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J'attaquai donc résolûment la question de ce jeu. Je l’attaquai avec modération et douceur, leur démontrant ses inconvénients et ses suites fâcheuses. Mon discours terminé, un Castor se leva et me dit :
— Père, tu as raison : jusqu'ici, dans notre ignorance, nous jouions pour bannir l'inquiétude, mais puisque tu le défends, nous y renonçerons.
— Dieu le fasse, répondis-je, et vous serez heureux. |
— Voyons, criai-je alors à l’assistance, promeltez-vous à Dieu et à moi, son. ministre, de ne plus jouer à la main?
ail oui! dirent-ils avec enthousiasme, nous le ju. ons |
La suite fera voir quelle foi il faut ajouter à leurs sermenis.
— Mes amis, leur dis-je, le moment est venu, vous allez bientôt partir pour la chasse, amenez-moi immédiatement les enfants et je les baptiserai,
Personne ne répondit.
Je répélai mes paroles; un vieillard se leva et me dit gravement :
— Les Castors ne veulent pas que tu baptises leurs enfants.
— Pourquoi?...
— Parce que, après le baptême, ils ne pourraient plus exercer la magie, et que, s'ils étaient malades, ils mourraient. ;
Je compris, dès lors, la profondeur du mal, mais
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ce que je ne pouvais comprendre, c’est que ces hommes qui, il n’y a qu’un instant, me promettaient de se convertir, que ce peuple qui, à mon arrivée, semblait se prêter en masse à l'impulsion que je voulais lui donner, refusât aujourd’hui le baptême.
— Malheureux, m'écriai-je alors presque indigné, votre magie, votre incantation n'est pas plus permise avant qu'après le baptême. Si, comme vous me le disiez hier encore, vous voulez être chrétiens, sachez que la loi du REDpouTABLE (Dieu) défend la magie et que toutes vos incantations n’empêchent pas de mourir, Depuis moins de deux ans la moitié de vos frères sont morts, quoiqu'ils eussent exercé sur eux toute leur science magique.
— Père, me répondit le Castor qui avait pris la parole pour tous : — l’incantation est notre seule médecine, si tu veux que nous ne l’exercions plus, il faut nous apporter plusieurs grandes caisses d’autres médecines pour nous empêcher de mourir.
Je tâchai de leur faire comprendre que la fonction du prêtre n’était pas de guérir le corps, que, cependant, je ne défendais pas l’usage raisonnable de la médecine et que moi-même, quand je pourrais, je leur donnerais des remèdes pour le soulagement de leurs maladies, sans avoir la prétention de les guérir, Ils parurent convenir de ce que je leur disais, mais ils ne voulurent pas m'apporter leurs enfants pour recevoir le baptême.
* La superstition de ce peuple m'attrista, je venais de me convaincre que tous mes efforts seraient inutiles, pour les convertir au christianisme, s’il n’y avait pas moyen de leur permettre de continuer leur mé-
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decine, ainsi qu’ils appellent leur magie ou leur incantation.
La médecine des Castors n’est pas absolument mauvaise; bien différents des Cris et des Sauteux, qui prétendent avoir un commerce habituel avec le démon, les Castors prétendent n’invoquer ni Dieu ni le diable; mais ils croient avoir le pouvoir de guérir les maladies par le chant et les attouchements. Tous les Castors sont docteurs, mais non pour eux et leur farnie.
Voici l’usage à ce sujet.
Aussitôt que quelqu'un est malade, le docteur és magie est appelé. En entrant dans la cabane du ma-
. lade, il lui présente un tambour peint en rouge, bleu,
blanc et noir ; après quoi il commence un chant lugubre et larmoyant qu'il accompagne de battement sur sa caisse bariolée. Tout à coup il s’arrêle, s’assied à côté du malade, simulant une grande agitation, puis le flaire dans toutes les parties du corps, et enfin s’écrie :
— Je vois le mal, je le sens. C’est un esprit mauvais; je vais l’arracher.
Alors il suce la chaire du malade, depuis les pieds jusqu’à la figure, puis il s’écrie victorieux :
— Le voilà! jeletiens!
Et l’imperturbable docteur montre dans sa main tantôt une petite pierre ronde, tantôt un osselet qu'il prétend avoir arraché du corps du malade.
Si, après celte première scène, le malade n’est pas
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guéri, ce qui arrive toujours, la comédie recom-: mence, le ädocteur s'’agite plus que jamais, crie comme un possédé, frappe du tambour et continue, pendant plusieurs nuits consécutives, à extraire du corps du malade des pierres, des osselets, des vers. Quand la maladie a résisté à ces savantes opérations, le médecin déclare, doctoralement, que le corps du malade est plein de mauvais esprits et qu’il n’est pas assez fort pour les déloger,
Ce qui n'empêche pas M. le docteur ès magie de recevoir son payement qui consiste en h2rdes ou en viande sèche.
Le métier de docteur est lucratif même chez les Castors, u
Cette médecine est plutôt un enfantillage et une supercherie qu’une opération magique; si Ces sauvages ne m'avaient pas refusé de faire baptiser leurs | enfants, j'aurais certainement excusé leur ridicule manière de chercher à se guérir.
Après ce qui venait de se passer, je m'attendais à ne plus revoir les Castors, lorsque le surlendemain, et à ma très-grande surprise, ils m'envoyèrent une députation.
— Père, me dirent les députés, nos concitoyens nous envoient auprès de toi, pour te demander si lu veux nous permettre de nous réjouir un peu aujourd’hui; tu nous défends le jeu de main, la médecine, ya-t-il aussi du mal à faire un festin ?.…
— Non, répondis-je, il n°v a pas de mal à se réunir
en famille, pour prendre un repas et entretenir ainsi la charité, non-seulement cela n’est pas un mal, mais c’est un grand bien.
— Tu nous permets de danser.
— Danser n’est pas mauvais non plus, mais rappelez-vous que vous êtes en présence du Æedoutable.
Je savais, pourtant, que les festins et les danses des Castors ne sont pas sans pratiques superstitieuses, mais je savais aussi que, si je le leur avais défendu, ils ne m’auraient pas obéi. — Cette démarche était une nouvelle feinte.
Les députés, néanmoins, parurent joyeux de ma condescendance.
— Pour vous prouver que je ne m'oppose point à votre demande, leur dis-je, quand ils furent sur le point äe me quitter, j'irai moi-même vous voir danser.
Les députés partirent. Quand les Castors connurent ma décision, il y eut explosion de joie parmi eux. Danser avec la permission du prêtre, c'était une nouveaulé.
Le lendemain la fête était organisée.
C’est sur le bord de la rivière, au centre d’unebelle prairie, que doit avoir lieu le festin. A peine le soleil est levé que déjà, de tousles points environnants, arrivent hommes, femmes et enfants, tous chargés de branches d’arbres.En peu d’instantsunesalle verte,de 200 mètres environ de circonférence, est construite.
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Au milieu de cette enceinte verdoyante, un grand feu est allumé, c’est là que se feront les libations.
A un signal donné s’avance cette foule d'hommes, parés de leurs plus beaux habits; ils portent chacun un plat rempli de graisse et un petit sac plein de viande sèche ; deux vieillards, debout au milieu du cercle, reçoivent avec cérémonie l’offrande de chacun, À coté sont des jongleurs qui s’agitent, grimacent tout en battant avec frénésie sur un tambour assourdissant,.
Quand les offrandes sont terminées, les vieillards jettent de grandes cuillers de graisse fondue dans
le feu, une fumée épaisse s'élève, et aussitôt il se fait
unsilence absulu. C’estle momentsolennel, le grand chef commence son invocation au Redoutable. Il dit:
— « Regçois, à Redoutable, l’offrande que te font « tes enfants, accorde-leur à jamais bonne chasse « d'animaux bien gras, veille sur leur vie afin que, « réunis un autre automne, ils puissent de nouveau « t'offrir un don de plus fine graisse. »
Il dit, et aussitôt, hommes, femmes, enfants, répètent la même invocation. La graisse est répandue en abondance sur les charbons ardents. nne flamme vive s'élève, le feu dévore l’offrande du redoutable, tous les spectateurs alors tombent à terre, c’est le moment du repas.
Ce repas dure trois ou quatre heures. Après vient la danse. |
Unedizaine de musiciens battant du tambour, passent devant; hommes, femmes, enfants, lessuivent,en lesacrompagnantde la voix, tout en sautant et grimaçant, ils tournentainsiautour ducercle : bientôt celte
danse ou plutôt cette course devient plus rapide, les voix prennent un diapason étrange, lestambours battentavec plus de frénésie. La foule alors devient tourbillon, les chants deviennent des hurlements et la musique un tam-tam affreux. Cette danse ridicule à quelque chose de si beau, de si émouvant pour ies Castors, qu'ils la prolongent pendant des jours et des nuits entières.
J'avais espéré que ma condescendance aurait de bons résultats et qu'avant leur départ ils m'amèneraient quelques-uns de leurs enfants. Le lendemain j'attendis, personne ne parut. Où étaient donc ces
Castors si empressés naguère?... Hélas! ils étaient occupés à jouer, malgré la promesse solennelle qu'ils m'avaient faite... ils jouaient et ils jouaient tous: quelques-uns cependant se repenlirent etse présentèrent à moi vers le soir.
— Puisque vous n’avez pas trouvé le temps de venir pendant la journée, leur dis-je, puisque vous avez passé tout votre temps à jouer, je ne suis pas disyosé à vous instruire pendant la nuit.
Ils se retirèrent confus ; à partir de ce moment, je ne vis plus personne; je tentai d’aller les voir dans leurs tentes, mais ils fuyaient maintenant à mon approche comine des réprouvés.
Unedouzaine cependant se convertirent,
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rait de imèncedemain )nc ces étaient e qu'ils t tous; brésen-
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Pauvres Castors, pourquoi avez-vous été sourds à la voix du missionnaire ? Sa parole vous apportait la vie, et vous avez voulu rester dans la mort; elle vous apportait le bien-être en ce monde, et vous avez voulu rester dans l’abrutissement; elle venait vous dire que le Æedoutable veut être aimé plus que craint, et vous n’avez pas voulu le comprendre.
Pourquoi l’aviez-vous fait solliciter de venir vous voir, si c'était pour ne point croire à sa parole ? Voyez vos frères les Montagnais, vos frères du grand lac des Esclaves: ils ont écouté la parole du Puissant, et le Puissant les protége; pourquoi ne voulez-vous pas suivre leur exemple?
Hélas! le Castor a un caractèresilâche, si plein de duplicité, il est si versatile, que sans un miracle de la grâce il ne se civilisera jamais.
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