‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 49 sur 100 · CA ES Ÿ S · texte numérisé non relu

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trer les Sauvages. J'avais compté sans le mauvais temps. Peu de jours après notre départ, le soleil sembla tout à coup avoir disparu de l'horizon, à chaque instant nous étions arrêtés par des pluies torrentielles; le 42 octobre, nous avions fait à peine la moitié du chemin. Cependant, jusqu’à ce moment j'avais conservé l'espoir de voir enfin la nature cesser d’être .inclémente et d’arriver au but, avant le départ dessauvages ; mais,le 13, nous avions fait à peine une lieue,qu’un vent violent se leva, il fallut s'arrêter; j'étais triste de ce contre-temps fatal pour la mission que j’entreprenais, tandis que les rameurs qui m’accompagnaient en étaient au contraire tout joyeux. — « Nous sommes dans l’imposibilité d'avancer, disaient-ils, il faudra bien que nous retournions. »

Notre canot était amarré au bord de la rivière.

— Père,me disaient mes compagnons, cessons de remonter, nous revigndrons l’an prochain, en quatre jours le courant nous ramènera à Atthabaskaw.

— Non, mes amis, je ne retournerai pas, — du courage, — le vent cessera, dans quatre jours nous serons à Dunvergun.

— Mais 1...

— Pas de mais, exclamai-je avec force. Si vous voulez retourner, je resterai seul ici.

— Vous abandonner ! jamais, jamais, s’écrièrentils en chœur.

— Eh bien, alors, ayons confiance en Dieu.

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Nous élionsen ce moment sur une plage des plus désertes, nous apercevions de tous côlés des ours, des orignaux et d’autres animaux sauvages.

— Amis, dis-je à mes jeunes gens, puisque Dieu nous force à nous arrêter ici, nous pourrons, au moins, y augmenter nos provisions.

— Père, me répondirent-ils, redevenus joyeux par le perspective d’une bonne chasse, si demainle vent continue à souffler, nous ne perdrons pas notre temps.

Le lendemain, en effet, une chasse abondante venait faire diversion à mon ennui, en moins de cinq heures deux grosourset quatreorignaux étaient tués.

Mes compagnons, transportés d’ardeur s'étaient dispersés au loin dans les bois, — j'étais resté blotti dans le canot; seul, le vieux guide était près de moi.

Nous entendions de temps à autre les coups de fusil des chasseurs. Le vent soufflait toujours avec une extrême violence. Le ciel se chargeait de nuages noirs, précurseurs de l'orage. La rivière grossissait à vue d'œil.

— Père, me disait le vieux guide, il duit pleuvoir tout près d'ici... j'ai bien peur que nous ne puissions

plus ni avancer ni reculer. |

— Ayons confiance, ne cessais-je de lui répéter; demain il fera peut-être soleil.

Le vieux sauvage secouait la tête d’un air d’incrédulité. Tout à coup, vers les trois hsures du soir, le canot reçut un choc terrible, il était crevé, un gros tronc d’arbre, entrainé par le courant, avait produit

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ce désastre; en moins de cinq minutes nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture.

Heureusement nos jeunes gens arrivaient de la chasse, ils entendirent nos cris de détresse. Réunissant nos efforts, nous parvinmes à décharger le canot, puis à le ramener à terre. La plupart de nos provisions étaient perdues, tous nos effets étaient mouillés. C'était le 14 octobre.

Le lendemain le vent s'était apaisé et le soleil apparaissait à travers quelques rares nuages. Nous tra- *vaillâmes à radouber l’embarcation et à faire sécher nos vêlements.

Le 45, nous pûmes nous remettre en route. Dieu, ce jour-là, sembla vouloir nous récompenser de no-

tre constance, en nous envoyant un splendide soleil. La soirée fut magnifique, le firmament avait revêlu ses plus beaux ornements; les aurores boréales le sillonnaient dans tous les sens, les étoiles brillaient comme des lampes ardentes, nous nous couchâmes joyeux, pleins d’espoir pour le lendemain.

Hélas ! le lendemain, nouvelle déception, nous nous éveillâmes couverts d’un pied de neige. C'était la nuit du 16 au 17 octobre. La neige continuait à tomber à gros flocons, inais la température était douce et nous pûmes nous remettre en route. Le soir, la plus grande difficulté fut. de. trouver une place pour passer la nuit, la terre étant couverte de plus de deux pieds de neige. A force de recherches, nous pûmes dresser nos tentes à l'abri de quelques gros sapins:

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Si ie jour a ses alarmes,.la nuit a ses rêves heureux, — Je rêvai que nous étions rendus à Dunvergun, que j'y étais entouré de Sauvages, tous joyeux de m'y voir. Je remerciai Dieu de m'avoir permis de faire quelque chose pour ces malheureux enfants, lorsque tout à coup je suis réveillé par ces paroles du guide :

— Debout, debout, amis ! la neige tombe plus fort que jamais et le froid arrive.

C'était une triste vérité. La rivière était encore libre, nous attendimes jusqu’à midi, et alors, malgré la neige qui tombait toujours, encouragés par

un vent favorable, quoique froid, nous nous remimes en route.

A la nuit tombante nous ressentons, pour la première fois, un froid glacial; on ne peut plus se faire illusion, c’est l’hiver qui commence. Nous nous em- -ressons de sauter à terre, d'immenses feux sont allamés, nous nous réchauffons, nous mangeons, et nous dressons nos tentes pour la nuit.

Dieu seul sait ce quise passa pendant cette nuit néfaste ; quant à moi, j'avais dormi d’un profond sommeil! ; mais quelle ne fut pas ma surprise, le matin en me levant, de voir le bateau pris dans la glace ; heureusement le centre de la rivière était encore. libre Nos hommes débarrassèrent le canot, à coups de têtede hache, et nous pûmes repartir.

Le froid était devenu d’une intensité extraordinaire, la rivière charriait des glaçons d’une grosseur

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démesurée. A dater de ce moment, nous dûmes nous livrer à un travail qui paraîtra fabuleux en Europe et surtout en France.

Comme le courant étaittrès-rapide, lesglaçons, entraînés par le courant, venaient parfois heurter notre embarcalion et auraient dû infailliblement la faire chavirer ; il fallut attacher un câble à l’avant, et nos hommes s’y attelèrent, Ils traîinèrent ainsi le canot pendant quatre jours, ayant de la neige jusqu’audessus des genoux, et très-souvent obligés de traverser des bras de la rivière, en marchant dans l’eau, sans cesse frappés par les morceaux de glace qu’elle charriait,

Ces braves gens étaientexténués, mais ne murmuraient pas, quelquefois même je les entendais plaisanter sur la rigueur du froid.

Le 27 octobre, vers midi, nous entendimes des cris de joie en haut de la côte. C’étaient les hommes du fort qui arrivaient à notre rencontre avec des chevaux, pour nous transporter avec nos bagages et nos provisions,

Le canot est solidement amarré au bord de la rivière, bientôt les chevaux sont chargés et nous nous mettons en route, le cœur plus joyeux, et pleins d’espérance d'arriver bientôt au but.

Ici se présente un spectacle d’un nouveau genre. Qu'on se figure sept ou huit monticules superposés en forme de mamelons et à pentes rapides, au bas vous verrez une vingtaine de chevaux, chargés de caisses

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et de ballois, une trentaine d'hommes les suivent.

Il faut grimper sur le haut de ces monts recouveris de neige; des milliers de chevreuils, paisibles et uniques habitants de ces déserts, fuient à notre approche, puis s'arrêtent étonnés.. et regardent.

On monte, on monte toujours, la plus simple prudence semble vous dire qu’on est exposé à un péril] certain, n'importe, les chevaux deviennent chevreuils, leshommes chamois, l’ascensionse prolonge, puis arrivé au sommet, il faut descendre, et c’est alors que l’effroi est permis, tant la pente est rapide.

Après trois heures d’escalades et de descentes, nousarrivonsenfinsurlesommet du dernier mamélon.

Quant à moi, monté sur un vigoureux cheval, j'avais eu l’audace de prendre les devants, et j'arrivai le premier au faîte,

Alors se déroule, à mes regards surpris, une de ces plaines immenses où le regard n’a pour borne que l'horizon. Le danger est passé, nous dressons nos tentes pour camper.

Le lendemain nous reprenons notre course; nous n'avons plus à redouter les glaçons, les avalanches, les précipices; nous marchons maintenant dans la plaine,et quand les broussailles obstruent le chemin, nous nous traçons une voie avec nos haches. Un beau soleil brille sur nos têtes ; en toute autre circonstance il nous aurait réjouis, aujourd’hui, au contraire, le soleil fond la neige, et il faut nous résoudre à marcher dans l’eau. |

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Enfin le 28 octobre, vers le milieu du jour, nous 2 4 aperçumes le fort Dunvergun. ci — Dieu soit loué, m’écriai-je, nous touchons sinon à la terre promise, du moins au terme d’un périlleux voyage.

Avant la nuit nous étions au fort,

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La nouvelle de mon arrivée fut bientôt répardue Ée

parmi les Sauvages. Le lendemain j’entendis tout à 2 J

coup, dans le lointain sur les deux côtés de la rivière, quelques décharges de coups de fusil, bientôt les détonalions se rapprochèrent, c'élaient les Castors qui arrivaient en masse,

Ces pauvres jeunes gens me faisaient une démonstration à leur manière : je m’empressai d'aller audevant d'eux, et, dès qu’ils m’aperçurent, ils poussèrent des cris de joie mille fois répétés par les échos d’alentour. d’élais payé de mes fatigues, leur joie de mon arrivée remplissait mon âme d'espérance : hélas ! je ne me doutais pas de la profonde démoralisation de cette tribu.

Dès le lendemain je commençai à les instruire : les premiers jours ils obéirent à mon appel, ils écoutèrent mes exhortations, beaucoup même me promirent de se convertir ; pendant une semaine tout alla au mieux.

J'avais annoncé pour le dimanche une réunion générale et une instruction intéressante : les Castors vinrent en grand nombre. Après leur avoir expliqué les devoirs réciproques des époux et des

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épouses, j'arrivai à la question du jeu, cause principale de leur abrutissement.

Le jeu, après la magie ou incantation, est la passion dominante des Castors. Ce jeu consiste à cacher un osselet dans une main et à faire deviner par l’adversaire dans quelle main se trouve l’osselet. C'est bien primitif, direz-vous; mais, chez les Sauvages, ce jeu est rempli de mystère. D'abord ils se réunissent en très-grand nombre d’associés : derrière se trouvent les témoins, et aux extrémités de la troupe se tiennent les joueurs de tambours. Tandis que les uns

poussent des hurlements, que les autres battent du

tambour, que tous s’agitent comme des énergumènes, un mystère s'accomplit, c’est la divination.

Par ce jeu, en apparence puérii, il arrive que les Sauvages perdent poudre, balles, plomb, hardes, chevaux et enfin tout ce qu'ils ont. Ge jeu dure le jour et la nuit, par le beau et le mauvais temps. La chaleur et le froid, rien ne les arrête; de là résultent les maladies, les querelles, les inhumanités, car les Castors sont sans entrailles; ils éprouvent un barbare plaisir à voir mourir, de faim ou de froid, ceux à quiils ont gagné leur unique moyen de subsistance. Le mal est si grand et si invétéré chez eux, que même les femmes et les enfants croiraient ne pouvoir passer la journée s'ils n’avaient pas Joué à la main.

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