‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 91 sur 100 · CONTE SAUVAGE · texte numérisé non relu

CONTE SAUVAGE

Il ne faut jamais dire pourquoi à l'Esprit. — Le départ. — Les deux outardeaux. — La voix de l'Esprit. — Le lac, — La terre nue, — La tante des géants. — Otchoch-h.

Il y avait une fois, dans le pays des Castors, un vieillard aux cheveux blancs, qui s'appelait ELrcné- LÉKOUYÉ. Ce vieillard avait deux petits-fils.

L'ainé avait pour nom ÉLTCHÉLÉKOUYÉ-ONIÉ, le cadet avait pour nom ELTCHÉLÉKOUYÉ-ONIYM.

Un jour le vieillard dit à ses deux petits-fils :

— Mes enfants, je me fais vieux, bientôt j'aurai passé dans la vie des esprits; depuis la mort de votre père, c'est moi qui pourvois à votre existence ; mais ce pays où nous habitons est devenu mauvais. L’Esprit-Bonl’aabandonné, etlesanimaux en ont presque tous disparu; il faut donc que vous le quittiez sinon, quand je ne serai plus auprès de vous, vous mourrez de faim. Avant donc que mon esprit aille retrouver l'esprit de votre père, écoutez ce que je vous recommande et ce que je vais vous ordonner.

Les deux frères écoutaient en silence, bien Hide

. de faire ce que leur grand-père ordonnerait, car ils étaient bons.

Je vous recommande, mes petits-fils, continua le vieillard, de tenir toujours vos promesses et d’être tvu’ours fidèles à vos serments.

Je vous ordonne de prendre une pirogue et de partir pour la chasse ; mais vous ne retournerez plus dans ce pays-ci.

— Quoi! vous nous chassez déjà, grand-père ?

— Je vous ai dit que bientôt je ne serai plus de ce monde, et, avant que de passer dans l’autre, il faut que vous partiez.

— Et où irons-nous, grand-père?

— Vous irez partout où le bon Esprit vous conduira; si vous êtes fidèles, vous arriverez un jour dans le pays qui est réservé à ceux qui lui obéiront.

— Et où se trouve ce pays ?

— L'Esprit seul le sait, laissez-vous donc conduire par lui, et, quoi qu’ilvous recommande, je vous le répète, obéissez aveuglément. |

— Pourquoi, grand-père ?

— ]l ne faut jamais dire pourquoi à l'Esprit, mes petits-fils.

A ces mots, le vieillard se tut et les jeunes gens se dirent:

— Il faut obéir, partons.

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Le même jour, les deux frères prennent leur carquois, leur arc et leurs flèches, montent dans leur pirogue et partent.

Ils naviguèrent tout le jour sans voir aucun animal; le soir venu, ils amarrèrent la pirogue, dressèrent leur tente, et le lendemain, de grand matin, ils se mirent de nouveau en route avec l'espoir d'être

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plus heureux. Le soir arriva encore, £t ils n’avaient pas fait chasse ; trois jours et trois nuits s’écoulèrent ainsi. Le quatrième jour, comme ils descendaient le cours d’une rivière, js arrivèrent à une grande chr'te appelée l'Ondulation. — Là ils s'emparèrent de deux petits outardeaux, au’ils attachèrent avec l’intention de les tuer le lendemain pour les manger; puis, comme ils étaient bien fatigués à force de ramer, ils se couchèrent dans la pirogue et s ‘endormirent d’un profond sommeil.

Or, tandis qu'ils dormaient, les deux frères entendirent une voix qui leur disait :

— Attelez les deux vutardeaux à votre pirogue et ils vous traîneront.

Aussitôt leur réveil, ils s'empressèrent de saisir les deux vutardeaux et de les attacher à la pirogue, qui fila alors rapidement sans le secours de leurs bras.

Après trois jours et trois nuits de marche, toujours traînés par les deux animaux, ils se trouvèrent tout à coup dans un grand lac d’où l’on n’apercevait laterre ni d’un côté ni de l’autre.

— Nous devons être bien loin, se disaient les deux jeunes gens.

Ds naviguaient depuis longtemps sur ce grand lac et toujours ils ne voyaient que le ciel et l’eau.

— Nous avons été des imprudents, se disaient-ils; encore, c’est peut-être le mauvais esprit qui nous a commandé d’atteler les outardeaux à la pirogue. Voilà que nous ne verrons plus la terre.

Au moment où pour la troisième fois ils répétaient ces paroles, ils aperçurent dans le lointain une vaste plage recouverte d’un sable blanc et uni, mais où l’on ne voyait pas un seul arbre.

— Nous sommes sauvés, s’écriale jeune Eltchélékouyé-oniym, voilà que nous allons toucher un rivage.

Eneffet, bientôt la pirogue aborde, les outardeaux sont dételés et les deux voyageurs débarquent.

Mais ils étaient exténués de faim et de fatigue, et cette terre nue était bien peu favorable à la Chasse,

Nous n'avons rien mangé depuis longtemps, et je ne vois pas trace d'animaux, disait le frère aîné.

— J'ai grand’faim, disait le frère cadet.

Et ils pleuraient tous deux en se gisant :

— Nous allons sans doute mourir en ces lieux déserts.

Ils se couchèrent alors au bord du lac et s’endormirent.

— Frère, dit l’aîné en sc réveillant, j'ai entendu une voix qui m'a dil:

— Mangez les outardeaux.

Eltchélékouyé-onié avait à peine prononcé ces paroles, que les outardeaux vinrent se poser à côté des deux jeunes gens.

Mais, quelle ne fut pas leur surprise de voir que les deux petits animaux avaient maintenant de longues plumes blanches, et qu’ils étaient devenus de belles outardes.

— Voilà que nous devons marcher depuis bien longtemps, se dirent-ils, puisque leurs plumes ont blanchi.

fls prirent alors les deux outardes et les tuèrent. Malgré la faim qui les dévorait, ils n’en mangèrent qu’une, réservant l’autre pour le lendemain.

Après ce repas ils s’endormirent encore; mais

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pendant la nuit un grand vent se leva et ils furent réveillés par le froid.

— Frère, dit Eltchélékouyé-oniym, j'ai entendu aussi la voix de l’Esprit, il m’a dit:

— Brüûlez la pirogue, réchauffez-vous et marchez.

Ces paroles de l'Esprit firent grand bien aux deux voyageurs, car ils avaient grand froid et ils n'avaient pas trouvé une seule bûche sur cette plage sablonneuse. Puis aussi ils avaient grand'faim encore, et ils allaient pouvoir faire cuire l’outarde qui leur restait,

Quand les deux frères se furent bien réchauffés avec le bois de la pirogue, et quand sur le brasier ils eureni fait cuire l’outarde:

— Qui sait, se dirent-ils, si cette terre n’est pas le pays qui nous est destiné?

Cette pensée ranima leur courage, ils mangèrent d’un bon appétit, prirent leur arc et leurs flèches, et se remirent résolûment en route.

Chemin faisant, ils aperçurent sur le sable des | traces de loups cet de renards; mais ce qui les ef- …! fraya beaucoup, des pieds énormes d'hommes dont 4 le talon était parfaitement distinct.

Les deux jeunes gens marchaient, l’un à côté de l’autre, jetant leurs regards inquiets à droite et à gauche, dans la crainte d’un ennemi, quand tout à coup ils se trouvèrent en présence d’une immense tente.

Cette tente était habitée par des géants; çesgéants étaient des hommes barbus, trois fois grands comme les autres. Devant la tente, des enfants s’amusaient

à lutter ; ceux-ci, qui n’avaient pas encorede barbe, étaient aussi des géants.

Les deux frères tremblaient de frayeur.

— Mère, voyez les deux petits qui nous arriven’, crièrent les enfants géants.

La mère sortit et, quand les deux voyageursfurent arrivés, elle les engagea compla'samment à entrer dans la tente.

Le chef des géants s'appelait Orcuocu-K (géant), il élait en ce moment à la pêche, et on l’attendait.

Bientôt il arriva.

— Mon père, luidirent ses enfants, en ton absence ces deux moitiés d'homme nous sont arrivées.

— Pourquoi les appelez-vous mottiés d'homme, dit Otchoch-h avec sévérité, ne vous ai-je pas prévenus que, du côté de la terre où le soleil se lève, il y a des hommes blancs, qui sont plus petits que nous, mais que l'Esprit protége; ne vous ai-je pas avertis que ces hommes fonderont une nouvelle nation ? — Ce sont ceux-là qui nous arrivent.

— Jeunes gens, continua le géant en se tournant vers les deux étrangers, avez-vous faim ?

— Hélas! répondirent-ils, nous avons faim et nous sommes bien fatigués.

— Alors, mes petits amis, vous allez manger et vous reposer dans ma tente où vous demeurerez tant que vous voudrez.

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Les deux Eltchélékouyé quittent la tente du géant. — Le pâté et les flèches enchantés. — L'’aîné des deux frères enlevé dans les airs. — Désespoir du cadet. — Première apparition d’Ottel-ballé (/’Esprit-bon).— La terre nouvelle, — La tente de la vieille Telkallé.

Les deux petits-fils de Eltchélékouyé étaient depuis quelque temps dans la tente des géants, lorsqu’un jour Otchoch-h leur dit :

— Mes »etits amis, il est temps de partir, allez où l'Esprit vous appelle.

— Mais nous ne savons as où se trouve le pays où nous devons nous arrêter, répondirent-ils.

Le géant les pril tous deux dans ses grands bras et, les ayant élevés bien haut, il leur dit:

— Marchez tout droit, du côté où vous voyez que le soleil secouche, et vous arriverez au pays promis.

Otchoch-h leur avait préparé lui-même un pâté, composé de poissons secs el de graisse; il dit en le leur présentant:

— Voici le pâté que je vous ai fait pour votre voyage ; — je vous ai préparé aussi des arcs et des flèches. En vous congédiant, j'ai une recommandation à vous faire : — si vos flèches s’égarent, neles cherchez pas, et gardez-vous bien de manger en un

seul repas tout le pâté que je vous donne.

— Pourquoi? interrompit Eltchélékouyé-onié.

— Il ne faut jamais dire pourquoi, répondit le géant ; — ne cherchez pas à comprendre...

— C’est ce que nous à dit notre grand-père le jour où nous l'avons quitté, observa doucement Eltchélékouyé-oniym.

Les deux frères promirent au géant d’être fidèles

à ses recommandations et se remirent en route. #4

Chaque jour les deux voyageurs mangeaient du pâté, mais sans jamais l’achever, et le lendemain ils le retrouvaient encore toui entier; ils lançaient leurs flèches de temps en temps, et quand une venait à s’égarer, ils ne la cherchaient pas, mais le lendemain, à leur réveil, la fléche égarée se trouvait à leur côté.

Quelquefois les flèches restaient suspendues, mais ils n’y portaient pas la main, et toujours les flèches retournaient toutes seules.

Ils arrivèrent un jour à un endroit où il y avait beaucoup de grosses perdrix; comme ils s’amusaient à les chasser, une flèche s’accrocha aux branches d’un arbre, presque à la portée de leurs mains.

Ce que voyant, le plus jeune dit à son frère :

— Mon aîné, la flèche est très-peu élevée, prendsla donc.

Celui-ci tenta de la prendre avec son arc, il la tou- Chaït bien, mais ne pouvait parvenir à la faire tom- l ber, alors il s’obstine et, mettant le pied sur le genou de son frère, il espère pouvoir la saisir... , il la saisissait presque, mais la flèche s'élevait comme par enchantement et, à mesure qu’elle lui échap- 1 pait, l’obstination du jeune homme en devenait plus grande et lui faisait oublier les recommandations du géant.

— Dresse-toi, dit l’aîné à son cadet presque avec colère, je monterai sur tes épaules.

Eltchélékouyé-oniym se dresse, son frère monte sur ses épaules, saisit la flèche... au même instant ï

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la flèche s'attache à sa main et le soulève dans les airs.

A cette vue le jeune frère poussa des cris de désespoir, mais déjà son aîné ne lui apparaissait plus que romme un point dans l’espace.

— C'est mon mauvais désir qui est cause de la désobéissance de mon frère et du malheur qui m'arrive, se dit-il, je n’ai plus de frère... Je ne mangerai plus. Alors, le malheureux jeune homme se couche au pied de l'arbre, pleure longtemps, puis il s’endort... Tout à coup un oiseau monstrueux, trois fois gros comme une pirogue, s’abattit près de lui.

— Je vais être dévoré, pensa-t-il, je l’ai bien mérité. Mais, au lieu de le dévorer, l’oiseau lui dit :

— Je suis OTTEL-BALLÉ le père, je suis l'Esprit- Bon, mange du pâté, gardes-en toujours un morceau pour le lendemain ; marche du côté où le soleil se couche, et, quand tu seras arrivé au bord d’un grand lac, arrèête-toi, — mais n’oublie plus les ordres de l'Esprit.

Eltchélékouyé-oniym se réveilla, ne mangea qu’un morceau du pâté et se mit en marche.

En ce moment Eltchélékouyé-onié, emporté dans les airs, retombait sur une terre nouvelle, et quelle ne fut pas sa surprise ! tout à l'heure c’était l’été, maintenant c'était l’hiver. Il était naguère dans une plaine sablonneuse, et il se trouvait étendu sur Ja neige, et des montagnes de glace se dessinaient dans le lointain.

Le jeune homme se dresse, encore étourdi de sa rapide ascension, il cherche du regard son frère

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absent... il se soutient à peine... Il croit sortir d’un rêve.

— Mais, non, c’est une réalité... son frère est perdu pour lui... il se souvient qu'il a désobéi et il pleure... Alors, abattu par la douleur, il se couche désespéré sur la neige.

Bientôt Eltchélékouyé-onié s’endormit; il fut bien étonné à son réviel de voir à ses côtés des bois de raquettes, seulement dégrossis ; il se rendort et, à son nouveau réveil, il trouve les raquettes ajustées; après un nouveau sommeil il les trouve tissées ; enfin, à son dernier réveil, les raquettes étaient munies de leurs ailes ; et, prêtes à être mises aux pieds, il les chausse à l’instant en se disant :

Celui qui veille sur moi veillera aussi sur mon frère. Cette pensée le consola ; et il se disait aussi :

— Peut-être trouverai-je çà et là des perdrix blanches, des écureuils et toute sorte de menu gibier, s’il en est ainsi, j'en conclurai que c’est ici mon pays, et l’Esprit-Bon y conduira mon frère.

Muni de ses raquettes, il par. Bientôt, il aperçoit emprientes sur la neige des traces de toutes sortes d'animaux.

— Ceci doit être sûrement mon pays, se disait-il.

La nuit venue, Eltchélékouyé-onié s'arrête en face d’une tente sauvage; il entre résolûment, une vieille femme s’y trouvait.

Bonsoir, grand'mère, dit le voyageur, je suis las et je demande l'hospitalité.

— C’EST Lui, se dit la vieille à l’aspect du jeune

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étranger; mais, dissimulant sa surprise, elle se contenta de lui répondre :

— Couche-toi sur ces branches et dors en paix, mon enfant.

Le jeune homme se coucha et s’endormit bien

La vieille femme, voyant le jeune étranger endormi, prit un morceau de charbon, s’approcha doucement de sa couche et se mil à lui noircir le visage.

— Je ne veux pas que mes filles l’aiment encore, disait-elle en noircissant le visage de son hôte endormi. — Je dois obéir aux ordres de l'Esprit.

Cette vieille femme s’appelait TELKALLÉ.

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Les filles de Telkallé. — Ce que coûte la désobéissance. — Les abîimes de la neige.— Les monstres anthropophages.— Voilà de la bonne viande. — Deuxième apparition d’Ottel-ballé. — Le colibri. — L’offrande.

La vieille Telkallé avait deux filles encore jeunes; l’aînée avait pour nom TELKALLÉ-TTA (furet chasseur).

La cadette avait pour nom DLOUNE-TTA-NALDOYIE {chasse-sourts).

Bientôt les deux jeunes filles arrivent, et à l’aspect du jeune homme noir endormi elles ne peuvent retenir leur rire.

— Quel monstre avez-vous donc recueilli-là, notre mère? dirent-elles.

Celle-ci répondit :

— Ne riez pas, mes filles, celui que vous appelez unmonstre est protégé par l'Esprit et vous l’aimerez bientôt comme un frère.

— Nous n’aurons pas si mauvais goût, notre mère,

— Taisez-vous, petites, dit la vieille avec sévérité, allez vous amuser et laissez-le dormir.

Les jeunes filles sortirent en riant toujours. Alors la vieille s'approche du jeune homme, le savonne, le sèche, lui graisse les cheveux.

Quand son hôte fut bien débarbouillé, elle le ré-

veilla.

— Mon fils, lui dit-elle, j'ai deux filles, qui voudront vous épouser, mais gardez-vous d’accepter, le temps n’est pas encore venu, vouslesaimerez comme vos sœurs, et vous ne les regarderez jamais dormir !

— Pourquoi? répondit le jeune homme.

— Il ne faut jamais dire pourquoi, mon fils.

En ce moment les jeunes filles se disaient entre elles :

— Allons voir le monstre qui est dans la tente de notre mère!

Soulevant le lambeau de peau qui en obstruait l'entrée, les petites curieuses y jetèrent un regard furtif.…. ,.0 surprise ! ce n’est plus un monstre, elles ne songent plus à rire, mais toutes deux s’écrient à la fois :

— C'est moi qui l’aurai.

Et elles se précipitent dans la souté, Mais le jeune homme, fidèle aux recommandations de la vieille, dit, en leur présentant la main :

— Soyez mes sœurs, je serai votre frère.

Eltchélékouyé-onié vivait depuis quelque temps dans cette famille, et jamais la viande d’orignal ne lui manqua. Pendant le jour il prenait un arc et des flèches et il allait à la chasse, — sans jamais trop

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s'éloigner. — Le soleil brillait encore sur les monts neigenx, qu'il rentrait déjà dans la tente, Bientôt la viville le regarda comme son propre enfant, Telkallé-tla et Dloune-tla-naldayié le regardèrent comme leur frère.

— Voilà que j'ai perdu mon frère et que j'ai trouvé deux sœurs, se disait-il en rêvant.

Pourtant, Eltchélékouyé-onié n’était pas heureux, le souvenir de son frère se retraçait sans cesse à sa mémoire. |

— Hélas! se disait-il, le reverrai-je jamais, ce compagnon de mon enfance, ce jeune cadet que j'aimais lant, et que j'ai perdu pour avoir agi contrairement aux ordres du géant?

Ces peusées troublaient souvent sa paisible exis: tence et, parfois même la nuit, elles le privaient du sommeil.

Uu jour la vieille Telkallé lui dit :

— L'hiver va bientôt finir, mon fils, les animaux se font rares autour de notre tente, la viande commence à nous manquer ; quittons ce lieu et montons sur cette haute montagne que nos regards ajerçoivent d'ici.

Après ces paroles les préparatifs du départ commencent, et bientôt la petite famille se met en route. Au bout de quelques jours de marche ou plutôt d'escalade, ils touc'èrent enfin au sommet, et la tente fut dressée.

* * * Du haut de cette montagne de glace, qui semblait

surplomber dans la plaine, le coup d’œil était ravissant et terrible à la fois; au bas s’élevaient de petits monts neigeux, recouverts de grands arbres, et le soir, quand le soleil disparaissait à l'horizon, on voyait dans le lointain les dernières lueurs de l’astre se refléter comme dans un immense miroir.

— Qu’'aperçois-je là-bas, notre mère? demanda le jeune homme.

— Mon fils, répondit la mère, du côté où le soleil se couche tu vois un grand lac, derrière ce grand lac esl une terre heureuse, que le Puissant-Bon réserve à ceux qui lui obéissent.

— Oh! que je voudrais v aller! exclama le jeune homme...

La vieille Telkallé ne répondit pas, un sonpir seul s'échappa de sa poitrine.

Les jeunes âlles et le jeune homme allaient ensemble à la chasse, et l'abondance de viande revint à la tente solitaire. Cette haute montagne était peuplée d’orignaux.

— Soyez prudents, mes enfants, disait chaque malin la vieille ; si la neige s’entr’ouvrait, vous seriez précipités dans l’abîime; dirigez vos pas en face de la tente, du côté où nous sommes montés, mais n’allez Jamais du côté opposé.

— Pourquoi? dit le jeune bédiine,

— Il ne faut jamais dire pourquoi, mon fils,

%k *k * Cependant Eltchélékouyé-onié n'était toujours pas heureux. Son frère était sans cesse présent à sa mémoire, il se reprochait d’avoir désobéi aux ordres du géant Otchoch-h.

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Une nuit qu’il ne pouvait s'endormir, à cause du trouble de son âmeet que les jeunes filles reposaient, dans un coinopposé de la tente, à côté de leur vieille mère, le jeune homme, voulant savoir si elles veilæent aussi, les appela par leur nom.

—« Telkallé-tta, Dloune-tta-naldayié, mes sœurs, dormez-vous? dit-il.

Les deux sœurs ne répondirent pas. Et alors Eltchélékouyé-onié, oubliant les recommandations de la vieille, se leva pour les regarder...

En ce moment, l’astre de la nuit éclairait l’intérieur de la tente de sa pâle clarté.

Tout à coup, comme il allait s'approcher de la couche des deux sœurs endormies, la neige glacée

s’entr’ouvrit, il s’enfonça et disparut !

Quand le jour fut venu et que les jeunes filles s’aperçurent de la disparition de leur hôte, elles

* pleurèrent amèrement.

— Voilà nne mauvaise affaire, dit la vieille, le jeune homme doit m'avoir désobéi — qui sait si nous le retrouverons ?

— Partons, s’écria Telkallé-tta, allons à sa recherche.

— Oui, partons, dit aussi Dloune-tta-naldayié, il faut que nous le trouvions.

— C'est peut-être vous, mes filles, qui êtes cause de ce malheur, interrompit la vieille. — Si l'Esprit- Bon ne vous pardonne pas, nous serons punies.

Tout en disant ces paroles, elle pleurait aussi.

— Prenez votre arc et des flèches, mes filles, dit encore la mère, qui sait quand nous le retrouverons ?

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