chercher dela nourriture, Dicu s’est obligé à me faire manger. ( Quelques jours après, il revint frapper à ma

. porte et me dit :

— Viens sur les bords du lac, et tu verras, Q.

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Il avait un canot plein de viande et il me le montrait en disant :

1: — Tu vois que le bon Dicu a tenu sa promesse. — k Je sais que tu es dans le besoin, je t’apporte des | | provisions. | ie Le Il repartit en m’annonçant qu’il ne reviendrait : RE que dans un an; mais, à ma grande surprise, : : MATE quinze jours ne s'étaient pas écoulés qu'il entrait dent e encore chez moi, et me disait suivant son habitude: — Père, j'ai faim de la parole de Dieu. J'ai digéré | 1H PABre tout ce que tu m'avais donné.

| ei Je le gardai quelques semaines encore.

RO Un jour, pendant que je l’instruisais, il aperçut | ll HA une vieille calotte, jetée par mégarde sur une chaise. || VUE Il la prit en me priant de l : lui donner, | | EF — Je veux bien, lui dis-je, si elle peut l'être utile. ARE — C'est ainsi qu’il me la faut, dit-il.

| qu Ignorantcequ'ilvoulaiten faire, je la luilaissai,etil LR partit, —Quandilfui de nouveauau milieu deson peu- | AR ple, il mettait la vieille calotte sur sa tête et disait: LE — « Le prirtemps passé, quand je vous ai FAR PES « laissés, quelques-uns croÿaient que je n'étais pas | CU 121 « prêtre, que peut-être je ne parlais pas toujours L'iE en « très-juste, voyez cette calotie, c’est la calotte de LE me « notre Père, — Ce qu’il dit, c'est ce que je vais vous | he Re « dire; quand je parlerai, dites: — Ce n’est pas lui [Ut Au «qui parle : c’est notre Père. De cette manière, ne OR « vous profiterez bien mieux. » m ARR Ce ne fut que plus tard que je sus l’usage que LM Ha Dénégonusyé avait fait de ina calotte; il me l’apprit cc AU un lui-même un jour qu’il vint me demander une clo= ai 1 K° ! chette pour dire & messe.

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