‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 61 sur 100 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La poygamie, — Comment se marient les sauvages. — Le bigame. — lufluence de la prière sur les sauvages. — Un sauvage converti par lui-même.— wABISKOKKUMANIWIT.

Le vice le plus difficile à détruire chez la plupart -de ces peuples, le vice qui a été le plus grand obs- ‘tacle à leur régénération, c’est la polygamie. Dans beaucoup de tribus les sauvages ont la coutume de changer de femme selon leurs caprices ou leurs in- .clinations. Celui qui veut se marier va le soir, dans une tente, prendre celle qu’il convoite et l'amène dans sa propre loge, de gré ou de force. L'usage est que les parents ne doivent pas s’en mêler. S'il y a deux prétendants, il y a querelle... puis combat... le plus fort a droit à la main de la jeune fille.

La même coutume a lieu à l’égard des femmes soi-disant mariées. Si un sauvage veut avoir l’épouse d’un autre, il cherche querelle au mari; s’il est le plus fort, 'e mari lui abandonne sa femme et. ils se quitteni bons amis. Ils ne font du reste, agissant ainsi, qe ce qu'ils ont vu faire à leurs pères, ne se doutant mêmé pas qu'ils puissent être répréhensibles.

Dans les tribus converties ces usages ont disparu. Uu grand nombre de sauvages déjà, et les Montagnais surtout, se sont soumis volontiers à contracter des ma-

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riageslégitimes. Depuis, très-peuont cherchéà briser deslienscimentés par la religion ; c’est un déshonneur parmi eux d'agir autrement ; ils ont le bon sens de comprendre qu’un mariage contracté de cette façon est seul digne de l’homme, aussi sont-ils pius satisfaits et se trouvent-ils moins misérables, Il n’y avait point autrefois de liens de famille, les enfants ne reconnaissaient plus les auteurs de leurs jours, les parents ne reconnaissaient plus leurs progénitures, leurs alliances ressemblaient à celles des brutes.

Le christianisme a éveillé dans ces cœurs un sen- {iment, jusqu’aiors inconnu, en leur faisant comprendre l'affection la plus pure, la plus conforme aux icis 4e l'humanité : — l'affection conjugale.

Il arrive pourtant, assez souvent, que tel sauvage qui a promis solennellement de vivre en chrétien retombe dans ses habitudes perverses. — La civilisation n’a pas encore poussé d'assez profondes racines, — et il ne faut rien moins que la sévérité et la surveillance continuelle du missionnaire pour reteair dans le devoir — ces peuples encore enfants.

« Un sauvage avait épousé deux sœurs. Revenu à de meilleurs sentiments, il résolut de se convertir et de rendre la plus jeune de ses femmes à son beaupère ; il le fit, en effet, puis il vint me trouver.

— Père, me dit-il, j'ai fait ce que tu m'as ordonné, donne-moi le baptème.

— Je te le donnerai, lui répondis-je, quand tu

m'auras prouvé, par ta bonne conduite, que tu en es digne.

Le sauvage me quitta.

Six mois après, au retour de la chasse, il revint me trouver,

— Père, me dit-il, je s’:is digne du baptème. J'ai gardé une seule femme. Baptise-moi afin que je puisse prier avec mes frères.

J'accédai à sa demande.

Peu de temps après, ses mauvais penchants reprirent le dessus et il voulut avoir de nouveau sa bellesœur. Il se rendit à sa tente, bien résolu de ne pas en sortir sans elle.

Heureusement la jeune femme n'était pas seule. Son père, honnête vieillard que j'avais baptisé quelques années auparavant, était là pour la défendre.

— Que veux-tu? dit-il en apercevant son gendre et devinant son dessein.

— Je veux ta fille, répondit le sauvage d’un ton impératif.

— Tu ne l’auras pas, homme indigne d’ être chrétien, s’écria le vieillard.

Le sauvage leva son coutelas comme pour le frapper.

Un drame épouvantable allait se passer dans cette tente. Le jeune homme, l’œil hagard, dominé par sa passion, se précipite sur la jeune femme.

Mais le courageux père l’arrête, maigré l'arme homicide qui le menace. js

= Frappe, scélérat, lui dit-il; je ne te donnerai plus ma fille; je suis. vieux et courbé par les ans, mais, tant qu'il me restera un souffle de vie, tant

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que cette tête blanche restera sur mes épaules, je la protégerai. si Lu veux avoir la fille, tranche la tête du père, je connais mes devoirs, j'y serai fidèle. toi tu iras en enfer.

A ces mots le bigame s’approche du berceau où

. dormait le plus jeune de ses enfants; la jeune mère,

qui comprend son dessein, fait retentir la loge d’un cri déchirant, elle se jette sur le berceau pour en écarter son ancien mari; mais, prompt comme l'éclair, l’affreux sauvage a déjà saisi son enfant et ÿ: dit à son beau-père :

— Puisque tu ne veux pas me donner tes deux filles, garde-lestoutesles deux.J’emporte mon enfant.

Ni les larmes de la fille, ni les menaces de son mari n'avaient pu ébranler le vieillard.

JII

« Un sauvage, nouvellement baptisé, vint me faire part. un jour de la résolution qu’il avait prise de renvoyer sa femme pour en prendre une autre.

— Tu as donc oublié mes paroles et tes promesses ? |

— Non... mais je n'aime plus ma femme.

— Pourquoi?

— Parce que j’en veux une autre.

— Eh bien ! fais ce que tu voudras, mais je t'averis que tu ne pourras plus venir à la prière avec tes frères,

— Quoi! s'écria le sauvage, je ne pourrai plus prier avec mes frères ?

— Non,

— Mais quand ils se réuniront le dimanche dans ma loge, ne pourrai-je prier avec eux?

— Non!

— Mais pourrai-je prier tout seul ?

— Oui!

Le sauvage, déconcerté par mon laconisme, me répondit brusquement après quelque hésitation : — Je veux avoir cette femme.

Et il sortit triste et pensif.

Le lendemain je le vis revenir tout en larmes.

— Père, me dit-il en se jetant à mes genoux, . j'ai prié tout seul.

— Eh bien!

— De grâce, ne me traite pas avec rigueur. Je reconnais que j'ai mal pensé... je ne veux pas être privé de la consolation de prier avec mes frères, — c’est le mauvais esprit qui me tourmentait, — prends pitié de moi, je garderai ma femme. »

Être rejeté de la prière est pour les sauvages convertis le plus grand des malheurs. Être chrétien et prier, c’est pour eux la même chose.

« Voici ce que me disait un sauvage, le soir même de son baptême :

«Il y a deux hivers que j'entendis parler pour la première fois de la prière. J'avais alors deux femmes, je les aimais toutes deux beaucoup ; on m'avait dit que dans la prière il ne fallait n’en avoir qu'une et je disais dans mon cœur : — Je ne prierai point... cependant j'avais toujours la prière dans ma pensée.

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« L'autre automne, quand je vins te voir pour la première fois, — toi le chef de la prière, —tu me fis comprendre combien elle était bonne et je dis dans mon cœur : — Voilà que je prierai. Je rejetai aussitôr une de mes femmes.

« Quand il fut hiver, j’eus un rêve : Je “’oyais en haut un homme qui me disait:

— Ne prie point ch'awiya ayamia Aayamihayan:

ki kahnipin. Si tu pries, le printemps, quand il n'y aura plus qu’un petit brin de neige, tu mourras |

« Et moi je répondis :

— «Je mourrai s’il le faut, mais je prierai..… Je l'ai promis.

« À ces mots la vision disparut.

« Je racontai à mes parents ce que je venais. de voir et d'entendre, et ils me dirent aussi :

— «Ne prie point.

« Je leur répondis :

— Devrai-je mourir, je prierai !

« La neige commença à fondre, je m'attendais tous les jours à mourir... et je me disais : — Voilà que je vis encore.

« Quand la neige eut complétement disparu, je dis à mon père :

— Vous voyez que le mauvais esprit n’a pas dit la vérité, il ne reste plus un brin de neige et je vis.

« Dès ce jour, j'ai promis à Dieu de me faire chrétien. »

Ce fait est d'autant plus étonnant que chez les sauvages un rêve est regardé comme une révélation infaillible.

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« Un jour, dans un de mes voyages, je vis venir à moi un sauvage de haute taille, mais excessivement maigre, il paraissait très-affligé.

— J'ai su par les chasseurs que lu étais ici, me dit-il, et je suis venu. Je veux prier.

— Le veux-tu sérieusement ?

— Crois-tu donc que j'aie fait plus de vingt-cinq lieues de marche, malade comme je suis, sans avoir envie de ta parolc ?

— Comment t’appelles-tu ?

— WABISKOKKUMANIWIT.

— M'avais-tu vu déjà ?

— Non, mais j'ai entendu parler de toi, et l’on m'a rapporté tes paroles, dès lors j'y ai beaucoup réfléchi, écoute mon histoire:

— Je fais pitié sur la terre : l'Esprit bon a soin, dislu, de ceux qui sont en peine, moi tout ce que je lui demande, c’est qu'il m’acorde la faveur d’être baptisé. J'avais un enfant encore au berceau, le grand chef me l’a enlevé l’autre hiver, il doit ‘être dans le ciel parce qu’il n’avait pas fait de mal encore. Or, moi aussi je veux aller au ciel, anots täpwéwokèyimin. N'ôta, dyämüvi pikoko io di voilà pourquoi je veux prier.

Le lendemain Wabiskokkumantwit me présenta sa femme, je les instruisis tous deux et, après quelques jours, je deur annonçai que je les baptiserais.

— Préparez-vous, leur dis-je, demain vous serez chrétiens.

Il était jour à peine, qu'ils satiné à moi, ils

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n'avaient pu attendre mon réveil. La pensée du bonheur qu'ils espéraientles faisait tressaillir, une sueur abondante les inondait; ils s’approchèrent en tremblant, des larmes mouillaient leurs paupières.

A l'instant où l’eau sainte coula sur leur front, je les vis changer de couleur, ils furentcomme transfigurés, une joie céleste remplissaitleur âme.

— Oh! que la prière est bonne: dit lé sauvage, — que le baptême fait de bien ! — Je suis guéri.

— Va porter ces paroles à tes frères, lui dis-je en les congédiant, car ni eux ni leurs épouses ne seront heureux en ce monde ni dans l’autre, sans la prière.

Jamais je n’avais si bien compris la sainteté du baptême. »

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