‹ Dix-huitième siécleChapitre 5 sur 11 · Jean-César de la Parisière, successeur de Fléchier · texte numérisé non relu

Jean-César de la Parisière, successeur de Fléchier

{Note de l'éditeur.)

sortit; je m'aperçus d'un mouvement de ses yeux et d'une plus grande pâleur sur son visage ; je pris de l'eau des Carmes, et le soulevant, je lui dis :

(( Mon père, ce n'est qu'une foiblesse, votre médecin, très-habile, espère toujours de vous.

— Ne me flattez pas, mon enfant, je ne désire pas la vie, Dieu m'a fait une trop grande grâce de me donner le temps d'être disposé à paraître devant lui. Je crois, avec sa miséricorde, y être préparé; peutêtre dans un autre temps serais-je moins heureux. »

Ce furent ses dernières paroles ; il expira dans mes bras. Il possédait toutes les vertus : né avec autant d'esprit qu'on en peut avoir, l'éducation du collège Louis-le-Grand, à Paris, et les meilleurs maîtres y avaient ajouté tout ce que l'art peut y faire. Chargé de plusieurs commissions, aussi difficiles qu'honorables, de la part du Roi, il s'est acquitté de toutes à la satisfaction de son maître , constatée par des pensions et des honneurs. Des lumières trèsétendues, une fermeté inaltérable, une probité souvent tentée, mais toujours intacte, faisaient le fond de son caractère. Après son dernier soupir je sonnai : à l'instant la chambre fut remplie des membres de la famille et de nos gens. Ma mère, qui adorait son mari , fît des extravagances dictées par la plus cruelle douleur. Je la fis enlever de dessus son corps, où elle s'était précipitée, et après trois heures ses parents obtinrent d'elle qu'elle irait chez son père, à la campagne. Elle n'y consentit qu'après m'avoir

fait promettre que je garderais le corps à vue, pendant trente-six heures. Je lui ai tenu sévèrement parole, malgré tout ce que cette tâche avait de pénible. Au bout de ce temps-là nous escortâmes le convoi de mon père jusqu'à sa terre principale, où il avait désiré être inhumé; le chemin était couvert de gens à qui il avait rendu service, et de ses paysans qui le regrettaient beaucoup; mes larmes lui ont rendu l'hommage le jilus sincère.

Je passai l'hiver à réparer les pertes continuelles que je faisais à ma compagnie. On avait mis après le siège de Philipsbourg le régiment de Piémont à Spire, où malheureusement était l'hôpital de l'armée. Le mauvais air saisit tous nos jeunes soldats qui y périrent. Je perdis de ma seule compagnie vingt-sept hommes. Chaque lettre que je lecevais me mettait dans la phis grande affliction, à laquelle s'ajoutaient la cherté et la difficulté de remplacer tant de pertes en si peu de temps. La bonté de ma mère et sa générosité y pourvurent; je lui cachais mon chagrin pour ne pas augmenter les siens ; mais sa tendi esse l'éciaira, et, devinant ma gène, elle n'hésita pas à envoyer secrètement sa toilette d'argent chez un orfèvre ; elle en eut mille écus, qu'elle me donna avec plus de plaisir que je n'en eus à les recevoir.

Elle était encore belle comme le jour , et sa physionomie reflétait l'image de son ârhe; elle aimait

uniquement ses enfants; pour eux rien ne lui a jamais coûté, au point qu'un jour M. de La Fare, son ami, commandant en Languedoc, la voyant avec une mise fort simple à une fête qu'il donnait, lui dit :

c( Madame, vous vous en rapportez à votre jolie mine.

— Non, monsieur, mais la parure de mes enfants me tient lieu de diamants. »

Nous l'entourions alors et étions très-bien mis. Elle plaisait à tous par les grâces de sa beauté et surtout par son désir do rendre service , et fut trèsutile à l'époque où les maréchaux de Montre vel et de Yillars, commandant en Languedoc, les troubles qu'occasionnaient les camisards avaient mis la province en combustion. Elle eut un jour la récompense de sa vertu compatissante. Allant d'une terre de son père à celle de son mari et traversant un chemin détourné entre des montagnes dans une chaise à deur; avec sa femme de chambre et un seul laquais , elle fut arrêtée par plusieurs hommes embusqués qui, le fusil haut, ordonnèrent au postillon de descendre. Un d'eux s'approcha de la portière, et la regardant avec surprise :

c( Ah! madame, à quoi vous exposez-vous? que je suis heureux d'être ici pour vous sauver l'honneur et la vie, vous devant moi-même l'un et l'autre : regardez devant vous ! »

C'étaient cent cinquante camisards armés couvrant une grande assemblée de huguenots qui se faisait tout près de là. Ma mère reconnut dans ce libérateur

un (le ses anciens porteurs qu'on avait arrêté faisant la contrebande, et qui eût été pendu sans la protection du maréchal de Yillars, obtenue par elle. Cet homme l'escorta jusque dans la plaine, près de son château, en bénissant mille fois son étoile de lavoir mis à même de lui prouver si utilement sa reconnaissance. Il la quitta en la priant de n'être plus si imprudente. Elle nous racontait souvent ces détails pour nous former le caractère et nous montrer qu'on gagne toujours à être humain et à secourir les malheureux.

Ce fut chez elle, dans un cabinet de son appartement à Nîmes, que se fit l'entrevue du maréchal de Yillars et de Cavalier, qui, simple fdsd'uo boulanger, était à dix-huit ans à la tête des protestants révoltés. Il avait tant de crédit sur les siens , que la cour eut la complaisance de traiter avec lui pour que tous les camisards rentrassent dans le devoir, et lui accorda un brevet de colonel ; il ne parvint pas à amener une soumission complète, mais du moins sa capitulation désorganisa le parti. Sa troupe ayant refusé de le suivre, il déserta et prit du service en Hollande, d'où il conduisit un régiment en Espagne et prit part à la bataille d'Almanza. Il a été employé ensuite dans l'armée anglaise et est mort major-général et gouverneur de File de Jersey. Il était de petite tadle, frêle et blond; mais son énergie et son fanatisme suppléaient à tout.

Après le départ de Cavalier, Rolland, le second chef des camisards, homme violent et intraitable,

avait essayé de continuer la lutte contre l'autorité du roi; M. de Yillars, qui voulait en finir, mit à sa poursuite ses meilleurs officiers, avec deux compagnies de dragons. Rolland , réduit bientôt à un petit nombre de partisans, traqué de partout, fut Irabi par un des siens, tandis qu'il s'oubliait à un rendez-vous galant au château de Castelnau. On essaya de le sauver en lui ouvrant une porte qui donnait sur la campagne. Mais toutes les issues étaient cernées, et comme les officiers voidaient le prendre vivant, il se défendit avec la fureur du désespoir, jusqu'à l'instant où un dragon l'abattit d'un coup de fusil. J'ai vu souvent, étant dans la propriété de mon père, proche de ce lieu, la chambre où couchait cet homme redouté et le gros arbre auquel il s'était adossé pour vendre chèrement sa vie.

Ce château de Castelnau est sur une colline de la rive gauche du Gardon, à mi-chemin en allant d'Alais à Nîmes. Il est fortifié et très-bien conservé pour son âge , car la tradition du pays rapporte qu'il fut dévasté il y a de cela neuf cents ans par des seigneurs du voisinage ; et un gros mur en bosse dont on voit encore de bons restes, a fait juger qu'il avait dû être bâti en premier lieu du temps des Yisigolhs. Il est de la forme d'un carré inégal flanqué de quatre tours. Les corps de logis renferment une cour intérieure avec une seule poterne, qui est garantie par une herse et un mâchicoulis.

Il y avait dans le plus haut étage d'une des tours une sorte de moulin à vent dont la meule était mise

en mouvement par une roue de forme particulière posée à plat dans l'intérieur de la tour : huit petites fenêtres percées de biais tout à l'entour du mur donnaient entrée au vent , de quelque côté qu'il lui plût de souffler, et ainsi la meule pouvait tourner et le moulin fonctionner par tous les vents, ce qui devait être utile pour n'aller point au dehors s'approvisionner de pain pendant les sièges.

Un puits très-profond creusé dans le roc à l'intérieur de la cour fournissait de l'eau très-pure à la garnison, qui avait ses logements dans trois galeries l'une sur l'autre. Les murs sont d'une bonne toise d'épaisseur, défendus en plusieurs endroits par des mâchicoulis et couronnés d'un chemin de ronde avec un parapet garni tout autour de merlons et de créneaux. Il n'est pas étonnant que ce château si bien fortifié ait été vivement disputé dans toutes les guerres du Midi. C'est du reste un lieu très-plaisant, avec de beaux sites, bien boisé, en fort bon air, et quand le ciel est pur, on voit de la terrasse jusqu'à soixante clochers et un grand nombre d'habitations ^

1. Le chàteati ae Castelnau fut acquis en 1500 et est encore aujourd'hui possédé par la famille Boileau, qui remonte au célèbre Etienne Boileau, issu de race noble et prévôt de Paris en 1230. La révocation de l'édit de Nantes envoya en exil ou en captivité les seigneurs de Castelnau, alors zélés protestants. Pendant leur absence le château servit fréquemment de poste défensif et de refuge aux camisards, et il a échappé à la révolution, les habitants s'étant réunis pour le défendre, et ayant seulement bouché les interstices des créneaux qu'ils avaient ordre de détruire. Le manjuis de Valfons actuel hérite de cette propriété par suite du mariage de son père avec une demoiselle de Boileau de Castelnau. {Note de l'éditeur.)

SOMMAIRE

1735. — Voyage de Nîmes à Spire avec une compagnie recrutée. — L'aubergiste récalcitrant. — Bergensheim. — Les Russes sur le Rhin. — lia tille du bailly de Spire. — 1736. Valenciennes. — Voltaire et madame du Chàtelet. — M. de Saint-Maurice et le Roi colonel. — Mademoiselle de Sebourg. — Promesse de mariage. — Longwy. — M. de Visé. — Anecdote sur Louis XIV, — Bal masqué àValenciennes. — 1739. Metz. — M. de Belle-Isle. — Réflexion d'une comédienne. -^Retour en Languedoc. — M. de Richelieu. — Sa réception à Montpellier. — Ressemblance de l'auteur avec le duc de la Trémouille. — Bénéfices de ce hasard. — Voyage de Montpellier à Paris avec le duc de Richelieu. — Séjour à Lyon pour sa maladie. — 1740. Landau. — Strasbourg. — Le comte de Broglie. — Amitié de la comtesse. — Inquiétude et précautions de la maréchale de Villars, sa mère. — Le kalender. — Le comte Dufour, prince royal de Prusse. — Son séjour incognito à Strasbourg. — Aventures galantes. — Les deux sœurs. — Le château de Saverne. — Hospitalité du cardinal de Rohan. — Sept cents lits. — La dame et l'officier. — Les chasses. — L'abbé de Ravennes. — Le pied sous la table. — M. de Brau, intendant d'Alsace. — Organisation de campagne. — Occasion perdue. — 1741. Départ pour la Bohême.

Je partis au mois de mars 1735 avec vingt-sept hommes de recrues, mi sergent, quatre valets, trois chevaux et deux mulets, pour faire les deux cent trente lieues qui séparent Nîmes de Spire. Quelque secours que m'eut donné ma famille, j'étais effrayé de la dépense que m'allait occasionner tant de monde ; j'ose dire que mes soins, ma peine, mon activité,

tout m'aida, au point d'accomplir ce voyage à souhait. Mes deux mulets portaient tous leshavre-sacs de mes soldats. Un laquais monté partait la veille pour acheter de la viande à la houcherie et nous faire préparer à dîner au lieu indiqué. Il passait outre tout de suite pour aller à la couchée commander le souper et faire le logement chez le bourgeois. Ce logement était la seule chose que le Roi eût accordée.

Je partais à quatre heures du matin, après avoir fait manger la soupe à mes soldats ; à six heures, au premier village, ils avaient un morceau de pain et un coup d'eau-de-vie; à dix heures, un bon dîner avec une soupe, une bonne portion de viande, du pain à discrétion et une bouteille de vin pour trois hommes. Nous nous reposions jusqu'à une heure après-midi; au bout de deux heures de marche, on donnait de l'eau et du vin et un morceau de pain ; à six heures du soir nous arrivions au gîte. La soupe était alors sur la table avec de bons gigots et de la salade ; chacun avait sa demi-bouteihe, et quand elle ne suffisait pas, j'accordais quelques bouteilles de supplément, mais avec réserve. Je laissais jaser une heure, j'envoyais tout le monde au lit, je fermais la porte, soupais moi-môme, et avant de me coucher je faisais ma ronde pour voir si tout était selon mes volontés. Le besoin de sommeil qu'avaient les hommes après de longues marches leur ôtait l'envie de courir.

A trois heures du matin j'étais levé , habillé ; je voyais soigner mes chevaux , manger la soupe , et

nous repartions. Quand la journée paraissait trop longue et qu'il restait encore quelques lieues à faire, je mettais pied à terre ainsi que mon laquais et faisais monter sur mes chevaux ceux qui étaient les plus las. Je leur racontais des histoires étant à pied au milieu d'eux, et, comme on dit, nous trompions le chemin.

Tout alla à merveille jusqu'à Vienne, oii comptant les dépenses avec l'hôte , il me demanda beaucoup plus que je n'avais payé chez les autres aubergistes. Je rabattis quelque chose sur son mémoire. Il feignit de s'en contenter ; mais lorsque tout mon monde fut parti, il s'avança hardiment, et je vis sur-le-champ sa femme, la servante et deux valets d'écurie arriver sur moi pour me saisir. L'homme me dit avec arrogance : *

c( A présent que nous sommes seuls, vous payerez ce que je vous ai demandé. »

Sans hésiter, je le pris au collet, et tirant mon épée dont je lui appuyai la pointe sur l'estomac, je dis à sa femme et à ses valets que j'allais le tuer si on faisait un pas. Ce coquin , plus pâle que la mort, leur cria de rester où ils étaient; sa femme se jeta à genoux, me demandant la vie de son mari, luimême m'ouvrit la porte de l'écurie, où était mon cheval, et qu'il avait fermée d'abord. Je me rendis aussitôt chez l'exempt delà maréchaussée, dont j'avais toujours soin en arrivant de me faire indiquer le logement en présence de mes soldats , afin de leur imposer. Celui-ci ne fut point surpris de l'inso-

lence de mon hôte, qu'il alla prendre avec deux cavaliers pour le mener en prison ; je Ini dis qu'il suffirait de l'y laisser vingt-quatre heures. Je me débarrassai ainsi de cette canaille sans avoir été forcé de blesser personne.

J'arrivai à Lyon, où M. Périchon, prévôt des marchands, connu par son esprit, sa politesse et le secours constant qu'il donnait aux troupes, me rendit un très-grand service en faisant mettre sur le coche d'eau de Lyon à Chàlons toute ma recrue; je pourvus amplement à leur subsistance ; nous y prîmes quarante-huit heures de repos qui délassèrent mes soldats, et j'envoyai à terre mes chevaux et mcsmulets déchargés et libres de leurs fardeaux. Nous repartîmes tous gaiement de Châlons et arrivâmes enfin à Spire, au bout de dix-sept jours , sans qu'd me manquât personne; cela a été l'opération la plus pénible de ma vie et la plus utile.

Ma compagnie se trouva complète, et d'une bonne espèce d'hommes. On nous laissa jusqu'au 20 mai à Spire, et de là nous fûmes campés et cantonnés à un gros village nommé Bergensheim, où nous passâmes tout l'été. Les régiments d'Artois et de Brie étaient de la brigade ; ce fut cette année que les Russes, au nombre de six mille, parurent pour la première fois sur le Rhin, à l'armée du prince Eugène. Ils essayèrent d'emporter une redoute gardée par un détachement de Richelieu, mais ils furent repoussés. M. le duc d'Enghien commandait un corps de trente cinq mille hommes ; il tenait le plus grand

état. On avait par imprudence placé les magasins de foin trop près de la rivière; les Prussiens, alliéis des Autrichiens, campés à la droite du Rhin, tirèrent plusieurs obus pour les brûler; nos canonniers leur répondirent, et pendant ce temps-là toute l'armée déblaya le foin et le transporta en heu sur.

Au mois d'octobre tout ce corps se porta sur la Moselle, aux ordres de M. de Belle-Isle. Après l'affaire de Clesen on nous renvoya en cantonnement pour rhiver dans trois gros villages, Roolh, Laken et Kervaller; ce sont de véritables petites villes sous le rapport de la propreté des bâtiments ; c'est dans le dernier que je fis la connaissance du bailli de l'évèque de Spire , gentilhomme riche qui occupait le château, où il vivait à merveille.

Pendant notre visite de corps, je m'approchai de sa fille aînée, qui était fort jolie, et lui balbutiai quelques mots d'allemand, car on n'avait pas encore dit un mot de français.

« Yous pouvez parler votre langue, me dit-elle, je l'entends, mais ne veux la parler que pour vous. »

Je fus flatté de sa préférence, je la cuhivai, et elle me fit passer un hiver très-agréable.

Nos quartiers étaient bons, on nous y fit une pension très-honnète qui me mit fort à mon aise. Le moindre secours est si utile à qui en fait un bon

usage ! La paix se fit en 1736, et nous partîmes pour Yalenciennes, où j'arrivai le 11 mai. J'y soupai le même soir chez le vicomte de Sebourg", gentilhomme très-aimable; le comte de la Marck, lieutenant-général, cordon bleu, commandait la ville. M. de Séchelles en était intendant, et y rassemblait toutes les femmes de la province et tous les jeunes colonels des environs ; Voltaire y vint avec madame du Châtelet; sa maison ne désemphssait pas; il y avait toujours d'excellents soupers et souvent des bals nombreux, très-parés, où l'on donnait de beaux concerts. M. de Saint-Maurice était lieutenant de Roi; je causais'^souvenl avec lui parce qu'il me racontait des traits de Louis XIV, dont il avait été premier page ; plus tard il fut placé en qualité de major dans le régiment du Roi. Un jour qu'il précédait dans sa marche ce corps, qui devait camaper à Maintenon, il vint rendre compte au Roi qui, le tirant à part, lui dit :

(( Saint-Maurice, ne répondez pas au roi, mais à votre colonel, sommes-nous bien complets?

— Oui, sire.

— Beaux et bien tenus?

— Oui, sire, je puis assurer à mon colonel que le régiment du Roi est fait pour passer en revue sous les yeux de Sa Majesté. -

— Tant mieux , car nous avons bien des envieux. »

La veille de mon départ de Valencieniies pour Longwy, soupant près de mademoiselle de Sebourg-, chez son pore, elle me dit :

« Il est donc très-décidé que yous partez demain?

— Oui, il faut bien s'y déterminer, malgré mes regrets.»

J'avais beaucoup vécu avec elle ; je lui avais fait ma cour très-assidument. Mais sa sagesse m'avait toujours maintenu quand j'avais voulu hasarder quelques pi opos de tendresse. Le moment était pressant, nous allions nous séparer, et son embarras redoublait.

c( Quoi! ne pouvez-vous pas nous donner quelques jours de plus?

— Non, cela est impossible.

— Eh ! ien ! sachez ce t|ui se passe dans mon âme, et ce que je vous ai caché avec tant de peines et de soucis : je suis trop touchée de vos soins pour ne pas vous dire combien je vous aime, et je vous donne ma parole d'honneur que je n'aurai jamais d'autre mari que vous. »

Bien qu'ehe m'eût écouté avec complaisance, je ne croyais pas avoir fait autant de progrès sur son cœur. Je voulus rester pour lui témoigner toute ma reconnaissance :

c( Non, vous ne devez cet aveu qu'à la certitude de voire départ; si vous restiez, je ne vous verrais plus; j'exige aussi que vous ne m'écriviez jamais.

— Quoi, après des engagements aussi forts ?

— Oui, car ils sont honnêtes ; je veux bien un jour

être votre femme, mais jamais je ne serai la maîtresse de personne.

— Eh bien ! lui dis-je, mettons que vous n'ayez rien dit ; je vous rends une parole que je ne puis accepter, vous êtes aussi libre qu'auparavant. »

Klle m'assura s'en tenir à son premier propos et s'éloigna. Je partis avec un vrai regret de n'avoir pas cté plus tôt instruit ^

J'arrivai à Longwy ; M. de Yisé, ancien capitaine aux gardes, en était gouverneur; il y vivait très-bien, et me caressait beaucoup. Je questionnais souvent son expérience ; il me parlait de Louis XIV et me montrait combien il [était toujours Roi. Lorsqu'il se promenait dans les jardins de Marly, ses officiers de garde se mêlaient avec les courtisans pour le suivre; aucun étranger n'y paraissait sans sa permission ; un jour il aperçut au bout d'une allée du monde venant à lui; il demanda qui c'était : on lui dit que les ambassadeurs hollandais profitaient de la permission qu'il leur avait donnée de voir les jardins :

« Yisé, dit-il, passez devant moi.»

Et entrant un moment dans la charmille, il ôta ses gants à franges de soie, donna un coup de peigne à sa perruque, remit des gants va franges d'or qu'd por-

1. Dix-sept ans après, M. de Valfons épousa mademoiselle de ebourg- {Note de l'éditeur.)

tait dans sa poche; puis se redressant et plaçant bien sa tète :

« 11 faut être toujours sur ses gardes vis-à-vis des étrangers. »

J'allai voir, à Longwy, le tombeau d'un de mes grands oncles paternels, qui en avait été gouverneur après avoir eu le régiment de la marine. Brigadier en 1678, gouverneur en 1684, cordon rouge à l'institution de l'ordre, mai 1693, il était mort en septembre de la même année. C'était un très-brave militaire, qui, entre autres actions à la guerre, avait si bien défendu Hagueneau, que les ennemis avaient été forcés d'en lever le siège. -Je rendis, dans le fond de mon cœur, hommage à ses vertus, et demandai à Dieu la grâce de l'imiter.

Le propos de mademoiselle de Sebourg me trottait dans la tète; elle était aimable, fille de qualité et pouvait être un jour très-riche; je proposai à un de mes camarades d'aller passer le carnaval à Valenciennes. Nous y arrivâmes à pied, laissant nos chaises dans le faubourg-, pour n'être pas remarqués. Nous descendîmes à notre ancien logement oii l'hôtesse me raconta tout ce qui s'était passé depuis mon départ ; le maître à danser m'enseigna une nouvelle contredanse, faite du jour et apprise par les dames de la ville. Nous entrâmes au bal de l'intendance,

masqués de ia même façon et de manière à ne pouvoir être reconnus. La nuit fut délicieuse. Je tarabustai tout le monde dont je savais l'histoire secrète, assurant que je passais ma vie avec ces dames qui, pour m'éprouver, voulurent me faire danser la nouvelle contredanse; je m'en acquittai mieux qu'elles; enfin, à huit heures du matin, je me démasquai, au grand étonnement de tous ; on ne concevait pas comment j'avais pu me déguiser huit heures de suite. Au bout d'une quinzaine de jours, je retournai à ma garnison. Mademoiselle de Sebourg, redoutant les conséquences de son premier aveu, avait évité toute conversation particulière pendant mon séjour.

En 1739, nous allâmes à Metz, où je passai l'été. J'y lis ma cour à M. et à madame de Belle-ïsle, qui y avaient le plus grand état. Les travaux pour les fortifications rassemblaient une armée dans cette ville. J'y voyais souvent une comédienne aussi jeune que jolie ; avant de me décider à prendre un semestre je voulus consulter son goût pour moi. Elle me demanda vingt-quatre heures pour réfléchir. Le lendemain elle me dit :

« Je vous avoue que, réflexions faites, un jeune mihtairc point riche tt une fille de mon état se ruineraient à passer un hiver ensemble ; nous ne pouvons nous voir tout au plus que pendant Tété. »

DU MARQUIÎ5 DE VALFONS. 41

Je retournai alors en province, chez ma mère, où je menai une vie très-retirée jusqu'au passage du duc de Richelieu, qui venait commander pour la première fois en Languedoc ; il soupa à l'évêché ; je ne voulus pas me mettre à table pour être plus à portée de lui faire ma cour ; je*ravais vu à l'armée ; il ne cherchait qu'à plaire, et y réussissait à coup sûr. Au premier mot que je lui dis , son accueil fut charmant, la joie qu'on avait de le voir se peignait dans tous les yeux; il voulut l'augmenter encore par ses caresses et sa coquetterie naturelle.

(( Yous êtes bien jeune pour ne pas souper, me dit-il.

— Monsieur le duc, répondis-je, on soupe tous les jours, et les instants de se rapprocher de vos bontés sont très-courts. »

Alors, éloignant sa chaise et me faisant place auprès de lui :

« Mettez-vous là, je le veux. »

Et tout de suite il me fit mille questions. A la fm du souper il me dit :

(( Yous viendrez à Montpellier m'aider à faire les honneurs d'un bal que j'y donne jeudi prochain ; madam^e de Richelieu sera arrivée, je vous présenterai; elle vous recevra bien, car vous ressemblez parfaitement au duc de la Trémouille, qui est son parent et qu'elle aime beaucoup ; du reste , vous ne devez pas l'ignorer, on a dû vous le dire souvent. »

Je fus à Montpellier, oii il me reçut avec bonté et me mena aussitôt à la toilette de madame de Riche-

Jieu, qui, de la meilleure foi du monde, me prenant pour son cousin, me dit :

« Voilà une belle plaisanterie, de changer de nom et d'uniforme ! Et pourquoi ne m'avez-vous pas dit à Paris la galanterie que vous me faites de venir aux Etats?»

M. de Richelieu m'accabla de bontés et m'ordonna de n'avoir pas d'autre maison que la sienne.

Il est vrai que la ressemblance était si parfaite, qu'il m'est arrivé souvent des choses uniques, mais toujours très-agréables. J'étais un dimanche à la messe à Orléans , où mon régiment venait de remplacer celui du duc de la Trémouille : une demoiselle très-jolie, qui se trouvait près de moi, me regarda fort attentivement, devint très-pàle et finit par se trouver mal ; on l'emporta; le hasard voulut que, logeant dans la même maison que le jeune duc, on me remit une lettre dont le commencement était :

« Mon cher duc,

c( Il y a bien de la cruauté k vouloir me surpren- « dre; vous avez été témoin de l'état oi^i m'a mise «votre première vue. ^e me jouez donc plus de « pareils tours et venez réparer tout le mal que vous (c m'avez fait.... »

J'allai la désabuser ; mais, admirable effet de l'illusion ! la chimère de la ressemblance tourna en

réalité ; ma vanité en souffrit un peu, mais je fus moins battu et plus heureux que Sosie.

Je revins à Montpellier, où je restai une partie du temps des Etats, entouré des bontés de madame la duchesse et de M. le duc de Richelieu, qui y mit le comble en me proposant de l'accompagner dans le voyage qu'il allait faire à Paris; j'en fus fort aise ; il descendit à Lyon chez l'intendant, où la fièvre le prit ot l'obligea de s'arrêter quelques jours ; il ne vit personne que moi, et je passais des heures délicieuses à l'entendre conter quelques anecdotes de sa vie. Sa santé rétabhe, nous reprîmes le chemin de Paris. Arrivé à son hôtel, il redoubla de caresses et m'offrit son crédit; je le quittai, pénétré de la plus vive et la plus juste reconnaissance.

J'allai chez un de mes camarades logé à l'hôtel de Bourbon, et qui m'y avait retenu un appartement. Le lendemain, pour être pkis libre et jouir uniquement de ropéra, dont j'étais affamé, il me proposa de dîner dans l'hôtel même, qui n'était occupé que par des militaires ; nous descendîmes dans la salle à manger , où nombre d'anciens officiers étaient déjà assis cà l'entour de la table ; j'étais très-bien mis et fus fort surpris de leur vivacité à se lever et d'une contenance respectueuse trop marquée pour mon rang.

Comme j'ôtais mon épée et plaçais mon chapeau ,

je es entendis dire entre eux : «Que vient donc faire Ici M. le duc? aurait-il eu la complaisance de vouloir dîner avec l'officier de son régiment qui l'accompagne, il est assez poli pour cela.» lisse rangèrent tous pour me faire place ; mon camarade les désabusa en convenant de l'extrême ressemblance qui avait si fort surpris madame de Richelieu à Montpellier. Ce fut la conversation du dîner. Le lendemain matin, j'envoyai chercher le meilleur cordonnier de Paris ; c'était par hasard celui de M. de la Trémouille ; en me prenant mesure il me regarda vingt fois et me dit :

« C'est incroyable ! vous avez la même mesure que M. le duc. »

Je ne répète ces petites circonstances que pour prouver combien la ressemblance était exacte.

J'allai h Yillepreux voir M. de Maulevrier, colonel du régiment où j'étais ; il s'y ruinait à faire bâtir un très-beau château, sur un tout petit fief, dans le parc de Versailles. A la fin du dîner je lui demandai un congé pour le mois de mai; il me l'accorda sous condition que je n'irais pas à Valenciennes. Cette exception me déplaisait beaucoup, car c'était précisément là que je voulais aller; mais pendant son séjour dans cette ville, M. de Maulevrier avait fait une cour assidue à mademoiselle de Sebourg, et très-irri té qu'elle m'eût préféré, sans égard pour la différence des grades, il voulait en tirer cette petite

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vengeance ; j'en fus affligé, mais je partis pour Valenciennes, oii je pouvais rester jusqu'au premier juin, qui était la fin du semestre. En arrivant, je fis part de mes regrets à M. de Séchelles, ami intime de M. de Belle-Isle ; il me dit :

« Je vais réparer la mauvaise humeur de votre colonel, en demandant à M. de Belle-Isle la permission de vous laisser ici. »

La réponse tarda peu, et fut telle que je la souhaitais. Je ne rejoignis mon corps'à Metz que le 1"" juillet. M. de Maulevrier, ne pouvant contredire son supérieur M. de Belle-Isle, qui lui avait fait la politesse de l'avertir de cette prolongation, feignit d'en être content et n'osa m'en témoigner son regret.

Je passai la plus grande partie de l'hiver de 1740 à Landau., où je jouis des amusements de la garnison. J'allai encore à Yalenciennes pour le carnaval. Il me semblait que c'était le chemin de partout. M. de Séchehes m'y recevait toujours bien et y procurait de grandes distractions dont je profitais. Le régiment fut envoyé à Strasbourg, où je le rejoignis. M. le maréchal de Broglie y commauilait aune garnison nombreuse. Je faisais trop souvent et trop chèrement la partie de la maréchale, qui jouait bien et très-heureusement. La confiance que les officiers du régiment avaient en ma façon de jouer, me fit trouver beaucoup d'associés : je les ruinai tous.

L'ascendant de la maréchale était toujours le plus fort.

Le comte de Broglie, aujourd'hui maréchal, était alors à Porentruy, avec quelques compagnies de grenadiers, pour faire rentrer dans l'obéissance les sujets de l'évoque , qui avait imploré contre eux le secours de la France. La comtesse de Broglie était restée à Strasbourg. Jeune, aimable, gaie, elle ne ,voulait que plaire et s'amuser, sans autres vues. Je fus assez heureux pour trouver de l'indulgence dans sa politesse ; elle voulait causer souvent avec moi, et me permit d'aller à sa toilette, voir le plus beau teint du monde. L'habitude a l'air de l'affection, et l'affection suivie ressemble fort à l'amour aux yeux du public! Mais je rends l'hommage le plus sincère à madame de Broglie: elle était respectable à tous égards, et n'a pas vis-à-vis de moi, malgré toutes les apparences, le plus petit reproche à se faire ; nous nous aimions beaucoup parce que nous étions trèsjeunes et très-gais ; elle était sûre de moi, et me disait souvent :

ce Ah cà ! nous allons beaucoup causer, mais je parlerai toujours, car j'ai mille choses à dire. »

La maréchale sïmpaticnta de notre bonheur et de notre causerie ; j'étais toujours à table auprès de la comtesse, surtout le soir, et souvent nos rires trop suivis importunaient la maréchale, très-aigre de son naturel. Il y avait au miUeu de la table un grand surtout qui l'empêchait de nous voir. Elle ordonna à

son maître d'hôtel de le supprimer, ce qui lui permettait de nous surveiller et de nous contenir.

Je dis au maître d'hôtel que son service n'avait plus hon œil depuis l'enlèvement du surtout.

« Eh! monsieur, je le vois bien, mais madame la maréchale n'en veut plus, je ne sais pourquoi.

— Mais, dit la comtesse, pourquoi ne le remplacezvous pas par quelques dormants, pâtés ou croquantes! »

Et dès le soir on mit de ces pièces au milieu de la table , et nous les détruisions, forçant tout le monde à en manger. L'économie de la maréchale en fut déconcertée. Le maître d'hôtel fut grondé, le grand surtout remis, et nous de rire derrière cet abri du succès de notre expédient.

Notre amitié devint si intime et si vive que madame de Ydlars, mère de la comtesse , qui idolâtrait sa fdle et ne vivait que pour elle et pour Dieu, au demeurant pleine d'esprit et de pénétration, crut voir sa fille exposée à un danger fait pour la perdre. Elle en jugeait ainsi d'après le pubhc et les propos de plusieurs de mes camarades, jaloux de la préférence dont j'étais l'objet. Elle me pria donc un jour de passer dans sa chambre, et me dit avec l'effusion d'un cœur pénétré et qui s'ouvre malgré lui :

(< Yous connaissez, monsieur, ma tendresse pour ma fille : elle est au delà de toute expression; Dieu m'en punit par mes frayeurs. Elle est sage, et de sa vie, sur cet :irticle, elle ne m'a donné le moindre chagrin; mais quand on voit sans cesse l'homme qui plaît,

que devienl-on? Oui, monsieur, Qia fille a pour vous une amitié inquiétante pour moi; je vous demande en grâce de la voir moins souvent, de vous livrer moins à l'attrait de causer avec elle. »

En me parlant ainsi, elle cherchait par la vivacité de ses regards à pénétrer ce qui se passait dans mon âme. J'aurais voulu qu'elle y put lire; elle y eût trouvé de l'honnêteté , la plus tendre amitié pour sa fille , point d'amour, et peut-être quelques désirs passagers, effet de ma jeunesse plutôt que de la tentation.

« Il faut, madame, lui dis-je, que vous ayez bien de la confiance en ma probité pour m'apprendre le prétendu secret de madame votre fille. Si, cachée près de nous, vous aviez entendu nos conversations les plus intimes, vous seriez rassurée, je vous le jure avec la sincérité que je me dois à moi-même ; il n'y a que de la gaieté et de l'amusement dans le cœur de madame de Broglie; jusqu'à ce jour, pas une de ses expressions n'a révélé le moindre goût pour moi ; l'amour porte avec lui un sérieux qui ne ressemble point à notre joie.

— Mais , monsieur , l'amour prend toutes les formes : je serais la femme la plus heureuse si votre langage était aussi vrai qu'il est convenable. »

Cependant elle feignit de se laisser persuader; mais je voyais toujours un fond d'inquiétude ; elle me répéta :

c( Je ne serai tranquille qu'en vous voyant plus rarement ensemble.

— Ce sera bien pis, madame ; moins on nous verra d'intelligence dans le monde, plus on sera porté à nous supposer d'accord pour nous réunir en particulier. »

Je la laissai dans l'embarras du doute et de Tindécision. Elle avait grand tort , car, je le déclare, la comtesse était sage, mais elle n'était point heureuse, souvent tracassée dans le sein de sa famille et au désespoir de n'être pas à Paris, ce qu'elle me prouva par sa réponse à un de ses gens qui, devant moi, lui demanda son congé sans autre motif que l'envie de retourner à Paris :

« Votre congé pour partir d'ici? vous ne l'aurez que quand on me donnera le mien.» Et puis en riant : (c Ils disent que c'est si cher de vivre à Paris! je consens à ne leur coûter que quatre sous par jour : un cervelas et un petit pain , en faut-il davantage?»

Elle m'avait choisi pour confident, et souvent ses embarras et ses petites tracasseries intérieures étaient le sujet de longues conversations que nous finissions toujours par égayer.

J'avais lu dans une relation de voyage qu'aux Indes il y a une sorte de religieux appelés kalenders, qui courent le pays avec une sonnette à la main, s'arrêtant vis-à-vis des portes et demandant à être introduits dans les maisons pour y raconter des histoires extraordinaires dont on leur paye le récit. Je me procurai une sonnette et eus la patience d'apprendre au fils de la comtesse qui n'avait que trois ans, deux histoires bien simples; on lui fit un habit

de kalender, et avec sa petite sonnette il vendait et débitait son petit conte pour une dragée. Ces plaisanteries amusaient sa mère, qui me témoignait toujours sa reconnaissance de mon attachement. Les envieux ne me rendirent pas service au retour do son mari, dont la vanité était très-scandalisée qu'on trouvât sa femme aimable. Ce fut le premier motif de sa haine pour moi.

C'est à cette époque qu'étant à l'auberge fameuse de Strasbourg, nommée le Corbeau, j'y jouais avec madame deSchomberg, qui, venant de Paris, passait pour aller en Saxe dans des terres qu'elle possédait près de Dresde; je l'avais vue à Paris dès ma plus tendre enfance. On annonça trois étrangers qui venaient d'Allemagne : l'un s'appelait le comte Dufour. En s'approchant très-poliment, ce dernier dit :

« Madame, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je sais trop votre nom pour ne pas vous offrir mes hommages: j'arrive de Bohême; j'ai trouvé à Nuremberg ces messieurs, avec qui je continue ma route. »

Madame de Schomberg, répondant à ces politesses, offrit des sièges. Nous cessâmes déjouer. En commençant àcauser, le comte Dufour parlait avec esprit et vivacité, et suitoutavec une facilité dans les expressions françaises qui n'avaient rien d'un étranger. Il éternua, ei aussitôt ses deux compagnons de voyage se mirent sur pied avec empressement et d'un air très-respec-

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tueiix. Il ne put s'empêcher de sourire, et leur fit signe de la main de se rasseoir, ce qui me donna à penser, et je mis plus de réserve dans mes questions. Un moment après, Thech, le maître de l'auberge, passant derrière moi, me dit :

« Monsieur, ce comte Dufour est le prince royal de Prusse, qui voyage incognito avec deux de ses courtisans.»

Je compris alors l'énigme de la contenance respectueuse que je venais d'observer ; le comte me pria de souper avec lui ; j'étais engagé avec madame de Scliomberg, qui très-poliment lui proposa de partager notre repas. Je lui demandai s'il comptait séjourner poui' voir Strasbourg, m'offrant à lui servir de guide, et je l'invitai à diner pour le lendemain, ce qu'il accepta.

En arrivant il avait envoyé demander s'il n'y avait pas quelques officiers de la garnison au café. Le hasard fit que Coincy et deux autres ayant dhié longuement, prenaient du café; ils crurent que c'était quelque nouvelle débarquée qui cherchait pratique. Un peu en pointe de vin, ils acceptèrent l'aventure et suivirent le garçon de l'auberge, qui les conduisit chez madame de Schomberg, où ils furent trèsétonnés de me voir. Le comte Dufour se leva, et, prenant congé de madame de Schomberg, i! dit à ces messieurs : « Je suis flatté de votre complaisance et vous prie de me la continuer en montant pour souper. »

Je le suivis jusque sur l'escalier et dis à Coincy:

« Mettez des précautions; on assure que ce prétendu comte Dufour est le prince royal de Prusse. ))

Leur souper se passa gaiement ; le comte ne cessa de questionner Coincy, plus en état de répondre que ses camarades, car il était aide-major. En sortant de table il fut convenu que le lendemain matin on irait voir monter la garde et ensuite à l'inspection de deux bataillons de Piémont pour visiter leur linge et autres nippes.

Le comte Dufour n'était pas encore couché que je m'étais déjà rendu chez M. le maréchal de Broglie pour lui dire ce que j'avais vu et ce que m'avait dit l'hôte de l'auberge, renseigné malgré le silence des gens du comte ; M. le maréchal envoya M. de Laigle, neveu delà maréchale, pour ofîrir au noble étranger un logement chez lui et tout ce qu'il pouvait désirer. Le comte Dufour fut très-fàché de ce message, craignant d'être reconnu, et remercia M. de Laigle alors colonel d'Enghien, qui le laissa coucher.

Le matin , Coincy le mena sur la place où défdait la garde, et il fut très-étonné de voir le peuple s'assembler autour de lui; un soldat déserteur prussien, engagé dans nos troupes, quittant son rang, était venu se prosterner à ses pieds en criant :

« Sire, je vous demande ma grâce !

— Yous vous trompez, dit le comte Dufour trèsembarrassé; je ne suis point le roi de Prusse; mais si je le suis je vous accorde ce que vous demandez. »

Ce malheureux soldat faisait des extravagances de joie, la foule augmentait; Coincy emmena le comte

aux autres l)ataillons, et ensuite à l'arsenal, où il témoigna sa surprise de voir à la porte de la fonderie cent pièces de canon de bronze de vingt-quatre qu'on venait d'y couler; de là il parcourut les remparts et la citadelle, dont les fortifications lui furent montrées par Du Portail le fds, ingénieur. On lui fît remarquer dans l'intérieur de la citadelle les statues des rois bienfaiteurs. Il dit : a Oui, il y a beaucoup de rois, mais il est bien difficile de l'être réellement et d'en remplir tous les devoirs, y) Il revint à l'auberge, toujours suivi par la foule.

Le maréchal de Broglie et M. de Brau, intendant d'Alsace, depuis garde des sceaux, tinrent un conseil où ils eurent d'abord envie de lui donner une compagnie de grenadiers sous prétexte d'une garde d*honneur, mais en effet pour s'assurer de sa personne en attendant le retour d'un courrier qu'on allait expédier : heureusement ils ne s'arrêtèrent point à cette idée. M. le maréchal renvoya M. de Laigle demander au roi de Prusse, dès que son état ne fut plus douteux, l'heure à laquelle il pourrait lui offrir ses hommages, s'il ne lui convenait mieux de venir au Gouvernement. Le comte Dufour, gardant toujours l'incognito, mais excédé de tous ces messages et surtout d'être découvert, répondit qu'il allait manger un morceau, et qu'il passerait à trois heures chez le maréchal.

J'avais dit le matin à Coincy de le mener à mon auberge, très-bien habitée, où un excellent cuisinier m'avait fait un beau dîner. Le Roi y serait sûrement

venu s'il n'avait point été trop tôt dévoilé; il me fit exprimer ses regrets et y joignit six bouteilles de vin de Champagne couleur de rose qui était sa boisson ordinaire, nous priant de les boire à sa santé. Je fus bien déçu; mes camarades étaient aimables et faits pour lui donner une idée avantageuse de la composition des troupes françaises. A quatre heures après-midi, il vint chez le maréchal, qui le reçut dans un appartement au rez-de-chaussée, et qui en s'avançant lui dit ;

« A qui ai-je l'honneur de parler, est-ce au comte Dufour ou au Roi ?

— Au comte Dufour, répondit-il avec humeur. — Veut-il me permettre de lui présenter ma femme

et ma belle-fille ?

— Comme vous voudrez. ■»

La visite fut courte; l'impatience le prit, et je le vis sortant dans la cour comme un jeune lion inquiet de n'être pas en liberté. Il remonta en carrosse, promettîuit de se rendre à, la comédie, où le maréchal avait fait inviter toutes les dames pour parer les loges, ordonnant ensuite au Gouvernement une fête qui devait être suivie d'un bal.

Nous attendions encore à six heures au spectacle, et l'on ne commençait point, lorsque Algaloty, un des deux compagnons de voyage, vint à la loge du maréchal où j'étais, et lui dit :

« Monsieur le maréchal, le roi de Prusse, qui est déjà à Kehl, m'envoie pour vous remercier de toutes les politesses que vous avez faites au comte Dufour ;

il est parti et ne profiti^ra pas de la comédie ni de votre souper. »

Le maréchal lui témoigna tous ses regrets, bien fâché qu'un séjour aussi court et l'incognito que le Roi avait voulu absolunient garder ne lui eussent pas permis de donner à Sa Majesté de plus grandes marques de son respect.

Je demandai à Atgaloty quel était le troisième personnage qui accompagnait le comte Dufour. 11 m'apprit que c'était le comte de Varte-Lében, adjudant général du Roi et son favori. Dix-huit mois après, le Roi de Prusse, passant à Prague pour aller se mettre à la tête de son armée en Moravie, voulut bien se rappeler son aventure de Strasbourg, dont pourtant il ne parlait pas avec plaisir, très-contrarié d'avoir été reconnu, car il voulait pousser jusqu'à Metz. J'ai toujours imaginé qu'il en avait su mauvais gré au maréchal de Rroglie. M. de Séchelles, chez qui il était descendu à Prague, dit en causant : « L'Kmpereur est un très-bon prince.

— Oui, reprit vivement le Roi de Prusse ; les princes bons doivent espérer le royaume des cieux ; mais, avec cette seule qualité, on acquiert difficilement ceux de la terre. »

Je passai à Strasbourg un hiver délicieux, tout y fut plaisirs et amusements : étant au bal, un domino masqué m'accosta. C'était une dame qui m'avait donné beaucoup de peine dans ma dernière garnison, mais

qui à son tour en prenait; elle avait fait quarante lieues avec sa femme de chambre pour cette équipée; je la menai chez moi, où pendant huit jours, dans la pkis profonde retraite comme en grand secret, je cherchai h la dédommager du sacrifice qu'elle me faisait. Elle était tendre, jeune, et aurait bien voulu prolonger l'habitation de sa cellule. J'y étais uniquement par complaisance et sans amour ; elle retourna chez elle, oii l'on ne s'aperçut pas de son absence.

J'avais une occupation qui me tenait bien plus à cœur : c'était une demoiselle que je voyais souvent dans le monde et quelquefois chez elle. On lui rendait justice en la préférant à toutes les autres. Le difficile était d'être préféré. Je ne devais point y prétendre ; elle était fme, pleine d'esprit, très-dissimulée, d'une contenance aussi modeste qu'imposante; tout cela ne m'effraya pas plus qu'une mère, des sœurs et surtout une ancienne bonne qui ne la perdait pas de vue chez elle, même la nuit, «on lit étant près du sien. Les obstacles irritent ; je feignis d'en vouloir à sa sœur qui, moins jeune et moins jolie, faisait tout autant la difficile ; je voyais pourtant que je gagnais du teirain, et trop vite pour mon peu de désir. La cadette reçut les premiers mots de mon hommage avec complaisance , bien plus pour faire pièce à sa sœur, dont elle avait à supporter les airs de hauteur, que par son goût pour moi, qui d'abord fut très-médiocre.

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Je redoublais de soins, la faisant valoir dans le monde, la louant outre mesure, surtout au bal, où elle était charmée de se distinguer. Tant de peines de ma part n'étaient récompensées que par des remercîments polis mais toujours froids. J'allais y renoncer : l'acclamation publique, l'éloge constant et mérité que j'en entendais taire, tout me ramenait à elle, mais sans succès. Quand on a tout fait on dit qu'il reste encore une ressource : c'est de ne rien faire. Je cessai de lui parler, mais sans humeur, avec cette indifférence jouée qui étonne toujours les jeunes personnes. Elle feignit ne pas s'en apercevoir, garda sa gaieté; mais enfin, le huitième jour, sa vanité me servit mieux que mes soins.

J'avais redoublé d'assiduité près de sa sœur ; nos éclats de rire, supposant plus d'intelhgence, la mettaient au désespoir; elle ne pouvait consentir à une préférence aussi injuste, mais àlaquelle je donnais la plus grande vraisemblance. Elle saisit un moment où elle pût me parler sans être entendue.

« Eh bien î monsieur, vous voyez où j'en serais si je vous avais cru! Que les hommes sont faux! Oh ! que maman a bien raison, il ne faut pas en croire un seul, pas même le plus honnête ; il y a huit jours que vous étiez à mes pieds, rien n'était aussi aimable que moi et plus digne de votre adoration ; depuis ce temps-là à peine m'avez- vous regardée. Que je suis contente de n'avoir pas répondu à tant de faussetés, que je sens bien toute la vérité des conseils de maman et mon peu d'expérience! votre air de vérité au-

rait pu me séduire, heureusement je suis détrompée à temps. »

J'étais enchanté de sa colère, qu'elle cherchait à cacher par un h'oid et une espèce de mépris affectés; je répondis avec une insouciance qui l'irritait encore davantage :

a Je pensais il y a huit jours tout ce que je vous disais.

— Et vous ne le pensez plus à présent?

— Non, mademoisehe; vous voyez que je ne suis pas aussi faux que vous l'imaginez; j'ai cherché à vous plaire, je n'ai eu ni le mérite ni le talent d'y parvenu' ; mais je saurai ne pas être importun et vous délivrer de quelqu'un qui vous devient odieux.

— C'est bien là un des conseils de ma sœur, car il est contraire à vos sentiments et à votre politesse ; mais vous n'y perdrez rien, puisque vous ne vous souciez point de moi. »

Je courus à sa sœur, qui rentrait d'un air libre et satisfait, et je tins bon encore quatre jours; la jeun(!sse connaît peu la dissimulation ; l'orgueil et la vanité échouèrent contre ma prétendue indifférence ; et le décir de m'enlever à une sœur me tint lieu de tout.

Le premier article de notre capitulation fut que je haïrais sa rivale; le second était plus difiicile à traiter : il fallut plaider longtemps pour la déterminer à m'accorder un rendez-vous dans une pièce au rez-dechaussée vis-à-vis son appartement, oi^i personne n'allait. Elle était trop piquée contre sa sœur pour ne

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pas la punir. On dit oui bien faiblement, et comme je craignais la réflexion, je priai que ce fût le soir même. Elle s'y rendit et pensa se perdre par son inexpérience.

Elle croyait qu'il en était d'un amant comme d'une compagne et que quelques baisers feraient les frais du rendez-vous; à la preuve du contraire elle fit deux ou trois cris si perçants que je fus trop heureux de m'échapper avant qu'on ne vînt : elle était déjà passée sur l'escalier, où elle dit s'être donné un coup en montant. J'étais dans la rue, au désespoir d'avoir tenu presque inutdement tant de beautés.

Le jour suivant, j'y retournai; les dispositions n'étaient plus pour moi, la peur avait saisi son âme. J'eus toutes les peines à la faire obéir; mais elle était trop avancée, j'avais son secret; enfin je la déterminai à venir dans une autre pièce aussi abandonnée, et plus près de la porte dont j'avais une clef; l'embarras était de se délivrer de la gouvernante. A une heure après minuit, par un froid intense, j'entrai et attendis non sans frayeur; ce fut mutUement, elle n'osa jamais, la proximité de la bonne couchée dans sa chambre lui en ôta la force.

Le lendemain, je la traitai mal, et ne reçus d'autres excuses que la promesse d'être plus docile; la nuit venue elle tint parole, et je vis au clair de lune la beauté elle-même dans mes bras. Mon bonheur *ut très-court; il y avait dans cet endroit une cage à poulets ouverte malheureusement; le coq, lespuulcs, tout en sortit, et croyant voir le jour, le coq dechan-

ter, les poules de voler comme si on les poursuivait. La chère enfant prit peur : craignant de la perdre, je me relirai bien plus tôt que je ne l'aurais voulu. J'avais constaté mon bonheur, l'ivresse s'était emparée de ses sens; dès le lendemain, devenue douce et tendre, elle ne pensa qu'à me plaire et à suivre ma volonté. J'entendais aux assemblées quand elle paraissait :

c( Elle est aussi sage que belle; son mari sera bien heureux. »

Elle m'écrivait comme un ange les jours où nous ne pouvions nous voir; son désir, sa bonté lui faisaient trouver souvent des moyens que je n'aurais pas imaginés. Mais comme on est volontiers injuste, je le fus en lui reprochant qu'en public, même à la dérobée, je n'obtenais jamais un de ses regards.

(( Ah! dit-elle, les hommes ne savent point aimer; je me mets exprès dans un coin où je ferme les yeux pour mieux vous voir ; que voulez-vous de plus? »

Que de beaux moments elle m'a fait passer ! Tout semblait s'embellir près de sa personne, et je jouissais dans la discrétion la plus sévère d'un bonheur que rien ne troubla.

Je soupais souvent chez M. le cardinal de Rohan, qui avait un état de souverain et où toute la province se rassemblait; j'allai plusieurs fois à Saverne ; le château, le parc, tout y est grand; M. le cardinal

l'ornait pai' sa présence. La beauté de son visage toujours riant inspirait la confiance; il avait la Yraie physionomie de l'homme destiné à représenter ; l'ensemble de ses traits lui donnait toujours cet air qui fait adorer; un regard qui ne lui coûtait rien était une politesse. On jugera de l'immensité du château et de la quantité de gens qui l'habitaient : l'abbé de Ravennes, qui était à la tête de tout et dont l'amitié et les soins avaient payé les dettes et arrangé les affaires très-délabrées du cardinal, me disait que depuis le garçon de cuisine jusqu'au maître de la maison tout compris, on comptait sept cents hts.

Il y avait toujours de yingt à trente femmes des plus aimables de la province. Très-souvent ce nombre était augmenté par celles de la cour et de Paris. La plus grande liberté y régnait; un maître d'hôtel parcourait le matiu les appartements, prenant note de ceux qui voulaient être servis chez eux, soit seuls, soit ensemble. On avait le plus excellent dîner à l'heure demandée ; ceux qui descendaient dans la salle à manger en trouvaient un non moins bon. Des chevaux, il y en avait cent quatre-vingts, et des calèches à volonté. Le soir, il fallait être à neuf heures à l'appartement, et tout le monde soupait ensemble, ce qui avait toujours l'air d'une fcte.

Le cardinal, homme du monde, trouvait des expédients à tout : le château était si plein, un jour où j'arrivais de Strasbourg avec M. de Brau et quelques femmes, qu'une dame venue avec un jeune mihtaire crut qu'il ne fallait point prolonger son séjour, et

qu'il était de sa discrétion de céder son appartement aux arrivantes; son porte-manteau fait, ses ordres donnés, elle vint remercier le cardinal et prendre congé. J'étais auprès de lui. Ne sachant jamais dire que : « Restez, » il demanda pourquoi un si prompt départ.

c( Monseigneur, l'univers est ici; je reviendrai quand la foule sera un peu diminuée.

— Non, madame, vous n'êtes jamais de trop; il faut denDeurer, je l'exige. »

Le valet de chambre tapissier, chargé de la distribution des appartements, faisait la grimace et ré pétait tout bas à son maître :

c( Monseigneur, il n'y a pas de quoi la loger.

— Taisez-vous, vous êtes un sot. »

La dame, qui ne demandait pas mieux, fut bientôt décidée et obéit avec plaisir. Le cardinal tira à part son valet de chambre :

« Est-ce que l'appartement des bains est plein?

— Non, monseigneur.

— N'y a~t-il pas deux lits?

— Oui, monseigneur, mais ils sont dans la même chambre, et cet officier...

— Kh bien ! ne sont-ils pas venus ensemble? Les gens bornés comme vous voient toujours en mal; vous verrez qu'ils s'accommoderont très-bien, et il n'y a pas la plus petite réflexion à faire. »

L'ordre fut exécuté, et je n'ai entendu ni la dame ni le militaire s'en plaindre.

Avec un pareil maître de maison , tout est bonheur: aussi le temple ne désemplissait pas, et il n'était femme ou fille de bonne maison qui ne rêvât Saverne. Je remarquai que tout y était de bon conseil, jusqu'au-dessus des portes, où il y avait pour légende un mot latin , snadere , qui veut dire persuader. Chacun y travaillait , et souvent le succès suivait le désir. J'y ai vu les plus belles chasses : six cents paysans rangés avec des gardes de distance en distance formaient une chaîne d'une lieue, parcourant un terrain immense devant eux, en poussant des cris, battant les bois et les buissons avec des gaules.

On était à les attendre au bas des coteaux , où ils conduisaient toute sorte de gibier; on n'avait qu'à choisir pour tirer. On faisait trois battues comme cela jusqu'à une heure après-midi, où la compagnie, femmes et hommes, se rassemblait sous une belle tente au bord d'un ruisseau, dans quelque endroit délicieux; on y servait un dîner exquis, assaisonné de beaucoup de gaieté; et comme il fallait que tout le monde fût heureux, il y avait des ronds et des tables creusés dans le gazon pour tous les paysans. On distribuait par tête une livre de viande, deux livres de pain et une demi-bouteille de vin, La halte finie, le chaud un peu passé, chacun allait reprendre de nouveaux postes et la battue recommençait.

On choisissait son terrain pour se mettre à l'affût, et de crainte que les femmes n'eussent peur étant

seules, on leur laissait toujours l'homme qu'elles haïssaient le moins pour les rassurer. 11 était extrêmement recommandé de ne quitter son poste qu'à un certain signal afin d'éviter les accidents de coups de fusil; tout était prévu, car avec cet ordre il devenait impossible d'être surpris. Il m'a paru que les femmes, à qui j'avais entendu le plus fronder le goût de la chasse, aimaient beaucoup celle-là. La journée finie on payait bien chaque paysan qui ne demandait qu'à recommencer ainsi que les dames.

Tout respirait la liberté comme la magnificence : un jour maigre, le cardinal me demanda si j'étais descendu aux cuisines; c'était une chose curieuse. 11 m'y mena un quart d'heure avant qu'on ne servît : quel fut mon étonnement de voir un étalage de la batterie la plus nombreuse tout en argent !

L'abbé de Ra venues, vieux conseiller d'Etat, avait toujours de l'humeur, surtout le matin , en parcourant les corridors et les appartements; il trouvait tout plein de poudre, criait pour les meubles et se plaignait à M. le cardinal de l'indiscrétion publique :

« Qui le sait mieux que moi, monsieur l'abbé? je ne suis occupé le soir qu'à regagner ceux avec qui vos criailleries du matin m'ont brouillé.

— Mais les meubles !

— Eh bien! on les frottera, on les remplacera;

liberté et facilité , monsieur l'abbé , sans quoi nous ferions de ceci un désert. »

J'étais assez souvent à table près de lui ; sa causticité me plaisait, et puis il avait des anecdotes curieuses, dont je tirais parti.

Un soir que le hasard avait mis à sa gauche une très-jolie femme, un jeune homme placé près d'elle, de l'autre côté, allongeant le pied sous la table, jouissait de tout son bonheur en sentant un pied répondre au sien avec vivacité ; mais quel fut son étonnement d'entendre l'abbé de Ravennes lui dire tout haut et très-impatienté :

«Vous voyez bien, monsieur, que je ne suis pas femme à ça. » C'était sur le "pied de l'abbé que ce monsieur témoignait ses désirs; je n'ai jamais vu de meilleure scène.

L'électeur de Cologne, grand par sa naissance comme par son état et ses revenus, ne pouvait revenir de l'étonnement que lui causait la magnificence du cardinal. Il est vrai qu'il vivait en souverain. Manuzic, une autre de ses habitations, n'est point aussi grandiose; c'est un genre plus sauvage, moins embelli, mais très-agréable, surtout par ses belles chasses. Il fallut quitter ces résidences enchantées pour retourner à Strasbourg.

On augmenta nos compagnies de dix hommes à

la mort de l'empereur Charles VI; la guerre allait se déclarer pour disputer cette immense succession; il fallut songer à mon petit équipage. M. de Brau, intendant d'Alsace, avec qui je passais ma vie, avait quatre chevaux de main; je crus pouvoir le prier de m'en céder un , celui qu'il montait le moins; c'était lui faire plaisir que de le mettre dans le cas d'être utile; il dit : oui ^ et le marché fut conclu à quinze louis, prix que le cheval lui avait coûté. Il ne voulut point accepter la somme, et après m'avoir pressé de le prendre comme un prêt, il consentit à ce que je remisse l'argent à son piqueur, qui vint le lendemain chez moi suivi d'un palefrenier menant le cheval équipé de tout point avec un harnais qui valait à lui seul plus de quinze louis ; je dis au piqueur de le faire emporter; il mê répondit :

« M. de Braum'a chargé de vous dire que le cheval était vendu avec son harnais, que sans cela il n'y avait point de marché fait. »

J'eus beau insister, il fallut accepter une galanterie aussi noble.

La conduite de M. de Brau fut toujours la même à mon égard; il avait ordonné au trésorier de l'armée de m'avancer sur son compte tout l'argent dont j'aurais besoin. J'ai été assez heureux pour n'en pas abuser : pénétré de son honnêteté, je mêla rappelle avec plaisir; je lui envoyai de Nuremberg un présent plus pour prouver ma reconnaissance que pour m'acquitter, et n'ai cessé de lui écrire pendant toute la guerre de Bohême.

Je fus très-occupé du reste de mes arrangements : nous étions trois camarades très-liés, l'équipage se fit en commun. Mes deux amis étaient trop riches pour des capitaines d'infanterie : l'un avait douze mille francs, l'autre huit mille. Mais la conduite est au-dessus de toutes les richesses ; je le leur ai prouvé souvent dans la suite en les secourant et fournissant à nos besoins communs.

Nous avions un haquet attelé de quatre bons chevaux, qui portait nos grosses provisions et nos malles escortées par deux valets montés, six mulets, un cheval de suite chacun, un cuisinier monté avec des cantines d'osier, allant toujours au campement pour tenir la soupe prête, un premier domestique de confiance, qui était pourvoyeur, maître d'hôtel... et le reste; une grande tente où nous couchions tous les trois ; une seconde où nous mangions et où se tenaient nos gens, une troisième qui nous servait de salon, toutes bien doublées, et beaucoup de canonnières de coutil pour nos gens. C'était Tordinaire et l'équipage les mieux entendus de l'armée. L'intérieur et la dépense, dont j'étais chargé, étaient aussi régulièrement tenus que l'extérieur. Nous vivions trèsbien.

La veille de mon départ de Strasbourg j'allai chez une très-johe femme avec qui j'avais souvent soupe et toujours fort gaiement; c'était la sensibilité personnifiée. Je lui dis mes regrets, en ajoutant que j'avais senti pendant dix^huit mois tous les désirs qu'elle était faite pour inspirer.

« C'est être trop silencieux, me dit-sUe. Quoi ! pendant dix-huit mois, me voyant tous les jours, pas un mot! je suis donc bien terrible?» Et puis en souriant: c( Je ne vous aurais pas condamné à un noviciat aussi long si j'avais été sûre de la vérité; vous prenez mal votre temps, la veille d'un départ; mais c'eût été une honnêteté de continuer à vous taire : ign'orant tout, je ne vous devrais rien ; il est bien tard pour payer mes dettes ; j'ai cru parfois m'apercevoir de quelque chose: maisjedisais: Ce n'est pasàmoi déparier. »

Il me sembla que, malgré le peu d'instants dont il me restait à disposer, nous pourrions encore régler nos comptes. J'en aurais peut-être été convaincu sans des importuns qui arrivèrent. Ceci me rappelle un propos de Gaujac, capitaine de grenadiers de mon régiment.

« Il faut toujours dire que l'on aime, disait-il, et quand de cent femmes vous n'en persuaderiez que cinq, c'est le taux; le capital est bien placé à cinq pour cent. »

J'avais besoin de la guerre pour ma fortune, je le sentais ; mais quand on est jeune, le plaisir a la préférence. Je menais une vie délicieuse, et il me semblait quitter tous les bonheurs.

Nous passâmes le Rhin au mois d'août 1741 pour aUer en Bohème ^

1. Ici se trouve clans le manuscrit le récit de la g-uerrede Bohême que nous avons cru devoir supprimer. Voir la notice.

{Note de l'éditeur.)

SOMMAIRE

1743. Versailles. — La comédie. — Le cardinal de Rohan. — Les dames de la cour. — Présentation au Roi. — Entrée à la cour. — Liaison avec la princesse de R***. — Premier rendez-Yous. — La toilette. — La nuit. — Le duc d'Âyen. — Le grand couvert du Roi.

— Questions de Sa Majesté. — Témoignages d'intérêt. — Indiscrétions. — Second rendez-vous. — Le portrait. — Le peintre Pénel. — Offres repoussées. — Cadeaux. — .lalousie d'un camarade.

— Petite vengeance. — 1744. Siège de Menin. — Fonctions de major-général. — Attaque d'Alwin. — Le comte de Clermont. — Capitulation de la place. — Compte rendu au Roi. — Siège d'Ypres

— Attaque. — Le marquis de Beauvau tué. — Promotion au grade de colonel, sur le rapport du comte de Clermont. — Lettre de M. d'Argenson.

En sortant de chez M. d'Argenson , je fus à la: comédie. On me plaça sur le banc du grand maître de la garde-robe, vis-à-vis la première loge, qui donne sur le jardin. Elle était remplie de dames de la cour, parmi lesquelles s'en trouvait une de la plus grande beauté. Bclrieux, mon camarade, était au bas de cette loge : il me fit mille signes d'intelligence ; la belle dame, qui le connaissait, s'en aperçut et lui demanda qui j'étais : il lui dit mon nom, et l'amitié dont MM. de Soubise et de Luxembourg m'honoraient. La salle de Versailles est fort petite ; on s'y

voit de très-près, et malgré le talent deM"° Diimesnil, qui jouait Mérope, la femme dont la figure m'avait frappé n'y fît nulle attention; ses regards ne furent plus que pour moi ; elle levait les yeux au ciel, paraissant réfléchir profondément, sans y mettre cependant trop d'aftectation. A la fîn de la comédie elle prit le prétexte de ma connaissance avec M. de Soubise et dit à Belrieux de m'appeler pour me voir de plus près. M'étant approché, elln me demanda avec bonté si j'avais vu M. de Soubise. (( Oui, madame, répondis-je, un instant ce matin.

— Et le cardinal ?

— Non, madame,

— Yoilà M. de Soubise, dit-elle, en me montrant la loge du Roi, où il était avec madame de Châteauroux. Montez chez le Roi, il va y prendre l'ordre et pourra vous mener de là chez le cardinal, où vous souperez. »

Je fus très-étonné de ces avis donnés avec autant de bonté que de grâce par une personne qui me voyait pour la première fois, et à qui je n'avais pas été présenté.

M. de Soubise, après l'ordre, eut la complaisance de répondre à mes désirs en me menant chez le cardinal de Rohan, où toute la France se rendait ; il me reçut en m'eni brassant, me présenta au prince de Rohan son frère, et dit à M. de Soubise :

« Mon neveu, c'est à vous de faire connaître votre camarade de collège à toutes nos dames. »

Et puis me regardant gracieusement, il ajouta :

« Vous êtes ici au milieu des vôtres, qui vous ont conseillé de venir à la cour; cette maison est la vôtre, et je vous y verrai toujours avec plaisir à dîner et à souper; cela soit dit une fois pour toutes. »

M. de Soubise m'ayant présenté à madame la princesse de Rohan, madame de Marsan, madame de Soubise, madame de Montauban et aux autres dames, sortit pour aller souper chez le Roi. Je ne saurais trop me louer de toutes les civilités qu'on me prodigua; le cardinal me fît cent questions, ses caresses me mirent très à mon aise, et ôtèrent tout l'embarras que j'aurais dû avoir au milieu de cette cour aussi nombreuse que brillante.

On servit : madame de R***% qu'on appelait ajuste titre la belle prmcesse, me fit mettre entre elle et madame de Marsan ; elles m'accablèrent de bontés et ne parurent occupées que de moi; la cour, qui se réunissait tous les soirs dans ces salons, y était de la plus grande gaieté. A deux heures après minuit mes deux voisines prolongèrent la conversation pour me faire jaser. J'avoue que l'excellente éducation que j'avais reçue , l'habitude de vivre dans la plus grande compagnie, la sûreté de m'exprimer convenablement, et mieux (jue cela, l'intérêt bien marqué qu'on prenait à m'entendre, tout me donnait une confiance qui me faisait valoir à des yeux déjà prévenus; j'avais cependant à l'extérieur un ton de réserve et de modestie qui allait très-bien à ma position, surtout pour une première entrevue.

Il était t. ois heures quand madame de R**** dit ;

« Enfuyons-nous, car il nous ferait passer la nuit; donnez-moi la main jusqu'à ma chaise. »

En y allant, elle ajouta :

c( Vous avez entendu le cardinal, c'est ici votre maison. M. de Soubise et le coadjuteur vous aiment ; nous ne vous brouillerons pas avec eux, vous devez être content de nous. »

Et s'enfonçant dans sa chaise :

c( A souper demain. »

Rentré chez moi, je remerciai de bien bonne foi la Providence de tant de bonheur; j'elais jeune, mais point novice ; je savais l'impression que ma physionomie avait déjà faile à plusieurs femmes : celles de la cour sont souvent les plus indulgentes. Je trouvais une prévenance si prompte et si vive dans madame de R****, que je ne doutai pas, môme dans ces premiers instants , qu'elle ne devînt ma protectrice.

Le lendemain, je fus présenté au Roi par M. le duc de Fleury, gentilhomme de la chambre d'année; à la Reine par madame de Luynes; à Mesdames par madame de Tallard; à M. le Dauphin pai* M. de Fleury. De là j'allai diner chez le cardinal de Rolian. Les dames n'y venaient qu'au souper, j'y revins à neuf heures et demie; le jeu de la Reine lini, les dames arrivèrent. C'étaient à peu près les mêmes que la veille ; madame de R**** m'appela , me fit encore asseoir entre elle et madame de Marsan , et me dit :

«En attendant qu'on serve, racontez-nous ce que vous avez f.iit aujourd'hui. Par l'amitié que M. de

DU MARQUIS DE VALFONS. n

Soubise nous a demandé pour vous, nous répondons de \otre conduite , nous vous conseillerons bien ; quand on arrive dans un pays inconnu, il faut causer des usages avec les habitantes; nous vous dirons tout. »

Elles parurent très-contentes de ce que j'avais fait; je fus trop approuvé pour ne pas m'apercevoir qu'on en était déjà à la plus grande indulgence. Le souper servi, j'eus la place de la veille ; on me questionnait avec autant de plaisir que j'en prenais à répondre. Je jouai après souper au médiateur, à six francs la fiche; c'était bien cher pour moi; mais je jouais bien, tout me disait que je serais heureux : je ne fus pohit trompé; je gagnai et donnai encore la main à madame de R***% qui me dit :

« Est-ce que vous n*allez jamais à la toilette des dames quand elles sont encore jeunes? Leur porte est moins fermée dans ce moment-là ; c'est celui de causer et de se dédommager d'une frisure toujours odieuse.

— J'en attendais la permission, lui dis-je, et j'en profiterai dès demain.

— C'est cela, dès demain, à une heure, n'est-ce pas?

— Oui, madame, et ce sera bien la plus belle du jour. »

A l'heure dite, son suisse me laissa entrer, un des valets de chambre m'annonça; je crus voir Diane entourée de ses nymphes , dans sa plus grande beauté; ses magnifiques cheveux noirs étaient épars

et traînaient presque à terre ; ils bouclaient naturellement; ses yeux se fixèrent sur moi, et sa bouche ne s'ouvrit que pour montrer des dents parfaites; toutes ses paroles allaient à mon âme; elle s'en aperçut et en l'ut enchantée ; cette idée l'embellit encore, si cela était possible; tout respirait la volupté, tout étalait la magnificence de la cour; sa toilette était en or. Quatre de ses femmes, prises à leur jeunesse, à l'élégance de leur taille, à leur beauté, s'empressaient autour d'elle. Quel groupe, et que de jolies figures dans le même miroir ! Je demeurai là, dans une sorte d'ivresse, jusqu'à deux heures.

«Passez chez le prince, me dit-elle, vous lui direz que je vous retiens à dîner avec lui ;^nous dînons ici, mais en si petite compagnie, que c'est une grande faveur d'y être admis; je vous rejoindrai bientôt dans son appartement. »

Elle annonça elle-même qu'on servait. MM. de Soubise, de Bouillon, mesdames de Turenne, de Marsan, la jolie madame Dandeleau, se mirent à table; le vieux prince voulut que je fusse près de lui. Le meilleur repas, les propos les plus agréables, mon éloge fait et répété avec bonté me causaient la plus grande joie. Au sortir de table, je lis deux parties et gagnai fort heureusement, car le momdre échec eût été déplacé en l'état de mes finances.

Madame de K****me mena à la comédie. Le Roi y était dans sa loge grillée avec madame de Chàleauroux , madame de Lauraguais, MM. d'Ayen, de Richelieu et de Soubise; de là j'allai chez le cardinal : la Renie y ve-

DU MAROUIS DR VALF0N8. 7^

naît souper trois fois par somaiue dans une petite pièce 011 chacun allait lui faire un instant sa cour. Après le repas, quelques jeunes gens jouaient du violon, tandis que le prince de Dombes les accompagnait de son basson ; on faisait danser les plus belles femmes de la cour. Toutes les jolies contredanses du bal de l'Opéra étaient répétées avec une précision remarquable; la Reine battait souvent des mains et disait toujours mille choses agréables. Que de beaux moments !

Madame de R**** me dit en sortant :

« Si vous venez demain à ma toilette, vous me prouverez que je n'étais pas si laide hier. »

J'y fus exact le lendemain à une heure. Elle fit éloigner ses femmes, et en me donnant un papier, elle me demanda :

« Savez-vous deviner les énigmes? En voilà une sur laquelle je me suis cassé la tète, je n'y entends rien : serez-vous plus heureux ou plus habile que moi? »

Je pris le papier et me disposai à l'ouvrir :

« Non, non, ajouta-t-elle, vous le ferez chez vous; causons : d'où venez-vous? »

Et aussitôt, rappelant ses femmes, elle me dit :

« Allez faire des visites; nous ne dînons qu'à deux heures et demie , vous y viendrez. »

Je courus chez moi lire le papier; il n'y avait que des lettres initiales et des points. Le voici :

*ie SOUVENIRS

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Je pris une plume , et lorsque j*eus trouvé le quatrième mot du premier vers, le reste ne me coûta rien. La poésie était médiocre, mais l'intention me ravit. Après le dîner, madame de R**** me demanda où j'en étais de l'énigme; je répondis que si elle rentrait dans son appartement, ce qui lui arrivait toujours quand le jeu était fini, je lui en rendrais compte. Son impatience l'e.npèclia de faire une seconde partie : elle me fit signe de la suivre. Dès que nous fûmes seuls, je lui dis :

c( Si vous avez la bonté de m'assurer que le quatrième mol du premier vers est Ressemblance ^ je crois avoir deviné.

— Eh bienl oui, reprit-elle en rougissant d'une façon bien significative.

— La voilà donc, lui dis-je, avec les lettres écrites sur chaque point :

Toi dont la ressemblance agite tout mon cœur, Ombre pour mon maliieur trop tendrement chérie, Ne me reproche pas le somenir flatteur Pour l'objet de ma rêverie.

11 a cet air si séducteur, Ce sont tes traits, c'est ton langage.

Et c'est te rendre un doux hommage Que de céder à ce vainqueur.

J'eus la petite finesse de ne pas dire le dernier mot, feignant de n'avoir su le trouver; elle le prononça avec une vivacité et une émotion qui valaient un :

(c Je vous aime. »

Et puis me regardant avec les yeux les plus tendres :

«Vous avez trop de pénétration ; je n'oserai pas même penser devant vous ; quoi ! dans un instant, deviner ! »

Je lui pris la main, que je baisai mille fois.

(( Passez de l'autre côté, me dit-elle ; qu'on ne me sache pas si longtemps avec vous. Que devenezvous le reste de l'après-midi? Je ne puis vous offrir de vous mener à la comédie, il n'y en a point aujourd'hui; je ne me soucie pas trop d'aller jouer chez la Reine; j'y suis rainée; l'éternel et triste cavagnol m'excède; venez ici sur les sept heures, vous m'y trouverez peut-être. »

J'attendis l'heure indiquée avec la plus grande impatience, bien sûr qu'elle y serait. Sa porte était défendue à tout le monde, excepté pour moi; elle me le dit en entrant, et, se mettant dans un fauteuil, me fit asseoir tout auprès ; elle avait voulu être belle et jolie ; il lui en coûtait peu : la nature avait fait d'avance tous les frais; il restait peu de chose pour l'art. Après un moment elle me dit :

« Plus je vous regarde et plus je vous trouve bien jeune pour un confident, car vous savez mon secret; avouez que vous n'aviez pas besoin que je vous le dise, votre sagacité avait tout compris avant que

j'eusse parlé; mais vous lui ressemblez tant, qu'à coup sûr votre âme est honnête comme l'était la sienne. Oui, je Tadore toujours, et son portrait vivant m'avait si fort saisi dès la première vue à la comédie, que j'ai été trop heureuse de ne pas m'évanouir. »

J'étais plus de sang-froid qu'elle et ne m'occupais intérieurement qu'à réaliser l'illusion. Je redoublai d'affection, sa voix baissait ; ses yeux couverts de larmes se fixaient sur les miens et me disaient : ((Vous n'aurez pas la cruauté d'abuser du moment de consolation dontjejouis.» J'entendais bien celangage muet, et mes gestes devenaient moins circonspects:

(( Je vais crier, » dit-elle.

Je m'éloignai comme si elle m'imposait , et me rapprochant de la porte j'y mis le verrou; elle se leva de son fauteuil, et se replongeant dans un autre beaucoup plus bas, elle ajouta : (( Je me flatte que vous me laisserez tout à moi. » Je me rapprochai, me mis à genoux à ses pieds, ia contemplant avec autant de vivacité que de' tendresse ; elle porta deux fois la main sur mon visage, et le repoussant doucement, elle me dit :

« Ne regardez donc pas comme cela. »

Je n'écoutai plus rien et lui donnai mille baisers auxquels elle feignait de vouloir se refuser en me disant : (( Auriez-vous la cruauté d'abuser d'une confiance dont je vous croyais plus digne? » Je cherchai à lui prouver que oui^ au milieu des transports les plus vifs; la preuve fut complète.

« Quoi! m'écriai-je, j'ai possédé tant de beautés.

— Ah! dit-elle, avec un sourire empreint de la plus douce volupté, avouez que j'ai fait une belle défense, mais rien ne vous intimide. »

Je la dévorai de caresses et ne changeai d'attitude qu'après avoir obtenu la promesse que nous nous reverrions. Il falkit en discuter le moment : j'y voulais plus de commodités et de prolongation. Tout fut convenu pour le lendemain; mille baisers donnés et rendus furent le sceau de la convention. Je sortis, la laissant dans l'extase qui suit l'amour satisfait. Au souper, elle m'indiqua pour deux hernies après midi un escalier dérobé qui arrivait à un arrière-cabinet de son appartement :

« Yous y trouverez, dit-elle, des odeurs charmantes, car je ne veux pas que vous m'honoriez de la perfide lavande ; je la déteste. »

La plus jeune de ses femmes, jolie comme un ange, m'ouvrit la porte à l'heure indiquée ; elle n'osa ni me parler ni me regarder, par respect pour sa maîtresse, qui était déjà dans son lit, mais les rideaux ouverts et sa chambre éclairée par vingt bougies. La porte se ferma, j'y mis le verrou et ne fus qu'un instant à montrer que j'étais digne de tant de complaisances ; on ne m'en refusa pas une : tout me fut prodigué, éloges et caresses. Je mis dans mon marché qu'il ne serait plus question de ressemblance ; avant la fin de la nuit elle me sacrifia, non sans beaucoup de peine, le portrait que je remplaçais si bien. Mes hommages multipliés me méri-

tèrent la préférence et jQxèrent sur moi seul toutes ses idées.

Elle avait raison de ne pas craindre la lumière : que de charmes rassemblés !

C'était lavolupté en personne : le plaisir lui donnait l'instinct de l'amour; elle y apportait cette douce obéissance qui , vous laissant le maître absolu de tout, rend mille fois plus digne de l'être; c'est un art que connaissent les seules femmes de la cour. Elles craignent que leur rang, leur richesse , leur hauteur n'imposent et ne leur nuisent; tout est oublié; une docilité feinte mais souple, qui ne doit durer que pour leur plaisir, est le guide de toutes leurs actions; l'amant qui se croit plus aimé par un abandon si complet d'elles-mêmes, plus libre de corps et d'esprit, tranche du sultan, en prend le ton, en remplit mieux toutes les fonctions et les traite comme de simples odalisques. Les femmes de Paris n'ont point encore acquis ce degré de perfection.

La nuit fut trop belle pour n'être pas trop courte ; il était déjà six heures du matin que nous croyions la commencer. x\vant de nous quitter elle me dit :

c( Tous les yeux sont sur moi, je suis entourée d'espions ; que ta sagesse et ta discrétion me conservent mon amant, et si par hasard, car cela peut être, le Roi vous faisait des questions, niez tout avec fermeté, il vous en estimera davantage, détestant les indiscrets. »

Je crus que c'était pour m'inspirer plus de crainte et de réservj3 qu'elle me tenait ce langage. Je calmai

ses inquiétudes, l'embrassai, et sortis pour aller me reposer jusqu'à midi.

Quel fut mon étonnement en arrivant dans les appartements de voir venir à moi le duc d'Ayen, capitaine des gardes, qui me dit d'un air riant et caustique :

« Eh bien, la nuit s'est-elle bien passée?

— Mais oui, lui répondis-je ; il n'y avait point de bal, j'ai parfaitement dormi.

— Oh! parlez-moi comme à votre ami, ajouta-t-il, je ne suis pas le sien, nous nous détestons; mais je vous aime et veux vous servir et vous conseiller : il faut en tirer le plus grand parti et de protections et d'argent ; elle a tout pouvoir sur le d'Argenson-. »

Je lui dis assez naturellement :

c( Je ne puis répondre à ce que je n'entends pas.

— Vous arrivez, reprit le duc, nous nous reverrons, et quand vous voudrez je vous prouverai que je suis confident discret, bien qu'elle ait essayé de me jouer de mauvais tours. »

El passant tout de suite dans le cabinet du Roi, il me laissa dans le plus grand étonnement. Je commençai à croire que les recommandations qu'on m'avait faites étaient fondées, et qu'il fallait redoubler de précautions par mon silence et la modestie de mon maintien.

Ce furent bien d'autres réflexions le soir; il y avait grand couvert chez le Roi. M. de Fleury, qui l'avait précédé d'un instant, m'aperçut, et venant à moi :

(.< Le Roi m'a chargé de vous dire que vous vous

missiez près de son fauteuil pendant le grand couvert.

— Moi, monsieur?

— Oui, vous, monsieur de Yalfons. »

Je m'imaginai sur-le-champ que c'était une suite de la conversation de M. d'Ayen , qui avait fait quelque histoire au Roi, d'abord pour l'amuser, et puis pour jouer un mauvais tour à mon amie, qu'il haïssait à mort et qui le lui rendait bien. Ils s'étaient chansonnés mutuellement avec autant de méchanceté que d'amertume. Le Roi se mit à table; après avoir été quelques instants à manger, il leva la tête :

« Ehbien, Fleury?

— Oui, sire, à ma droite. »

Alors le Roi me regarda très-attentivement; je baissai les yeux respectueuseçient, puis les levai un iustant sans timidité, j'ose dire sans embarras. Le Roi dit tout haut :

c( C'est étonnant, mais il est beaucoup mieux que lui, il a l'air mâle qu'd n'avait pas. »

C'était de ma ressemblance avec M. de la Trémouille qu'il voulait parler; et puis se tournant encore vers moi :

« Avez-vous des frères?

— Oui, sire, nous sommes six. »

M. de La Pare, cordon bleu, qui venait là pour faire sa cour et être aperçu, s'avança un pou et dit au Roi :

« Sire, ce sontm^^s enfants, je les ai élevés sur 'ues

genoux; je suis Tami de la mère, qui est belle comme un ange.

— Sont-ils tous aussi bien que lui ? interrompit le Roi.

— « Oui, sire, répondit M. de Fleury; celui qui est dans le régiment dont Votre Majesté m'a confié le commandement est plus grand, beau, bien fait, trèsappliqué et plein d'intelligence.

— Ils en ont tous, ajouta M. do La Fare, et Valfons a servi supérieurement Votre Majesté en Bohême sous mes yeux.

— Oui, reprit lé Roi, Soubise et Luxembourg le disaient ce matin. »

Il me regarda vingt fois pendant le souper avec un sourire intérieur qui me rassurait, mais qui me prouvait que M. d'Ayen, trop tôt instruit, avait parlé.

Quelques plaisirs que j'eusse eus la veille, je comptais trop sur moi pour craindre un second rendezvous : je l'avais exigé; les femmes sont complaisantes ; on s'était laissé peu presser , malgré quelques petites réflexions sur ma santé comme sur le danger d'être découvert. Je courus chez le cardinal; on servait. Pendant le souper, M. de Duras me dit tout haut :

(( Pour ça, le Roi vous a bien regardé, il n'a été question que de vous; les courtisans doivent être jaloux. Puis regardant la princesse : Et ce n'est pas le seul motif: que vous a donc demandé le Roi?

— Combien nous étions de frères.

— Oui, mais après il a parlé ressemblance; il est

vrai que c'est comme deux gouttes d'eau avec la Trémouille. »

Madame de R**** cherchait à changer de conversation, n'aimant pas à me voir dans les caquets de M. de Duras, dont l'esprit et la gaieté ne mettaient péril à rien; j'avais été très-lié avec lui au collège, et il cherchait à m'embarrasser plus pour s'amuser de mon inquiétude que par méchanceté ; il me disait tout bas :

« Si vous ne me dites pas que vous avez passé la nuit avec elle, je vais répéter tout haut que vous m'en avez fait la confidence. »

Il en était capable, et je fus trop heureux que le dîner finît.

Tout le monde sorti, madame de R**** me dit :

« Eh bien! monsieur, m'y étais-je trompée? voilà notre aventure connue et le public devenu notre confident; que je suis imprudente! je le savais d'avance : il n'y a pas de noirceurs dont ils ne soient capables; mais vous ne m'avez pas dit ce qui s'est passé au grand couvert.

— J'en arrive, et vous rendrai compte de tout ce soir chez vous.

— Ce soir, chez moi! mais la tête vous tourne ; après tout ce qu'on dit , vous avez donc bien peu d'envie de me ménager ? »

Je pris un air très-triste en lui disant : (c Quoi! leur méchanceté va donc me voler les plus beaux instants de ma vie? vous m'aimiez tant hier !

VOUS ne voulez donc plus me le prouver aujourd'hui? cela a été bien court.

— Tenez-vous à ce que je sois la fable de la cour? c*est déjà en bon chemin, ce me semble. »

Je combattis ses réflexions et pressai tant, qu'enfin 00 m'accorda ce qu'on n'avait jamais eu envie de me refuser. Trois nuits de suite constatèrent mon bonheur.

Elle mettait toute sorte de vivacité dans son désir de plaire, se levait au milieu de la nuit, ôtait son bonnet, retroussait ses beaux cheveux sous mon chapeau, dont elle se coiffait, se faisait des moustaches de tabac d'Espagne, chantait d'un air mutin des chansons grivoises qu'elle accompagnait sur son clavecin, réunissant ainsi la coquinerie d'un joli mousquetaire, la liberté d'une bonne fille et la sensibilité d'une aimable maîtresse. Elle aurait animé les statues.

Je voulus absolument avoir son portrait; Pénel, le seul peintre en miniature, était alors à Versailles occupé à représenter madame de Château roux pour le Roi; il avait les plus grandes obligations à la princesse; elle exigea que, sous prétexte de moins ennuyer madame de Chàteauroux et de ne pas fatiguer ses yeux, il déroberait quelques heures. « Et puis, ajouta-t-elle, je vous donnerai cinquante louis si j'ai le portrait dans huit jours. » On obéit à l'argent, non sans se faire valoir.

Je laissai dormir et reposer tout un jour ma maitresse pour lui rendre sa fraîcheur. Pénel eut deux

séances, mais à la troisième, comme nous avions voulu réparer tant de moments perdus, une langueur trop évidente éclaira le peintre, qui, allant continuer, dit:

« Madame, je vous ferais tort : vous n'avez pas dormi, vous n'êtes pas la même qu'hier, attendons une bonne nuit. »

Et il sortit laissant madame de R**** toute interdite. J'arrivai quelques moments après, je la trouvai devant son miroir.

« Eh bien! qu'en dites-vous? Pénel me trouve laide, au point qu'il m'a remise à un autre jour : moi qui adore la cause de mon insomnie, je me trouve plus belle que jamais. »

Je fus d'avis que nous donnassions encore de l'humeur à Pénel la nuit suivante ; on aima mieux se brouiller avec son peintre qu'avec son amant. Pénel revint; il était plein d'esprit et de finesse.

« Vous voulez donc me perdre de réputation, madame? je vous jure que vous n'êtes plus vous, et que mon pinceau vous servirait mal s'il était de moitié dans ma complaisance. »

Elle me raconta la colère du peintre, et ajouta ;

« La vie est si courte qu'on n'a pas le temps de se faire peindre. »

J'allai exprès à Paris pour laisser finir un portrait que je désirais tant, et que je trouvai parfait à mon retour.

Madame de R**** était née avec une fortune immense; son mari lui laissait quatre-vingt mille livres

de rente pour sa garde-robe ou ses menus plaisirs; elle me répétait sans cesse que j'étais son bonheur de préférence à tout, et ne concevait pas ma gaieté avec la modicité de ma fortune. Elle me faisait, avec une tournure adroite et qui n'insultait pas ma vanité, des offres que je refusai constamment, car j'étais encore de ce côté mille fois plus fier que pauvre.

Un jour j'avais dit en public que j'aimais beaucoup les diabolinos de Portugal; le soir, en la quittant, elle me remit une boîte à bonbons en cristal de roche montée en or qui en était pleine. « J'espère que vous ne me refuserez pas le bonbon que vous aimez? dit-elle en me l'offrant. » Rentré chez moi, je découvris dans le fond Un brillant très-bien monté, que Lempereur estima de douze à quatorze mille francs. Je trouvai le présent trop magnifique, gardai la boîte et rendis le diamant, malgré les instances qu'on me fit.

Elle m'envoya successivement douze paires de manchettes des plus belles dentelles ; c'étaient de ses fichus qu'elle montait ainsi elle-même en me disant : « Vous ne pouvez refuser l'ouvrage de mes mains. » Elle voulut absolument troquer de montre ; la sienne avait des cachets garnis de diamants, et valait six fois celle que je lui donnai en échange ; les bijoux les plus précieux m'étaient offerts; je trouvai plusieurs fois dans mon chapeau vingt rouleaux de cinquante louis. Quoique ma pension fût très-faible, je me serais cru avili de prendre de l'argent, et j'ai constamment repoussé de tels présents.

J*acceptai une turquoise entourée de carats, sous laquelle il y avait de ses cheveux; elle me proposa de mettre cent mille francs en viager sur ma tête. Je dis non à tout, répétant toujours : a Je suis trop riche de mon bonheur, vous êtes mon trésor. » Cette façon de penser, malheureusement trop rare à la cour, l'enivrait et me l'attachait encore davantage. Cependant, pour me contenir et être plus sûre de ma discrétion, elle me parlait continuellement du goût que le Roi avait pour elle, et de sa crainte qu'il ne m'en arrivât quelques désagréments.

Un soir, sortant de chez elle passé minuit, je rentrai au Cadran-Bleu où j'étais logé, vis-à-vis et trèsprès du château; la porte ouverte, je fustrès-étonné, à une heure aussi indue, de trouver quatre gardes du Roi avec leurs mousquetons, qui, pendant que je montais, firent répéter deux fois mon nom à la fille, à qui ils l'avaient demandé. Ne sachant que penser, je gagnai ma chambre assez préoccupé, et fus quelques instants sans me déshabiller. Je pris enfin mon parti, et le besoin de repos me fît entrer dans mon lit. Le lendemain je sus que souvent les gardes, au sortir de leur faction, venaient brûler un fagot et boire un coup.

Au miheu des plaisirs et de la vie la plus délicieuse, j'éprouvais parfois des contrariétés et des tracasseries suscitées par les caresses et la préférence que je recevais; mes camarades furent jaloux, surtout Belrieux, qui, mettant vis-à-vis de moi autcint

de fausseté cachée que d'amitié et de bonne foi apparentes, chercha à me ruiner dans l'esprit de madame de R****. Comme elle craignait qu'une explication avec lui pût en venir à une affaire, elle me cacha une partie de ses manœuvres jusqu'à un moment où comme je le louais, lui absent, piquée de ma duperie, elle me dit avec vivacité : « 11 ne mérite pas vos bons procédés, c'est un fourbe, une âme basse et jalouse de vos bonnes qualités. » Je répondis froidement que je ne croyais pas à tant de duplicité, et l'ayant pressée de m'édifier davantage, elle pallia tout; mais malgré sa sagesse et sa discrétion, j'en appris assez pour haïr Belrieux et me méfier de lui. Je le trouvai le lendemain au lever du Roi; il s'avança vers moi et me prit la main d'un air d'amitié; je la retirai très-sérieusement. Il était d'autant plus coupable que je n'avais pas laissé passer une occasion d'en dire du bien ; il vit à ma contenance que j'étais instruit, et n'hésitant pas, il me dit en prenant un ton très-gai :

« Quoi ! mon cher Yalfons, m'aurait-on fait visà-vis de vous quelques noirceurs? les femmes avec qui nous vivons en sont capables ; c'est une suite de leur prévoyance : elles ne veulent point d'intimité entre les hommes, craignant d'être l'objet de nos conversations et de confidences mutuelles.

— J'ignore ce qu'elles craignent, lui répondis-je ; mais je devais être plus sûr de vous : faisons un marché, oublions-nous et ne parlons jamais l'un de l'autre, » Kt me retournant, je le laissai là.

Je fus deux ou trois jours sans aller dîner chez madame de R****, et le hasard fit que me trouvant dans les mêmes maisons que Belrieux , il crut l'avoir éloignée de moi. Cependant, pour en être plus sûr, il me dit dans les appartements du château, où je le rencontrai avec un de ses camarades :

« Nous devrions aller tous les trois chez le prince de Rohan lui faire notre cour. »

Je répondis qu'il était bien tard, et presque l'heure de dîner. Ils se regardèrent à ma réponse, croyant voir confirmer leur soupçon. J'avoue que, piqué de la présomption, je tirai ma montre et dis :

(( Mais au fait, nous aurions encore le temps. »

Le prince nous reçut avec bonté et me distingua par ses amitiés; la princesse arriva ensuite, et regardant la pendule :

(c On sert bien tard, dit-elle. »

Et puis s'adressant à moi seul :

(( Vous dînez ici : vous savez trop le plaisir que vous faites à tous pour dire non. »

Je répondis par une grande inclination; mes deux bons amis attendirent quelques minutes, et voyant qu'on ne leur disait rien, sortirent très-vexés. Ce ne fut pas tout : j'avais à me venger complètement. J'exigeai de madame de R**** qu'elle fermât sa porte à celui qui m'avait desservi ; elle y consentit volontiers, car elle le haïssait, et je lui en vis donner l'ordre au suisse de son appartement.

A quelques jours de là, je proposai à Belrieux d'aller à la toilette de la princesse; il accepta. Je le

DU MARQUIS DE VaLFONS. 91

laissai parler le premier au suisse, qui répéta sa consigne :

« Madame n'est pas visible. »

Il vint à moi; je lui dis en ricanant :

M Vous aurez eu quelque querelle ensemble , ou bien on a peur de vous; moi qui suis un bon diable sans nulle prétention, on me laissera peut-être entrer. »

La porte s'ouvrit, et j'eus le plaisir de lui souhaiter le bonjour et de lui prouver que tous ses propos n'avaient eu d'effet que contre lui.

11 m'avait attaqué partout, car à sa mort, qui arriva un an après, je dis à M. d'Argenson, qui en parlait :

« Le Roi perd un bon officier qui avait des talents.

— Ne le regrettez pas, me répondit-il, il iir louait pas les vôtres, et a cherché plus d'une fois, mais sans succès, à vous nuire dans mon esprit. »

Au mois de mai je fus détaché auprès de M. le comte de Clermont- Prince, pour y faire les fonctions de major-général, pendant le siège de Menin, avec trente-cinq bataillons et vingt-deux escadrons. Nous ouvrîmes la tranchée vis-à-vis l'ouvrage à cornes du faubourg d'Alwin , si près du glacis, que la sentinelle hollandaise nous parlait, et nous menaça plusieurs fois de tirer sur nous, ce fju'elle ne fit pas en ayant reçu la défense.

Cette facilité accéléra fort le travail de la première nuit; la garnison hollandaise étant peu nombreuse, le gouverneur, attaqué très-vivement par le côté opposé qui était le plus faible de la place, y porta toute son attention ; il fit, dans cette partie commandée par le maréchal de Noailles, mais qu'on appelait l'attaque du Roi, un feu très-soutenu.

Il n'avait pas osé mettre beaucoup d'hommes dans l'ouvrage à cornes, qui, séparé de la place par une longue chaussée, pouvait être difficilement secouru. Au bout de quelques jours, et après avoir passé quarante-huit heures à la tranchée, je m'aperçus que cet ouvrage était peu ou point gardé, et que vers les dix heures seulement il en partait quelques coups de fusil peu suivis. Je communiquai mes observations à M. le comte de Clermont, et lui proposai, malgré l'avis des ingénieurs et officiers d'artillerie, de tâter l'ouvrage ; ces messieurs s'y opposaient, ne voulant jamais sortir des règles ; j'insistai, et la confiance que M. le comte de Clermont avait en moi décida ce prince à m'en donner la permission pour la même nuil. J'allai au quartier du Roi faire part de mon projet à M. d'Argenson, en lui disant :

«Je vous prie, monsieur, si le succès suit mes idées, de vous souvenir que j'ai été le seul de mon avis. y>

Il me reçut très-bien, fit quelques difficultés, me recommandant avec amitié de ne pas me trop exposer, et pour le surplus, s'en rapportant à mon zèle. Le soir, à neuf heures et demie, je descendis dans les

DU MARQUIS DK VALFONS. 93

ossés qui éUiient stM^s; le chemin couvert avait été abandonné dès le premier jour. J'avais avec moi la compagnie des grenadiers d'Artois, commandée par Cahors. Je fis monter à l'échelle un sergent que je suivis ; je lui avais fait mettre trois pierres dans sa poche pour que, les jetant l'une après l'autre dans le fossé, s'il ne voyait personne dans l'ouvrage, ce fût un signal aux deux compagnies de grenadiers de dresser les autres échelles pour escalader; ce qui fut fait dans un instant, après le signal donné. J'avais eu beau prier M. le comte de Clermont de ne pas venir, il voulut être lui-même au pied de la première échelle. Je dois hommage à la valeur et au sang-froid de ce prince que, dans mille autres occasions, j'ai vu toujours mépriser le danger.

Arrivé sur le parapet, après nous être mis en bataille, je fis fouiller l'ouvrage et me portai tout de suite à la gorge, où, à peine placés, nous vîmes sortir de la place un homme portant un falot, suivi d'une troupe trop éloignée de nous pour en pouvoir discerner le nombre. Pendant ce temps, j'avais envoyé un sergent et dix grenadiers pour casser les chaînes du pont-levis. 11 y avait dehors quatre compagnies de grenadiers, deux piquets de dragons et des ouvriers de l'artillerie qui, avec leurs masses et leviers, eurent bientôt cassé les chaînes et abattu le pont pour s'introduire dans l'ouvrage.

Nous nous étions mis ventre à terre ; les Hollandais arrivèrent sans se douter de rien, et étaient au milieu de nous qu'ils ne nous avaient pas en-

core aperçus; nul ne fit résistance, tout fut fait prisonnier : c'étaient un lieutenant et trente hommes qui, chaque soir, à dix heures, sortaient de la place en bordant le parapet, et tiraient quelques coups de fusil pour retarder notre attaque et nous faire avancer avec précaution.

Je les menai à M. le comte de Clermont, qui me reçut à merveille. J'écrivis tout de suite à M. d'Argenson, pour lui apprendre avec quelle facilité nous avions réussi. On fît alors entrer des travailleurs pour pousser des zig-zags sur la chaussée qui conduisait au corps de la place. M. du Brocard, commandant notre artillerie, fit construire une batterie de douze canons pour battre en brèche.

Le surlendemain, le gouverneur, se sentant pressé par l'endroit qu'il avait cru absolument abandonné, arbora le drapeau blanc à notre attaque et demanda à capituler. Il était midi : M. le comte de Clermont descendit de son cheval, qui allait plus vite que le mien, et m'ordonna d'en porter la nouvelle au Roi à son quartier de Flammerdingue, écrivant à Sa Majesté que le militaire qui avait le plus hâté la réussite drvni être choisi pour en rendre compte. La vitesse de mon cheval et mon impatience abrégèrent le chemin.

Je passai chez M. d'Argenson, que je trouvai à table, et lui fis part tout bas de l'objet de ma mission. Il m'accuedlit avec la sympathie qu'inspirent toujours les premiers succès. J'ahai ensuite chez le Roi : l'huissier me fit entrer dans la chambre où étaient

t)U MARQUIS DÉ VALFONS. 9S

M. de Richelieu et le maréchal de Noailles , à qui je commençai à faire mon récit, lorsqu'il m'interrompit en me disant :

« Yoilà le Roi. » Je n'avais pu m'en apercevoir, tournant le dos au cabinet d'où sortait Sa Majesté. Je lui dis :

tt Sire, M. le comte de Clermont m'envoie rendre compte à Votre Majesté que le gouverneur de Menin a arboré le drapeau blanc à l'attaque d'Alwin, et demande à capituler. »

Le maréchal de Noailles ajouta :

« Mais pourquoi ne l'a-t-il pas arboré à l'attaque du Roi?

— Monsieur, lui répondis-je, le Roi présent à son armée y domine tout, et son attaque est partout sous différents généraux.

— Cela est vrai, dit le Roi, il est égal dans quel endroit ce gouverneur mette le drapeau blanc, pourvu que nous ayons Menin. »

Le maréchal de Noailles était très-fàché que ce ne fût point son attaque qui eût forcé le gouverneur à se rendre. Le Roi m'écouta avec bonté et me chargea de dhe à M. de Clermont combien il était content de son zèle. Le 8 juin. Sa Majesté lit son entrée dans Menin.

Nous allâmes de là faire l'investissement d'Ypres, où je fus encore chargé du détail du corps de M. le comte de Clermont. Ayant fait placer quelques compagnies de grenadiers pour resserrer la place, je vis

9f> SOUVENIRS

uiie redoute occupée par l^s Holkiudais ; je fis avancer un tambour et un officier pour la sommer ; aussitôt le sergent qui la gardait mit son mouchoir au bout de sa hallebarde, demanda à capituler, et la permission de venir me parler; je lui dis qu'il le pouvait en sûreté : il m'assura qu'il avait vingt hommes avec lui, du pain pour trois jours , beaucoup de poudre et de balles, que les fossés étaient si larges et si profonds, qu'il n'avait pu les franchir malgré son audace et son agilité ; que sûrement nos grenadiers n'y réussiraient pas mieux, surtout ayant des coups de fusil à essuyer, et que devant prendre la redoute à coup sûr, il était inutile d'y faire mourir taat de braves soldats, tandis qu'il allait la rendre si on voulait le laisser rentrer dans la place avec sa troupe. Je trouvai tant de bon sens et de fermeté à son raisonnement, que je crus devoir faire récompenser sa valeur, en obtenant de M. le comte de Clermont la demande qu'il sollicitait.

Notre attaque était à la gauche du canal de Boësingue; celle du Roi, commandée parle marcchalde Noailles, à la droite ; nous poussâmes la nôtre avec beaucoup d'ardeur. M. du Brocard , excellent offi. cier d'artillerie, plaçait toujours son canon très-avan tageusement; il tirait à ricochet, ce qui ne faisait pas grand bruit mais beaucoup de mal aux assiégé.-. On prit une demi-lune, appelée la demi-lune verte, où les ennemis, entourés d'eau, se croyaient en sûreté.

DtJ MARQUIS DE VALFONS. 97

Le chevalier de Beauvau y fut blessé. J'étais nuit et jour à la tranchée avec le marquis de Beauvau, homme brave, plein de zèle, et qui voulait être partout. Nos sapeurs étaient presque à même de culbuter les palissades du chemin couvert. Il s'en fallait bien que ceux de l'attaque du maréchal de Noailles fussent aussi près que nous; malgré leur éloigne ment, il fut décidé qu'on attaquerait de vive force, ce qui fut remis au lendemain.

La veille, nos grenadiers et les piquets de dragons, surpris par un feu très-vif qui partit à minuit du chemin couvert, crurent que c'était une sortie ; ils abandonnèrent leur poste pour regagner la tranchée, où j'étais auprès de M. le comte de Clermont. Ce prince monta sur le parapet, tout à découvert, parla aux dragons et grenadiers pour les arrêter, et aussitôt se porta en avant. ^Je doublai le pas pour le précéder en criant à nos troupes :

(c Laisserez-vous faire l'avant-garde au prince? A moi, grenadiers ! »

Tous firent demi-tour à droite, se reformèrent résolument sous le feu, et réparèrent leur première démarche en reprenant leur poste, qu'ils conservèrent toute la nuit.

Je ramenai M. le comte de Clermont dans la parallèle où il était auparavant, en lui répétant :

(c Monseigneur, vous vous exposez trop.»

Il me répondit avec bonté :

c( Et VOUS, qui marclitz toujours devant moi?» Cette aventure fit beaucoup de bruit dans l'année; on faisait tenir à M. le comte de Clermont des propos très-désavantageux aux dragons. M. de Chevreuse, qui les commandait comme mestre de camp général, m'en témoigna ses regrets. Je priai M. le comte de Clermont d'imposer silence à ces calomnies par une lettre ostensible qui rendît justice aux dragons. Il voulut bien s'y prêter, et ce fut un de mes frères, cornette dans Royal-Dragon, qui porta la lettre à son général; elle fit grand plaisir à ce corps; M. de Chevreuse m'en a toujours su gré.

Le lendemain , au point du jour, on attaqua le chemin couvert. Nos grenadiers, guidés par M. de Beauvau, auprès de qui j'étais, sautèrent imprudemment dans l'ouvrage et y auraient perdu beaucoup de monde par le feu du corps de la place, dont les parapets n'étaient point écrêtés; je fis sur-le-champ porter des madrier;: destinés aux plates-formes des batteries et les lit mettre sur les traverses, ce qui préserva nos grenadiers.

Du Bourdet, capitaine de grenadiers, futblessé; je lui donnai la main pour se relever et aller se faire panser. Je ne puis trop louer la constante valeur des deux compagnies de grenadiers de Gondrin, qui culbutèrent tout ce qui leur résistait; ceux qui, forcés par leurs blessures de se retirer, allaient à la queue de la tranchée où était l'ambulance, revenaient sur-

DU MAUQUIS DE YÂLFONS. 99

le-champ avec leur bandeau pour soutenir leurs camarades. Je fus forcé, en les admirant, de ménager d'aussi braves gens et de placer des sentinelles au delà et derrière les sapes pour les empêcher de passer et les forcer à se retirer.

Nous perdîmes beaucoup de monde ; le corps de la place n'avait point été assez battu ; les Hollandais, derrière leurs parapets encore intacts, firent un feu très-meurtrier : M. le marquis de Beauvau y fut blessé ; j'étais près de lui et le fis emporter ; il mourut deux jours après. L'État perdit en lui un excellent officier, et moi un si bon ami que ses dernières paroles au maréchal de Noailles furent pour me recommander à lui dans les termes les plus avantageux.

La place se rendit après huit jours de tranchée; la défense fut molle , excepté celle du chemin couvert. Le Roi dit à M. le comte de Clermont, le lendemain en donnant l'ordre, les princes du sang, officiers généraux et ceux de l'état-major rassemblés :

« Comte de Clermont, vous vous exposez trop.

— Sire, c'est à M. de Valfons que Votre Majesté peut faire ce reproche, si cela en est un ; il s'est conduit avec autant d'intelligence que de valeur et a beaucoup contribué à nos succès. »

M. le comte d'Argenson, qui était derrière le Roi, s'approcha en disant à demi-voix :

« Sire, voilà le moment de le récompenser et de le faire colonel. )>

B!BL10TH£C;\ Oftavi«ns»»

Le Roi me dit, avec celte bonté qui augmente toujours la grâce :

c( Je vous fais colonel. »

Au sortir de son cabinet, je témoignai ma juste reconnaissance à M. d'Argenson , en le priant que mon brevet eût la même date que celle de la promotion faite un mois auparavant, ce qui par mon ancienneté de service me faisait passer devant tout le monde. Il me l'accorda avec amitié et me l'apprit par la lettre suivante que je reçus pendant le siège de Furnes :

«Au camp sous Ypres.

« Le Roi vient, mon cher Valfons, de vous donner le brevet de colonel. Vous savez combien je me suis intéressé à vous le faire parvenir. Sa Majesté a bien voulu que le brevet qui vous sera expédié ait la même date que ceux des régiments qu'elle a accordés en dernier lieu : c'est ce que vous désiriez et ce que je désirais moi-même. Comme nous allons être quelque temps sans nous voir, je n'ai pas voulu différer à vous informer de cette grâce du Roi, que vous avez si bien méritée par vos services, dont Mgr le comte de Clermont vient de rendre les témoignages les plus avantageux. La protection dont il vous honore l'y rendra très-sensible, e* je vous prie de lui en rendre compte de ma part avant qu'elle soit expédiée. Soyez persuadé que c'est pour toute ma vie que je vous suis, mon cher Valfons, aussi sincèrement qu'inviolablement attaché.

Signé : « V. d'Argenson. »

SOMMAIRE

1744. Siège de Furnes. — Conseil d'un gentilhomme du pays pour diriger Taitaque. — Son patriotisme. — Capitulation du prince de Schwartzemberg. — Séjour du roi à Dunkerque. — Le marquis de Mirepoix fait à lui seul trois bataillons prisonniers. — Service rendu à madame de Châteauroux par un officier. — Récompense.

— Économies sur les frais du siège. — Conversation avec M. d'Argenson. — Plan de campagne. — Le maréchal de Belle-Isle. — Maladie du Roi. — Ses médecins. — Sa guérison. — Le prince Charles. — Le maréchal de Noailles. — Ses hésitations. — Ses fautes. — Occasion manquée. — L'armée à la poursuite d'un lièvre.

— Rocherac. — Siège de Fribourg. — Arrivée du Roi au camp. — Réception qui lui fut faite à Strasbourg. — Continuation du siège.

— Compte rendu au Roi. — Attaque repoussée. — Succès coûteux. — Les officiers du gobelet. — Le prince de Soubise a un bras cassé. — Visite du Roi. — Attaque du chemin couvert. — M. de Lowendal est blessé. — Strasbourg. — M. de Richelieu et M. d'Ayen.

— Compte rendu au Roi. — Son opinion bienveillante. — Le passage du pont. — Compte rendu au Roi. — Question insidieuse. — M. de Richelieu. — Confidences, — Assaut de Fribourg. — Échec.

— Heroisrae d'un grenadier. — Conseil de guerre. — Anxiété générale de l'armée. — Capitulation inespérée. — Entrée à Fribourg.

— Démolition des remparts. — Reddition des châteaux. — Départ pour Versailles. — Cent vingt lieues en quarante-deux heures. — M. d'Argenson et son fils. — La princesse de B..,. — Renouement des relations. — Moments d'alarme. — Refroidissement. — Folle ambition. — Séparation. — Déception.

Je fus destiné à suivre M. le comte de Clermont qui, à la tête de trente-cinq bataillons et vingt-huit escadrons, dont quinze de dragons, alla investir Fur-

nés; il était décide qu'il n'y aurait qu'une attaque du côté de la mer, lorsqu'un gentilhomme du pays vint me trouver et me dit en particulier :

c(Ma démarche vous paraîtra peut-être criminelle vis-à-vis mon souverain. Né son sujet, je ne devrais pas donner des conseils contre son service ; mais c'est le bien et le bonheur de mon pays qui me déterminent; si le gouverneur de Nieuport et celui de Furnes lâchent les écluses , le Furnemback et toutes nos terres sont perdues pour dix ans ; cela ne retardera la prise de la place que de quelques jours. »

Et sortant de sa poche un très-bon plan , il me prouva qu'en attaquant du côté opposé on aurait mille fois plus de facilité; puis, pour démontrer sa sincérité, il me dit :

(( Ce conseil sera pernicieux pour moi , comme particulier; j'ai une très-belle maison toute neuve du côté de l'attaque que je vous propose ; elle sera écrasée par votre artillerie, mais je la sacrifie pour sauver le reste du pays. )^

Il me fit sentir tout ce qu'il risquait; je lui promis le plus profond secret et mis pourtant auprès de lui un lieutenant de grenadiers pour me répondre de sa personne. J'allai rendre compte à M. de Clermont d'une conversation qui pouvait nous être si utile ; je lui menai le gentilhomme, qui ne fit que le confirmer encore plus dans l'idée de suivre ses conseils; on fit deux attaques : celle que M. de M*** nous avait indiquée força M. de Schwartzemberg , gouverneur, à se rendre le troisième jour.

Le prince m'envoya dans la place pour faire la capitulation. M. de Schwartzemberg me dit en la signant :

« J'ai entendu dire que les Français investissaient ma place, j'ai pris trois chemises dans ma poche et me suis jeté dedans. y>

Tl avait très-bien calculé, puisqu'il netintque trois jours. Le Roi vint de Dunkerque avec mesdames de Modène, de Châteauroux et deLauraguais pour voir sortir la garnison, qui était prisonnière de guerre; en passant devant lui, M. de Schwartzemberg s'avança pour remettre son épée à Sa Majesté , qui la prit et la lui rendit sur-le-champ avec bonté.

Notre même gentilhomme, après m'avoir fait vérifier dans l'intérieur de la place la vérité de son propos, me dit :

« Il me reste encore une opération à faire ; je vous demande un passe-port pour aller à Nieuport; je donnerai , au nom du pays, dix mille écus au commandant de la place s'il veut bien ne pas nous inonder. )) Tout cela se fît et nous fut de la plus grande utilité.

Je ne dois pas oublier de mentionner qu'à la première ouverture de la tranchée, dans la partie qui m'avait été indiquée, ayant conseillé au comte de Ségur, qui la commandait, de me laisser le détail de h distribution des troupes, je fis plusieurs dépôts de travailleurs, et à la nuit j'allai placer moi-même les compagnies de grenadiers en avant, pour les protéger, derrière les bataillons de tranchée ; je plaçai

quatre piquets d'infanterie avec une chaîne de sentinelles très-près les unes des autres, pour qu'une sortie, si elle avait lieu, n'effrayât pas les travailleurs, qui ne demandent jamais qu'un prétexte pour abandonner leur besogne , et qui, ne pouvant être ni vus ni contenus , vont si loin qu'on ne peut les rassembler et que la nuit est perdue. Par ces postes en arrière, je remédiais à un inconvénient aussi grave que fréquent ; car à minuit les ennemis ûrent un feu si vif que les travailleurs prirent la fuite et tombèrent dans tous les postes, où ils furent arrêtés, rassemblés et ramenés à l'ouvrage. C'est un très-bon expédient que mon zèle m'inspira, ne l'ayant jamais vu pratiquer, et que je conseille, pour son utilité.

Tout le temps du siège de Furnes, le Roi resta à Dunkerque, où il apprit l'affaire des retranchements de Montalban. Les troupes, surtout le régiment de Poitou, y avaient fait des prodiges; le marquis de Mirepoix, heutenant-général, y avait prouvé ce que peuvent l'audace et la valeur guidées par le sangfroid : monté au haut du plateau, trop vite pour y arriver avec les grenadiers , il y trouva trois bataillons piémoiitais à qui il ordonna de mettre bas les armes, comme s'il avait une armée derrière lui, ce qu'ils exécutèrent sans résistance. Nos grenadiers ne vinrent qu'un instant après cet événement si extraordinaire.

M. le prince de Conti envoya le détail de ce succès

par un officier. M. le duc d' A génois était du nombre des blessés : le Roi, en prenant madame de Châteauroux, lui avait enlevé sa maîtresse qui n'avait pas encore oublié tout le goût qu'elle avait eu pour lui ; Dumesnil, maréchal de camp, ami de tous les temps de madame de Châteauroux , craignant qu'elle ne parût trop affligée de la blessure de M. d'Agenois, se trouva au bas de Tescalier lorsque madame de Châteauroux descendait de voiture, et lui donnant la main, lui apprit les succès de Montalban et la blessure peu dangereuse de M. d'Agenois.

Le Roi l'attendait sur le paUer, et lui dit en la voyant ;

c( Le prince de Conti a battu les ennemis , forcé les retranchements, et d'Agenois est blessé.

— Sire, répondit madame de Châteauroux prévenue et rassurée, les troupes ont bien fait : ceux qui sont blessés ont rempli leur devoir ; je ne puis que me réjouir, avec Yolre Majesté d'une nouvelle aussi heureuse. »

Le soir elle en témoigna toute sa reconnaissance à Dumesnil, qui, très-peu de jours après, eut une inspection de cavalerie et le cordon rouge.

M. de Séchelles , intendant de l'armée , m'avait chargé, malgré moi, de quarante mille écus pour le détail et les frais du siège de Furnes, n'y ayant point de trésoriers. Je lui rapportai cent mille francs ;

c( Vous avez dépensé bien peu d'argent, me dit-

il. Ce siège devait coûter davantage et contribuer à votre aisance.

— Un major-général, lui répondis-je, a des devoirs; je n'ai jamais connu que ceux de la plus sévère probité, et j'ai économisé l'argent du Roi plus que le mien . »

Mon honnêteté fut ma récompense.

J'eus avec M. d'Argenson, dans son cabinet à Dunkerque, une conversation qui, à très-bon marché, lui donna une haute idée de mes aptitudes militaires. Il ouvrit la carte des Pays-Bas sur son bureau en me disant :

(( Nous sommes seuls; la saison n'est point avancée : quelles sont vos idées et que pouvons nous faire à présent pour occuper un grand Roi et son armée victorieuse?»

En me tenant ce propos-là, il avait les yeux fixés sur Namur et Maëstricht.

Je lui dis :

c( Monsieur, nous aurons beau parcourir cette carte, l'objet de vos désirs comme de vos opérations ne s'y trouve pas.

— Elle montre pourtant bien du pays !

— Monsieur , un ministre comme vous a de plus grands projets; c'est à Fribourg qu'il faut marcher. »

Sa surprise me prouva que j'avais deviné, quoique

DU MâRQUJS i)K VALFONS. iO?

pour me détourner il chercliàL à nje prouver l'impossibilité de cette opération.

« Je demande pourtant à en être témoin , et vous prie, dans le choix qu'on va faire de l'état-major pour suivre le Roi , de comprendre votre serviteur ; je désire être près de vous et j'espère y être utile. »

Il m'assura que l'armée allait se reposer, et me pria de ne parler à personne de mon idée sur Fribourg; qu'on en rirait comme d'une chimère.

Cependant une très-grande partie de l'armée, divisée par colonnes, se mit en marche pour se rendre en Alsace par le Messin ; je faisais le détail de celle qui était commandée par le comte de Ségur, lieutenant-général. M. de Belle-Isle, sous qui j'avais servi en Bohème et surtout pendant la défense de Prague, me témoigna un très-grand désir de causer avec M. d'Argenson. Ce ministre savait que M. de Belle- Isle était admirable pour les détails, mais craignait de se confier à lui et d'avoir l'air de chercher à apprendre ce qu'il aurait dû savoir. Je bannis sa crainte en l'assurant que M. de Belle-Isle serait trèsflatté de répondre à ses questions, qu'il parlait bien, mais ne haïssait pas à montrer ce qu'il savait, surtout au ministre de la guerre, et que sans se compromettre il en tirerait ce qu'il voudrait.

D'après mon propos, leurs conférences commencèrent, et les circonstances de l'état du Roi et de son

séjour forcé à Metz par sa maladie les lièrent beaucoup ensemble. Ils se conduisirent très-bien l'un et l'autre, lorsque madame de Chàteauroux partit de Metz pour retourner à Paris.

L'armée se rassembla en Alsace, près de Schelestadt , aux ordres du maréchal de Noailles ; nous apprîmes là le danger où était le Roi. Lapéronie, son premier chirurgien, qui l'avait traité avec imprudence, perdit la tète lorsque la maladie devint plus grave, et ce fut un ancien chirurgien-major qui indiqua l'émétique, dont l'effet rendit la santé au Roi.

Je conseillai à M. le comte de Clermont d'aller à Metz et de profiter de ses entrées familières dans un moment aussi précieux ; je fixai l'indécision de ce prince qui me disait :

(( Qu'irai-je faire là, et si le Roi me le demande?

— Eh bien ! monseigneur, la réponse me semble facile ; je lui dirais : ce Sire, ayant l'honneur d'être de votre sang, Yotre Majesté doit me permettre de veiller sur elle à double titre. »

Le Roi lui sut gré de sa démarche, le reçut et le traita très-bien.

Le prince Charles avait pénétré en Alsace à la tète de quarante mille Autrichiens. M. le maréchal de Noailles, pressé par tout le monde de marcher en avant et de se joindre à M. de Coigny, était dans la plus grande perplexité. Malgré l'état dangereux où se trouvait le Roi, il envoya prendre ses ordres à Metz.

DU MARQUIS Dl-: VALFONS. 109

Sa Majesté, tout accablée qu'elle était par la maladie, lui ordonna de marcher et de combattre ses ennemis. MM. de Sérhelles et Duvernai cherchèrent à fixer l'irrésolution du maréchal en lui promettant toutes sortes, de subsistances. M. le duc de Grammont et le duc de Boufflers ne cessaient de le presser ; j'étais présent à leurs sollicitations dans son cabinet ; on saisit le moment où il dit oui et, de crainte de quelque réflexion , j'allai sur-le-champ au camp faire battre la générale. L'armée se mit en marche et nous nous portâmes sous Strasbourg.

Le prince Charles avait un pont sur le Rhin à une lieue au-dessous de cette ville. M. le maréchal de Noailles conçut le dessein de le rompre et fit commander quarante compagnies de grenadiers et quarante piquets aux ordres de M. de Maubourg, lieutenant-général, pour cette expédition. J'étais chargé du détail ; tout le monde se mit dans les bateaux et nous fûmes en peu de temps à la rive droite du Rhin sans être aperçus. Il n'y avait que mille Croates à la tête du pont qui n'était point fortifié; ils n'auraient pu tenir contre quatre mille Français, dont deux mille grenadiers. Le pont eût été sûrement enlevé et le prince Charles très-embarrassé pour sa retraite, restant à la rive gauche ; mais les réflexions du maréchal suspendirent et arrêtèrent une opération aussi avantageuse que sûre.

Il nous adressa l'ordre exprès de rester dans une île et de ne point attaquer. Les ennemis, avertis par leurs patrouilles de hussards, envoyèrent sur -le-

champ six mille hommes pour soutenir les Croates et fortifier la tète d'un pont aussi important. Ce fut une belle occasion perdue. Il n'y avait rien à risquer : le succès était certain.

On nous fît rentrer deux jours après à l'armée, bien fâchés d'avoir manqué un si beau moment. Nous allâmes camper à Bischwiller, où la compagnie de Fischer fut détruite ; et, après avoir passé la rivière, l'armée se mit en batadle devant le corps de Nadasti, qui faisait l'arrière-garde des Autrichiens. Je vis là une preuve de la légèreté de la nation, que, dans les opérations les plus sérieuses, un rien occupe et distrait.

Le maréchal de Noailles m'avait envoyé porter l'ordre à M. le duc de Grammont de se former à la droite avec la brigade des gardes. A peine avais-je fait cinq cents pas que j'entends un bruit étrange derrière moi ; je me retourne et vois l'armée dans le plus grand désordre ; les cavaliers lancés pêle-mêle avec les soldats. Je revins, craignant quelque surprise : c'était un lièvre après lequel couraient toutes ces tètes folles.

Les ennemis étaient environ trois milia dans les bois de Soufelheim, avec des abatis devant eux et un village derrière. M. de Reuchini çt le chevalier de iielle-Isle, ayant pris leurs dispositions, marchèrent droit aux abatis. La première décharge des ennemis n'arrêta point nos troupes, qui les attaquèrent

avec vigueur; tout fut culbuté : on ne faisait point de quartier.

On voulut reformer les lignes pour attaquer le village ; mais l'ardeur les avait déjcà portées en avant et les ennemis furent chassés. Cette affaire leur coûta environ mille hommes tués, plus cent cinquante prisonniers, dont un colonel de Croates et quelques officiers. Pendant que nos troupes opéraient sur la gauche, le détachement de M. deLowendal, où se trouvaient M. d'Ayen et le comte de Noailles, était en présence des ennemis vis-à-vis Augnhum; mais la brigade des gardes étant arrivée, on fit canonner le village et les bois qu'ils occupaient , et au premier coup de canon ils se dissipèrent. On plaça les gardes en colonne par demi-bataillon à droite et à gauche de la chaussée.

On fit avancer les dix compagnies de grenadiers sur la chaussée droit au village. Les piquets à leur gauche, une colonne d'infanterie à la gauche des piquets, marchant au bois, et les grenadiers des gardes, soutenus par leurs bataillons, longeant le Rhin et suivant la même direction. La cavalerie se trouvait derrière dans une petite plaine. Les ennemis, après avoir mis le feu au village, disparurent. Nous y entrâmes sans en voir un seul; on fit poursuivre dans la même disposition par de là le village, afin de gagner Recherac. Il était nuit. A un quart de lieue de là, étant dans la plus grande tranquillité, une décharge de trois mille coups de fusil étonna presque tout le monde et ébranla la colonne ; tous les pale-

freniers, les valets et les chevaux de main qui se trouvaient sur la chaussée firent volte-face et renversèrent tout ce qui était derrière eux.

Le désordre fut grand dans les premiers moments : MM. les maréchaux et tout l'état-major de l'armée furent culbutés ; mais le tam.bour rappela, et nos troupes se remirent aussitôt et marchèrent en avant.

Cette attaque si vive venait de trois mille grenadiers du prince Charles qui avaient saisi un emplacement admirable. Entre Langenam et Recherac, sur la chaussée, il y a un pont sous lequel coule un ruisseau qui va se perdre dans le Rhin, et à droite et à gauche de la chaussée se trouvaient deux redoutes. Les ennemis avaient devant eux le ruisseau et le pont à demi rompu. Un silence profond régnait parmi eux, et postés à trente pas ils nous firent de front en flanc une décharge très-nourrie. Les grenadiers des gardes marchèrent alors en avant suivis de ceux de Picardie et du Roi et du quatrième bataillon des gardes, tombèrent sur les ennemis et les mirent en fuite. A cette attaque, M. Dubella, capitaine aux gardes, fut tué; M. Damfreville , heutenant,et quatre ou cinq autres officiers grièvement blessés, et six ou sept du même régiment blessés plus légèrement.

Nous allâmes investir Fribourg; la garnison se composait de quatorze bataillons autrichiens commandés par M. Damnis, et sous lui par M. d'Haguemback. Le pourtour de la place était immense, et les

postes à placer demandèrent des précautions, yu la force de la garnison. On perdit beaucoup de temps avant d'ouvrir la tranchée; la confiance de M. le maréchal de Coigny et de M. de Saliières, lieutenant général, maréchal des logis de l'armée, en fut en partie cause.

On se décida néanmoins, après avoir fait un canal pour détourner la rivière, qui, dansTarrière-saison, devient torrent, à former la première parallèle avec deux redoutes aux deux bouts, dirigées contre les sorties. Dix-huit cents hommes d'un régiment nouvellement levé soutenaient les travailleurs; j'avais averti les officiers et soldats qu'à minuit les Autrichiens commenceraient leur feu de rempart et de chemin couvert; malgré mes recommandations, aux premiers coups de fusil tous abandonnèrent leur poste et fuirent avant d'être attaqués. Nos travailleurs, sans armes, mais vieux soldats et aguerris par les sièges de FI mdre, continuèrent leur ouvrage ; M. de Vaudreuil, major-général, Saint-Sauveur et moi forçâmes les fuyards à reprendre leur poste en leur donnant pour exemple les travailleurs.

Je me convainquis cette même nuit de la nécessité de joindre la pratique à la théorie ; un ingénieur de la plus grande habileté, qui par ses travaux avait été admiré de tous, ne put jamais tracer une simple redoute, tant les coups de fusil et l'obscurité troublent ceux qui n'y sont point habitués.

Le Roi, encore convalescent, arriva de Metz le 20 octobre, après avoir été reçu à Strasbourg avec une magnificence inspirée par l'amour du peuple et conduite par le génie de M. Glinglin, dont une fin plus heureuse eût dû récompenser le dévouement à son Roi et les services qu'il rendit à l'armée de M. de Coigny. La noblesse et la bourgeoisie de Strasbourg avaient formé quatre compagnies à cheval, deux de gendarmes vêtus de rouge, galonnés d'or, et deux autres de chevau - légers , rouge et argent , qui allèrent fort loin hors de la ville au-devant du Roi.

Les rues par où il devait passer étaient échafaudées en amphithéâtre jusqu'au premier étage , et remplies de toutes les jolies bourgeoises de la province. Le bas de ces amphithéâtres était bordé par les troupes de la garnison jusqu'au palais épiscopal, où le Roi logeait. A la porte du palais et dans les premières salles se trouvait une compagnie de centsuisses., composée des plus jolis enfants de la ville, depuis dix jusqu'à douze ans, vêtus comme ceux de la garde duRoi les jours de cérémonie, avec toques, fraises et des petites moustaches peintes ; ils étaient charmants. Le Roi trouva bon qu'ils fissent le service près de sa personne.

Il y eut une pêche sous les fenêtres du Roi, où l'on prit à chaque coup de filet les plus beaux poissons du Rhin. Au sortir de table, le Roi entendant beaucoup d(^ cors de chasse, de trompettes et de cymbales, demanda d'où cela venait; on lui dit que c'étaient des bateaux qui passaient portant une noce assez

iiombreuso; il voulut l;i voir: ceux qui la composaient descendirent de leurs bateaux sur la terrasse, et de là dans la grande salle qui précédait l'appartement du Roi. Le soir il y eut les plus belles illuminations, surtout celle du clocher de la cathédrale, qui fut décoré en papier transparent de toutes les couleurs nuancées avec goût, ce qui dans l'espace avait l'air du plus b"iu phénomène; les feux d'artifice furent admirables.

Je reprends le récit du siège de Fribourg, oii nous menions une vie moins douce, et où le feu le plus vif semait partout la mort. Le maréchal de Coigny, content de mon zèle et de ma façon de voir, m'envoyait tous les m itins au Roi pour lui rendre compte de ce qui s'était passé la nuit; la satisfaction que me donnait cette commission me soutint jusqu'à la fin du siège, malgré les* fatigues les plus dures.

On crut pouvoir attaquer le chemin couvert; M. le duc de Diron, colonel du régiment du Roi, commandait la tranchée ; malgré sa valeur et son désir de gloire , sa probité l'emporta : il dit que l'attaque n'étant pas mûre on exposerait les troupes à de trop grands dangers : effectivement nous fûmes repoussés le lendemain avec dix-huit cents hommes de perte. A la seconde attaque l'ouvrage fut emporté; mais nous eûmes près de deux mille hommes tués ou blessés.

J'étais au débouché de cette seconde affaire, dont lesdeuxcompagnies de grenadiersde Bourbon avaient la tète ; ces derniers, marchant audacieusementàTan-

gle saillant, furent engloutis à nos yeux par une fougasse.

Le chevalier de Maurins resta avec une quinzaine de grenadiers, qui, flottant dans l'incertitude de tenir ou de rentrer dans la tranchée, furent enlevés et portés dans l'entonnoir de la mine par la valeur de cet officier ; il demanda quelques grenadiers auxiliaires pour conserver un poste si chèrement acheté. J'étais à six pas de lui avec ces mêmes compagnies de grenadiers de Gondrin, qui avait si bien fait à Ypres, et j'eus toutes les peines du monde à contenir leur ardeur d'aller au secours de leurs camarades; je fis passer simplement quelques grenadiers pour renforcer ceux de Bourbon, et le chemin couvert nous resta.

La curiosité imprudente de plusieurs officiers du gobelet et de la chambre du Roi les détermina à venir voir cette attaque, de la même manière qu'on va voir à Paris le feu de la Saint-Jean. M'étant approché d'eux, je leur dis qu'ils risquaient de se trouver trop exposés et ne seraient peut-être plus à temps à se retirer. Ils se repentirent en effet de ne pas m'avoir cru. L'attaque commencée, je mis des grenadiers près d'eux pour les forcer de rester en place, afin que leur fuite n'enhardît pas les ennemis. Le feu fut trèsvif : les bombes, les pierres, les lances à feu se croisaient par une nuit très-noire. Ils se mirent tous ventre à terre et fort heureusement aucun d'(^ux ne

DU MaUQUIS de VALFONS. 117

fut blessé. Je présume qu'ils se seront dégoûtés pour l'avenir d'un pareil spectacle.

Pendant que j'étais à la tranchée avec M. le prince de Soubise, après la visite qu'il avait faite très-exactement des sapes et de la seconde parallèle, un jeune homme, s'approchant de lui tout essoufflé, lui dit ;

c( Mon prince , les ennemis ont démasqué une nouvelle batterie qui incommode beaucoup de sapeurs. »

Je l'assurai que nous venions d'en être témoins et qu'il n'y avait encore rien de bien dangereux ; mais ce jeune militaire insista si fort sur la nécessité de voir ce qu'il annonçait, que M. de Soubise lui dit avec impatience :

c( Eh bien! monsieur, voyons donc; je vous suis, y)

J'eus beau me joindre à tout le monde pour l'en dissuader ; ce fut en vain, il ne voulut rien entendre; j'allai avec lui à la sape, guidé par le jeune étourdi, qui nous montra ce que nous avions déjà vu; mais pendant que nous regardions encore , une pierre lancée par un des pierriers qui étaient en nombre sur le rempart, cassa le bras à M. de Soubise.

Je le fis mettre sur un brancard et emporter à Saint-Georges, chez le maréchal de Coigny; j'étais encore dans sa chambre, où j'avais vu le pansement, lorsque le Roi, instruit de cet événement, y arriva.

Tout le monde sortit, et j'allais en faire autant

quand M. de Soubise, en racontant mes soins au Roi, le supplia de me permettre de rester, ce que le Roi ayant bien voulu accorder, je fus témoin de mille propos obligeants de sa part et de la reconnaissance de M. de Soubise. Trois jours après, il fut transporté à Strasbourg chez le cardinal de Rolian, son oncle, escorté par le coadjuteur son frère, qui pensa y arriver avec la jambe, cassée d'un coup de pied de cheval; ce ne fut heureusement qu'une écorchure. Je les accompagnai tous deux le plus loin que je pus, et revins cependant le soir pour attaquer le chemin couvert.

Quoique M. de Lowendal eût descendu la tranchée, il voulut être témoin de cette attaque; j'y restai près de lui; il reçut au haut de la tète un coup de fusil qui le jeta sur moi; il était très-grand et très-gros et me renversa de la banquette où nous étions montés; je me relevai et le fis emporter à la queue de la tranchée pour y être pansé; la balle avait labouré profondément les chairs sans endommager le crâne; il fut aussi transporté à Strasbourg chez le cardinal do Rohan, où madame de Lowendal vint le joindre et où il acheva de se rétablir.

Le Roi, avant le départ de M. de Soubise, vint le voir une seconde fois et dina chez le maréchal de Coigny; les jours étaient courts; je traversais à la nuit tombante une écurie assez obscure pour rejoindre mes chevaux, lorsque j'entendis marcher et par- 1er derrière moi ; je me rangeai contre la porte pour

laisser passer, et j'entendis M. de Richelieu qui disait à M. d'Ayen :

« Je viens de lui donner le dernier coup de massue ; à quoi ce dernier répondit : * — Cela n'était pas nécessaire, j'avais tout fini. » Ces messieurs s'entretenaient de i'exi) de M. de Balleroy, qui avait intrigué pendant la maladie du Roi à Metz, et dont ils avaient été mécontents.

J'avais couru de très-grands dangers toute la nuit à aller chercher des travailleurs au dépôt et les mener par détachements de cinquante pour faire le logement du chemin couvert, où nous perdîmes beaucoup d'ingénieurs. J'étais forcé de passer sur un petit pont de planches quiétaittoutà découvert, et à demi-portée de fusil des remparts, d'où les ennemis faisaient un feu si terrible, qu'à chaque fois je laissais de douze à quinze soldats tués ou blessés sur cinquante que je conduisais. M. le duc d'Ayen, aide de camp du Roi, qui était de tranchée et que j'avais placé derrière un parapet, mais très à portée de ce passage, fut témoin de mon zèle et me répéta vingt fois :

(( Yous vous ferez tuer, y>

Il exhorta même M. de Vaudreuil, qui était près de lui, à me faire remplacer par un autre aide-major général. Je le priai de me laisser continuer. Le matin M. le duc d'Ayen, faisant son rapport quotidien, parla longtemps de moi avec éloge à Sa Majesté. Je lui dois cet hommage : il a saisi toutes les occa-

sions de m'être utile par ses propos, d'autant plus avantageux qu'ils n'étaient point prodigués de sa part. J'en sentis tout l'effet lorsqu'à onze heures je vins rendre compte au Roi de tout ce qui s'était passé. Sa Majesté me dit avec bonté :

« D'Ayen a été témoin de votre conduite la nuit dernière et vient de me dire mille biens de vous. »

MM. de Bouillon et de Richelieu eurent l'obligeance de me répéter que souvent le Roi étant à sa fenêtre, qui donnait sur le grand chemin, disait en m'apercevant au loin :

« Yoilà Yalfons , nous serons bien instruits : il voit exactement et rend com^pte de même. »

Des témoignages aussi précieux m'ont toujours consolé des grâces obtenues par les autres.

Cependant le siège devenait de plus en plus difficile par l'augmentation du torrent, qui avait inondé tous les boyaux et emporté nos ponts. Les soldats étaient forcés de rester sur les revers, exposés au feu de la place. Cinquante-quatre pièces de canon en batterie nous foudroyaient et coûtaient beaucoup de monde. Le torrent devint si fort que quatorze compagnies de grenadiers à la tête de la sape, furent séparés des troupes de la tranchée, qui ne pouvaient plus les soutenir.

Tous les aides de camp et autres officiers disaient qu'il n'y avait pas un seul pont qui ne fùL emporté. Mon zèle, qui ne me permettait point d'être oisif, me

faisait parcourir les bords du torrent ; je vis un grenadier du régiment de la Marine dont l'habit ruisselait; je savais qu'il était d'une de ces quatorze compagnies dont nous étions si fort en peine, manquant de pain depuis vingt-quatre heures et pouvant être égorgées sans secours par la garnison. Je lui demandai avec empressement par où il avait passé.

« Sur un pont, me répondit-il,

— Mais on n'en voit pas !

— Oh! monsieur, il est couvert d'un pied d'eau, mais il existe encore. »

Je lui donnai six francs pour qu'il m'apprît un chemin si utile, et prenant chacun une perche pour nous appuyer, nous passâmes, non sans difficulté, parce qu'on pouvait à peine se soutenir sur les planches, très- glissantes. J'allai aux compagnies de grenadiers, les assurant que dans peu elles seraient remplacées. Je courus à Saint-Georges, chez M. le maréchal deCoigny, annoncer cette nouvelle intéressante; il était entouré d'officiers. M. deSallières, qui était près de lui, ne croyait pas qu'un pont qu'il n'avait pas vu pût exister; les autres officiers partageaient son avis. CependantM. de Coigny m'ordonna sur-le-champ d'y mener les quatorze compagnies de grenadiers qui devaient relever les premières engagées. Ma crainte était que pendant ce temps-là le pont n'eût cédé à la violence du courant et ne fût emporté , ce qui, malgré la vérité , m'aurait rendu la risée de tant d'importants inutiles qui ne savent que blâmer l'utihté d'un bon militaire. Je fus assez heu-

reiix pour retrouver le pont dans le même état qu'auparavant.

Tous les grenadiers passèrent et repassèrent, à la grande satisfaction de M. de Coigny, qui voulut surle-champ que j'en fusse rendre compte au Roi. Sa Majesté me recevait toujours avec cette même bonté qui soutient les forces et redouble le zèle.

Le Roi paraissait se plaire tous les matins à prolonger ses questions. Pour s'amuser, il voulut m'embarrasser et me demanda si la rivière avait baissé, et de combien. Je tirai de ma poche un morceau de baguette d'environ dix pouces de longueur en lui disant :

« Sire, voilà ce dont elle a baissé ; j'ai mis depuis plusieurs jours une perche au bord pour pouvoir en rendre compte sûrement à Votre Majesté. ^) Le Roi ajouta :

c( 11 n'oublie rien. >> - Depuis lors , M. de Coigny n'envoya plus d'autres que moi au Roi.

Toutes les fois que j'avais un moment j'allais voir M. de Richelieu, malgré l'éloignement et la difficulté du chemin. Depuis qu'il m'avait ramené des États du Languedoc, il me traitait toujours avec amitié; je lui devais ma place d'aide-major général, qu'il avait demandée au maréchal de Noailles. A la troisième visite , il m'assura être d'autant plus sensible à mon attenlion, que depuis l'événement

de sa très-bonne amie, madame de Châteauroux, à Metz, il était presque entièrement délaissé; il me demanda avec amitié ce qui me faisait counr si loin, m'en témoignant un gré infmi; je lui répondis que mon attachement était ancien , qu'il m'avait permis de le continuer et que j'en profitais surtout dans les moments où il y avait moins de foule chez hii.

« Eh bien ! mon cher Valfons, votre amitié toujours honnête sera récompensée par une confidence ignorée de tous, et dont je vous demande le secret le plus exact; on me croit noyé et je n'ai pas de l'eau jusqu'à la cheville. Le Roi lui écrit depuis plusieurs jours; j'espère que tout ira bien. »

Le siège continuait toujours, mais lentement; les mauvais temps avaient rendu les chemnis impraticables; nos convois d'artillerie surtout n'arrivaient qu'avec peine ; le chemin de Yieux-Brisach à la tranchie était semé de bombes et de boulets jetés dans les bourbiers par les charretiers pour alléger leurs voitures.

Ce défaut de munitions ralentissait notre feu et laissait à celui de la place une funeste supériorité. Pressé par les circonstances et par l'impétuosité trop naturelle à la nation, on se décida pour un assaut donné en même temps aux demi-hmes et à la brèche du corps de la plac^. C'était beaucoup hasarder; mais ce parti violent étant pris, il fallait y mettre des

moyens qu'on négligea , exigeant de nos troupes une chose impossible , qui était de s'arrêter sur la crête de la brèche pour épargner à la ville le pillage et ses suites inévitables.

Je descendis dans le fossé au pied de la brèche avant l'attaque. Nos grenadiers emportèrent les deux demi-lunes en les prenant par la gorge. Beaucoup d'Autrichiens y furent pris ou tués. Les autres compagnies de grenadiers, malgré la hauteur et l'escarpement de la brèche, parvinrent à la crête; et si, comme je l'avais prévu et indiqué, ils eussent été soutenus par une grosse colonne d'infanterie qui eût sûrement vaincu tous les obstacles, Fribourg était pris d'assaut ; mais l'ordre mal donné de s'arrêter au haut de la brèche nous fit manquer notre opération. Ces braves grenadiers, réduits à un très-petit nombre, ne purent soutenir l'effort de toute la garnison, qui accourut pour les repousser; à huit heures du matin, il fallut leur ordonner de descendre et de rentrer dans la tranchée.

Que cette nuit coûta cher ! et que de braves gens perdus inutilement ! Ou il fallait attendre que nos batteries eussent fait à la place une plus large ouverture, ou, l'attaquant de vive force, on ne devait point chercher à ménager une ville qui se hasardait à recevoir un assaut toujours meurtrier, même dans le succès. La vraie guerre et la seule logique, c'est la conservation des siens et la destruction des ennemis; il ne faut donc jamais être arrêté par les consi-

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dérations d'une humanité déplacée qui détruit une armée en sacrifiant ses plus braves soldats.

J'eus l'affreux spectacle des blessés restés sur la brèche, et mourant faute de secours qu'on ne pouvait plus leur porter; un feu très-vif de la place étant dirigé sur ce point, un de ces malheureux me frappa, surtout au milieu de ces cris déchirants; c'était un grenadier du régiment du Roi à qui un coup de fusil , traversant le corps , avait cassé les reins ; j'étais sur la contrescarpe déjà ébranlée et, si près de lui que je lui criai :

« Nous allons tâcher de vous enlever. »

Il me répondit :

« Ce n'est pas à moi, qui vais mourir, qu'il faut donner vos soins, mais à un jeune officier blessé, que je couvre de mon corps pour qu'une nouvelle blessure ne l'achève pas. »

J'ordonnai à deux sapeurs, avec leurs cuirasses et le pot en tête, d'aller chercher l'officier et le soldat, leur promettant une récompense s'ils les rapportaient; ils y réussirent, malgré une grêle de coups de fusil qui plut sur eux. Ce brave grenadier, digne d'un meilleur sort, mourut peu de temps après , et l'officier qui lui doit la vie existe encore.

L'assaut manqué jeta la consternation dans l'armée déjà excédée de fatigue, et souffrant beaucoup du temps. Le caractère léger du soldat, sa faiblesse dans les revers, la façon dont il est vêtu ne permettent

pas la prolongation d'une campagne dans l'arrièresaison. J'ai vu périr nos pins belles troupes par des essais qui ne réussirontjamais.

La présence du Roi soutenait encore un peu le moral, mais je vis le moment où on allait donner un dernier assaut à toutes les parties de la place, et à coup sûr l'armée y eût été détruite sans succès. La sagesse du Uoi s'y opposa. Le peu de lumières de celui qui avait la direction du siège nous menait à des erreurs aussi nuisibles que ridicules. On tint un conseil de guerre où assistèrent les maréchaux de Noailles, de Coigny, de Belle-Isle et de Maillebois : il y fut trèssagement décidé qu'on rentrerait dans les règles qu'indique le génie pour attaquer une place aussi forte que Fribourg. Toute l'armée voulait qu'on levât le siège, tant on était dégoûté. Les officiers furent invités à prêter leurs chevaux pour secourir les attelages d'artillerie, épuisés et sans forces. Le Roi donna l'exemple en envoyant les siens.

Au milieu de ces malheurs et de nos embarras, qui menaçaient de durer longtemps pour un résultat douteux, le gouverneur de la place arbora le drapeau blanc sur la brèche et sortit lui-même pour capituler devant le Roi. Nos "chefs furent alors plus modérés que nos jeunes militaires, qui du plus morne chagrin passèrent à une gaieté excessive et déraisonnable ; ils prétendaient qu'il fallait prendre les ennemis à discrétion.

Il fut convenu que la garnison rentrerait dans les châteaux; que si elle n'était pas secourue dans quinze

jours, et il était impossible qu'elle le fût, elle se rendrait à discrétion. En attendant nous resterions maîtres de la ville, dont les portes furent livrées le soir même.

Ce fut un moment bien heureux; car notre armée pouvait être anéantie par la rigueur de la saison. On trouva dans la place cinq cents pièces de canon, dont plus de deux cents aux armes de France, des munitions et des vivres de toute espèce et en abondance. La démolition des remparts fut résolue et effectuée pendant l'hiver.

J'obtins la permission de retourner à Paris après le départ du Roi, que M. d'Argenson devait accompagner ; ce dernier me dit :

« Mais vous devriez rester ici jusqu'à la reddition des châteaux , pour voir comment cela se passera. »

N'ayant plus rien à faire à l'armée, je fus trèscontrarié d'un ordre qui retardait mes désirs. J'obéis néanmoins, et au bout de quinze jours le courrier de Vienne étant revenu, M. Damnis remit les châteaux à l'armée française.

M. de Coigny ayant prévenu M. de Voyer, fils du ministre, qu'il le chargerait déporter la nouvelle au Roi, avait fait placer des relais jusqu'à Bedfort. Il me dit de partir avec lui, et en quarante-deux heures nous fîmes cent vingt lieues et arrivâmes à Versailles à cinq heures du matin. M. d'Argenson, qu'on éveilla, nous fit entrer dans sa chambre à coucher ; il lut

dans son lit la lettre du maréchal de Coigny et me remercia de mes soins et de mon amitié ; car en entrant je lui avais dit :

« Je vous rends votre fils bien portant malgré un aussi long siège et une course aussi vive, et il ne me reste plus qu'à le féliciter du grade de brigadier que vous allez lui faire donner.

— Non, me répondit-il, à moins que le Roi ne le lui donne de sa propre volonté ; j'ai trop crié contre l'obtention des grades pour que mon fils soit promu de mon fait; c'est un chat qu'on me jette aux jambes pour voir comment je me conduirai.

— Oh ! monsieur, je ne vous crois pas assez dupe pour le traiter différemment de tous ceux qui l'ont précédé. »

Il insista, et son fds fut la victime de ces scrupules. Le Roi était à Trianon, très-affligé de la mort de madame deChàteauroux; il ne recevait que ses plus intimes courtisans, et en petit nombre. M. de Voyer ne le vit qu'un instant et n'obtint rien, par la timidité de son père, qui n'osa pas demander au Roi de le nommer brigadier.

Je courus à l'appartement de madame de R****, et remis une lettre à son suisse. A peine fus-je revenu chez moi, un valet de chambre me porta la réponse : c'était un rendez-vous. Je fus exact; mais comme j'entrais dans sa chambre on frappa d'un autre côté;

DU MARQtJIS DE VALFONS. Iâ9

j'avais vu tout ce que j'aimais ; il fallut retarder le tête-à-tête. La visite me parut longue ; elle finit cependant et je me précipitai dans les bras de ma maîtresse ; avant de répondre à ma vivacité elle prit une bougie, me regarda l'amour danslesyeux, et me prouva bientôt par ses transports et ses caresses que ni son cœur ni ma figure n'étaient changés.

Je passai trois heures avec elle ; abusant de tous les privilèges de l'amant aimé ; on me demanda plus de prudence, et pour mieux tromper l'univers, il fut résolu que nous serions huit jours sans nous voir. Au bout de ce temps elle me manda qu'elle serait à Paris sous peu et d'aller l'y rejoindre. Deux jours après, à peine arrivée , elle m'envoya dire de venir dîner chez elle, me reçut à merveille et me témoigna le désir de vivre beaucoup avec moi. Son séjour fut court, mais je lasuivisdeprès et jereçusunmotpour aller la trouver dans sa chambre. Là, elle me confia avec un grand désespoir ses appréhensions d'un malheur dont elle ne pouvait accuser que moi. Je lui jurai qu'il n'en était rien et parvins si bien à la persuader que je l'exposai immédiatement à de nouvelles frayeurs.

Je fus accablé d'injures; on promit de ne jamais me revoir. J'étais sûr de mon innocence, mais on n'écoutait rien; cent fois elle me dit de m'en aller; mes larmes l'attendrirent. Il fallut jouer vingt rôles différents pour calmer cette tête exaltée. J'y réussis enfin et après trois jours d'alarmes ses craintes furent

dissipées ; elle me l'envoya dire en me priant d'aller chez elle.

Que de caresses et de précieux moments y furent employés ! Je n'étais pourtant point assez occupé des biens dont je jouissais pour ne pas m'apercevoir que cet empressement était joué, et je sentis au milieu de ces plaisirs que j'allais en perdje l'objet. Je ne témoignai rien et fus peu surpris de m'entendre dire un matin :

« Mon roi , il faut nous ménager, conserve-moi mon amant en t'éloignant pour quelque temps. »

J'acceptai sans résistance un exil qu'il ne dépendait pas de moi d'éviter ; l'ambition la dévorait; occupée de nouveaux désirs, elle avait voulu jouir, en attendant, du bonheur présent.

La mort de madame de Châteauroux avait laissé une place désirée par toutes les femmes de la cour, surtout par madame de R****, qui, belle, jeune, grande, très- bien laite, d'une haute naissance, s'imagina que le Roi pouvait avoir du goût pour elle. Je fus sacrifié.

M. de Richelieu venait souvent chez elle, plus pour savoir sa pensée que pour l'aider dans un projet dont le succès l'aurait affligé. Je lui dis en la quittant :

« Yous allez être la dupe et la victime de l'intrigue, car les entours du Roi ne veulent pas de vous ; ils vous craignent, et vous savez que M. D*** et tant d'autres sont vos ennemis cruels : vous en avez pu

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juger par les chansons satiriques qu'ils ont faites contre vous. »

Mais rien ne pouvait la distraire du désir où la portait l'ambition de voir l'univers à ses pieds. Je pris congé d'elle, et à ce moment ses protestations de tendresse redoublèrent. J'étais trop calme pour ne pas voir sainement les choses; l'avenir lui prouva la vérité de mes prédictions; elle fut trompée tout le temps de son intrigue, qui finit par l'arrivée de madame de Pompadour.

SOMMAIRE

174S. Bal à l'hôtel de ville de Paris. — Le roi et madame d'Étiolles.

— Madame de Pompadour à Versailles, -r- Aventure galante. — Madame d'***. — Le docteur Helvétius. — Consultation. — Le mari.

— La petite maison. — Bataille de Fontenoy. — Le maréchal de Saxe. — Un cheval tué. — Lord Charles Hay et le comte d'Auteroche. — Nous ne tirons jamais les premiers. — Résultat. — Le régiment de Courtin ramené par M. de Valfons sous les yeux du Roi, — Succès compromis. — Victoire. — Courage du Roi. — Bravoure du Dauphin. — Mot de M. de Séchelles. — L'aide-major blessé.

— Une balle en pleine cuirasse. — Cruelle déception. — Confusion de noms. — Récompense perdue. — Regrets du maréchal de Saxe. — Compte rendu par intermédiaire au Roi de Prusse. — Le comte de Chazelle. — Ruse d'un oflicier anglais. — Conseil chez le Roi. — Fautes commises à Fontenoy. — Tableau synoptique; ordre de bataille de l'armée française.

Madame d'Étiolles (Antoinette Poisson), femme d'un fermier général, n'avait que vingt-deux ans, et par ses grâces, la légèreté de sa taille, la beauté de ses cheveux, ressemblait à une nymphe. A tant d'avantages naturels se joignaient tous ceux que l'art peut donner : bonne musicienne avec une jolie voix, déclamant très-bien, elle variait les plaisirs du Roi par des spectacles différents dont elle faisait toujours l'ornement principal.

Je donnais la main à une femme de la cour, à un

grand bal de riiôtcl de ville où toute la France se trouvait. La foule était si pressée que la dame avec qui j'étais , craignant d'être étouffée, demanda secours au prévôt des marchands, M. de Bernage : il nous mena dans un cabinet oii, à peine entré, je vis arriver madame d'ÉtioUes, avec qui j*avais souj^é quelques jours auparavant; elle était en domino noir, mais dans le plus grand désordre, parce qu'elle avait été poussée et repoussée comme tant d'autres par la foule. Un instant après deux masques , aussi en domino noir, traversèrent le même cabinet; je reconnus l'un à sa taille, l'autre à sa voix : c'étaient M. D*** et le Roi. Madame d'Étiolles les suivit et fut à Yersailles, où elle ne s'établit à demeure que quelques jours plus tard.

J'y étais chez quelqu'un à qui eile vint faire une première visite. Je jouais avec la maîtresse de la maison, et fus très-fàché de ne pouvoir donner la main à madame de Pompadour ; au début de sa faveur elle se serait fait un plaisir de me protéger. J'ai toujours regretté cet instant perdu ; car souvent à la cour les plus petites circonstances produisent les plus grands effets et valent mieux, quand on a l habileté de les saisir, que les meilleurs et les plus anciens services.

Madame de R****, ma belle ambitieuse, m'avait présenté, pendant que nous vivions ensemble, à madame D'**"*", alors âgée de trente-deux ans et tenant le

plus grand état du monde. Elle m'avoua qu'à notre première rencontre son goût s'était décidé au point qu'ayant depuis six ans un homme de qualité qui l'aimait comme un lou, elle lui avait donné son congé et avait cessé de le voir, pour me prouver tacitement qu'elle ne voulait s'occuper que de moi; je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir par mille prévenances. Toute la France allait chez elle; on y jouait au try; j'étais toujours choisi et quelquefois attendu pour faire sa partie ; elle avait une loge à l'Opéra et me menait fréquemment en tête-à-tète de Yersailles à Paris. Je feignais de croire que ses bontés n'avaient d'autre objet que celui de m'obliger.

Mon silence vis-à-vis de ses caresses trop marquées dura quatre mois; le fond de son caraclère était la hardiesse et l'impétuosité; elle aimait, elle devint faible et timide, et en vint à avoir une maladie causée par l'insomnie. Helvétius, son médecin, y fît l'impossible ; son expérience lui apprit que cet état n'était pas de sa compétence, et il finit par lui dire :

« Madame , mes remèdes pourraient guérir le corps, mais leur effet ne va ni à l'esprit ni au cœur ; vous ne dormez point, je vois votre sang s'échauffer, l'opium serait inutile ; que celui qui cause tant d'agitations soit votre médecin ; car pour moi, je Ta voue, malgré mes désirs, je n'y puis rien, et toute la médecine du monde y échouera. »

Elle prit son parti : le jour même, dans Taprèsmidi , je la trouvai à demi-morte sur sa chaise longue,

elle me proposa de faire un try ; ayant tiré ma carte, j'allai m'asseoirprès d'elle et lui dis en souriant : « Vous êtes donc bien malade?

— Hélas î oui, et sûrement j'en mourrai.

— Eh bien ! je me charge de vous guérir si de bonne foi vous m'avouez votre maladie. »

Je pris un crayon et écrivis sur la carte : Vous aimez ; elle me l'arracha avec vivacité et mit au-dessous : Om, vouSj à la folie. Je jetai la carte au feu en lui disant :

(( Soyez sûre de votre prompte guérison. »

On ne peut imaginer l'effet subit que lui produisirent ces mots ; ses yeux, de mourants qu'ils étaient, s'animèrent tout d'un coup, et une énergie soudaine lui fit oublier la faiblesse de son état. Son mari, qui venait tous les jours la voir souper, trouva un changement si considérable dans si peu d'heures qu'il lui dit :

« Yous devez bien aimer M. Helvétius ; enfin ses remèdes opèrent, et je vous trouve mille fois mieux qu'hier. »

Le lendemain elle ne fut plusreconnaissable, et en moins de deux mois reprit tout son embonpoint, et mieux que cela, toute sa gentillesse ; elle avait autant d'esprit que de grâce et savait parfaitement l'art d'aimer et de l'apprendre aux autres : à trente ans on plaît autant et on aime mieux. Sa vivacité, sa complaisance, ses désirs lui donnaient le feu, le charme et la tendresse d'une première passion ; mon sangfroid, quoique très-poli, la tenait en haleine, et la

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croyance où elle était que j'avais toujours la femme qui m'avait présenté à elle la rendait entièrement docile à mes moindres volontés; je n'en ai jamais abusé, n'exigeant en public que les choses décentes et la forçant à remplir les devoirs de la plus grande attention vis-à-vis son mari, qu'elle n'y avait point accoutumé et qui en était tout étonné.

Lorsque notre connaissance fut bien faite, elle me proposa d'aller souper à Paris , chez une de ses amies. J'y consentis et fus très-surpris de la voir monter dans un carrosse de remise; elle me dit que ses chevaux étaient malades; je ne m'aperçus pas qu'il n'y avait qu'un seul laquais derrière. Nous descendîmes à la porte d'une maison située rue Basse-du-Rempart, d'où elle renvoya son carrosse. Une grande cour, un joli escalier, un appartement délicieux, meublé et éclairé par l'amour, m'apprirent que c'était son temple. Tout y respirait la volupté et l'abandon; elle se jeta à mon cou en me disant :

(( Pardonne-moi , tu es ici le maître absolu, je ne veux être que la première sujette de ton royaume. »

Mes regards s'étant tournés vers un Ht charmant, je vis sur le chevet un bonnet de nuit ; en le prenant je pensai lui demander si c'était le diadème d'un des rois mes prédécesseurs.

Son ivresse, ses expressions, sa douce obéissance me firent tout oublier, jusqu'au moment où la concierge confidente nous avertit en frappant à la porte que le souper était servi; nous restâmes une heure et de-

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mie à table ; quand elle crut que le repas avait été suffisant, nous repassâmes dans sa chambre , où ses nouvelles caresses méritèrent de nouveaux hommages. Je me montrai le digne hôte de sa petite maison ; car c'était bien dans ce discret asile que j'avais été conduit; je l'avoue, on ne connaît bien les femmes que là ; elles y sont elles-mêmes, et surtout dans les premiers moments de leur passion, rien n*y est déguisé : tout est désirs, vivacité, tendresse ; la sécurité et la liberté les enivre ; elles ne veulent que plaire et être aimées.

J'étais plus de sang-froid, n'étant point amoureux, mais ce spectacle me ravissait, lorsque ma sirène, revenue à elle, enchantée de m'a voir enlevé à ma première maîtresse, me dit :

(( A présent il en arrivera ce qui pourra, je t'ai eu. »

Je fus piqué de cet air de légèreté qui supposait une passade, et trop maître de moi pour ne pas lui faire payer un propos où je ne voyais qu'un libertinage satisfait, je répondis :

« Oui, vous m'avez eu, mais c'est la dernière fois ; la bonté de mon cœur a eu plus de part que mon goût à une démarche que vous avez été six mois à obtenir, y)

Et cela dit, je m'éloignai, me disposant à sortir.

Elle eut beau se jeter à mes pieds, me demander mille fois pardon en pleurant d'une réflexion qui ne tombait pas sur moi, je fus inflexible et partis la laissant désespérée ; je fus huit jours sans la voir ;

elle m'écrivit vingt lettres, j'avais sans cesse un de ses valets de chambre chez moi. Comme ma colère était jouée, je n'en fis durer l'apparence qu'autant que je le jugeai nécessaire. Dès que je fus bien assuré de sa constance par son repentir et son empressement à me témoigner le désir de mon retour, je revins, sûr de l'avantage que me donnaient sa faiblesse et mes rigueurs calculées.

Qu'il est triste pour un galant homme d'être certain de ne pouvoir conserver longtemps une femme s'il a de bons procédés et s'il l'aime trop ! Il faut pour les retenir leur cacher une partie de notre goût. Que de coquins en font ce qu'ils veulent en les ruinant, leur rendant la vie dure, contraignant leur volonté et leur donnant à dessein de la jalousie! Une conduite aussi odieuse est souvent préférée à l'honnêteté, à la douceur, à l'amour fidèle, à la générosité ; c'est une énigme que je n'ai jamais pu expliquer, mais trop prouvée par l'expérience.

Au mois de mai 1745, je fus rejoindre à l'armée du Roi, sur l'Escaut, le régiment de grenadiers royaux dont j'étais colonel. Le 10, dans l'après-midi M. de Cumberland s'étant approché de très-près avec une nombreuse suite, le maréchal de Saxe fit tirer quatre coups de canon, sans boulet, pour l'engager à se retirer. Sur le soir, le Roi dit au maréchal ;

« Je vais coucher au village de Calonne; demain, au point du jour, je serai à la tête de mon armée, »

Le maréchal passa la nuit dans sa petite voiture d'osier, sur le champ de bataille, entouré de son état-major, les chevaux sellés et bridés.

A minuit, une décharge très- vive de coups de fusil nous éveilla, car nous dormions profondément, bien qu'on ait admiré souvent les généraux qui en pareils moments avaient pu dormir. Le maréchal m'envoya au bruit; c'étaient les Grassins qui, pour inquiéter les ennemis, tiraient beaucoup dans les bois de Barry. La tranquillité de la première ligne d'infanterie que je traversai me fut d'un très-bon augure.

Le 11, au point du jour, je me portai de beaucoup en avant du régiment des gardes, entre Fontenoy et la redoute des bois de Barry; je vis les ennemis descendus des hauteurs de leur camp dans le fondue laplaine, près du bois et commençant à se former; je le dis à l'officier d'artillerie, qui fit avancer les huit pièces de canon du centre, et j'allai en rendre compte au maréchal dont je commençais seulement à être connu, ayant toujours été de l'état-major de l'armée du Roi et n'ayant pas fait sous ses ordres la campagne de Courtray.

Pendant que je lui racontais ma tournée, il m'écoutait avec la plus grande attention, regardant M. de Vaudreuil, major-général, pour chercher dans ses yeux s'il pouvait ajouter foi à mon rapport :

« Oui, monsieur le maréchal, dit le chevalier de Vaudreuil, nous servons ensemble depuis quatre campagnes, donnez lui sans hésiter toute votre confiance.

— Eh bien ! monsieur, puisque vous voyez si utilement, je vais faire avancer plus d'infanterie dans le centre. »

Je le priai de suspendre cet ordre jusqu'à ce que je me fusse assuré par un nouveau coup d'œil du dessein des ennemis, et tout de suite je me reportai vis-à-vis d'eux. J'en trouvai le nombre très-diminué ; il ne restait que quelques bataillons dans la plaine ; toute la droite était déjà rentrée dans les bois de Barry.

Je crus qu'ils allaient changer leur ordre d'attaque et venir par leur droite à la chaussée de Leuze. Je courus en rendre compte au maréchal, qui voulut sur-le-champ porter ?on centre à sa gauche; je lui dis de suspendre encore ce mouvement jusqu'à mon retour et fis très-bien; car les officiers avaient forcé les Anglais à ressortir du bois, par l'impression et la perte que leur causait notre canon, sous le feu duquel ils se mirent en colonne en marche , ayant trois bataillons de front et trente pièces de canon à leur tête.

Je retournai au maréchal, qui commença dès lors à prendre la plus grande confiance en moi et m'envoya à mon premier poste pour observer les ennemis; la place était devenue dangereuse par la quantité des coups de canon qu'ils tiraient; ils avaient partagé l'artillerie en deux parties , quinze pièc^es à leur droite et autant à leur gauche, pour que le feu croisé devînt plus meurtrier. Je sentis que plus je me rapprocherais d'eux moins j'en essuierais les boulets, passant tous derrière moi.

DU MÂRQIII5; DE VALFONS. 141

Ce qui avait l'air aux yeux de l'armée de la plus grande témérité fut mon salut; car M. le duc de Gramniont, qui ne parut qu'un instant, fut tué. M. du Brocard, excellent officier, qui commandait notre artillerie, et à qui on vint dire, près du maréchal, que les huit pièces de canon ne pouvaient plus tenir contre les trente des ennemis, voulut les faire retirer luimême. Le maréchal s'y opposa, voulant envoyer un autre officier porter cet ordre; M. du Brocard s'obstina; comme il partait, le maréchal dit :

<f Au moins ce n'est pas ma faute, voilà un homme qui va se faire tuer. »

Je le vis tomber, en effet, un peu derrière moi.

Les Anglais mirent depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures et demie pour faire une petite demi-lieue; ils craignaient toujours quelque embuscade des bois de Barry ; j'allai dire au maréchal qu'ils n'étaient qu'à trois cents pas de nous et qu'ils avaient crié plusieurs fois : hurrah! hurrah! leur cri de guerre. Le maréchal était encore convaincu que, vu sa position, ils ne l'attaqueraient pas; cependant je le vis dans le moment se repentir de n'avoir pas fait faire une troisième redoute en avant formant un angle saillant au centre des deux autres, ce qui eût rendu le passage impossible.

Il m'envoya à Me le comte d'Estrées, qui était en seconde ligne derrière les gardes françaises, à la tète de huit escadrons de cavalerie et des régiments des

Cravates et de Fiennes, pour lui demander s'il avait assez de troupes. Le comte d'Estrées me répondit très-haut :

« Oui, assez pour battre les ennemis du Roi. (Et se rapprochant de moi, il ajouta plus bas) : Etassez pour être battu , car cette position est détestable pour la cavalerie. »

Ce n'était point la timidité qui lui dictait une réponse aussi juste; personne n'est plus brave que lui, mais il voyait trop bien. J'allai un instant voir Cernai, colonel des Cravates, à qui je dis :

« Je veux boire à votre santé, cela vous portera bonheur. »

Je profitai de cette occasion pour me porter en avant du régiment de Reiin, au delà des redoutes à peine commencées.

Je vis les Hollandais formant une grosse colonne et marchant en très-bon ordre le long du bois pour se mettre en bataille, leurgauche vis-à-vis d'Anthoin, leur droite vis-à-vis de Fontenoy. Il s'en détacha douze bataillons pour nous attaquer; le hasard nous servit bien. Il y avait à la rive gauche de l'Escaut, sur la hauteur, quatre pièces de canon venant de Valenciennes, destinées au siège de Tournay; les charretiers, la veille, en avaient dételé les chevaux pour les faire manger dans des écuries voisines. Les canonniers qui en avaient la garde, voyant cette colonne hollandaise marcher sur nous, n'hésitèrent pas à la canonner avec autant de vigueur que d'à-propos.

Leur feu troubla si fort les Hollandais qu'ils mirent

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ventre à terre, et leurs officiers ne purent jamais les faire relever ; j'étais très-près d'eux avec d'Aubetorre, aussi dans l'état-major, et qui fut tué depuis à Lawfeld. Le maréchal arriva, et M. de Bauffi'emont, qui était avec les dragons, se détacha pour l'embrasser et lui faire compliment sur la bataille gagnée.

(( Tout n'est pas dit, monsieur, lui répondit le maréchal ; allons aux Anglais, ils seront de plus dure digestion. »

Je le suivis et m'avançai encore un peu devant six de mes camarades de l'état-major de l'armée, trèsà portée du maréchal. Les ennemis étaient déjà si près que leur avant-garde tira une vingtaine de coups de fusil, dont un abattit moi et mon cheval, qui fut tué, ce qui me sauva de la décharge générale qui se fit tout de suite, et dont furent atteints mes camarades Champignel, Saint-Georges, Saint-Sauveur et Languaunay , qui en mourut.

Cet engagement se fît à distance si rapprochée que les officiers anglais , au moment d'arrêter leur troupe, nous saluèrent le chapeau à la main; les nôtres ayant répondu de même à cette courtoisie , un capitaine des gardes anglaises, qui était lord Charles Hay, sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroche, lieutenant des grenadiers, se porta alors au devant de lui.

c( Monsieur, dit le capitaine , faites donc tirer vos gens.

— Non, monsieur, répondit d'Auteroche, nous ne tirons jamais les premiers. »

Et s'étantde nouveau salués, ils rentrèrent chacun à leur rang. Le feu des Anglais commença aussitôt, et d'une telle vivacité qu'il nous en coûta plus de mille hommes du coup , et qu'il s'ensuivit un grand désordre.

Les gardes françaises et le régiment de Courten ne purent tenir au feu d'une mousqueterie aussi nombreuse et de trente canons chargés à cartouches. Le régiment d'Aubeterre tint ferme près de Fcntenoy; le régiment royal, qui était en seconde hgne, derrière cette brigade, fléchit à sa gauche, mais la droite ne perdit pas son terrain et se maintint avec valeur.

Je pris un autre cheval pour aller au régiment de Courten, qui s'était rallié dans la plaine, et le ramenai à son premier poste en passant sous les yeux du Roi. M. de Soubise me loua beaucoup d'une conduite dont il était témoin. Je chargeai ensuite deux fois avec le régiment de Pons-Cavalerie, mais sans effet.

Le maréchal m'envoya pour faire venir des caissons de cartouches dont nous manquions. Je fus jusqu'au pont du Haut-Escaut et priai un officier du régiment d'Aubeterre d'aller au parc d'artillerie pour ne pas m'éloigner du champ de bataille. J'eus la douleur de voir mettre de la paille et des fagots dans les bateaux du pont, et donner orJre à M. de Razilly, qui y était de garde avec un bataillon des gardes françaises, d'y faire mettre le feu aussitôt après que le Roi et le Dauphin seraientpass.es.

Je revins auprès du maréchal qui, pendant mon absence, voyant que l'affaire tournait très-mal, avait

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deux fois envoyé dire à MM. le comte de la Mark et de Lorge , commandant Ja brigade de Piémont dans Antlioin, d'abandonner ce poste ; ils n'avaient point obéi au premier ordre , par le danger qu'il y avait que les Hollandais ne s'emparassent du poste, et alors la bataille eût été absolument perdue. Ils furent forcés d'obéir au second, porté par Eldorf, aidemajor général; mais d'Arasse, lieutenant-colonel de Piémont, militaire expérimenté, laissa les piquets de cette brigade bordant les parapets, et les compagnies de grenadiers, qui étaient dans un chemin creux, en avant et à la droite d'Anthoin, ce qui cacha aux ennemis le mouvement intérieur du corps, qui devait se porter à Notre-Dame au Bois pour couvrir et faciliter la retraite du Roi, si elle devenait nécessaire. Mais le maréchal ayant réfléchi aux dangers de cet ordre, m'envoya sur-le-champ pour le révoquer; heureusement j'arrivai à temps, et Piémont rentra dans un poste qu'il était très-essentiel de conserver. Les armées restèrent en présence dcms Tmaction depuis midi jusqu'à midi et demi, où enfin notre attaque générale termina tout et mit les ennemis en fuite.

On avait conseillé plusieurs fois au Roi de se retirer; il s'y refusa toujours. M. de Richelieu lui dit à diverses reprises :

« Sire, la seule présence de Votre Majesté peut rétablir Taifaire et la gagner. »

Et lui-même partit pour aller prendre le comman-

dément des Irlandais et charger cette redoutable colonne, qui fut écrasée dans sa retraite. Le Roi parut sur le front de son armée et y reçut les hommages de tous par les cris redoublés de : Vive le roi !

M. le Dauphin, qui n'avait que seize ans, demanda souvent au Roi pendant la bataille de charger à la tète de la maison; quelqu'un de la cour ayant voulu s'assurer de ce fait prit la liberté de questionner M. le Dauphin, qui répondit avec une fierté bien digne de son rang :

ce Je suis trop jeune pour que la nation me connaisse; mais on ne doit point être étonné que j'aie voulu imiter les sujets de mon père. »

A la fin de l'action , ce prince demanda à M. de Séchelles, intendant de l'armée :

c( Eh bien ! monsieur, que dites-vous de cette journée?

— Que M. le Dauphin est bien heureux , à son âge, d'avoir vu par lui-même à quoi tiennent les royaumes. »

Un aide-major général blessé dès le commencement de la journée était tout près de moi; le sang qu'il perdait l'affaiblissant beaucoup , je l'engageai à profiter d'un reste de forces pour gagner l'hôpital ambulant. Son zèle le faisant hésiter, il me dit :

(( Je crains de perdre ma cuirasse, qui me suffoque, et je n'ai personne pour la prendre. »

Afin de le décider à partir, je lui offris de m'en

charger, ayant jeté la mienne, très-embarrassante par son poids; comme il m'aidait à l'attacher, je reçus un coup de fusil dedans et fus préservé ainsi de la mort.

Mais il m'arriva ensuite la chose la pkis désagréable qu'on puisse imaginer : M. d'Argenson, ministre de la guerre, qui m'aimait beaucoup, s'empressa de demander au maréchal, sur le champ de bataille, s'il était bien content de moi; le maréchal, qui de sa vie n'avait retenu les noms de ceux même qu'il voyait familièrement, lui répondit :

« Valfons? je ne l'ai point vu; mais de qui je ne puis faire trop d'éloges , c'est de Belrieux ; il s'est montré partout et m'a été de la plus grande utilité, je vous le recommande. »

Un moment après, je courus au ministre de la guerre avec cette contiance que m'inspiraient ma conduite et son amitié ; je lui trouvai un air froid qui me glaça et me mit au désespoir, sentant trèsvivement combien il était dur d'être aussi mai reçu après avoir bien fait.

Trois jours après, me rendant à Chin pour recevoir l'ordre du Roi , auprès de qui se trouvait le maréchal, un de mes camarades m'appela Yalfons;ie maréchal me fixa attentivement et me dit avec une bonté paternelle :

c( Ah! mon enfant, j'ai à réparer une erreur cruelle et injuste pour vous vis-à-vis de M. d'Argenson, Je vous ai toujours pris pour Belrieux. »

Je lui dis qu'il était mort à Worms depuis un an.

« Je vais tâcher, ajouta-t-il, d'expliquer une confusion qui sûrement vous a fait tort. »

A mon retour de Prague, Belrieux et moi avions été présentés au Roi d'abord, au maréchal ensuite, et ce dernier avait placé mon nom sur le visage de Behieux, et celui de Belrieux sur le mien. J'en fus la victime, les récompenses étaient données. Cette distraction du maréchal me coûta cher , et il a cherché à la réparer mille fois par ses caresses. J'eus beau le répéter à M. d'Argenson , ce fut en vain ; tout est moment pour les grâces, et souvent l'ivresse du succès les distribue légèrement.

M. d'Argenson me proposa, à l'instigation du maréchal , pour porter au Roi de Prusse la nouvelle de la victoire de Fonlenoy; malheureusement le Roi se souvint que Latour, aide-major général, lui avait été envoyé par M. de Belle-Isle, et dit à M. d'Argenson qu'il fallait se servir de lui. M. d'Argenson représenta que Latour, étant resté pour le siège de Tournay, n'avait point vu Faction.

c( Eh bien ! dit le Roi , Valfons le mènera sur le champ de bataille et lui expliquera tout. »

Ce que je fis: sic vos non vobis. M. d'Argenson m»en consola en me promettant de m'envoyer pour la même commission en Espagne. Son offre me plut davantage parce que la Reine d'Espagne avait honoré d'une protection toute particulière un de mes oncles, M. le comte de Cliazelles, et lui avait offert pendant la guerre de la succession un régiment de dragons espagnols; il refusa disant que, né Français, il devait

servir sa patrie. La ileiiie en écrivit à Louis XÎV, qui lui donna en France un régiment de dragons et le fit maréchal général des logis de l'armée française auxiliaire en Espagne, sous les ordres de M. le duc d'Orléans, depuis régent.

Le projet que le ministre avait conçu pour me dédommager ne réussit pas mieux que les bonnes intentions du maréchal. L'ambassadeur d'Espagne fit demander au Roi , par le ministre des affaires étrangères, 'que ce fût son. neveu qui fût chargé pour sa cour d'une mission aussi agréable. Il l'obtint facilement.

Le jour de Fontenoy, je fus chargé de faire enlever les.blessés du champ de bataille. Pendant cette occupation aussi utile que triste, je vis un officier anglais à demi dépouillé qui, se jetant à la basque de mon habit, me dit en très-bon français :

«Je suis votre prisonnier et me mets sous la garde de l'honnêteté française. »

Il portait le bras droit en écharpe dans sa cravate pleine de sang. Je l'assurai qu'il n'avait rien à craindre, qu'il était dès ce moment aussi en sûreté qu'à Londres, et que j'allais le confier à un sergent pour le faire panser à l'hôpital.

«Non, monsieur, s'écria-t-il , je ne vous quitte plus. »

Touché de son état comme de sa confiance, je lui donnai un de mes chevaux, et peu do moments après je le conduisis moi-même à la Chartreuse, où était

notre hôpital. En y entrant, il me demanda qui avait la direction du lieu oii nous étions.

c( C'est M. de Séchelles, intendant de l'armée, qui y est présent actuellement, et sous lui des commissaires des guerres; vous allez être pansé sous leurs yeux avec le même soin que nos Français.

— Je suis donc entièrement en sûreté?

— Mais oui , monsieur , vos doutes insultent la nation.

— Eh bien! je ne suis point blessé; me voyant cerné et culbuté par la maison du Roi, je me suis jeté à terre, j'ai ôté mon habit, retourné mes poches pour prouver aux soldats que j'avais été fouillé et qu'il ne me restait rien : de plus, pour exciter leur pitié, j'ai trempé ma cravate dans le sang d'un mort, j'ai passé mon bras dedans et conservé cent cinquaate guinées que voilà.

— Elles sont bien à vous, monsieur, lui dis-je, et vous resteront; je vous félicite du succès de votre sang-froid. »

Je le menai , en recevant mille remercîments de sa part, là oii étaient les autres prisonniers anglais.

Le maréchal, me continuant ses bontés, me menait toujours avec lui à l'ordre chez le Roi, où se tenait un petit conseil de guerre entre le Roi, le maréchal et M. d'Argenson, qui, instruit et préparé par les soins de Crémille, maréchal général des logis et de quelques autres officiers généraux en qui il avait confiance, cher-

chait toujours à iuspirer les choses qui lui paraissaient les plus utiles; ces avis déplaisaient beaucoup au maréchal, qui affectait devant le Roi la plus grande indifférence. Je fus un jour témoin à Chin d'une discussion assez vive, et j'entendis le maréchal dire à M. d'Argenson, qui l'exhortait à laisser la conduite du siège à M. de Brézé :

« Monsieur, si le Roi n'est pas content de moi , qu'il donne son ;irmée à un autre, mais tant qu'il me la laissera, je la commanderai seul. »

Los officiers généraux, pendant l'action de Fontenoy, ne manœuvrèrent point en militaires instruits et actifs. On a la mauvaise habitude en France de ne vouloir rien prendre sur soi, et d'attendre toujours un ordre que le général, s'il est loin, ne peut donner à propos , ce jour4à surtout , où le maréchal de Saxe, venant de subir une ponction à Valenciennes, pouvait tout au plus se tenir dans sa voiture.

Tout est occasion à la guerre ; si on ne la saisit, on ne peut fixer la victoire, qui ne s'arrête que devant l'habileté.

La colonne anglaise , environ de dix-huit mille hommes, était, en nous attaquant, de trois bataillons de front; lorsqu'elle se trouva entre Fontenoy et la redoute des bois de Barry, les feux de flanc de ces deux postes forcèrent les Anglais de se resserrer dans le centre de leur colonne, mais en désordre et sans observer ni leurs divisions ni leur rang ; ce mouve-

ment jeta la confusion dans cette masse d'hommes et les empêcha de se développer, ce qu'ils auraient dû faire à la hauteur de nos deux postes pour les attaquer en même temps. Maîtres de ces positions, ils procuraient un passage sûr et facile à leur seconde ligne d'infanterie et à toute leur cavalerie ; au lieu de cela, la colonne, par sa confusion, ne put que se porter à trois cents pas en avant dans la plaine , où elle resta immobile.

C'était ce moment propice qu'il fallait saisir, en formant une colonne à notre droite , avec deux bataillons du régiment du Roi , qui était à la gorge de Fontenoy, le régiment d'Aubeterre et les trois de Courten formant la brigade. M. de Biron serait toujours resté dans Fontenoy avec les deux autres bataillons du Roi, les trois de Dauphin et Beauvoisis, dont M. de la Yaùguyon, depuis gouverneur de M. le Dauphin, était colonel. Le comte de Danois et le marquis de Croissy, lieutenants généraux, commandaient les dix premiers bataillons; ces deux colonnes d'infanterie chargeant en môme temps la droite et la gauche des Anglais , que la maison du Roi et les carabiniers pouvaient charger en tète , tout eût été pris ou tué.

Mais il se passa une heure sans nulle disposition, surtout à notre droite, qui resta en panne sans agir; la gauche, où était le maréchal , forma un corps d'infanterie, lorsque Normandie fut arrivé avec huit cents hommes des Gardes françaises, Royal-vaisseaux , la Couronne et les Irlandais. Ces troupes avaient

à leur tête MM. de Kiclieiieu, de Lowendal et lord Clare, qui chargèrent très -vigoureusement la droite des Anglais à la baïonnette.

Quant aux gardes suisses, il n'en fut pas question de toute la bataille; ils restèrent constamnaent au repos, sans fuir ni attaquer, vis-à-vis des bois de Barry, entre les deux redoutes.

Je ne veux pas oublier la sage précaution de M. de Montesquiou, sous-lieutenant des mousquetaires. A la première attaque de la maison, qui fut repoussée, parce qu'elle se fit sans ensemble et très en désordre, toujours par trop de vivacité, il s'arrêta à cent pas de la colonne qu'on chargeait inutilement et forma sa troupe en escadrons; ce lut un point de ralliement et d'alignement pour toute la maison, qui fut à même , par une seconde charge plus heureuse, étant mieux dirigée et avec ensemble , de mériter un succès toujours sur à la guerre , lorsqu'on s'y conduit en gens du métier.

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Gendarmes 1

Gendarmerie 8

Berry 4

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Chabrillant 4

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Infanterie.

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De la marine 1

Du roi . 4

D'Eu 2

Royal Corse 1

Angoumois 1

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Gardes françaises. . . .

Gardes suisses

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Clare 1

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Rooth 1

Berwick 1

Royal Ecossais 1

Lally 1

Royal-vaisseau 3

Trainel 1

Royal 3

Hainault 1

Normandie 4

Bataillons

Cavalerie.

Cuirassiers 4

Eg-mont 4

Brionne 4

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Orléans 4

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