‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 51 sur 100 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Suite du voyage chez les Castors. —Comment on voyage l'hiver. — Bertrand et Bourchet. — Petite caravane. — Périls de ce voyage. — Famine. — Les chiens ne veulent plus marcher. — Le missionnaire a trois doigts geJés. — Dévouement de Bertrand. — 11 va chercher du secours. — Bourchet s'évanouit. — Découragement. — Douleurs du missionnaire. — Bourchet sur la traine. — Une fumée. — Les libérateurs. — Retour de Bertrand. — Joie du missionnaire. — Arrivée au Vermillon.

— Rentrée à Atthabaskaw.

Ma mission chez les Castors était terminée, c'était le moment de songer au retour. L'hiver, l’impitoyable hiveravait commencé. La prudence semblait me commander d’attendre le printemps à Dunvergun, mais j'avais laissé mon établissement d’Atthabaskaw dans une situation telle que mon retour était impérieux, et je me décidai à partir.

J'avais amené avec moi deux jeunes Canadiens français qui seuls consentirent à m’accompagner; l’un s'appelait Bertrand, l’autre Bourchet.

Ce n’était plus en canot qu'il fallait songer à voyager maintenant : la rivière était glacée, il fallait tra verser les déserts. Malheureusement Dunvergun était pauvre, si pauvre que nous ne pûmes y trouver que sept chiens, pour porter les vivres et les couvertures.

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Le 29 novembre, aidé de Bertrand et de Bourchet, nous chargeâmes notre traîne ; nous n’avions pu nous procurer, pour toute provision, que quelques livres de taureau et quelques livres de viandes sèches, — à peine pour huit jours — et nous avions au moins vingt-cinq jours de marche à faire.

Nous comptions sur la Providence.

Le lendemain matin les chiens sont attelés à la traîne et nous partons. Les employés du fort, qui comprenaient notre témérité, versaient des larmes, quelques vieillardssauvages, agenouilléssur laneige, nous criaient aurevoir en faisant des signes de croix, Bertrand et Bourchet souriaient comme pour exprimer qu’ils partaient sans aucune crainte.

Voici notre ordre de marche.

Bourchet marche devant, un bâton ferré à la main, son fusil en bandoulière et un fardeau sur les épaules; après viennent les chiens ct la traîne, que Bertrand pousse avec son bâton; moi je suis l’attelage, sémissant et me demandant si je ne suis pas trop téméraire.

La neige n’était pas très-solide, la marche devenait assez difficile, nous avions à peine fait quelques lieues que nos chiens commencèrent à faiblir; pour aplanir la voie et pour durcir le chemin, je passe devant, leschiensencouragés fontun dernier effort, nous suivent encore environ unelieue, mais, arrivés là, ils s'arrêtent exténués. Les fouetter eût été inutile,

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— Couchons ici, dis-je à mes dévoués compagnons, nous irons mieux demain.

[II

À La nuit paraît longue, quand on la passe couché

é sur la neige, par un froid rigoureux. Le ciel était ” étoilé, pas un souffle de vent n’agitait les branches il des grands arbres couverts de glaçons, tout était si- Li, lence et mystère. Mes deux amis dormaient paisiblement auprès de la traîne, et moi je priais: « O Marie, protectrice des voyageurs, disais-je, jette un regard sur tes enfants. »

A quatre heures nous sommes tous trois debout, av nous déjeunons, les chiens semblent avoir repris cl courage et nous partons. br

Le froid de la nuit a durci la neige, nous voulons l'e réparer le temps perdu ; à leur tour, les chiens sem- rig blent vouloir se faire pardonner leur inertie de la vig veille. Mais la force ne correspond pas toujours au courage, vers midi les pauvres chiens ne peuvent rer plus marcher, on les fouette vainement... Il faut m: faire halte de nouveau. à fl

Nous n'avions parcouru encore que six lieues au dét plus, il y avait loin de là à deux cents. |

Le lendemain nous repartons, presque joyeux,

Bourchet tire au passage un cygne exténué. Bertraad, qui est un peu farceur, se livre à des appréciations sur les agréments de notre voyage, et, par- L fois même, fait des lazzis plus ou moins spirituels. qui Moi je remercie Dieu qui semble nous avoir pré- dis

paré un chemin uniet luisant. — C’est merveille de

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voir cette petite caravane traversant les forêts en glissant sur la neige glacée, nous ne marchons plus, nous volons ; noscoursiers, favorisés parun bon vent; sont entraînés plutôt qu’ils ne traînent, à midi nous avions fait douze lieues au moins.

Malheureusement la glace vive est passée, nous voiciencore danslaneige jusqu’au-dessus des genoux, il faut nous arrêter. A dater de ce moment, les diffcultés du voyage vont augmenter,

Nos provisions sont presque épuisées, et nous avons fait à peine la moitié de la route. — Nos chiens, considérablement amaigris, se refusent au travail, ils marchent à peine, et nous, l’estomac vide, l'esprit tourmenté par la crainte d’un jeûne plus rigoureux, nous avons perdu aussi notre première vigueur.

Au lieu d’une surface luisante et unie, l’œil ne rencontre plus que des montagnes de neige. — Nous marchons cependant; chaque jour nous parvenons

à franchir quelques-unes des pointes formées par les détours de la rivière.

Mais le but est encore bien éloigné. k Le 14 décembre, après une journée de fatigue

qui nous avait bien peu rapprochés, nous fûmes forcés de nous arrêter. Des nuages sombres ont

remplacé le soleil, un vent violent se lève, les pi

chiens tombent saisis par le froid. ce — 0 ciel, ayez pitié de nous, sans votre secours % nous périssons, m'écriai-je. di Alors, mes deux intrépides compagnons rivalisent de courage, nous réunissons toutes nos forces pour ramasser du bois sec, mais le froid est devenu si rigoureux que le bois ne veut plus brûler (1). Que l faire? nous jetons des couvertures sur les chiens, for nous nous enveloppons nous-mêmes, le mieux qu’il que nous est possible, et nous nousétendons sur la neige, sl if à côLlé de nos pauvres animaux. der cn À deux heures du matin, me sentant presque gelé, J 4 je me lève : j'appelle mes deux jeunes gens, je leur sep fais comprendre que le seul moyen de salut qui nous bi reste, c’est de combattre lefroid par la marche. —La coul

nuit est noire, n’importe, il faut partir. Les pauvres chiens, un peuréchauffés, obéissent à notre appel. Nous allions au hasard, trébuchant à chaque mioh nule ; j’excitais mes jeunes gens à marcher toujours lang et quand même. — Il faut nous réchauffer, leur di- :! sais-je, dans deux heuresil fera jour et nous déjeune- , rés: à vivac — Déjeuner, quel joli mot ! exclame Bertrand qui poussait la traîne. pas € Enfin, le jour parut; nous fûmes assez heureux pour trouver une place un peu abritée du vent, nous

(1) Ceci n’est point une exagération : quand la température est excessivement froide, le bois ne peut pas s’allumer, ou, s’il s’al- ] lume, il est tellement écrasé par la fumée qu'on ne ressent pas de cot la moindre chaleur; c'est ce qui arriva cette nuit-là.

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pûmes prendre un léger repas. Obligés de ménager nos provisions, nous avions dû nous réduire à une once de taureau chacun : — C'est bien léger, avait dit Bertrand,

Nous nous trouvions à cinq jours de marche du fort Vermillon, et il ne nous restait plus que quelques onces de taureau. Nous ne pouvions évidemment pas nous y rendre, la faim ou le froid devaient nous faire périr presque infailliblement.

J'appelai mes deux compagnons que je voyais Causer avec une grande animation.

— Mes amis, leur dis-je, ne-désespérez pas du secours d’en haut.

— Père, nous n'avons jamais perdu confiance, répondit Bourchet.

— Nous avons un projet, dit Bertrand.

— Nous étions en discussion pour savoir qui l’exécuterait, interrompit Bourchet.

— C'est moi qui l’ai conçu, exclama Bertrand avec vivacité.

— Vous oubliez, mes amis, que vous ne m'avez pas encore dit ce que vous voulez faire. Je ne vous comprends pas.

— C’est bien simple, Li set Bertrand, — je vais vous débarrasser d’une bouche; je vole au Vermiilon vous chercher du secours, et vous êtes sauvés.

Ce projet était, tout simplement, un acte héroïque de courage et de dévouement, — car il ne s ’agissai rien moins que de passer devant, marcher trois jours

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et trois nuits, sans manger, sans dormir, arriver au fort Vermillon, et de là nous envoyer des secours.

C'est Bertrand qui a conçu ce plan, mais Bourchet veut l’exécuter.

— Je suisle plus jeune, dit-il, c’està moi de partir.

— C’est toi qui as travailléle plus pendant la route, tu resteras avec le père.

— Non, c'est toi.

— Que le père décide.

Il y eut, pendant quelques minutes, assaut degénérosité entre mes deux héroïques compagnons, tous deux comprenaient l'immensité des périls auxquels il fallait s’exposer, tous deux voulaient les affronter.

— Écoutez, leur dis-je alors : Vous avez été tous deux, depuis que nous sommes en route, pleins de dévouement et d’intrépidité, sans vous j'aurais infailliblement péri. J'ai été téméraire en entreprenant ce voyage, la nécessité où je suis de ne pas laisser, pendant tout un hiver, mon établissement d’Atthabaskaw m'a obligé de le faire, c’est là mon excuse; maintenant l’un de vous veut s’exposer encore davantage, je vous en remercie au nom de celui qui m’a envoyé au milieu de ces déserts de glace. Vous voulez que jedécide quel est celui de vous deux qui partira, eh bien! ce sera Bertrand, il est le plus âgé, il a le plus de force, il est juste que Bourchet lui cède le pas.

À peine ai-je prononcé ces paroles que l’héroïque Bertrand se débarrasse de sa tunique de peau, qui aurait pu ralentir sa course, il prend son bâton, je lui donne un morceau de taureau glacé, gros comme le poing, puis, en me serrant la main :

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partir.

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— Je pars, dit-il; si je vis, vous aurez bientôt des secours.

— Homme héroïque, m'écriai-je, que Dieu te bénisse comme je te bénis, que ton saint ange t’accompagne.

Une minute après, j'étais seul avec Bourchet.

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