‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 77 sur 100 · ES · texte numérisé non relu

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Le Cris supporte la douleur avec une constance remarquable ; une plainte lui semblerait une lâcheté; si la femme en travail d’enfant poussait un seul soupir, on la jugerait indigne d’être mère, parce qu’elle mettrait au monde un lâche.

Toujours maître de lui-même, dans le moment de sa plus grande colère, ses traits ne s’altèrent pas; la rage sera dans son âme et le sourire sur ses lèvres; il sait souffrir et se taire, dissimuler sa haine et le désir de se venger.

Voici un exemple.

Pendant que monseigneur Faraud était à l'ile la Crosse, une jeune Crise, appelée IyINUVISKWEN, était recherchée par un jeune homme de sa tribu; mais comme ce jeune homme avait déjà tué deux de ses premières femmes, la jeune sauvagesse ne voulait point aller habiter avec lui.

Iyinüviskwen avait pour tout ne un vieil oncle avec lequel elle demeurait.

Le sauvage, irrité de sa résistance, supposant que

le vieillard empêchait la jeune fille de devenir son épouse, résolut de le tuer.

Un jour donc qu'il le savait seul dans sa tente, il ‘y entre furtivement, trouve le vieillard endormi, lui tranche la tête d’un coup de hache, et le laisse baigné dans son sang.

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Peu de temps après, Iyinüviskwen rentre dans la tente ct voit son vieil oncle sans vie; elle ne se méprend pas sur l’auteurducrime. |

— Il ne me reste que deux partis à prendre, ditelle, tuer le scélérat qui vient de massacrer mon oncle, ou devenir son épouse.

Aussitôt elle sort d’un pas ferme et va à la tente du sauvage ; elle y entre, voit la hache qui a servi au meurtre du vieillard, la place à portée de sa main, s’assied avec calme et attend...

Bientôt le jeune homme arrive; la jeune fille, sans laisser apercevoir Ja moindre émotion, dissimulant sa haine et sa vengeance, souriante même, l’entretient quelques instants de choses indifférentes; le sauvage, ne se doutant pas qu’elle est instruite de tout, lui témoigne quelque amitié, et la jeune Crise sourit une dernière fois, car, prompte comme l'éclair, elle saisit la hache ensanglantée et d’un seul coup fend la tête du meurtrier.

Elle sort à l’instant et va à la tente de la mère et des frères du jeune homme.

— Je viens de venger la mort de mon oncle, leur dit-elle ; si vous voulez voir votre fils, allez à sa tente, c’est moi qui l’ai tué.

A ces mots, les frères du jeune homme veulent saisir la jeune fille, mais les Cris qui environnaient la tente se réunirent en grand nombre, prirent la courageuse Iyinüviskwen sous leur protection en disant aux frères du défunt :

— Cette jeune fille s’est vengée, elle a fait son devoir ; si vous touchez un seul cheveu de sa tête, vous

le payerez de votre tête, vous aussi.

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Commeles Cris jouissent d’une liberté individuelle absolue, ils sont obligés d’être toujours à leur corps défendant; c’est ce qui justifie l'action de cette jeune fille.

Où il n’y a point deloi, on a le droit de se défendre.

Le Cris n’est pas proprement dit anthropopbage, cependant dans quelques circonstances il ne recule pas devant la chair humaine.

Il existe parmi eux un certain nombre d'hommes qu’on appelle MANITOKASOU ou magiciens. Ces hom-

mes, excités par celui qui fut homicide dès le com- + mencement, deviennent ce qu’on appelle WINp1Go pos ou mangeurs d'enfants. x he.

Cette passion, fermentée par l'esprit infernal, les ul pousse quelquefois à manger leurs propres enfants. # Voici deux exemples que nous a racontés monsei- LA gneur Faraud : * « Un sauvage cris appelé OPiKKOKIwW, nom qui Fe veut dire /a cendre, vintun jour me trouver etme dit : + — Père, j'aime mes enfants et je suis tenté nuit et jour de les manger; — la religion que tu prêches . peut me délivrer de cette tentation et c’est pour cela æ

que je viens à toi.

— Mais si tu manges tes enfants, dis-je à ce windigo, qui aura soin de toi quand tu seras vieux ? —

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Si tu ne combattais pas ton horrible passion dans l'intérêt de ton âme, — tu devrais le faire dans l’intérêt-de ton corps.

— C'est une réflexion que je fais, moi aussi, répondit Opikkokiw, je regrette même d’être privé de mon fils aîné que j'ai mangé l’hiver dernier.

— Misérable, m'écriai-je à ces mots, et tu m'avoues ton crime avec tant de calme!

— Je sais que j'ai commis un crime, continua le Cris un peu déconcerté de mon apostrophe; — c'est parce que je ne veux pas en commettre un sécond, c’est parce que j'ai regret de m'être privé d’un enfant, qui chasserait pour moi aujourd’hui, et que j'aimais comme j'aime les deux qui me restent, que je viens te demander conseil pour être délivré de ma passion,

— Eh bien, lui dis-je alors, si tu as la volonté de devenir bon et d’être délivré du malin esprit qui te possède, reste quelques jours près de moi, je t’enseignerai ma religion et tu rentreras dans ta famille guéri de ton mal affreux.

Le windigo accéda à ma demande. Le lendemain, il vint me voir et me dit:

— Le démon m'a tenté pendant mon sommeil, je me suis réveillé avec la pensée de retourner à ma tente où sont mes enfants, — j’ai résisté et je reviens à toi... je les aime et je ne voudrais pas les manger.

— Puisqu’il en est ainsi, tu coucheras chez moi, lui répondis-je, — je te promets d’éloigner le démon qui t'assiége. :

C'est ainsi que ce mangeur d’enfants trouva son

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salut dans son horrible passion. Je commençai à l’instruire; après un mois de combat, son esprit

devint plus calme; je finis par pouvoir lui donner le d baptême et il put retourner auprès de ses enfants. Depuis ce temps-là Opikkokiw est un fervent } chrétien. » n VIN] ; « Un Cris suivi de son épouse me présente son fils L âgé de six ans et sa fille âgée de quatre ans. j — Père, me dit-il, baptise-les, ils sont encore “ jeunes, ils pourront faire quelque chose de bon, ti plus tard je suivrai probablement leur exemple. J'accédai à sa demande, je donnai au garçon le } nom de Martin, et à la fille le nom de Cécile. Un an après, je rencontrai ce sauvage, au milieu de la forêt; ma vue parut l’embarrasser, il cherchait même à s'éloigner de sa route afin de m'’éviter, — mais je l’appelai et il vint à ma voix.

: — Comment vont tes deux enfants que j'ai baptisés l’été dernier? lui dis-je. u A cette question il parut embarrassé et ne me ré- à pondit pas. el — Seraient-ils morts? continuai-je. 8!

— Non! me dit-il... avec hésitation, d Je compris qu’il me cachait quelque chose, — Alors, où sont-ils ? -

— Père, l'hiver dernier, nous avons éprouvé une grande disette ; nos enfants étaient devenus bien maigres... ils souffraient beaucoup... nous en eûmes pitié. |

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LES SAUVAGES. 275 Ici le sauvage s'arrêta.

— Continue, lui dis-je, commençant à compren-

dre, mais doutant encore.

— Alors, continua le sauvage, je dis à ma femme : Nous n’avons plus de viande; nos enfants sont-trop maigres pour vivre encore longlemps..…. <

— Misérable, m'écriai-je vous les avez mangés!!!

Et mon front s’inclina comme foudroyé, et une larme sillonna ma paupière, au souvenir de ces deux innocentes créatures que j'avais tenues sur mes genoux et auxquelles j'avais donné deux noms chrétiens.

— Cécile, Martin... soupirai-je, vos deux âmes sont au ciel.

Quand je relevai la tête, le sauvage avait disparu.

Les Cris ont une espèce de culte; ils ont aussi des traditions : les hommes qu'ils appellent anciens, KILITSIIYINIWOK, sont en même temps sacrificateurs et médecins ; plusieurs prétendent à cette haute dignité, maisun petit nombre sont initiés aux mystères de la magie.

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