‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 46 sur 100 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Éloquence des sauvages. — Ce que les sauvages appellent faire la messe, — Discours des sauvages.

Dans les tribus où le christianisme a pénétré, les types de Dénégonusyé ne sont pas rares,

L'histoire que je viens de rapporter est un tableau véritable des mœurs des sauvages devenus chrétiens. Les sauvages qui restent loin de l'église se réunissent le dimanche sur le mont voisin le plus élevé, ils s’orientent le mieux possible, se tournent du côté où ils savent qu’une égiise se trouve, et chantent des cantiques ou récitent des prières. Bientôt le plus grand orateur se lève, fait le sermon : ilrappeile tout ce qu’il a ouï dire et fait des applications morales.Quand l’un a fini de parier, un autre recommence.

C’est ce qu'ils appellent favre la messe.

Il arrive souvent que ces chrétiens, étant malades et trop éloignés du prêtre, disent à l’un de leurs parents ou amis, au moment de mourir : — «Écoute « ce que je vais te dire. — Si je voyais le prêtre, je « lui dirais ceci... Quand tu le verras, tu te con- « fessceras pour moi, »

C'est dans ce sens que Pénégonusyé disait ja messe et confessait,

Il n’est pas rare aussi d'entendre les sauvages discourir entre eux, prenant pour sujet la religion: ils aiment à parler des choses de Dieu,

Je me souviens d’avoir entendu quelques sauvages

tenir conversation au milieu d’une’ trentaine des leurs. — J'ai retenu quelques-unes des paroles qui me frappèrent le plus, tant par la justesse du fond que par l'originalité de la forme.

L'un disait :

— «Je n'ai pas besoin de lire, comme font les « jeunes gens, pour comprendre les choses du bon « Dieu. — Je regarde le ciel, je regarde la terre et « je dis : C’est lui qui a fait tout cela. Quand je « passe le long des rivières et que je vois des plantes, « des oiseaux, des poissons, je dis encore : C’est le « bon Dieu qui a fait tout cela, et je l’en remercie. «— Depuis que nous avons connu le prêtre, je n’ai « jamais désiré de vivre, Je vis au jour le jour. Cha- « que malin, en m'éveillant, je dis: — Voilà que le « bon Dieu me donne un nouveau soleil, et ma pen- « sée ne se porte pas plus loin.

« J'entends quelques-uns dire: — Le printemps « prochain je ferai telle chose ; mais je ne trouve pas « cela bien; il faudrait ajouter : — Si le bon Dieu me & CONsErve, si je vis jusqu’à ce temps-là, »

Un autre lui répondit:

— « Tout ce que tu dis est bien vrai, Moi je re- « marque une chose qui me fait de la peine ;ilya « des sauvages qui sont fiers quand ils ont de beaux « habits, ils chassent tout l'hiver, apportent beau- « coup de fourrures et ne trouvent jamais qu’il yena «assez, — Je n'aime pas cela : mes habits peuvent «bien être laids; si mon cœur est bon, cela me « suffira, Aussi, je dis toujours à mes enfants :

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— (« Mes enfants, faites de la sorle..,., écoutez «bien ce que je vous enseigne; je pense que j’ai un « peu le souffle du bon Dieu: ma tête, mes bras, «mes jambes, mon esprit, tout cela ne fait qu’un; «ce que le bon Dieu dit est comme cela... écoutez «donc bien sa parole... Que vous importe que vous «ayez de beaux habits? — ce n’est pas ce qu’il demande. »

Un troisième ajouta :

— « Nos ancêtres, que nous regardions comme «des hommes distingués, nous disaient : — Vous «êtes comme des dieux... ils parlaient comme des «sages suivant la nature ; mais comme Dieu ne leur «avait pas encore donné à manger sa pensée, ils «ne disaient que des sottises. Moi-même, jeune «encore, quand mon esprit Commenca à prendre «de l'énergie, je commençaiï à avoir une très-grande «estime de ma personne; je disais : — Qui plus que « moi a droit de se croire Dieu ? Quand les vieillards «parlaient en ma présence, je trouvais que très- «souvent ils disaient des inepties ; — il faut donc «que je leur sois supérieur, pensais-je. Grandissant «dans ces pensées, je "ne disais : — Moi seul je suis «grand. Mais, depuis que le prêtre est venu, depuis «que j'ai entendu ses paroles, mes idées ont changé : «de grand, je suis devenu petit, je suis redevenu «comme enfant. Je regarde comme rien ce que «j'aimais autrefois, — Les fourrures, les draps fins, «les beaux fusils, voilà ce qui est bon, me criait-on : «Sans doute, cela est utile; mais, quand je con- «sidère et que je médite la parole du père, je re- «garde tout cela comme rien.»

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