‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 53 sur 100 · FRERE · texte numérisé non relu

FRERE

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Toutes nos provisions étaient achevées, il ne nous restait qu’un espoir, l’arrivée des secours que Bertrand avait été courageusement chercher.

Nous nous arrêlâmes à la nuit, et le lendemain nous étions encore en route deux heures avant le jour; ce jour-là nous avions dû partir le ventre tout à fait vide. L'espoir nous soutenait, nous marchions, nous courions; à chaque détour nous croyions apercevoir nos libérateurs. D’un point de vue à l’autre nous hâtions de plus en plus le pas ; les chiens semblaient comprendre que nous faisions ce jour-là un suprême effort, l'énergie leur étail revenue. Nous voulions tous nous sauver.

Mais, quelque ardente que soit la volonté, il vient un moment où le courage s’affaisse, où l'esprit s’abat, où la chair succombe.

Avant le coucher du soleil nous franchissons une dernière pointe, de là nos regards peuvent s'étendre au loin, — Hélas, nul être humain n'apparaît.

Le corps brisé de fatigue, presque le découragement dans l’âme, nous nous arrêtâmes pour-passer la nuit.

Mon pauvre Bourchet était démoralisé.

— Père, me disait-il, c’en est fait, je serai mort demain.

— Courage, mon ami, lui dis-je, demain des secours nous arriveront.

— ]ls devaient arriver aujourd’hui, demain ce sera trop tard.

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J’allumai du feu et je fis du thé que nous bûmes bien bouillant. Ce fut notre seule nourriture ce jourlà. Les chiens durent se contenter de sucer un peu de neige.

Nous nous couchâmes.

Quoique ma couche fût dure et froide, je m’endormis bientôt d’un profond sommeil ; il m’arriva même que dans un de ces rêves heureux où l’on voit tout en beau, je crus entendre une voix qui me conviait à un bon repas, puis un inconnu s’approcha de moi et me fit asseoir à une table abondamment servie : il me semblait être déjà rassasié, quand je fus réveillé par la voix de Bourchet.

— Père, me disait-il, partons, partons de suite. J'ai froid, plus tard je ne pourrai plus.

Je me lève aussitôt, mais, Ô miracle, je me sens parfaitement à mon aise, je n’ai plus besoin de manger, je suis presque encore fort,

Nous partons; il était cinq heures du matin.

A peine avons-nous fait quelques pas que mon pauvre compagnon perd connaissance ettombe évanoui.

A cette vue, jesensunelarme mouiller ma paupière.

— Pauvre jeune ami, m'écriai-je, faudra-t-il que ton dévouement pour moi soit la cause de ta mort?

J’arrête les chiens, je décharge la traîne, décidé à abandonner les bagages; je prends dans mes bras le malheureux Bourchet, je le couche sur le traîneau, aussi commodément que possible, et je le couvre chaudement,

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A la garde de Dieu ! me dis-je, mort ou vif, je ne l’abandonnerai pas.

Les chiens reprirent leur marche; — je me remis à pousser la traîne avec plus d’ardeur que jamais. Bientôt, soit par suite de la chaleur ou du mouvement de la traîne, Bourchet reprit ses sens.

Il releva la tête. Je vis sa figure amaigrie et son regard presque éteint.

— Merci, père, merci, prononça-t-il d’une voix agonisante, et sa tête retomba.

— Courage, mon enfant, courage, lui dis-je, la protectricedes voyageurs veille sur nous, des secours vont nous arriver.

Vers midi il me sembla aperçevoir dans l'ile comme une espèce de ‘petite fumée.

— Ne seraient-ce pas nos gens? pensais-je ; mais je n’osais plus espérer. Peu d’inslants après je vois quelques étincelles s’élevant au-dessus des grands arbres ; bientôt, à ces étincelles succède une fumée épaisse. Il n’y a plus à en douter, nos sauveurs sont là; je pousse un grand cri; — deux voix me répondent du milieu de la forêt.

Je laisse la traîne, je précipite mes pas. O joie, Ô bonheur, à ivresse ! deux hommes accourent vers moi, — ce sont deux libérateurs, c’est l’intrépide Bertrand.

Des larmes coulaient de mes yeux, une indicible émotion s'était emparée de tout mon être.

Bientôt nous étions tous quatre assis devant un bon feu, un repas :éparateur était préparé, mon pauvre Bourchet revenait à la vie.

Depuis quatre jours nous n'avions presque rien mangé, — mais enfin la Providence était venue à notre secours.

Le lendemain nous arrivions au fort Vermillon où je restai cinq jours pour rétablir un peu nos forces épuisées.

Le chargé du poste m'avait reçu avec des témoignages d’amitié véritable, et nous y fûmes entourés, moi et mes deux compagnons, de tous les soins que méritait notre position.

Pendant ces quelques jours de repos, une nouvelle traîne est préparée, des chiens plus robustes sont mis à ma disposition. Le fort Vermillon n’étant pas pauvre comme celui de Dunvergun, je pus m'y procurer des provisions bonnes et abondantes.

Je partis de ce poste accompagné seulement de mon fidèle Bertrand, car Bourchet était encore trop faible.

Douze jours après je rentrais heureusement à Atthabaskaw. Mon arrivée fut une fête pour ma petite colonie ; on savait les difficultés du voyage que je venais d'entreprendre, et l’on me croyait perdu. C'était la première fois que je retournais à une époque aussi avancée de l'hiver.

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Nous avons voulu relater ce voyage afin de montrer les périls auxquels sont exposés tous ceux qui sont appelés à évangéliser dans les pays sauvages. — Combien auraient à faire des récits plus émouvants encore ! — Cette histoire n’est donc pas seulement celle d’un missionnaire, c’est celle de vous tous, à courageux travailleurs, pionniers ardents de l’idée chrétienne, qui quittez volontairement votre douce patrie, pour vous en aller au loin, sous des cieux incléments, tracer avec la croix, sur une terre ingrate, le sillon civilisateur ; — ce sillon où vous semez la parole de Jésus, ce sillon que vous arrosez de vos larmes et que vous fécondez parfois de votre sang.

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