‹ Dix-huit mois dans l'Amérique du SudChapitre 8 sur 17 · INDUSTBIE PASTORALE DANS LA PAMPA · texte numérisé non relu

INDUSTBIE PASTORALE DANS LA PAMPA

(a) Le cheval. — Son utilité, son type, ses qualités. — Manadas et tropilias, — Le dressage. — (b) Le mouton. — Avantages, inconvénients. — (c) Le bétail. — Son origine. — -Sonemploi. — Son prix. — Son rendement.

L'industrie, dans la pampa, s'exerce sur les chevaux, les moutons et le bétail.

Le cheval n^est certes pas le grand objet de rapport d'une estancia; cependant il convient d'en parler tout d'abord, car c'est l'auxiliaire obligé de tous les travaux qui s'y font , et les services que rend ce précieux animal ne sauraient se taxer dans un pays où les distances sont énormes et où le bétail^ presque sauvage ^ est intraitable à pied.

La race est andalouse, un peu croisée d'arabe;

pour le modèle y il laisse beaucoup à désirer. Quant aux formes, le cheval semble plutôt avoir dégénéré sur le sol d'Amérique : il y est fluet, de petite taille, et porte une tête assez grossière, généralement mal attachée sur une trop courte encolure. Mais, à côté de cela, de remarquables qualités, que lui donne sans doute sa vie indépendante et libre , le placent au-dessus de tous ses*frères connus. Il a pour lui la vitesse, la résistance, la souplesse. On n'en prend aucun soin, et lui-même pourvoit à son peu de besoins. Sans peine, sans souffrance, il fournit, quand on veut, des courses de vingt et trente lieues par jour, tout en se passant ces jours-là, s'il le faut, de toute nourriture. Doit-il, de grand matin, servir à quelque pénible travail? il est, la veille au soir et pendant toute la nuit , attaché , souvent tout sellé, au palenque, ou poteau à ce destiné. Jamais on ne rélrille; et tel qu'il est, son service achevé, on le rend à la liberté. Bref, c'est une excellente bête ; et le peu d'attentions dont il est ici l'objet fait peine à ceux qui, comme nous, aiment à entourer de soins cet utile et noble animal.

Sous peine de ridicule, un caprice bizarre interdit complètement de monter les juments.

Celles-ci ne servent jamais qu'à la reproduction et vont, leur temps fini, droit à l'équarrisseur. Aussi leur prix est presque dérisoire; et tandis qu^un cheval dressé peut valoir jusqu'à deux cents francs, il est rare qu'une jument dépasse le prix de trente francs.

Les juments vivent par troupes de dix à vingt, sous la conduite d'un étalon, tandis qu'une jument, appelée madrina (marraine) et portant une cloche au cou, conduit d'égales troupes de chevaux ; les premières s'appellent manadas; les secondes, tropillas.

Lorsqu'on voyage, on prend toute une tropilla. Les chevaux non montés sonl, avec la jument, chassés en liberté vers le but du voyage] Quand le besoin s'en fait sentir, on prend des chevaux frais ; ceux qui quittent la selle rentrent dans la tropilla, et l'on repart, toujours au galop, la seule allure que connaissent les chevaux de la pampa; car ils n'ont guère de pas, et leur trot n'est qu'une sorte de mauvais traquenard qui fatigue sans faire avancer ' ; par contre, ils soutiennent le galop aussi longtemps que peut le

' Les chevaux qu'on forme au trot sont rares, peu utiles et considérés comme de luxe. Leur prix s'en ressent naturellement.

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soutenir le cavalier lui-même^ et leur pied, qu'on ne ferre jamais, est aussi sûr dans les prairies qu'hésitant et mauvais sur le pavé des villes.

Quant à leur caractère, pour des bétes à demi sauvages^ il est réellement excellent. Ils semblent vraiment fiers de porter le cavalier, n'ont peur de rien et passent à travers tout. Sans doute ils ont parfois des accès de gaieté, mais il y a chez eux absence totale de mauvais vices. Au montoir seulement, ils sont tous difficiles ; mais c'est sans doute en souvenir des scènes brutales de leur dressage; car, pour gagner du temps, on ne leur épargne pas, aux premières heures de leur éducation, les coups et les mauvais traitements. On les dresse bien moins qu'on ne les dompte, et celui qui en fait métier le prouve assez par son nom de dompteur (domador).

En effet, deux jours avant la date fixée pour la première épreuve, le cheval à dresser est attaché au palenque. On lui donne à boire, mais on lui refuse toute nourriture. Le moment venu, il est jeté à terre, où un lazo le retient des quatre membres. On le seUe du rekao ' ; on lui introduit

^ Sorte de selle arabe en usage dans tout le pays. C'est un montant de bois creux relevé des deux bouts qu'on charge à

de force entre les dents un mors qui pèse souvent près de dix livres, et que maintes ficelles attachent, comprimant la lèvre et les naseaux. Armé d'un casse-tête ou d'une courte cravache {rebenque), le dompteur enjambe l'animal et se trouve en selle quand, le lazo lâché, celui-ci se redresse d'un bond.

Alors commence entre l'homme et la béte un combat opiniâtre, suivi d'une course folle : le cheval bondit, écume, se secoue; l'homme l'étreint de ses jarrets de fer, le cingle de sa cravache ou l'assomme de coups sur la tête. C'est une lutte sauvage, mais pleine d'intérêt, et dont les acteurs disparaissent bientôt dans la plaine pour rentrer, une ou deux heures après, épuisés, anéantis. Deux séances de ce genre suffisent pour mater le cheval ; dès lors, on pourra s'en servir*

II est heureux que les chevaux de ces pays soient nombreux et d'un prix peu élevé, car le service d'une estancia en exige un grand nombre; chacun des hommes qu'elle occupe en emploie de huit à dix; et moi-même, partout où je vins

volonté de cairs et de peaax de monton, le tout relié par de très-fortes sangles.

en séjour, j'en dus choisir au moins cinq; car je me faisais une fête de prendre part aux principaux travaux; et, pour les suivre, il m'a fallu souvent, dans la même journée, passer dix heures en selle et monter quatre chevaux dif« férents.

Il n'existe chez ces animaux aucune robe prédominante, et leurs couleurs sont des plus mélangées. Tous ceux dont on se sert sont désignés d'un nom correspondant à leur poil ou à quelque défaut apparent; et, chose digne de remarque, ceux dont la robe présente le plus bizarre amalgame de nuances sont les plus estimés du peuple gaucho; tant il est vrai que la mode a partout ses caprices, et que les goûts les plus divers ne cessent d'avoir cours ici-bas !

Le mouton fait aussi, depuis quelques années surtout, l'objet de transactions assez suivies et pourrait devenir un jour la source d'importantes richesses. Je n'en dirai toutefois que peu de mois, et cela pour un double motif : le mouton est d'introduction trop récente dans la pampa pour qu'on puisse encore bien apprécier son rendement; de plus, en dépit des fortunes qu'il a faites, les maladies l'ont décimé au point qu'il se manifeste, en ce moment, de la part de ses anciens

partisans, une grande hésitation à en développer Télevage.

Quoi qu'il en soit, sur le sol argentin surtout, quelques éleveurs ont fait de cette industrie une branche spéciale, et j'en sais un qui détenait à lui seul , il y a deux ans, cent quarante mille moutons.

Sans doute ces troupeaux exigent peu de soins et même assez peu de terrain. Us se reproduisent aisément, et le marché des laines , quoique soumis, il est vrai, à bien plus de fluctuations, est presque aussi important, à Buenos-Ayres, que le fameux marché des cuirs.

Que tout se passe donc régulièrement, que le pays soit tranquille, les saisons normales, Tatmosphère saine et les fléaux absents, je ne sache pas qu'il puisse être pour l'éleveur afiaire plus rapide ni rendement plus certain. De grandes revues ont donné à cet égard des chifires vrais et concluants.

Mais survient la révolution, toujours synonyme de pillage I Les sauterelles s'abattent sur la plaine, rongeant de préférence l'herbe qui convient aux moutons I La peste, les maladies se mettent dans les troupeaux I .. . Comment chifirer les morts, et que reste-t-il aux éleveurs de ces

béies dont le cuir même se ressent le plus souvent de ces derniers fléaux?

Aussi sont-elles rares aujourd'hui les estancias où l'on se consacre encore exclusivement à l'élevage du mouton, et celte exploitation n'apparaît pas comme devant de sitôt faire concurrence à celle du bétail. Il est, je le sais, peu de propriétaires qui n'entretiennent au moins un troupeau de ces utiles animaux ; mais c'est objet de consommation bien plus que de rapport.

Donc, le grand, le véritable pivot de l'industrie pastorale despampas se trouve être le bétail, et c'est, à ce titre, le sujet que je vais surtout développer.

Il y a trois siècles à peine, environ cinquante ans après leur arrivée sur les steppes de la Plata, les Espagnols, songeant à utiliser de leur mieux ces immenses déserts, y conduisirent huit vaches et un taureau; c'est à ce petit troupeau qu'on doit les millions de bêtes à cornes qui couvrent actuellement la pampa. La race, restée longtemps ce qu'elle était au début , a beaucoup gagné récemment au contact des produits anglais, et donnera, dans un avenir prochain , des résultats bien plus avantageux encore.

La reproduction facile de ces animaux à l'état

libre, leur nombre colossal et l'immense consommation qu'en font les saladeros, en réduisent singulièrement la valeur et permettent aux petits capitaux de grandes exploitations.

Les saladeros, dont je parlerai plus loin, sont ces vastes établissements d'abatage où se préparent les cuirs secs, les viandes salées, les fameux «extraits concentrés», et qui fonctionnent sans relâche durant trois mois de l'année, à raison de huit cents, mille et jusqu'à douze cents victimes par jour.

Sûr de ses débouchés, Yesianciero n'a, dès lors, plus qu'un but à poursuivre : mettre en état, pour Fépoque voulue, le plus grand nombre de bêtes propres à l'abatage. Pour cela, il s'y prend d'une double façon : tandis que sur une partie de son champ se développe et s'accroît, par le fait de la nature, le troupeau proprement attaché à sa propriété, sur l'autre il place à l'eugrais des milliers de bœufs achetés maigres au loin pour être revendus gras au bout de six mois, et cela, généralement, au double du prix d'achat.

Comme cette dernière opération est de loin la plus rapidement lucrative, elle est de loin aussi la plus suivie, et cela au détriment de l'élevage proprement dit {criada)y dont on se donne à peine

encore le temps de s'occuper. Ainsi, quand la question d'argent se trouve en jeu, Thomme court toujours au plus pressé et ne songe qu'au temps présent. Cependant, il me semble qu'ici l'éleveur oublie que le profit rapide d'aujour-* d'hui lui sera comptera perte et retard demain, lorsqu'il lui faudra forcément songer à reconstituer des troupeaux producteurs.

Petit ou grand pris dans la masse, l'animal maigre vaut environ six piastres (30 fr.) ; gras, il se vend dix ou douze piastres (50 ou 60 fr. ) aux employés des saladeros. On comprend que la perspective de gagner ainsi près de 100 pour 100 dans un espace de six mois, et cela par le seul fait du séjour sur son champ d'un troupeau réellement de passage, tente vivement un propriétaire. On le comprendra mieux encore lorsqu'on saura que les frais généraux d'une estancia, les besoins de la vie, les pertes même qui peuvent survenir, comptent à peine en déduction de cet immense bénéfice , pour une proportion moyenne de 20 pour 100 ; en efiet, cette fois du moins, l'éleveur, en cas de peste ou d'autres fléaux, conserve le cuir de l'animal, soit au moins le tiers de sa valeur, le cuir représentant quatre piastres (20 fr.). Reste le prix d'achat

OU de location des bâtiments et des prairies, qui, largement calculé, donnera encore, au pis aller, et toujours en moyenne, un décompte de 50 pour 100. Et Ton arrive ainsi pour le seul bétail, dans une estancia, à un rendement fixe d'environ 30 pour 100 pour l'éleveur intelligent.

Il y a, je le sais, parmi les mauvais jours, les temps de révolution qui servent trop souvent de prétexte au ravage des animaux; mais il y a, d'autre part, des années étrangement prospères qui doublent les profits que je viens de citer, en permettant de livrer deux fois au lieu d'une des troupeaux gras aux saladeros.

Ces immenses troupeaux, quelque service qu'on en attende, demandent à être constamment réunis , travaillés; et c'est ici que se révèlent le caractère et les aptitudes spéciales du peuple gaucho.

Portrait du gaucho. — Son costume. — Instruments de travail : le lazo, les bolas. — Mœurs et coutumes des gauchos. — Le mate. — Travail des animaux : le rodeo, la marca, — Courses et jeux. — Les gauchos à cheval. — Leur salaire.

Le gaucho ' est un type si plein d'originalité qu'il convient de l'esquisser à grands traits.

Plus Indien qu'Espagnol, c'est un homme à la haute stature, à la face anguleuse, au teint bronzé, à la longue chevelure noire non moins rude qu'épaisse. Solidement établi sur des membres d'acier, il accuse une force qu'il sait prouver à l'occasion. S'il est cavalier de naissance, entreprenant, souple, agile comme un hidien, il trahit son sang espagnol, non-seule-

1 Prononcez a gaoutcho » .

ment par la grâce qui distingue jusqu'à ses moindres mouvements, mais encore et surtout par sa fierté, sa jactance, son caractère indépendant. Il est sobre, et cependant irascible, vindicatif, paresseux et joueur. S'il déploie à cheval une activité quelquefois dévorante au travail, c'est que ce travail est aussi sa passion. A cheval, il défierait le monde; sa bêle, qu'il soigne si peu, il s'applique à la surcharger de cuirs tressés ou travaillés et d'ornements d'argent : en effet, Fétrier est d'argent massif; la cravache, la bride, la selle étincellent du même métal; c'est son luxe suprême; il se ruine pour y arriver.

Son costume, également coquet, témoigne d'une certaine recherche. La pièce principale en est le poncho y sorte de tunique sans manches faite de laine dé guanaque, aux tons invariablement jaunes , tranchant sur le pantalon blanc flottant et la botte du cuir le plus fin Le gaucho a de plus un chapeau de feutre mou orné d'un foulard en soie de couleur vive, une ceinture aux amulettes d'argent, une courte cravache et de gigantesques éperons. D a toujours en bouche une petite fleur des champs ou bien la cigarette, qu'il allume au galop et roule habilement d'une main. Comme accessoire, sur son dos et incliné

par le travers de sa ceinture de cuir , brille un large couteau-poignard, arme redoutable qu'il ne quitte jamais, et qui lui sert aussi bien, à l'occasion, de cure-dents que d'instrument de travail ou même de vengeance.

Au flanc droit de son cheval et solidement fixé à un anneau de la selle, se balance, roulé, prêt à être lancé, le fameux lazo de cuir tressé qu'il inanie avec tant de dextérité. Du côté opposé, pend un autre instrument de travail appelé les bolas. Cet engin se compose de trois petites lanières de cuir nouées ensemble par une extrémité et terminées de l'autre par trois boules; deux sont de bois; la troisième est de fer. Le gaucho, prenant celle-ci dans la main, fait vivement tourner au-dessus de sa tête celte fronde d'un nouveau genre et la lance vigoureusement dans les jambes de l'animal qu'il poursuit. Le but atteint, les boules se croisent, les cuirs s'enchevêtrent, se resserrent, et la bêle doit tomber. C'est primitif, sauvage, si l'on veut, mais infaillible; toutefois, comme ce mode de capture d'un animal quelconque amène souvent par sa violence la rupture de l'un de ses membres, on ne l'emploie que rarement et dans des cas déterminés

Le gaucho habite dans la plaine une triste ma-

sure, délabrée, faite de bois, de chaume et de boue. II y vit avec sa famille; car si, faute de moyens ou par indifférence, il se marie rarement, il a cependant le plus souvent une femme à laquelle il reste fidèle et des enfants qu'il élève et qu'il dresse de bonne heure à monter à cheval et à le seconder dans ses travaux.

Quoique les traits durcis à l'air de là pampa, les femmes conservent généralement un cachet de beauté sévère. Elles sont également habiles écuyères, montent à califourchon, aiment à braver le danger; mais elles répugnent au travail, et l'oisiveté achève d'assombrir le foyer de ces familles souvent assez nombreuses.

En dehors des heures de travail, ces malheureux, sous leur toit enfumé, perdent un temps indéfini, assis sur leurs talons, à sucer le maté. C'est ainsi qu'on désigne une sorte de thé ou infusion d'une herbe du Paraguay, la yerba mate^. On le sert dans une petite courge, et il s'aspire au travers d'une hombilla ou tube de métal. Dans les familles, ce petit récipient est le plus souvent unique; il passe alors de main en main et circule à la ronde.

L'usage du maté est des plus répandus. Il existe même, dans ces pays, tout un code de po-

lîtesse réglant minutieusement la façon de l'accepter et de s'en servir; et Féfranger, sous peine de blesser les gens chez lesquels il arrive, doit s'y conformer en tout point.

Ainsi, je suppose que vous soyez en visite ou que vous alliez vous reposer dans un de ces intérieurs où croupit toute une famille : tous se lèvent, vous saluent, vous font mille compliments et ne reprennent leur place au foyer que quand vous-même les en avez priés. Une jeune fille, cependant, prépare le maté et vous l'offre aussitôt, souriante et timide. N'allez pas le refuser; elle en aurait le cœur gros ; mais dites-lui avec un sourire : u Grand merci, belle enfant, il est en trop bonnes mains. — Moins bonnes que les vôtres » , vous répondra-t-elle à son tour en vous abandonnant, cette fois, le maté. Il est de bon ton alors de la prier d'amorcer elle-même la bùm^ billa. Dans tous les cas, vous devez maintenant porter l'instrument à vos lèvres et en aspirer gravement le contenu. Cependant, immobile et debout à vos côtés, la jeune fille vous regarde et paraît vous attendre. Rendez-lui le maté; mais, si vous le trouvez bon et que vous tenez tant soit peu à ce que plus tard revienne votre tour, gardez-vous bien de remercier, ce fait équivalant au

refus d'en reprendre. Dites-lui donc : « C'est exquis » , a Vous êtes une petite fée » , ou autres riens du même genre, mais pas : a Merci y> , ce serait fini pour la journée.

Après avoir parlé séparément des hommes et des bêteSy je vais les montrer dans leurs rapports communs, en retraçant quelques-uns de ces mille travaux que comporte une estancia.

Le fond de tout travail ou plutôt le travail préparatoire à tout autre consiste à réunir en un point donné de la plaine quelques milliers d'animaux, puis à empêcher cette masse une fois groupée de se débander ou de fuir durant le temps nécessaire à l'accomplissement du travail projeté. Dans ce but, les mêmes cavaliers, qui, au triple galop, ont pourchassé le bétail vers ce centre commun, en font sans cesse le tour et le maintiennent eu place, eux et leurs chiens.

Cette double opération se désigne sous le nom de rodeo, qui manque malheureusement d'équivalent français. On comprendra combien de fois elle a lieu quand on saura qu'elle peut avoir indifféremment pour motif de faciliter l'engrais des animaux en les faisant courir et changer de pâturages, comme aussi de les compter ^ les trier, les marquer, les vendre, en tuer, faire des

boeufs^ ramener des laitières, séparer les veaux de leurs mères ou les tuer tout jeunes pour faire engraisser ces dernières ; enfin y former ces grandes troiipes qu'on livre aux saladeros.

Cette réunion des animaux est un travail rempli d'intérêt et d'attrait : c'est une vraie chasse à courre que jamais je n'ai suivie sans émotions profondes, et dont je conserve encore les plus vivants souvenirs. Aussi n'aurais'je eu garde de n'être point au poste un jour de rodeol J'étais^ comme tout le monde, à cheval une heure au moins avant le lever du jour, et, comme un simple peon, je faisais ma part du travail, ramenant au point fixé tout ce que je trouvais en route sur le rayon qui m'était assigné.

Il fallait parfois, je m'en souviens, jouer brutalement de la cravache ou de l'éperon, faire des voltes insensées, franchir des obstacles im* menses, parfois aussi faire lever de force des bêtes paresseuses, éviter brusquement des attaques soudaines, batailler avec un taureau, charger un animal qui désertait le groupe; bref, opérer le plus vivement possible, chacun naturellement se piquant d'arriver premier au rendezvous. Je me vois encore ramenant, sous le vent, la poussière ou un soleil ardent, des troupes en-

tières lancées à un galop furieux; j'étais baigné de sueur, aveuglé de sable, exténué de fatigue ; mais je ne songeais qu'au but et j'empruntais à l'excitation du moment une force factice et une vigueur inconnue.

C'est un joli moment que celui de l'arrivée des bétes au rendez-vous, et il fait bon s'y trouver de bonne heure : on voit alors, de tous les points de l'horizon, accourir l'un vers l'autre des troupeaux mugissants : c'est une galopade insensée, un incroyable tumulte, qu'augmentent encore la grosse voix des chiens et les cris perçants des Indiens.

Le point de rencontre est fixe, d'habitude, afin de former à la longue les mêmes animaux à s'y rendre. Il occupe de préférence le sommet d'une petite colline. Là, sur un long espace circulaire, la terre, si souvent foulée, est à nu, labourée. Les animaux se mélangent, beuglent, se battent, agitent follement la corne, et le sabot ; mais ils sont contenus par les cavaliers et leurs chiens qui tournent constamment à l'entour du troupeau, et le travail commence.

Je suppose^ par exemple, qu'on veuille simplement prendre et tuer un petit nombre de bêtes : trois cavaliers, serrés l'un contre l'autre,

s'insinuent dans le <jroupe, se font jour au (ravers et chassent hors du troupeau les victimes choisies. On les galope, on les prend au lazo, on les abat, on les écorche sur place. C'est T affaire d'un instant; puis les hommes chargent en croupe, les uns, les cuirs fumants, les autres, des quartiers de chair encore palpitante; les chiens se disputent quelques restes épars, et les oiseaux de proie achèvent de nettoyer le terrain, tandis que, aussitôt relâché, le reste du troupeau regagne en toute hâte ses pâturages préférés.

Mais prenons qu'il s'agisse d'un animal méchant et qu'on ait à lui faire subir l'une ou l'autre mutilation, ce travail présentera de plus sérieuses di£Bcultés : en effet, il faudra jeter à terre le taureau, l'y maintenir et surtout s'en garer quand, subitement remis en liberté, il se relèvera furieux et prêt à se venger.

C'est ici que se révèlent surtout l'étrange audace du gaucho, son excessive souplesse et sa grande habileté à manier le lazo.

Que de péripéties souvent avant que le nœud coulant enserre le cou d'un animal qui se défend! Quelles courses s'il veut fuirl Quelles voltes s'il se dérobe, se retourne ou menace ! Quels efforts s'il prétend rentrer dans le troupeau 1 Que d'inu-

. tiles essais I Que de coups de lazo portés sans résultat I Et^ pour comble de peine, on se rit des malheureux qui ne parviennent pas tout de suite à se rendre maîtres .du taureau. Le capataz, qui, du haut de sa selle, suit le travail d'un œil de maiire et de connaisseur, envoie de nouveaux peones, qui fort souvent ne réussissent pas mieux. Alors.il fait un geste imposant; il rappelle, il écarte ses gens. C'est dire qu'il va se charger lui-même d'en finir, et, de fait, lui ne manque jamais un coup de lazo, ou du moins ainsi le prétend sa vanité professionnelle '.

La lutte s'engage, et le taureau le plus souvent est pris par un coup de maître de cette habile main. Mais ce n'est pas tout; et se figure-t-on bien ce qu'il faut, à ce moment, de sang-froid et d'adresse pour arrêter vivement et retourner sa monture afin qu'elle puisse trouver un point d'appui pour résistera la secousse? Comprend-on ce qu'il faut qu'un homme déploie de force pour maintenir un cbeval dans cette position, en dépit des efforts, des bonds affolés du taureau?

Les peones accourent : l'un d'eux vient par

^ Je saû un capataz qui, renvoyé d'une estancia pour le seul fait d'avoir manqué trois coups de lazo consécutifs, eut toutes les peines du monde à se replacer.

derrière et lance son lazo dans les jambes de la bêle, qui tombe et qu'il maintient au sol en s' écartant; un autre saute à terre, rougit de sang son coutelas, enlève le premier nœud coulant des cornes du taureau, et d'un bond se remet en selle. L'animal, que rien ne retient plus désormais, se relève en colère, dégage ses pieds du second nœud et fond sur ses bourreaux. C'est alors un sauve-qui-peut général prêtant parfois à des scènes grotesques ou à de curieux incidents.

D'autres travaux, comme celui de la marque (marca)y se font dans les corrales, c'est-à-dire en champ clos, dans ces enceintes réservées situées tout autour de Vestancia proprement dite.

C'est une grosse affaire que d'imposer sa marque sur un troupeau tout entier; cependant, cette opération doit se faire, soit qu'on achète une troupe nouvelle, soit qu'on vende des animaux. En effet, la marque seule a£Brme la propriété; et l'animal, changeant de main, doit recevoir, avec la marque du nouveau maître, la contre-marque de l'ancien. Ainsi le veut la loi : deux mêmes marques se détruisent, et chaque éleveur a la sienne qui ne ressemble à nulle autre, qui est sa propriété exclusive , inviolable, et, comme telle, inscrite au cadastre. U en ré-

suite, pour les animaux qui font l'objet de transactions fréquentes^ une telle série d'hiéroglyphes provenant d'impressions au fer rouge, que leur cuir en sera souvent déprécié.

L'opération de la marque exige beaucoup de monde, et l'on réclame à cet effet le concours des peones du voisinage. Des cavaliers poussent les animaux aux divers corrales; dans Tun d'eux on leur jette le lazo, dans l'autre on les culbute et on les place sur le flanc droit pour les marquer sur la cuisse gauche ; ils sont enfin lâchés dans un troisième. Tout cela se fait très-vivement, et ce speclacle, pour être un peu brûlai, n'en est pas moins intéressant.

Celte grande réunion de monde donne à Ves-tanciaune animation toute nouvelle, et, le travail fini, de grandes fêtes commencent. Les courses de chevaux en font principalement les frais; on se défie, on parie, et l'on part au galop. Ici, point de faux départs ; les concurrents galopent quelques instants de front et se mettent d'accord à un moment donné, en s'écriant : « Vamoshy (Allons ! ) C'est le signal : la course est assez longue, nos gauchos la mènent rondement, et leurs pauvres chevaux s'en ressentent longtemps; mais qu'importe I le vainqueur n'est-il pas cbau-

dément acclamé et n'a-t-il pas dûment gagné les jetons que ses concurrents viennent de toucher pour prix de leur travail du jour?

Vestanciero favorise ces fêles, et il y met généralement du sien. S'il ne court pas lui-même, il donne des prix de courses , organise des concours, excite l'émulation. Il a tout intérêt à ce que chez lui les gens s'amusent et soient contents; car il est bon de s'attacher, dans ces pays vides de bras, ceux dont en maintes circonstances on ne pourrait que di£Eicilement se passer.

Ainsi c'est encore lui qui, le travail àespeones terminé, leur abandonne une de ses bêtes pour servir à la confection de leur plat favori, Vasado con cuero, qui consiste à découper de la bête les chairs avec le cuir, puis à faire rôtir le tout sur des charbons. Le cuir sert de marmite, et la viande, ainsi traitée, conserve tout son jus C'est bon : je puis le dire pour y avoir goûté; mais on comprend que cette façon d'entendre la cuisine est un luxe que la valeur des cuirs ne peut auto^ riser souvent. Quant à la viande elle-même, elle vaut infiniment peu de chose, et il s'en fait dans ces lointains pays une triste profanation.

Dans ces réunions de gauchos se pratique encore un autre jeu ou, pour mieux dire, un exer-

cice i/iolent d'un autre genre qui mérite d'être cité pour sa piquante originalité. Il faut, pour s'y livrer, toute l'audace de l'Indien, comme il faut toute sa souplesse pour ne s'y point rompre les os. Tandis que, monté sur un vieux cheval qui ne convient plus guère qu'à ce service étrange, un peon fait son petit temps de galop, un autre, au passage du cheval , lui jette un lazo dans les jambes. Naturellement la béte fait le panache : or, il faut que l'homme, les rênes en main, arrive à terre gracieusement et debout. C'est à peine croyable; mais la plupart le réussissent, et j'en ai vu le faire en plein travail , quand leurs chevaux, surpris par quelque obstacle, venaient à s'abattre sous eux.

Etranges gens I leur adresse passe souvent l'imagination, et bon nombre d'entre eux, dans la troupe d'un cirque, feraient courir toute une population I Ils brillent surtout à cheval. Leur position n'a peut-être pas l'élégance de celle qu'on nous enseigne ici dans les manèges, mais de combien n'est-elle pas plus vraie? En effet, ils montent tout à fait droit, et, de la cuisse au talon, adhèrent à leurs montures; mais aussi, de ces montures, ils font tout ce qu'ils veulent et n'en connaissent point de force à leur faire vider les

arçons. A cheval, que ne font-ils point? Us ouvrent avec le pied des barrières tombantes; ils passent une rivière sur un tronc renversé; ils portent avec aisance, et sans modifier pour cela leur allure, des bancs, des poutres, des tonneaux ; j'en ai vu ramener sur le pomm au de leur selle des veaux déjà d'un certain âge auxquels l'équitation devait sembler chose bizarre.

Le salaire de gens aussi indispensables, aussi rares que le sont là-bas les gauchos travailleurs, ne semble pas se trouver à la hauteur des services qu'ils rendent dans un pays où l'argent a d'ailleurs si peu de valeur. Tous sans doute sont logés, nourris, et reçoivent des rations de yerba [maté) et de farine ou de biscuit, mais, en espèces, après tout peu de chose. Le capataz, sur qui reposent la conduite, la direôlion et conséquemment aussi la responsabilité de l'exploitation tout entière, ne touche ordinairement par mois que quarante-cinq piastres (225 fr.), et les peones ordinaires, quinze piastres (75 fr.). A ceux qui viennent aider à un travail , on donne, suivant la nature même et l'importance de ce travail, deux ou trois piastres par jour.

Cependant nul ne songe à se plaindre. Vivant de rien , d'humeur accommodante et insouciant

de caractère, le gaucho semble heureux de son sort. Certes, l'envie est son moindre défaut. Dans les questions d'argent , il est même chatouilleux à Texcès : quelque misérable qu'il soit, il n'accept jamais rien sous forme de gratification, et se ble se facilement d'une ofiFre de ce genre.

La chasse et la pêche. — Un poisson entre mille. — Façon de chasser. — Gibiers divers. — La chasse à cheval et ses péripéties. — L'autruche et ses mœurs. — Chasse à l'autruche. — Le cerf des^prairies. — Chasse au petit hippopotame. — Un chat-tigre. — Les mirages dans lu pampa. — Les vers luisants.

Pour l'éleveur perdu dans ses immenses plaines, pour celui qui vit seul au milieu de son bien ou que l'étendue de sa propriété prive de tout proche voisinage, c'est un plaisir réel que de recevoir l'étranger. Aussi lui fait-il bon accueil, et, s'efiForçant de lui rendre agréables les jours qu'il passe sous son toit, il cherche à le retenir le plus de temps qu'il peut.

De son côté, mis au courant de tout ce qui

peut l'intéresser, rapidement initié aux ressources de ïestancia et pourvu de plus de chevaux qu'il ne peut eu monter, le visiteur est vite acclimaté. Entre son hôte et lui , des amitiés se forment : il prend part aux travaux, se croit de la maison et, fatalement, oublie le jour prévu de son départ. Lorsque arrive cependant l'extrême limite de son séjour, c'est presque le cœur gros qu'il s'apprête au voyage. Deux chevaux sont sellés, l'un pour lui, l'autre pour un a page » . Ce dernier est le peon chargé de le mener chez un éleveur voisin; il porte une lettre de son maître qui doit décider ceiui-ci à renouveler pour le nouveau venu l'accueil et les soins qu'il lui a prodigués lui-même; et le voyageur retrouve, à vingt ou trente lieues de distance, les charmes de cette vie facile, intéressante et large qu'il ne pourrait assez goûfer. C'est ainsi que, d'étape en étape, j'ai parcouru, durant des mois entiers, la petite république orientale de l'Uruguay.

Pour charmer les loisirs du séjour aux estandos, pour en varier surtout les distractions, il y a la chasse et la pêche. Il faut dire que le pays se prête merveilleusement à ces deux genres de sport j car, tandis que les prairies regorgent de gibier, des poissons de taille et d'espèces variées

fourmillent dans chaque rivière : Teau en est grasse au point d'altérer la fraîcheur et le plaisir du bain.

Personnellement, la pèche me tente peu; la chasse est plutôt ma passion ; mais j'ai vu prendre sous mes yeux des bêtes énormes qui, dormant à fleur d'eau, semblaient appeler la ligne ou l'épervier. Moi-même, j'en tuai plus d'une au revolver.

Tous ces échantillons de la faune des eaux, au classement desquels je n'entends certes rien, sont indistinctement propres à la consommation et flattent également le goût sous la friture. Ici, les plus petits ne sont pas toujours les meilleurs; Jugez-en.

Un jour nous nous trouvions, l'un de mes amis et moi , les hôtes d'une estancia tenue par d'aimables Français. Nous menions bonne vie, et nous chassions, je dois l'avouer, autant pour rehausser le menu de nos festins que pour suivre un penchant purement cynégétique. Gastronomiquement parlant, Louis, le domestique que nous avions emmené, nous complétait par ses goûts de pêche auxquels il sacrifiait le plus clair de son temps. Celait dans cette partie un sujet fort habile, et depuis quelque temps déjà il nous faisait

d'excellents plats : or, un soir vint se prendre à sa ligne un monstre qui faillit l'attirer dans son

élément.

C'était un superbe animal dont je n'ai pu savoir le véritable nom. Il pesait près de dix-huit kilogrammes ; son dos était armé d'une scie redoutable, et empoisonnée, nous dit-on. Il nous parut tenir follement à la vie, car, bien que traîné à Vestancia sur un espace de trois kilomètres environ, il exécutait encore à l'arrivée les mêmes bonds qu'au départ, et nous ne pûmes qu'à coups de hache séparer son horrible tête de ce tronc vigoureux. Eh bien, le croirait-on? sa chair était d'un goût exquis et fut, trois jours durant, le meis recherché de noire table.

La chasse est également productive et curieuse. Prenez un chien, partez, promenez vos loisirs à cheval dans les hautes herbes, à pied dans les marais; il vous faudra bien peu d'instants pour éventer quelque gibier.

Je ne parlerai pas des perdrix, si nombreuses qu'à peine les estime-t-on là-bas à la valeur du coup de fusil ; elles diffèrent des nôtres, ne vont jamais en compagnie, mais deux à deux, se lèvent en poussant un petit cri ; leur chair est sèche et d'un goût peu délicat.

Je ne m'occuperai pas davantage du gibier d'eau, qui abonde partout, cette chasse n'offrant ici rien de curieux à noter, à cela près, peut-être, qu'il est original de poursuivre au galop et de relever jusqu'à cinq ou six fois un même vol de canards, et que leurs variétés d'«espèces sont infinies.

Je ne citerai également que pour mémoire la grosse perdrix ou poule des prairies, espèce de faisan dont la chair est exquise et qu'on poursuit avec ardeur.

Mais les prairies renferment également des autruches, des renards, des venados tenant du chevreuil et du cerf; les rivières contiennent de curieux amphibies , et les petits bois , que sillonnent cà et là des com*s d'eau , abritent parfois l'once ou le tigre, ou du moins le chattigre.

La chasse à cheval dans les hautes herbes a cela de particulier que l'imprévu y est de tous les instants et que tout à coup surgissent devant vous des animaux dont rien n'accusait la présence. Mais imprudent celui qui, comme moi, aime à s'y livrer seul. Voyez que d'aventures.

La fougue, je suppose, vous entraine sur les

pas d'un renard ou d'un cerf j c'est un galop furieux. Tout à coup, le cheval s' arrête brusquement; il chancelle, il s'enfonce. Graduellement vous le sentez fléchir. Prenez garde : c'est un marais que rien assurément ne faisait pressentir.

Un gaucho peut-être, au reflet de certains joncs, aurait constaté sa présence; pour vous, c'est autre chose. Il faut cependant en sortir; mais comment? En mettant pied à terre, vous enfoncerez vous-même; le danger vous entoure : une minute d'hésitation, un faux mouvement sur votre selle peut décider de votre sort. Hâfez-vous donc de calmer votre bête : elle se seat prise, elle a peur : voyez comme elle tremble I Parlezlui donc , excitez-la doucement ; elle va fs^re un eJBbrt : à vous tout aussitôt de la rejeter brusquement en arrière.

Une autre fois, seul encore, sans but déterminé, chassant à l'aventure, vous galopez mollement à deux lieues de l'habitation. Votre cheval est sage, et vous marchez sans défiance. Vous rêvez : vous songez au bonheur de vivre, à la patrie absente, aux amis, au foyer... et voilà qu'une autruche couveuse se dresse au nez de votre bête, poussant un cri sinistre et déployant

ses longues ailes. Le cheval bondit, affolé, tandis qu'embarrassé par votre fusil, vos cartouches et l'attirail de chasse que vous n'êtes guère encore habitué à manœuvrer en selle, vous videz les arçons. Tomber sur un tapis de gazon, c'est peu de chose assurément ; mais l'agréable surprise de voir, en se relevant, le cheval déjà loin ! Le malheureux! il n'a garde d'attendre; et bondissant joyeux d'une liberté soudainement reconquise, il part en droite et va promener selle et bride au sein de sa tropilla. Faites deux lieues maintenant à travers les grands joncs, les cactus, les chardons; mais évitez le bétail, car il méprise l'homme à pied.. . Voyez plutôt.

Chassant un jour aux environs de la cabane d^un postero, je découvre un beau vol de grandes bécassines. Je mets pied à terre, j'entrave mon cheval. Mon chien mène la chasse avec une ardeur qui me gagne, et nous voilà partis droit devant nous. Bientôt j'entends derrière moi comme un galop serré : ce sont deux vaches et un taureau qui me chargent. Je fuis d'abord; ils me poursuivent ; je me retourne et je vise : je les crible de plomb ; mais ce procédé sommaire ne produit d'autre effet que d'exciter leur fureur. Je reprends alors ma course de plus belle... et,

Dieu merci I j'arrive, épuisé, haletant, à la maison du postera.

Parmi les différentes chasses auxquelles je me livrais sans relâche, celle de Tautruche surtout me passionnait. Cet animal, improprement appelé autruche {avestruzjy n'atteint jamais la taille de l'autruche d'Afrique ; ses plumes n'ont que peu de valeur. C'est plutôt le casoar; et si je continue à l'appeler autruche, c'est pour lui conserver le nom qu'on lui donne dans la pampa.

Les autruches vivent en petites bandes, gênéralement par couvées. Le jour, on les voit de loin groupées sur des terrains élevés ou des collines à tête chauve, comme sont ici les endroits de rodeo. Tandis que, sentinelle immobile, l'une d'elles fait le guet, les autres vaguent tout autour, fouillant du bec les sables nus ou grattant la terre à loisir. Mais le soir elles recherchent les fonds humides, ou elles vont boire et pâturer dans les hautes herbes (paconales). Les femelles sont de beaucoup plus nombreuses que les mâles, et les bandes se forment de la façon que voici : les mâles , au printemps , se battent cruellement entre eux, et il en reste plus d'un sur le champ de bataille ; car le bec et les pattes donnent à ces oiseaux des instruments terribles de combat. Le

vainqueur demeure à la tête d'une bande de cinq ou six femelles ; les battus se retirent et se cachent, dit-on, jusqu'à ce qu'ils aient repris de nouvelles forces et se retrouvent en mesure d'attaquer de nouveau-

L'autruche est paresseuse à se construire un nid et se sert volontiers , pour s'en épargner la peine, d'un nid préexistant. Forcée de le construire, elle le fait vaste et sans soins, réunissant pêle-mêle des fragments de bois mort et des touffes épaisses de genêts ou de gazon.

Quand vient l'époque de la ponte, le mâle amène successivement toutes ses femelles au nid. Si l'une d'elles résiste, il use de violence et l'y conduit de force par le cou. Chaque femelle à son tour dépose quelques œufs au nid de la république, ce qui en fait monter le chiffre moyen de douze à vingt; un jour j'en ai compté moi-même trente et un C'est alors le tour du mâle. Chose étrange ! tandis que maintenant ces dames folâtrent aux environs, lui-même couve les œufs jusqu'à leur parfaite éclosion, ayant soin, cependant, d'en rejeter du nid quelquefois deux, quelquefois trois; ceux-ci serviront de première nourriture aux petits; et ce n'est pas peu de chose pour qui sait que l'œuf d'autruche a la contenance de

treize œufs ordinaires. A i'éclosioa des petits, le rôle actif des femelles recommence, et la petite f jmilie^ gardée à vue par les mamans, prend ses ébats et circule en tout sens. Ce sont réellement de ravissantes bétes lorsque, grandes tout au plus comme de petites oies, elles trottinent et culbutent dans les jambes de leurs mères.

Le mâle se distingue de loin par une large bande de plumes noires qui part du haut de la gorge et lui couvre entièrement le cou et la poitrine.

L*agilité de ces bétes à la course est vraiment étonnante. Elles n'ont que deux allures, le pas et le trot ; mais elles font au trot des enjambées énormes et y joignent, en cas de poursuite, le secours de leurs ailes ; c'est alors une sorte de troisième allure qu'on pourrait caractériser par le nom de « trot volant » . A cette allure , sous peine d'être forcé lui-même, aucun cheval ne peut les suivre plus de cinq minutes.

Les chasseurs du pays s'efforcent de les surprendre ou de les avoir à portée de leurs terribles bolas. Mais il est un autre moyen d*en tuer : c'est la ruse; et voici comment on s'y prend.

Fort semblable, en ce poinf, à cette moitié du genre humain que le ciel fit trop belle pour l'exempter de tout défaut, Tautruche est avant tout curieuse. La chasse consistera donc à profiT ter de ce léger travers pour attirer le gibier à portée de carabine, et le chasseur arrivera à tuer ce grand oiseau par un procédé analogue à celui que chez nous, au mois d'octobre, on emploie pour tirer l'alouette au miroir.

On gagne à cheval l'endroit où Ton sait des autruches. On s'en rapproche le plus qu'on peut, en évitant de marcher droit sur elles; car déjà, le cou tendu et les ailes entr'ouvertes, elles semblent s'apprêter à fuir. Tout à coup, on quitte vivement son cheval qu'on entrave, pour ramper à quelque distance, la carabine à la main; puis, caché dans les herbes, on commence une pantomime qui consiste à faire étinceler au soleil le canon de son arme ou à agiter son mouchoir.

Les autruches regardent et s'étonnent : l'immobilité du cheval, l'absence surtout du cavalier leur donnent confiance; petit à petit, elles se rapprochent, faisant autour du chasseur qui les guette des cercles concentriques qui bientôt ne mesurent plus que cinquante ou soixante mètres de rayon. C'est le moment : on arme la carabine

et Ton tire des balles dont la dernière, tout au moins, portera, car, tant qu'aucune n'a touché, la bande ne s'écarte pas.

Levenado peut aussi se chasser à courre; mais il est également fort agile. Pour le tuer, il vaut mieux s'embusquer dans les herbes , se le faire rabattre par quelques cavaliers et le tirer au passage.

Ce gracieux animal, qui est, avec Fautruche, le plus bel ornement des prairies, a la taille du chevreuil, le poil du cerf, le bois du daim ; il diffère cependant de tous les trois en ce qu'il vit toujours à découvert et n'habite que la plaine. On le mange, quoique sa chair soit d'un goût peu délicat; celle de la gama, sa femelle, est, il est vrai, plus estimée, mais ne m'a point satisfait davantage. Cela lient sans doute à l'habitude qu'on a de consommer ici la viande toujours toute fraîche.

Les chasseurs sérieux, pour qui le tir à balle est chose familière, peuvent encore tuer un curieux animal, soit le jour, en longeant prudemment les rivières, soit à l'affût du soir, en se postant sur la rive.

Singulier amphibie, habitant des fleuves et des cours d'eau, le carpincho ou capivaro se ren-

contre dormant au soleil sur la rive, ou pâturant, la nuit, dans les prairies. On l'appelle aussi vulgairement tt cochon d'eau ^ , mais nul n'a pu vraiment me le classifier. C'est plutôt, selon moi, une sorte de petit hippopotame : il en a le cuir, les mœurs et les allures. Sur un corps de la taille d'un joli sanglier, il porte une tête de phoque, et de sa gueule émergent quatre belles dents d* ivoire se refermant l'une sur l'autre. Complètement privé de queue, le corps gras et ballant^ le train de devant plus court que celui de derrière, il forme un composé disgracieux, repoussant. Il vit d'ordinaire en famille, et, surpris, il plonge avec un cri qui ressemble à l'aboiement du chien. Il nage aussi bien la tête seule que la moitié du corps hors de l'eau. Touché d'une balle, il coule à pic et ne remonte, flottant, que dix minutes plus tard, s'il a cessé de vivre.

Je m'étais mis en tête que je tuerais un carpincho, victime assez inutile après tout, car son cuir seul est recherché. J'avais déjà maintes fois, dans ce but, suivi à pas de loup les rives de VArroyo malo, et plusieurs de mes balles avaient frappé dans le vide ou simplement blessé.

Un jour de fin novembre, j'étais, une fois de

plus, sorti en plein midi à la recherche du fameux amphibie. Le temps était à l'orage, le thermomètre marquait 38*"; j'avais décidément trop compté sur mes forces, et fatigué, n'en pouvant plus, j'étais presque tombé sous un arbre de la rive. Là, plongé dans un demî-sommeii, j'avais des hallucinations : je me voyais entouré de ces affreux animaux, que je poursuivais sans succès. Bientôt un léger bruit me réveille... Sur la berge, à trente [)as de moi, un énorme carpincho gagnait lentement la rivière. On comprend que sauter sur mon arme, ajuster, faire feu, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Le coup avait porté : l'animal, traversé de pari en part à l'épaule, criait et se tordait. Tandis que je m'élance pour le voir de plus près et pour l'achever, s'il le faut, un dernier soubresaut le jette à la rivière. Que faire? Le coup était mortel : l'eau s'empourprait de sang. Il fallait attendre, et je m'assis quelques mètres plus bas, les yeux fixés sur le courant. Dix minutes s'écoulèrent, au bout desquelles se fit dans l'eau un grand remous, puis je vis paraître à la surface une masse informe : c'était luil le courant l'emportait. Il me le fallait à tout prix; aussi je n'hésitai pas : je courus en avant, et, quittant lestement mes ef*

fets, je me jetai dans la rivière. Je confesse qu'arrivé près du monstre et contraint à présent de remorquer à la nage ce corps gluanf, boueux^ couvert de sang, je ressentis le plus profond dégoût; mais j'en avais trop fait pour reculer, me dis-je, et, m'armant de courage, je saisis l'animal par les pieds de devant et le dirigeai vers le bord. Or, là, complication nouvelle : sur un trèslong espace, la berge était fort escarpée. Je dus nager longtemps, et ce ne fut qu'au prix de véritables efforts que je parvins à faire aborder ma victime. Qu'importe I mes vœux n'étaient-ils pas comblés? Les hôtes de Vesiancia me fêtèrent au retour, et chacun voulut se rendre sur le lieu de mon exploit. Je pris les dénis de l'animal et j'en abandonnai le cuir au capataz, mon ami, qui déjà le palpait avec des airs d'envie. Plus tard, je tuai de nouveau des carpinchos; mais ceux-là, je l'avoue, je les laissai suivre en paix le fil de leurs rivières où peut-être un beau jour on les retrouvera flottants.

L'afiut au renard m'a souvent réussi; j'ai tué quelques aigles, de grands oiseaux pêcheurs, des cormorans, des grèbes, des loutres et beaucoup d'autrîs fort jolis animaux; mais le plus beau coup de feu que je fis dans la pampa abattit un

chat-tigre, et j'en garde la peau avec un orgueil mêlé de respect; car ces animaux sont fort rares et réputés dangereux et mauvais.

C'est en chassant ainsi, l'été, dans la pampa, que l'on se trouve le plus souvent témoin de ces grandes scènes de mirage sur lesquelles la science, je crois, n'a pas encore dit le dernier mot. En effet, aux heures chaudes du jour et sous les rayons obliques du soleil, parfois on voit surgir à l'horizon de la plaine des paysages fantastiques qui figurent tantôt des arbres, des maisons, tantôt encore d'immenses fleuves entrecoupés de verdoyants îlots. L'illusion est complète, et ce spectacle est d'autant plus étrange qu'on se demande en vain où le soleil va prendre les objets ainsi réfractés. Le mirage est souvent d'assez longue durée, et Phabitant de ces plaines sauvages peut rendre grâces au ciel d'un phénomène qui de temps en temps vient animer le triste théâtre d'une existence monotone et en rafraîchir le décor.

D'ailleurs, les belles soirées de l'été lui fournissent encore un spectacle non moins charmant. Alors les plaines se trouvent souvent illuminées par de gros vers luisants qui volent et se croisent en tous sens. On dirait que, détachées de la

voûte des cieux, ce sont autant d'étoiles en promenade sur la terre. Et, de fait, tels sont leur éclat et leur nombre, qu'au sein des nuits les plus obscures ils suffisent pour répandre un demi-jour sur l'immensité des prairies.

Invasion de ces animaux. •— Leurs mœurs et leurs ravages. — Une ville assiégée par les sauterelles. — Le bicho coiorado.

Je n'aurais assurément pas fait un tableau complet des pampas si je ne disais un mot du plus terrible des fléaux qui soient à y redouter. NonI ni la guerre, ni Tépizootie ne causent à Yestanciero autant de pertes et d'alarmes qu'une seule invasion de sauterelles.

Ce fait, qui, rare encore, tend cependant de plus en plus à éprouver là-bas des retours périodiques, est une affreuse calamité.

C'est par légions, en effet, que s'abaltent dans les prés ces insectes fétides, remuants et voraces. Les champs en sont couverts, les habitations ta-

pissées, les eaux corrompues, l'air litléralemen infecté. Qu'ils fassent un mois de séjour... et les vastes prairies, si pleines de promesses, se trouvent cruellement saccagées ; et la terre, dépouillée de son dernier brin d'herbe, l'arbre, privé de sa dernière feuille, se montrent nus et désolés. Les animaux, cherchant en vain leurs pâturages disparus, deviennent dangereux, courent éperdus ou se roulent écumants sur le sol dévasté. Il faut alors, si le fléau n'est que local, essayer de vendre à tout prix; sinon, l'excitation des bétes, d'un côté, de l'autre, la famine auront bientôt décimé le troupeau.

Lors de mon séjour aux estancias, je fus témoin d'une invasion partielle qui causa dans tout le pays un légitime émoi. De vrais nuages de sauterelles traversèrent tout TUruguay ainsi qu'une partie de la république Argentine.

Insectes ailés, voyageurs, les sauterelles arrivent par grands vols et portées par le vent. Elles s'abattent sur les champs, s'y reposent quelque temps, puis s'en vont. Le mal se bornerait, d'ailleurs, à peu de chose si, comme il arrive souvent, elles ne semaient, avant leur départ, les prairies de leurs œufs. Or, la ponte de chacune d'elles consiste en un petit cocon de forme ovale conte-

nant pour le moins trente-six œufs. L'éclosion se fait seule, six semaines environ après le départ des parents; elle réussit, hélas I à merveille.

Les petites sauterelles grandissent rapidement, et l'on pourrait dire à vue d'œil; mais elles n'ont pas d'ailes et ne partiront, à leur tour, que lorsqu'elles en seront pourvues; ce qui suppose encore un séjour d'au moins six semaines qu'elles vont employer à se nourrir aux dépens de la propriété. C'est là qu'est le véritable fléau. En attendant, elles s'agitent en nombre incalculable, s' entassant, en certains endroits, jusqu'à un demi-pied d'épaisseur, couvrant les arbres, les maisons, rongeant les herbes, les légumes, les fleurs, et ne respectant rien.

Il va de soi qu'on leur fait une guerre acharnée ; mais tous les moyens qu'on emploie et que j'ai vu successivement employer ne parviennent pas à en réduire sensiblement le nombre. Ainsi, on creuse des tranchées [sanjas) vers lesquelles on les chasse avec une patience digne d'un plus complet résultat : on met le feu à des broussailles, à des arbres qui en sont tout chargés; on incendie les carrés de prairies où elles paraissent plus spécialement cantonnées... Vains efforts I Télcveur devra quand même les subir et attendre

le jour for luné de leur départ; trop heureux si, parcourant ses prairies ce jour-là, il constate qu'il lui reste encore assez de fourrage pour entretenir la moitié ou le quart de ses nombreux troupeaux.

Quand les sauterelles font leur apparition, un pays tout entier s'en trouve bientôt infesté, et, pas plus que les campagnes, les villes ne sont exemptes du fléau.

Paysandhu compte assurément pour une des grandes villes de la république Orientale. Sise au bord du beau fleuve le Rio-Uruguay, c'est une cité commerçante avec ports et chantiers. Or, je la vis un jour littéralement prise d'assaut par les sauterelles. C'était bien la ville assiégée : le commerce était mort, les afiaires suspendues et les maisons hermétiquement fermées. Partout , les portes, les fenêlres, les soupiraux de cave avaient été soigneusement calfatés. Dans les rues, sur les places, brûlaient de grands feux de paille, tandis qu'armés de linges ou de balais, domestiques et soldats aidaient les employés de la ville à repousser l'ennemi commun vers ces foyers incandescents. Sans doute ces mesures avaient leur raison d'être j car, une fois introduits à l'intérieur des

maisons, ces insectes maudits saccagent tout et

n'y laissent rien. Or, il yen avait, de par la ville, des bataillons serrés, et certains murs s'en trouvaient si chargés que leur classique couleur blanche échappait entièrement à la vue.

Les grandes sauterelles, ailées et formées, ont à peu près la taille de la cigale commune; mais elles sont de couleur feuille morte et vilaines. Il n'en est pas de même des petites : rayées vert, jaune et rouge, celles-ci ont un aspect au moins original. Toutes répandent une odeur fétide, qui, gagnant jusqu'aux œufs des poules qui s'en nourrissent, les rend impropres à la consommation.

Les hautes herbes de la pampa contiennent aussi, pendant l'été, des myriades de petits insectes rouges appelés bichos colorados. C'est une plaie d'un nouveau genre, cette fois relative à l'espèce humaine seulement.

Ces insectes microscopiques s'attaquent aux pieds et aux jambes des mortels avec un incroyable acharnement; ils se faufilent à travers tout, s'incrustent dans les chairs et occasionnent les plus vives douleurs. L'unique précaution pour s'en garantir est de marcher le moins possible à pied ; et si personnellement je ne les ai que trop connus, c'est que mes goûts de chasse leur firent la partie belle.

Le bicho des prairies est, du reste, inoffensif, et diffère en cela de celui du Brésil. Ce dernier, heureusement moins commun, est noir; sa taille et sa couleur le font paraître aux yeux; mais il faut avoir soin de s'en débarrasser promptement; sinon, il pond dans les chairs et y produit de véritables plaies qui peuvent, avec le temps, nécessiter l'amputation du pied.

Ces divers animaux constituent, avec les moustiques, les cancrelats et bien d'autres insectes que je préfère ne pas nommer, le revers de la médaille de ces pays curieux à tant de titres, intéressants à tant d'égards.

LES SÂLADEROS ET l'uSINE LIEBIG

Les troperos et leur mission. — Industrie des saladeros. — Fray-Bentos et le grand établissement fondé par le baron Liebig. — Ce qu'y devient un bœuf en moins de cinq minutes. — L'extrait Liebig et sa fabrication. — Un mot et quelques chiffres sur la célèbre Compagnie.

Pourquoi donc, tout à coup, sur la colline du rodeOj cette agitation plus grande que de coutume? Pourquoi le bétail s'y trouve-t-il aujourd'hui plus nombreux que jamais? Quelle est enfin cette troupe nouvelle de gens qui le travaillent?

Je reconnais le chef qui les dirige : c'est un des vingt troperos * à la solde des directeurs de Tusine Liebig; c'est le célèbre don Marcos. Il

^ Sorte de capataz que les saladeros envoient aux estancias de leur rayon pour y choisir les bœufs propres à l'abalage.

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