CHAPITRE II
Caractère des sauvages. — Perfection de leurs sens. — Leur mémoire. — Logique d’un sauvage. — Comment les sauvages pérorent. — Comment les sauvages deviennent orateurs. — Leur insensibilité. — Leur cupidité. — Leur lâcheté. — Que me donneras-tu si je fais cela? — Comment on les guérit de la peur de la mort.— Comment on fait des miracles chez les
sauvages.— Commenton passe pour prophète.— Lesmagiciens. — Influence de la magie chez les sauvages.
Les sauvages ne sont donc pas d’une nature différente de la nôtre, ils ont même sur nous l’avantage de la perfection des sens, tant extérieurs qu'intérieurs; malgré la neige qui les éblouit six mois de l'année, malgré la fumée, qui les accable dans leur tente, leur vue ne s’affaiblit presque jamais; ils ont l’ouïe très-subtile et l’odorat extrêmement fin; ils ont la conception lente, mais la mémoire extraordinaire Leur espritest positif, nous dirons même mathématique comme leurs langues; vivant des mois entiers seuls dans les forêts, ils ont l'habitude de la réflexion. Chez les nalures privilégiées cette réflexion conslante leur remplit tellement l’esprit, que, facilement elle se produit par des discours. Leurs discours renferment de fort belles images, et, quoiqu'ils ne gesticulent pas en parlant, ils ont une véritable élo-
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quence. Ce que l’art ne leur a point enseigné, la nature le leur donne. Les Grecs avaientadmiré aussi celte éloquence des Barbares.
Dans leurs discours ils font de fréquentes répétitions, craignant qu’on ne les ait point compris; ils sont toujours pénétrés de ce qu'ils disent, ne parlant jamais qu'après une longue réflexion; mais ils tiennent à se faire comprendre,
Souvent, après avoir répété huit ou dix fois une phrase, ils vous demandent encore... si vous vous souvenez, et ils éprouvent un véritable bonheur quand vous répétez leur pensée avec précision.
La lenteur de la conception s’explique du reste chez un peuplequi,n’ayant point delivres, n’a jamais eu la possibilité d'apprendre la parole écrite; de là son aptitude à se souvenir, à la longue, de la parole pensée et d'exprimer cette pensée par le discours.
S'ils aiment à se faire comprendre, ils veulent surtout comprendre avant de se décider à croire : cela tient à leur esprit positif.
Un missionnaire explique à un sauvage telle vérité de notre religion; le sauvage, ne comprenant pas bien, lui dira: — Je réfléchirai à ce que tu m'as dit et dans un an, à mon retour de la chasse, je te répondrai.
Au bout d’un an, quelquefois même après plusieurs années, le sauvage revient trouver le missionnaire et lui répond : — J’ai réfléchi à ce que tu m'as dit; tu as raison. Si toutefois un nouveau Mais ne lui fait pas renvoyer à une autre année une nouvelle réponse.
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Voici ce que nous racontait monseigneur Faraud à
. ce sujet:
« Un sauvageque je (1) n’avais pas vu depuis deux ans se présenta à moi, s’assit gravement et, avec le sans-gêne qui caractérise ces peuples, me dit après un moment de silence, sans que je lui eusse fait une seule question:
— Oui!
Surpris de cemonosyllabe, j'attendais, et il répéta encore par trois fois:
— Oui! oui! oui!
— Pourquoi, lui dis-je enfin, me dis-tu oui! sans que je t’aie adressé la parole ?
— Ce que tu me disais il y a deux ans est vrai, me répondit-il,
« Je reconnus alors que c’était un souvenir resté gravé dans samémoire etauquelilavait tant réfléchi, qu’il avait fini par comprendre. »
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« Un autre sauvage, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, vint me dire un jour:
— Je réfléchis chaque moment à ce que tu m'as dit, mais je n’ai pas encore compris assez pour me faire chrétien.
— Que L’ai-je dit?
(1) Nous continuerons à donner souvent la parole au mission” naire dans la suite de ces récits.
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— Comment, tu l’as oublié?
— Je parle à tant de monde !
— Tu m'as dit que quiconque n’était pas baptisé: ne pouvait aller au ciel. Mais, si Dieu est venu sur la terre pour sauver tous les hommes, pourquoi nous a-t-il laissé ignorer si longtemps ta religion? je ne m'explique pas cela.
Jerépondisàsonobjection, il m’écouta en stènoë, puis il me dit:
- Je réfléchirai à tes paroles, et, quand j'aurai compris, je reviendrai te voir.
Il revint au bout de deux années.
—J'’aicompris, medit-ilen m’abordant, et comme si je venais de lui parler à peine. Baptise-moi,
— Prouve-moi que tu as compris.
« Le sauvage alors me répéta, presque mot à mot, ce que je lui avais dit deux ans auparavant, et me prouva qu’il avait parfaitement compris mes raisons en me demandant enfin le baptème.»
Devenus vieux, les sauvages sont tous plus ou moins péroreurs, ils font des discours à propos de tout etsur tout; mais, discoureurs sans but et sans goût, ils ne choisissent ni le temps, ni le lieu, ni la circonstance favorable; un groupe de sauvages s'arrête tout à coup, au milieu des vociférations, un vieillard se lève et sa voix retentit; le tapage qu'on fait autour de lui est son stimulant, plus on crie, plus il s’anime. Les sujets ordinaires de ces discours sont de longues la-
mentlations sur la perte de parents morts, quelquefois sur le mauvais succès d’une chasse. Le premier ayant fini, un autrele remplace ; ce deuxième orateur confirmera-t-il le discours du premier ou va-t-il détruire ses arguments? Point. Celui-ci commence un sujet nouveau, et ne s'occupe pas de ce qui vient d’être dit: un troisième procède et finit de la même manière, jusqu'à ce qu’enfin le groupe s'étant dispersé, le dernier orateur reste seul et finisse son discours en se parlant à lui-même. C’est celte manie de pérorer, inhérente à ces peuples, qui fait surgir parfois au milieu d’eux de viritables orateurs.
On voit des sauvages, impressionnés par les paroles du missionnaire auxquelles ils ont médité dans la solitude, inspirés par les merveilleuses créations de leur étrange monde, une fois chrétiens, composer pour leur usage particulier des discourssurprenants, qu'ils se plaisent à répéter toutes les fois qu’ils en ont l’occasion.
Doués d’une bonne constitution, les sauvages vivraient longtemps, si des privations de toute nature, de longs et pénibles jeûnes ne les affaiblissaient pas avant le temps.
Ces excès de privations les entraînent souvent dans les excès contraires aui ruinent aussi leur tempérament. Après une abstinence forcée de plusieurs mois,s'illeurarriveabondance de viande, ils mangent avec gloutonnerie, et ceux qui ne sont pas morts de faim meurent alors d’indigestion, Une chose qui
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contribuait surtout à abréger leur existence, c'était l’abus des liqueurs fortes introduits chez eux par les commerçants qui font la traite des fourrures. Heureusement cette traite immorale a disparu de la plupart de ces contrées et un sensible bien-être en est résullé.
Ii est remarquable que le crétinisme et l’imbécillité sont presque inconnus chez les sauvages.
Quantaux qualités du cœur, ils n’en ont pour ainsi dire aucune. Le sentiment de l'amitié, de la compassion, de la reconnaissance, est moins dans leurcœur que dans la réflexion.
Ceux qui sont hospitaliers, par exemple, ne le sont que parce qu'ils sont persuadés que tout doit être commun parmi les hommes.
Leur attachement, leur dévouement même pour le missionnaire, n’a souvent pour motif que l'intérêt,
« Un jour, nous disait le missionnaire, en abattant un arbre dans la forêt, je m'étais fait une forte coupure à la cheville, la douleur étaitsi forte que j'avais, été obligé de me coucher au pied de l’arbre, ne pouvant marcher pour rentrer chez moi. Je vois venir des sauvages, je les appelle et je les entends dire encre eux :
« Le père est malade... puis ils passèrent sans s’arrêter ; alors j’en appelle un par son nom... il approche et je le prie de m'aider à marcher jusqu’à ma maison,
— Que me donneras-tu si je te porte? me dit le sauvage. »
Voilà les sauvages, ils ont de la tête, ils ont parfois de l'esprit, mais ils n’ont pas de cœur : l’égoïsme
est le côté laid de leur caractère.
| VII 5 m — Qu'est-ce que tu me donneras si je fais cela ? : voilà les premiers mots des sauvages. .
li n’en entrait jamais un dans la maison du mi. sionnaire sans lui demander quelque chose.
Quand ils lui écrivaiert — car il leur a appris à écrire — c'était encore pour demander. de Ils sont lâches et ont une grande peur de ia mort. sé Aussi à peine sont-ils atteints d’une maladie qu'ils se
croient déjà à la veille du trépas et qu’ils s’empressent de faire appeler le jongleur ou la sorcière. ] Néanmoins, dès que quelqu'un est malade, ils ne
craignent pas de lui dire sans détour : — Tu vas ss mourir, bien qu’il ne soit pas en danger de mort. Souvent le malade même parle de son trépas, comme | d’un fait déjà accompli, sans paraître s'en émou- à voir, ce qui est moins le résultat de la force de lui caractère, que de l’espérance qu’ils ont encore de bai guérir, pi VII asst J « Souvent plusieurs venaient chez moi de très-loin Me ais
se croyant în extremis, pour avoir la consolation, disaient-ils, de mourir auprès de leur 5ère. fe crois mer
cela ?
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, mort.
u’ils se s’emrcière.
ils ne u vas mort.
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bs-loin DA, di- » Crois
LES SAUVAGES. 209 plutôt que c'était dans l’espérance que je les guérirais. À mesure qu’ils approchaient de ma maison, ils
poussaient de profonds soupirs, sur le seuil de la
porte ils soufflaient plus fort et enfin ils s’évanouissaient.
Je les laissais pendant un certain temps sans rien dire, puis, prenant mon bonnet de docteur, je palpais, montre en main, le pouls d’un malade. Les pulsations étaient régulières, il n’y avait donc pas danger de mort.
Prenant alors un air de prophète, je disais :
— Mon fils, ne crains rien... tu ne mourras pas.
Cette assurance les guérissait de suite de la peur, et peu d’instants après les malades plaisantaient, demandant à fumer et à manger. »
Les sauvages sont très-naïfs et très- crédules, ils naissent et meurent enfants.
« L'un d’entre eux vint nne fois me trouver et me .: 64 pleurant :
Mon père, j'ai mon enfant couché qui va mourir, viens ce soir, tu me le guériras : c'est lui qui chasse le mieux de la maison et j'en ai besoin.
— J'irai et je le guérirai, lui répondis-je avec une assurance de prophète.
J'’allai en effet chez lui, je trouvai l'enfant coucué, respirant à peine; je le crus mort et me repentais déjà d’avoir donné ma verole un peu légèrement, lorsque, mettant la main sur s* poitrine, je
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