‹ Dix-huitième siécleChapitre 4 sur 11 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

volage, cette dissipation passagère, encouragée par l'exemple et compensée par de mâles vertus, ne le détourna nullement des devoirs de la famille.

Fils respectueux et tendre, bienfaiteur assidu de ses frères et de ses neveux, il épousa mademoiselle d'Esclaibes, vicomtesse de Sebourg, très-riche héritière alliée aux plus illustres familles de Flandre, et dont il prit les titres et qualités.

Il fut dès lors plus généralement désigné sous le nom de vicomte de Sebourg, fit encore quelques campagnes qui lui valurent de nouvelles distinctions et vint ensuite se fixera Paris, partageant sa vie entre les obligations de son rang et l'emploi de son crédit au bien-être de tous les siens.

Il mourut en 1786 , n'ayant survécu que deux mois à sa femme dont il hérita, et légua la totalité de ses biens à ses neveux et nièces : le marquis de Valfons, maréchal de camp et chevalier de Saint- Louis; le comte de Valfons, capitaine de cavalerie, qui fut massacré aux Carmes en 1792; la marquise de Broglie; la comtesse de Rotalier; la comtesse de Narbonne-Lara et la baronne de Pages.

Le manuscrit que nous reproduisons exactement est écrit en entier de sa main sans une seule rature, ce qui explique certaines négligences de rédaction qu'il eût été facile de faire disparaître, mais en risquant d'altérer le caractère d'originalité d'un style sans prétention.

NOTICE. vu

Nous avons dit que ces pages n'embrassaient pas la suite régulière des événemenis contemporains; nous devons avouer aussi qu'ils nous ont paru trop étendus en plusieurs endroits, et nous avons cru devoir supprimer bon nombre de rappoi'ts et de commentaires stratégiques, notamment deux longues relations de la guerre de Bohême et de la campagne de 1760.

M. de Valfons, qui ne cessa de remplir avec son zèle accoutumé des fonctions importantes dans ces expéditions, en raconte tous les incidents à un point de vue exclusivement technique et militaire. Ces détails, dont la précision révèle l'homme de guerre consommé, offrent un intérêt trop spécial, et s'écartent d'ailleurs complètement du ton général de ces mémoires.

Dans un autre ordre d'idées, nous avons éliminé scrupuleusement les révélations d'une nature désobligéante pour les familles qu'elles désignent, ne laissant subsister que les noms dont la notoriété est suffisamment établie pour n'avoir à redouter aucune atteinte nouvelle.

' Il nous reste à demander grâce pour les erreurs qui peuvent avoir échappé à nos patientes investigations, surtout en ce qui concerne les noms de personnes et de lieux. L'écriture large et rapide de notre aïeul est trèssouvent illisible, et il cite un grand nombre de personnages français ou étrangers, d'officiers, de châteaux, de villages, d'habitations et de cours d'eau, au sujet desquels nous avons infructueusement compulsé les die-

vm NOTICE.

lionnaires historiques et biographiques, les annuaires,

mémoires, cartes et plans.

Parfois aussi un nom se trouve écrit de diverses façons en différents endroits, voire dans un seul ouvrage, témoin précisément celui de l'auteur, qui, dans l'Histoire de Maurice de Saxe, par le baron d'Espagnac, devient successivement : Valfon, Valfons, Valfond, Valfonds et même Walfons, comme dans l'une des deux lettres de l'illustre maréchal que nous avons reproduites avec leur orthographe capricieuse.

On sait avec quelle négligence et quv lie incertitude les noms propres ont été écrits de tout temps, même dans les actes authentiques; il a donc fallu s'en tenir à la probabilité ou à l'a peu prés, lorsqu'il a été également hasardeux de deviner ou de choisir; cependant, si ce livre a la bonne fortune d'une seconde édition, nous ferons de nouveaux efforts pour faire disparaître ces incorrections *. ■

1. Signalons dès maintenant quelques fautes d'impression : Pages 1, 5, il, M. de Flaccourt pour de Flacourt. Page 1H2, d'Etiolles pour d'Etiolés. Page 107, Grammont pour Gramont. Page 112, Haguembach pour Hagenbach. Page 152, La Vauguyoïi pour Lavauguyon. Ces noms sont écrits régulièrement en d'autres endroits de l'ouvrage.

DU

MARQUIS DE VALFONS

SOMMAIRE

1710. Premières années. — 1719. Arrivée à Paris. — Le collège des jésuites. — 1721. Lieutenance dans la cavalerie. — 1727. Entrée au régiment de Piémont. — M. de Maulevrier^ colonel.^ — Angers.

— Aventures galantes. — 1729. Lille. — Fête pour le mariage du Dauphin. — 1731. Gravelines. — Leçon de discipline militaire. — M. de Flaccourt. — Calais. — 1732. Verdun. — Aventures galantes.

— Le mariage mystérieux. — Le fils de famille^ postillon. — Le maréchal de Berwick. — 1733. Siège de Kehl. — La tranchée. — Le duc de Noailles. — Le chocolat. — L'opération du Saint-Esprit.

— Frediingen. — Les pillards déguisés. — Le jardinier du couvent. — Le dragon à cheval sur une vache. — Campagne au bord du Rhin. — 1734. Commission de capitaine. — Levée d'une compagnie à Nîmes. — Belfort. — Odieuse séduction. — L'amant substitué. — Semestre. — Mort du père de l'auteur. — Derniers soins. — L'humanité récompensée. — Les Camisards. — Entrevue du maréchal de Villars et de Jean Cavalier. — Mort de Rolland. — Le château de Castelnau.

Je suis né en Languedoc, où résidait ma famille.

Mon père, qui avait été élevé à Paris, appréciant la

supériorité de l'éducation qu'on y reçoit , me fit

partir très-jeune pour le collège des jésuites, où

se trouvait déjà mon frère aîné; j'y arrivai à la fin de l'année 1719, et j'eus pour condisciples les fils des plus grandes maisons du royaume. En 1721 un de mes oncles, major de cavalerie et ami du comte d'Évreux, obtint pour moi une lieutenance dans la cavalerie de la Régence.

Au mois de juin 1727 j'entrai avec mon grade dans le régiment de Piémont, alors à Montauban. M. de Maulevrier, qui en était colonel , me reçut à merveille, et quelques mois après me conduisit à Bordeaux, puis à Bayonne, où je ne restai que peu de temps. En 1728 je suivis M. de Maulevrier dans ses terres, où je passai l'hiver. Il y vivait en grand seigneur, mais fort tristement.

Au printemps je fus rejoindre mon régiment à Angers.

Une demoiselle . jeune et charmante eut pour moi le même goût que j'avais pour elle. Notre timidité mutuelle sauva sa vertu. Un peu plus tard, une jeune fille avec laquelle on me trouvait une ressemblance singulière, m'aima par amoiu^-propre. Elle était plus âgée que moi et sûrement plus expérimentée. Après maintes conversations galantes, elle me donna rendez-vous dans sa chambre, m.îis ce ne fut que pour m'assurcr de sa sagesse. Huit jours après, nouveau rendez-vous : bien que mes instances fussent plus vives et ses refus plus faibles , je sortis sans être plus heureux que la première fois, et dépité de ma sottise. Enfin, à un troisième rendez-vous, je trouvai sa porte entr'ouverte ; elle-ménie était en-

dormie. Ce sommeil réel ou simulé m'encouragea. Elle se réveilla ou plutôt feignit de se réveiller, n'ayant plus qu'cà m'adresser des reproches qui, sans doute, n'eussent pas été bien sévères. Quoi qu'il en soit, je pris la fuite, redoutant sa colère, et bien qu'elle m'écrivît de revenir chez elle, je n'osai plus la revoir.

Avant de quitter Angers je ramenai un jour à son logis une demoiselle de condition à laquelle je faisais la cour. Au moment de nous séparer, elle me dit, tenant la porte d'une main : « Adieu, vous êtes un joli enfant, mais par trop enfant ; quand ailleurs des demoiselles aimables et faites pour être prévenues vous préviendront, profitez-en. » 'J'entendis et voulus profiter. Elle me ferma la porte au nez, en éclatant de rire. J'appelai vainement; c'était continuer ma maladresse : on me laissa là.

Je partis pour Lille, où trois mois après mon arrivée une femme, éprise de l'un de mes amis, vint le chercher pour le mener à son château; mais afin que leur voyage n'eût pas l'air d'un enlèvement, mon ami me réserva le rôle de son écuyer; on nous emballa dans un très-bon carrosse, et nous arrivâmes dans une terre charmante, où tout était plaisir.

Une amie de la maîtresse du château, madame d'A**% que j'avais vue à Lille et à laquelle je me liât-

tais de n'être pas indifférent, vint la voir et passa quelques jours chez elle. Son goût pour moi subsistait, elle m'agaça ; sa facilité et sa jeunesse faisaient tout son mérite; j'avais plu, il fut aisé de réussir. Je passai deux mois fort agréablement dans la meilleure compagnie du monde. Il fallut ensuite retourner à Lille et y reprendre les tristes occupations de la garnison.

Au mois de septembre 1729 il y eut une fête admirable pour la naissance de M. le Dauphin ; M. le duc de Boufflers fit tout ce que son zèle pour le Roi et sa magnificence personnelle purent lui inspirer. Depuis le Gouvernement jusqu'à la grande place, on dressa des tables où les gens du peuple mangèrent et burent successivement pendant plusieurs heures , chacun d'eux ne quittant sa place que pour la céder à un autre.

La garnison était composée de huit mille hommes. Chaque soldat, cavalier ou dragon, reçut de la libéraUté du duc une livre et demie de viande, deux livres de pain et un pot de bière. Le soir on fit partir un très-beau feu d'artifice après lequel on retourna au Gouvernement, où trois cents femmes de qualité de la province trouvèrent un excellent souper avec plus de deux mille officiers de différentes garnisons. Tout fut terminé par un bal et de belles illuminations.

Je restai à Lille jusqu'au mois d'août 1730, et fus passer six mois dans ma famille, que je quittai en mars 1731, pour aller rejoindre mon corps à Gravelines. La garnison était composée du deuxième bataillon de Piémont et du régiment de Lorraine- Infanterie. M. de Flacourt, officier aussi sage que plein de mérite, m'apprit jusqu'à quel point on devait se confier à l'esprit de subordination du soldat vis-à-Yis de l'officier. On \int lui dire pendant qu'il dînait que sa compagnie des grenadiers de Piémont et celle de Lorraine, ayant eu une dispute, avaient couru aux armes; tous les officiers sautèrent sur leur épée : a Non, messieurs, s'écria-t-il, cela n'est pas nécessaire. » Et s'adressant à moi : aYalfons, prenez votre canne et faites rentrer les grenadiers. »

M. de Flaccourt, par son sang-froid, me donna la foi et la confiance. J'arrivai au quartier où régnait le tumulte. A la simple voix d'un jeune officier tout rentra dans le devoir; les soldats de Piémont, à qui je parlai d'abord, obéirent sur-le-champ ; ceux de Lorraine les imitèrent sans insister. Le calme rétabli, je retournai en rendre compte à mon commandant, qui me dit : « J'ai voulu vous montrer à quel point l'autorité du Roi, placée même dans de jeunes mains, doit être respectée ; ce n'est que quand on a l'air d'en douter que le soldat ose y manquer. »

Je quittai Gravelines au mois de septembre 1731, pour aller à Calais, oi^i je passai l'hiver et Tété sui-

vants. Au mois de septembre 1732, le régiment que je suivais partit pour Verdun; tous les officiers de Fétat-major étant absents, je fus chargé, seul, de la discipline, et c'est à cette première épreuve que je dois le zèle et le goût que j'ai mis depuis à mon métier.

Je ne m'occupais pas cependant au point de sacrilier entièrement les moments destinés au plaisir. 11 y avait une demoiselle jeune, aimable, que tous désiraient pour sa figure et ses talents; mais ses caprices et sa gaieté décourageaient ceux qui avaient été les plus empressés. Je me hasardai à causer avec elle, et au bout de quinze jours je lui dis que je ne voulais pas me rendre plus longtemps importun : «Rien de moins difficile, me répondit-elle ; je suis fort aise de vous voir, mais j'ai la bonne foi de vous dire que vous ne me plairez jamais. »

Un aveu si sincère fut mon congé. Je cessai pendant quelque temps d'aller chez elle ; à ma première visite, je la trouvai seule dans son salon ; après avoir causé uo instant, je me hasardai à vouloir l'embras- Ger, mais me repoussant de la main, elle m'atteignit à la lèvre. Ce coup, tout léger qu'il fût, me fit un peu saigner ; je m'essuyai sans humeur avec mon mouchoir, et lui contai mille fadeurs sur mon sang répandu :

c( Eh bien ! dit-elle, je réparerai tous vos maux. » Et elle m'apprit, en se jetant à mon cou, que le temps de fin différence était passé. Il vint du monde, la conversation fut générale; je trouvai

DU Marquis de valfons. 7

cependant le moyen de lui deniander un rendezvous.

« Soyez demain, à six heures du soir, sur le haut de Fespianade, près de la citadelle. »

Bien que le lieu fût très-mal choisi, je n'insislai pas, trop impatient du succès; j'étais dès cinq heures à mon poste, malgré un vent très-sec et un froid glacial; il en était sept, la faction devenait longue; je me crus mystifié, et j'étais sur le point de partir, lorsque j'aperçus assez près de moi une femme qui, en s'approchant, me dit à, demi-voix :

« Que ne fais-je pas pour vous, et quels risques je cours pour vous obéir ! »

Les transports les plus vifs furent ma réponse. L'instant de mon premier succès fut celui de sa fuite ; elle avait pris un vêtement de sa femme de chambre pour n'être point reconnue , était sortie pour une minute de chez une amie qui habitait une maison à côté, et c'est ce moment précieux qu'elle m'accorda.

Dans la suite, plus éprise, elle me donna des rendez-vous chez elle; je traversais les appartements pendant le souper, et son retour me payait de toutes mes peines. Nos plaisirs furent courts etnotre imprudence nous sépara. Un soir j'étais dans sa ruelle ; sa mère, venant fouiller une armoire, la trouva si interdite, que cette confusion et cet embarras lui donnèrent les soupçons qu'elle n'avait pas eus jusqu'alors. Elle chercha partout et finit par me découvrir; son saisissement fut si grand qu'elle tomba

évanouie en jetant son bougeoir ; je la fis revenir :

« Ah ! monsieur, vous avez perdu ma fille.

— Non, madame, je suis ici à son insu, et elle n'a jamais voulu consentir à rien.

— Qu'au milieu de mes malheurs je serais heureuse si cela était î

— Rassurez-vous , madame , je ne reviendrai plus, je vous promets la discrétion la plus exacte sur cet événement, mais j'exige que vous n'en disiez pas un mot à votre mari. »

Elle promit tout, alla chercher les clefs d'une porte d'écurie qui donnait sur une rue déserte, et me permit de sortir.

Malheureusement elle couchait dans le même lit que son mari, qui, la sentant trembler par suite de son premier saisissement, la força à lui en dire la cause ; elle eut cette faiblesse ; il se leva en fureur et pensa tuer sa fille. Au point du jour il la mena dans un couvent, d'où elle m'écrivait des lettres si désespérées que je trouvai des expédients pour l'aller consoler même derrière les grilles.

La ville était très-galante; il y arrivait toujours quelque aventure. Un jour, rentrant chez moi à une heure après minuit, je fus arrêté en chemin par un officier de la garnison de Metz : « J'ai besoin devons, me dit-il d'un air effrayé.» Par vanité je ne pus le refuser, et le suivis en l'interrogeant jusque dans une pe-

tite rue détournée; alors il me dit, en me montrant une échelle appuyée à une fenêtre : « Monsieur, en montant là, vous me sauvez la vie et verrez dans un instant tout le bien que vous avez à y faire. »

J'avoue que je fus un peu contrarié de sa prière, et si je n'avais craint qu'il ne me soupçonnât de timidité, je ne serais jamais monté. Je trouvai la fenêtre entr'ouverte ; une femme qui tenait un mouchoir sur la bouche d'une jeune personne me fit signe de me taire, en me montrant une porte vitrée, que je jugeai être celle de la chambre de la mère; la jeune demoiselle, après les plus grandes douleurs, supportées pendant une heure dans un profond silence, accoucha en me disant : « Aujourd'hui je vous dois la vie, car j'allais me

^tuer; demain, je vous devrai l'honneur; trouvezvous à dix heures devant la grande porte qu'on vous indiquera, j'ai essentiellement besoin devons; j'invoque votre probité. » Je promis tout et descendis de l'échelle avec la sage-femme qui emportait l'enfant ; nous l'escortâmes chez elle.

Pendant toute la route je fus en danger d'être étoufle par mon officier , qui criait à lue-tête et à éveiller toute la ville : « Que je suis heureux, personne ne le saura! » Il m'indiqua l'endroit où je devais me rendre le lendemain ; j'y fus exact et

-très-étonné d'y trouver la jeune accouchée de la

veille , coiffée en cheveux, et accompagnée de sa

femme de chambre; elle s'acheminait vers l'éghse.

Je blâmai son imprudence, ce Elle est nécessaire

pour mes parents, me répondit-elle. » Au milieu de la messe elle fut excédée de faiblesse et faillit se trouver mal. Je la ramenai chez elle, où tout a été ignoré. Les deux amants se sont mariés depuis; ma complaisance et mes soins ont été payés par le bonheur dont je sais qu'ils jouissent.

Un vieux lieutenant-colonel de cavalerie, fort riche, voyageant en poste dans sa chaise pour gagner Metz, sa garnison, trouva de la physionomie à son jeune postillon, à qui dans le chemin il fit plusieurs questions dont rintérêt redoublait à chaque réponse : il reconnut en lui son fils, qui, à Fàge de neuf ans, ayant fui la mai son paternelle, avait été recueiUi par la maîtresse de poste de Verdun, et sans dire ni son nom ni son état, vivait là depuis dix ans et était devenu postillon ; son père le croyait mort depuis longtemps et se crut trop heureux dans le moment de pouvoir lui pardonner sa fuite et les larmes qu'il lui avait fait verser.

Le maréchal de Berwick arriva à Verdun pour rassembler Tarmée qui devait se porter en Alsace et au bord du Rhin ; nous en faisions partie, et on nous dirigea quelque temps après sur nos cantonnements.

J'assistai au siège deKehl en septembre 1733. Aux premiers coups de canon, je sentis que de mon zèlu

ou MARQUIS DE VALFONS. H

et de mon application dépendait ma fortune. M. le duc de Noailles, depuis maréchal de France , commandant la tranchée , demanda un officier major pour porter ses ordres; je fus nommé ; il voulut savoir si un ouvrage avancé était revêtu; je m'offris et pris tout de suite un sergent et quatre grenadiers avec lesquels je me glissai devant toute la garde de tranchée attentive à mon action , car au commencement d'une guerre tout paraît merveilleux. Quoique très -jeune, je mis autant de précaution que d'audace pour moi et ma petite troiipe : je vis très-bien ce que je désirais connaître, et le fis remai'quer au sergent des grenadiers.

A mon retour, je rendis compte au duc de Noailles de mon excursion, l'assurant que l'ouvrage était revêtu, les fossés secs, mais larges et profonds, très à l'abri d'un coup de main. Sa surprise fut d'autant plus grande, que l'ingénieur en chef d'une place voisine l'avait assuré que ce n'était qu'un ouvrage en terre, fait à la hâte et qu'on pouvait emporter sur le champ. Si on l'avait cru, nos grenadiers y auraient péri sans succès. Le duc de Noailles m.e remercia, me loua beaucoup et me prédit que je serais un jour major-général.

Deux heures avant la nuit , arriva un détachement de la gendarmerie à pied, qui, par zèle, avait demandé à monter la tranchée et prétendait, à cause de la distinction de ce corps, avoir le premier poste. M. le duc de Noailles, qui voulait ménager les gendarm.es, m'ordonna de les placer à

la droite, ce que je fis. En les quittant, je leur dis : (( Messieurs, vous ferez bien d'approfondir la tranchée ^ vous y êtes trop à découvert; voilà des pelles et des pioches. » On m'écouta en ricanant; mais à l'entrée de la nuit la garnison conamença à faire un feu très- vif, et ces messieurs cherchèrent, en travaillant avec beaucoup de vivacité pour s'enterrer, à réparer un temps qui plus tôt eût été plus utilement employé.

La nuit était fraîche ; le duc de Noailles , auprès de qui j'étais assis, me prêta une de ses redingotes. J'allai un instant à la queue de la tranchée , où je trouvai un feu entouré d'officiers et de travailleurs; on me fit place avec des marques de respect quim'étonnèrent moins, lorsque je m'aperçus que c'était aux insignes de l'ordre du Saint-Esprit placés sur la redingote du duc de Noailles que je devais et ma place et ces hommages. Je revins à mon premier poste auprès du duc, qui, ime heure avant le jour, céda au sommeil. J'allais en faire autant lorsqu'un garçon d'office me dit : « Monseigneur, voilà votre chocolat bien moussé et de bonnes rôties. »

Je bénis l'honnête garçon qui me traitait si bien et si poliment. J'en profitai, je pris le meilleur chocolat, et il partit. Le grand jour venu, M. le duc de Noailles demanda son chocolat , très-étonné du retard; on va chercher le garçon d'office, qui jure que

1. Vauban emploie souvent cette expression dans ce même sens de creuser davantage. (Note de l'éditeur.)

monseigneur l'a pris et a mangé les rôties du meilleur appétit. J'étais sorti lorsqu'on fut l'appeler, ne me souciant pas d'assister à son interrogatoire. Je quittai la redingote qui avait fait mon bonheur, toujours par l'opération du Saint-Esprit. J'allai faire quelques tours dans la tranchée, et ne revins qu'après qu'on eut cherché, mais en vain, à prouver au duc qu'il avait pris son chocolat.

A l'examen de la brèche , le duc de Noailles voulait la faire attaquer, quoique les officiers d'artillerie la trouvassent encore trop escarpée ; mais le ducsoutenaitque c'étaient là celles qu'on emportait le plus aisément, parce que la garnison, trop confiante, n'était pas sur ses gardes. Cependant, M. le maréchal de Berwick n'en jugea pas ainsi, et deux jours après la place capitula.

Chaque régiment eut sa destination : la nôtre fut d'aller former un camp sous les ordres du chevaher de Givry, dans le bas de la plaine de Fredlingen, pour construire un pont sur le Rhin , protégé par Huningue. Ce corps était composé des régiments de Piémont, -de Lyonnais et d'Angoumois, ayant pour colonels MM. de Maulevrier, le duc de Retz et le duc de Fleury. On avait porté dans le haut de la plaine un poste de cinquante dragons à cheval du régiment de BeaufremonL Le capitaine avait détaché en avant quinze hommes et un lieutenant, qui, pour la sûreté du poste, étaient entourés de vedettes.

Nous vîmes sortir du village de Fredlingen plusieurs paysans menant par la bride leurs chevaux, chargés d'un sac et allant au marché. Les vedettes crièrent : (( Qui vive ! » On répondit : « Gutei' friend! » qui veut dire bon ami; mais lorsque les paysans crurent avoir dépassé les premiers postes, ils jetèrent leurs sacs, leurs blouses de toile , leurs chapeaux et montèrent à cheval : c'était des hussards déguisés : ils sabrèrent et enlevèrent le petit poste. Le capitaine monta vite à cheval pour secourir sa petite troupe ; mais il n'était plus temps, et il fut trop heureux d'en sauver le reste en se retirant vis-à-vis six cents hussards du général Pétrache qui débouchèrent du village.

Nous passâmes la nuit dans l'ouvrage à corne destiné à couvrir la tête du pont qu'on allait construire. Les nuits étaient longues et froides, nous entourions le feu. On proposa aux grenadiers de raconter quelques histoires pour amuser leurs camarades et les empêcher de dormir. Un grand jeune homme de vingt-deux ans, aussi beau que bien fait, grenadier d'Angoumois, s'en chargea. « Vous savez, dit-il, que je suis fils d'un riche notaire de Bordeaux. Mon père avait un jardin très-soigné par un bon jardinier; je causais souvent avec lui, je l'aidais en m'amusant, au point que j'aurais pu gagner ma vie à ce métier. La maison de ville de mon père était près d'un couvent de religieuses, où il y

avait de fort jolies pensionnaires et un très-beau jardin ; je voulus mettre à profit mon talent, je me déguisai et me proposai au vieux jardinier pour garçon ; je fus accepté et introduit au milieu de ces jeunes brebis. En moins de quatre mois j'en grugeai trois charmantes, et comme ici personne n'est de Bordeaux et que nous en sommes assez éloignés, je les peindrai et les nommerai. y> Et le voilà qui, avec un ton de gentillesse et de gaieté, peint et décrit son bonheur de la façon la plus intéressante. Personne ne dormit, pas même un aide-major du régiment, frère d'un conseiller au Parlement de Bordeaux, qui , me voyant rire comme un fou , me dit : « Vous ne seriez pas si gai à ma place : ce sont trois de mes cousines que ce gaillard vient dénommer ; leur nom et leur portrait, tout est exact; il est vrai qu'il y en a déjà deux très-bien mariées, il portera le même bonheur à la troisième. »

La maraude fut si multipliée et si cruelle , que M. de Givry lui-même monta un jour à cheval pour imposer aux soldats; je l'accompagnai. Nous courûmes toute la journée ; la nuit venue, nous traversions un bois fort clair, lorsqu'un dragon de Beaufremont nous aperçut. J'étais à quelques pas de M. de Givry qui cria : « Qui vive! » Le dragon n'hésita pas et répondit : a Dragon d'ordonnance. »

Il passa trop près de moi pour que je ne visse pas

sa présence d'esprit, qui le sau\a. Le drôle était à pied menant en lesse une vache, sur laquelle il sauta au Qui vive! de son général, et continua sa route comme s'il eût été sur son cheval.

Dans ce même camp, nous reçûmes une ordon* nance qui prescrivait de former un quatrième bataillon. La cour laissait les colonels maîtres du choix des officiers. M. de Maulevrier me dit qu'une nouvelle compagnie me ruinerait; qu'il avait fait un accommodement pour moi avec un vieil officier qui demandait sa retraite, et que moyennant sept mille francs j'aurais une compagnie bien plus solide que celles qu'on allait lever. Cet arrangement, qui me parut avantageux, pensa me perdre en me retardant. Tous mes jeunes camarades, dont dix de mes cadets, partirent pour leurs différentes destinations.

Le mauvais temps nous força de lever notre camp et de nous cantonner dans de gros villages sur la rive gauche du Rhin. J'étais à Piessen, à une demilieue de Neuf-Brisach; le service s'y faisait très-exactement ; le général Pétrachc avait un corps de six mille Autrichiens sur la rive droite, et feignait par beaucoup de marches et de contre-marches de vouloir passer le fleuve pour nous surprendre. Nous avions beaucoup de patrouilles.

Une nuit, plusieurs dragons, arrivant successive-

ment au galop, nous assurèrent que les ennemis avaient passé le Rhin au-dessus de nous. M. de Flaccourt, ancien et bon militaire, qui avait fait toute la guerre de la succession, commandait alors le régiment.

Il fît marcher et porter sur la chaussée les grenadiers, soutenus par le premier bataillon posté dans les haies et les premières maisons; le second bataillon borda tout le front; le troisième à la droite le long du Rhin, les piquets sur la place, pour se porter où besoin serait; les équipages, chargé? fort promptement, furent envoyés avec escorte sur les glacis de Neuf-Brisach ; on fit faire des communications entre les bataillons, et sur-lechamp on envoya de tous côtés des patrouilles commandées par des officiers intelligents, afin de n'être pas surpris. La sagesse et le sang-froid de M. de Flaccourt donnèrent à tous cette confiance qu'inspirent toujours l'habileté et la bonne disposition ; ça été une bonne leçon pour toute ma vie. D'autres dragons, plus instruits que les premiers, nous apprirent que c'étaient des pêcheurs dans leurs barques qui avaient occasionné l'alerte; on nous fit rentrer au jour.

L'inquiétude de nos généraux nous fit parcourir les bords du Rhin et souvent passer les nuits au bivouac; enfin, la veille des Rois, en 1734, on nous renvoya excédés à Schélestadt, où je reçus une lettre de M. de Maulevrier; il me mandait combien il était fâché que mon marché pour une ancienne compagnie eût manqué : l'officier s'était dédit;

mais heureusement un des nouveaux capitaines avait, en se mariant, renvoyé sa commission ; il m'en faisait passer une, et je trouverais l'ordre à mon quartier assemblé à Nimes. Devant être rendu à Belfort le 1" avril, je n'avais pas un moment à perdre, ayant à peine cinquante jours pour faire deux cents lieues; néanmoins je partis, marchant nuit et jour, et arrivai à Nimes cinq jours après.

On avait levé dans cette ville dix nouvelles compagnies pour différents régiments : je ne pus que glaner. Ma famille se prêta à tout, me donna de l'argent, et M. le marquis de La Fare, lieutenant-général commandant de la province, ordonna au commissaire des guerres de me passer complet lorsque j'aurais quarante hommes. Il prolongea mon séjour jusqu'au 1"" avril. Ces secours me furent de la plus grande utilité; je persuadai à mes recrues de ne prendre que la moitié de leur argent, et de se contenter d'un billet pour le reste de la somme. Ils consentirent à cet arrangement, et le 1^' avril je partis avec mon lieutenant, mon sous-lieutenant et quarante hommes, dont plus de vingt excellents soldats.

Ma mère , toujours bonne et tendre , m'avait donné deux chevaux et deux mulets. Tout arriva à bon port à Belfort, où je trouvai le quatrième bataillon. Mes camarades furent très-étonnés qu'en si peu de temps j'eusse pu faire autant de chemin et

former une compagnie ; nous nous occupâmes à instruire et à discipliner nos nouveaux soldats. Les anciens bataillons nous avaient fourni de bons officiers majors, d'excellents sergents et de bons caporaux. Ce nouveau bataillon était composé à miracle; il y avait beaucoup de jeunes gens fort aimables, et j'y retrouvai neuf élèves des jésuites de Paris; la gaieté la plus suivie remplissait nos journées.

Le corps donna un bal aux dames de la ville. Une jeune demoiselle qui n'avait plus de mère, et menée par sa tante, attira tous les regards comme tous les suffrages; malheureusement son choix tomba sur un de nos capitaines, grand garçon, bienfait, d'une figure agréable, les plus belles dents du monde; il dansa beaucoup avec elle et finit par lui demander la permission d'aller la voir chez son père. Elle y consentit avec cette bonne foi et cette naïveté qui ne se trouvent que dans la première jeunesse. Le père, homme très-poli et qui adorait sa fille, sachant toute l'attention que le capitaine avait eue pour elle, le reçut à merveille ; en peu de temps, cet officier sut si bien se plier au caractère du maître delà maison, qu'il en devint comme le fils; la jeune personne s'enivrait d'autant de son amant, dont l'extérieur était aussi aimable que le fond en était léger, cruel, indiscret et sans principes.

Il ne se souciait point des femmes et plaisait davantage, parce que, maître de tous ses mouve-

ments, il se guidait suivant l'occasion et toujours de sang-froid au fond de l'âme ; il affectait à l'extérieur la plus vive tendresse et la plus grande obéissance. C'était un ennemi trop dangereux pour une jeune fdle de dix-sept ans. La pauvre enfant, grâce à son éducation et à sa sagesse, résista pendant trois mois : l'amour la fît succomber ; la confiance d'un père crédule la laissa trop souvent seule avec son amant ; il profita de l'obéissance aveugle qu'une jeune personne a toujours pour celui à qui elle a tout sacrifié, et exigea d'elle de venir chez lui. « Yous allez souvent chez votre tante, vous y soupez et couchez quand vous voulez , une seule domestique vous y mène , et vous rentrez souvent le matin sans être accompagnée; je loge dans la maison à côté de celle de votre tante, il vous est bien aisé, vers neuf ou dix heures du soir, à la nuit close, de feindre de retourner chez votre père ; je n'ai point d'hôte, seule dans ma maison vous y serez maîresse, d^; mon âme comme de votre liberté.

— Oh ! non, dit-elle, c'est impossible, je vous ai déjà trop accordé, sans hasarder encore de me perdre à jamais par une démarche aussi folle.

— Mais votre tante ne voit votre père que tous les quinze jours; il croira que vous aurez couché chez elle comme à votre ordinaire.

— Je vous en prie, ne me parlez plus d'un projet aussi impraticable. »

Son amant, ou plutôt son cruel séducteur, voyant que ses prières et sa feinte tendresse échouaient,

changea de ton, menaça de ne jamais la revoir, de prendre le public pour confident. Que peut la timide innocence vis-à-vis des stratagèmes d'un libertin sans cœur? la pauvre enfant n'avait que des pleurs et l'amour le plus naïf. Quelle faible défense î Elle tint bon, cependant; il partit furieux et la laissa huit jours sans lavoir et dans la crainte d'être déshonorée par l'indiscrétion de l'homme qu'elle aimait uniquement.

Un cœur sans expérience conseille souvent mal ; le sien lui dicta la lettre la plus tendre ; elle priait son amant de revenir, pour se consulter et chercher ensemble les moyens de se revoir. Il revint avec ce sérieux feint si terrible pour une jeune fîUe alTolée. Elle voulut plaider, et on ne l'écouta pas:

« Ou vous viendrez chez moi, ou je ne vous verrai de ma vie. »

Quelque cruel que fût l'arrêt, on aimait trop pour ne pas obéir.

c( Guidez mes pas, dit cette chère enfant , il ne me reste que des craintes, je n'ai plus de volonté que la vôtre, quelque injuste et quelque dangereuse qu'elle soit. »

On convint du moment, et trois jours après elle était dans la chambre de son amant ; il la reçut avec une joie et une ivresse apparentes qui lui firent oubUer une démarche aussi risquée. Les terreurs de la prudence firent bientôt place à l'amour. A huit heures du matin, habillée comme si elle venait

de chez sa tante, elle rentrait chez son père, qui ignora tout. Cette première escapade se passa à merveille ; le succès l'enhardit ; il fallut bien moins la presser pour un second rendez-vous.

Elle s'y accoutuma et revint une douzaine de fois dans l'espace de deux mois ; le bonheur l'accompagnait, elle n'avait été vue de personne ; le père et la tante étaient dans la plus grande sécurité. Mais l'amant était déjà las et tellement, que m'ayant confié son aventure, il m'offrit de la partager.

Malgré ma jeunesse et les plus vifs désirs pour l'objet ofî'ert, dont la beauté et la jeunesse méritaient un autre possesseur , j'eus horreur de la proposition et répétai mille fois à son auteur qu'il agissait fort mal ; que s'il ne voulait plus de sa maîtresse, il devait la traiter loyalement et lui rendre en bons procédés le sacrifice qu'elle avait fait pour lui : il insista. Je voulus un moment feindre d'accepter, pour éclairer cette malheureuse jeune fille et la tirer de te guet-apens ; mais j'avoue que la crainte de ne pouvoir résister à des tentations trop séduisantes m'arrêta. Je me contentai d'engager le suborneur à suivre d'autres sentiments et à jouir discrètement d'un bonheur aussi rare ; car sa maîtresse avait tout ce qui plaît.

Il parut se rendre à mes réflexions et me dit en riant :

«Je ne vous ai tenu ce propos que pour juger de votre caractère. »

Nous nous séparâmes. Mais à deux jours de là un de mes camarades, avec qui j'étais très-hé, moins

DU MARQUIS DE VALFONS. n

scrupuleux et plus libertin, regarda cela comme une bonne aubaine ; tout fut arrangé ; je ne le sus qu'aprés, car j'aurais combattu cet odieux complot.

Depuis son abominable projet , l'amant avait recommandé à sa yictime de garder le plus profond silence, et avait pris l'habitude de la quitter de temps à autre sous divers prétextes. Il y avait dans la chambre un cabinet avec une porte vitrée , couverte en dedans d'un rideau de taffetas ; ce fut là que mon camarade fut placé et put assister sans être vu au coucher de la malheureuse et belle enfant , alors sans crainte et sans défiance.

Le bourreau , car je ne puis donner de nom assez vil à celui qui avait ourdi cette infamie, vint la joindre après avoir éteint la lumière. Une demiheure après il sortit, et fut bientôt remplacé par son misérable complice.... Femmes du monde , vous ne vous y seriez point trompées ! et tout au plus auriez vous feint de ne pas voir la vérité. Au point du jour, pendant que la jeune fdle dormait d'un profond sommeil, l'amant rentra, et à huit heures sa maîtresse regagna la maison paternelle, ignorant le trafic dont elle était victime , et plus que jamais heureuse de l'amour de celui qui la trompait si indignement; cette scène incroyable s'est renouvelée huit ou dix fois.

La veille de notre départ , qui était la dernière, mon camarade voulait prendre à la jeune fille une petite bague qu'elle ne quittait jamais et lui en donner une à lui pour Tinstrun^e, avant de partir.

d'une chose qui, bien qu'étant très-réelle , avait l'air d'une fable ; la crainte de la mettre au désespoir l'en empêcha. Nous partîmes tous sans que la jeune personne eût reconnu son erreur. La singularité de cet événement, de la plus exacte vérité dans toutes ses circonstances , m'a engagé à le rapporter ; mais comme il faut que le crime ne reste point impuni, l'olficier qui avait séduit et livré la crédule enfant eut , l'année suivante , une mauvaise affaire avec un ingénieur, qui le tua. Il avait trop répandu sa première aventure pour être regretté. La pauvre abandonnée eut un fds, dont elle a cru pleurer le père, qui peut-être vit encore.

Je pris un semçstre et retournai dans les terres de mon père ; j'y jouissais du bonheur d'être au sein de ma famille ; mais une maladie qui survint à mon père le força de regagner la ville; j'y eus, pendant quarante jours, une douce et triste occupation, ce fut de le veiller. Il s'était si fort accoutumé à mes soins, que ses gens lui paraissaient tous maladroits. L'affection donne des forces et rend plus utile ; je ne m'y refusai pas et passai les vingt dernières nuits à son chevet, où son ami l'évèque de Nîmes* venait très-souvent. Dans ses derniers moments, après que mon père eut répondu avec autant de dévotion que de fermeté aux prières des agonisants, tout le monde

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