‹ Dix-huitième siécleChapitre 6 sur 11 · CD. S · texte numérisé non relu

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SOMMAIRE

1746. Fonctions de major général. — Brouille du comte de Clermont et du maréchal de Saxe. — Rapprochement. — Réconciliation. — Deux lettres du maréchal. — Siège de Namur. — Attaque de l'ouvrage àcornes. — Responsabilité. — Précautions. — Ruse de guerre.

— Passage à trois reprises de la Meuse grossie. — Comment on entraîne une troupe. — Succès. — Promesse du comte de Clermont pour porter la nouvelle au Roi. — Manque de parole. — La ville ouvre ses portes. — Siège des châteaux. — La tranchée. — Dispositions pour moins exposer les travailleurs. — Proposition d'un charpentier de Namur pour l'escalade du château. — Elle est acceptée. — Propos flatteur d'un capitaine. — Escalade. — Alerte.

— Expédition manquée, — Capitulation. — Nouvelle déception. — Protestation du comte de Clermont. — Réclamation. — Demande de passer au corps d'armée du maréchal de Saxe. — Autorisation.

— Changement de position. ■ — Accueil du maréchal. — Bataille de Rocoux. — Exploration nocturne. — Déjeuner avec le maréchal.

— Confidence. — Mission délicate. — Rapport au maréchal. — Doute d'un officier général. — Le Hessois blessé. — M. de Maubourg. — M. de Lugeac. — Le duc de Luxembourg. — Ralliement de ses troupes. — Le duc de Boufflers et son fils. — Les prisonniers nus. — Le prince d'Hembourg. — Opinion du maréchal de Saxe sur l'infanterie française. — Victoire de Rocoux. — Le maréchal de Saxe, triomphant, charge M. de Valfons de porter au Roi le détail de l'affaire. — Témoignage du Hessois mort. — M. le chevalier de Belle-lsle. — Le comte de Clermont reconnaît les services que lui a rendus M. de Valfons.

En 1746 je faisais auprès de M. le comte de Clermont les fonctions de major général ; ce prince m'accablait de bontés, de confiance et de distinctions particulières. Je soupais tous les soirs chez lui: quoique

les militaires qui avaient cet honneur fussent en trèspetit nombre il s'y trouva un indiscret. La plus grande liberté faisait souvent hasarder des propos peu faits pour être répétés ; M. le comte de Clermont se les permettait tous, se croyant par sa naissance comme par la discrétion de ceux qui Técoutaient dans la plus grande sûreté.

Un officier général admis à ces soupers applaudissait du geste et de la voix à tout ce que disait un soir M. le comte de Clermont sur le maréchal de Saxe : c'étaient de simples plaisanteries sur son goût pour les filles. Le lendemain cet officier alla rendre compte de cette conversation au maréchal, en l'envenimant comme font toujours les délateurs; mais pour mon bonheur, voulant mettre plus de vraisemblance dans sa noirceur, il dit que souvent, par mes phrases respectueuses, j'avais rabattu les coups, au lieu de faire comme les autres, ce qui augmenta la confiance que le maréchal avait toujours eue pour moi.

Le maréchal, furieux, profitant de son autorité, commença à donner tous les dégoûts possibles à M. le comte de Clermont, en ne lui permettant plus, comme auparavant, de donner l'ordre à son corps; j'étais obligé d'aller le chercher tous les jours. Peu de temps après il joignit à la grande armée trois brigades d'infanterie des quatre que nous avions, de plus les officiers d'artillerie et le canon; enfin une très-grande partie des dragons, et ce corps qui était très-considérable , se trouva réduit à une brigade d'infanterie et un régiment de dragons.

M. le comte de (lermoiU, au désespoir, voulut prenare un parti violent approuvé par ses entours : c'était de quitter l'armée en disant au maréchal qu'il était trop humiliant pour un prince du sang de France d'obéir à un bâtard étranger. On trouva la vengeance convenable; je fus le seul qui, restant tète à tête avec le prince, eut le courage et l'honnêteté de lui dire que je blâmais ce projet, estimant que ce serait se manquer à lui-même et au Roi, et que quitter l'armée au milieu de la campagne pour retourner s'enterrer à Bernis, me paraissait un fâcheux dénouement.

c( Mais que voulez-vous que je devienne, monsieur, exposé à recevoir tous les jours de nouvelles mortifications ?

— Monseigneur, vous expliquer avec Je maréchal, et pour mettre Votre Altesse plus à même de régler ses démarches, je vais au quartier général chercher à m'instruire de ce qui a occasionné l'humeur du maréchal. »

Je questionnai mes camarades de l'état-major, qui voyant de plus près et plus intimement le maréchal, pouvaient être mieux informés; je parvins à connaître les propos répétés et le sujet d'une colère juste mais trop marquée.

De retour auprès de M. de Clermont et seuls dans son cabinet, je lui rendis compte de tout en ajoutant :

c( Je me charge, monseigneur, de réparer le mal, si vous consentez à un expédient facile qui dépend

devons; c'est d'écrire un mot à M. le maréchal pour lui demander une conversation où vous vous expliquerez, car les coquins brouillent tout, mais Thonnéte franchise peut tout ramener.

c( Non, monsieur, je n'accepte pas, c'est me proposer d'essuyer de nouveaux affronts; et du reste qui se chargerait de porter ma lettre au maréchal ?

— Moi, monseigneur.

— Il ne la recevra pas.

— J'en fais mon affaire, la seule grâce que je demande à Yotre Altesse est de ne parler à personne de la démarche qu'elle va faire.

— Vous la croyez donc bien hasardée, pour qu'il faille n'en rien dire?

— Non, monseigneur; mais je crains que les mêmes gens qui ont conseillé votre départ de l'armée ne vous détournent du seul moyen de rester ici convenablement à voire rang. »

J'eus bien de la peine à le déterminer ; cependant le lendemain la lettre fut écrite de sa main , devant moi et telle que je la désirais. Je partis un peu de meilleure heure que de coutume pour avoir quelques moments déplus. Le maréchal était sur son lit, quoique chaussé, et le verrou mis à sa porte, ce qui lui arrivait souvent quand il causait avec Crémille ; celui-ci vint m'ouvrir et, me voyant une lettre à la main, me dit :

c( Est-ce que les ennemis ont fait quelque mouvement?

— Non, c'est une lettre de M. le comte de Clermont.

— Tant pis, je m'en vais; j'aime mieux que vous la donniez que moi ; vous ne deviez jamais vous en charger, le maréchal est furieux contre votre prince et, comme vous avez pu le voir, il le lui a déjà trop prouvé.

— Demeurez, je vous prie , vous m'aiderez peutêtre. »

Il resta près de la porte, qu'il referma; alors m*approchaot du lit, je dis :

(( C'est une lettre de M. le comte de Clermont, qui souhaite le honjour à monsieur le maréchal.

— Dis plutôt qu'il voudrait que le diable m'emportât; est-ce quelque nouvelle des ennemis, ont-ils fait un mouvement?

— Non, monsieur le maréchal. »

Il prit la lettre, et d'un air de dédain la jeta sur son ht.

« Je la lirai toujours trop tôt.

— Si monsieur le maréchal voulait me permettre de la décacheter, il pourrait la lire et en serait content.

— Non ! Oh! jamais, on a beau être prince du sang, il faut savoir se taire sur son général et respecter le choix du Roi ; c'est leur maître comme le nôtre.

— Monsieur le maréchal, vous êtes trop grand et votre réputation est trop constatée, pour écouter les misères et Tes rapports de quelques méchants esprits.

DU MARQLMS DE VALFONS. IHi

— Mais tu y étais, tu as tout entendu et combattu, je t*en remercie et t'en aime davantage.

— Je n'y ai nul mérite, monsieur le maréchal, c'étaient quelques gaietés et non des noirceurs; voilà comment les mauvaises langues traduisent les moindres propos. »

J'avais repris la lettre décachetée , et tout de suite :

c( Monsieur le maréchal veut-il que je la lise?

— Ce sont des mensonges, et ton prince me fait l'effet de s'ennuyer johment d'être là comme un capitaine partisan; il n'y a pas de mal.

— Vous m3 pardonnerez, il y en a beaucoup à croire ce qui n'est pas.

— Eh bien! lisez, monsieur.»

La lettre, polie et adroite, lui plut, surtout lorsque je répétais à chaque ligne que tout ce qu'on lui avait dit était faux, que je lui étais bien plus attaché qu'au comte de Clermont et incapable de le tromper.

« Soit, il désavoue ses propos , je veux bien le croire.

— Et une réponse à la lettre ?

— Ah ! il n'y en a point, je ne veux pas être le pédagogue éternel de ton prince et lui dire qu'il a mal fait; je ne pourrais m'en empêcher.

— Si monsieur le maréchal voulait me permettre de lui indiquer un expédient?

— Lequel ?

— Monsieur le maréchal fait demain un fourrage

au moulin d'Edmeûile, très-près du quartier du prince ?

— Eh bien ?

— Il serait comblé si monsieur le maréchal voulait y dîner.

— Non, monsieur, ne m'en parlez pas, je ne dîne pas chez les gens qui s'égayent à mes dépens ; mais après le fourrage fait je passerai par là comme si c'était mon chemin pour revenir; je lui ferai une visite qui me tiendra lieu d'une réponse embarrassante, car je n'aime point les procès par écrit. »

Crémille me faisait des signes de satisfaction , n'ayant pas imaginé qu'il me fût possible de gagner tant de terrain en aussi peu de temps. Je quittai le maréchal apaisé, en lui disant :

« Il y aura toujours chez le prince un bon dîner dont monsieur le maréchal fera l'usage qu'il voudra. »

Je partis enchanté de ma mission.

M. le comte de Clermont m'enferma dans son cabinet, et m'ayant écouté avec un très-vif empressement :

c( Et la réponse ?

— Il n'y en a point d'écrite, monseigneur.

— Je le savais bien, que vous me faisiez faire une fausse démarche.

— Monseigneur, je me flatte que vous serez content. »

Et aussitôt je lui répétai toute ma conversation, palliant les vivacités du maréchal, dont les termes

nu MARUUI^ HE VALFONS. 163

avaient été peu ménagés au commencement, et pour lui donner plus de confiance dans mon dire, j'ajoutai que M. de Crémille avait été toujours présent. Je finis en l'assurant que le maréchal se rendrait chez lui et que j'espérais qu'il lui demanderait à dîner.

ce Eh bien! soit; mais jusque-là je ne croirai rien. »

Le lendemain, j'étais de bonne heure au moulin d'EdmeiiUe, où la chaîne du fourrage commençait à se former et où était la réserve des troupes trèsnombreuses, car nous étions tout près des ennemis ; le maréchal y vint, resta longtemps , et comme il allait repartir, je lui dis :

« Monsieur le maréchal, je vais vous servir de guide.»

Il me dit en souriant :

« Tu as bien envie de m'égarer.

— Non, monsieur le maréchal, je vous mène chez les vôtres.

— Ah ! quels vôtres ! allons. »

Nous arrivâmes à Hovarts ; le prince vint au-devant du maréchal , enchanté de sa démarche ; ils traversèrent la salle à manger, assez grande pour quatre-vingts personnes. Le couvert était mis, le maréchal dit :

« Quoi ! déjà la table, il est donc bien tard?

— Assez, répondit M. le comte, pour que vous ne puissiez aller dîner chez vous. »

Jugez de la joie du négociateur : j'étais comblé ; ils causèreHt quelque temps en particulier et eurent

164 SOUVKNIKS

le bon esprit, l'un et l'autre, de ne parler de rien qui eût trait à la brouillerie. Le contrôleur \int dire au prince qu'il était servi, il se mit à la gauche du maréchal et voulut que je fusse àla sienne ; le maréchal, qui me traitait toujours bien, dit en passant devant moi :

« Monseigneur, vous devez bien l'estimer, il vous est très-attaché.

— Certainement; mais il vous aime davantage, et je ne lui en sais pas mauvais gré.

— Oui, ajouta le maréchal, nous nous aimons beaucoup, surtout au feu*. »'

1, Le maréchal de Saxe témoignait en toute circonstance au marquis de Valfons une amitié toute particulière. Voici, parmi le grand nombre de pièce sconservées avec le manuscrit de ces souvenirs, deux lettres adressées à madame la duchesse de Luynes, et que nous reproduisons exactement d'après le texte autographe.

{Note de l'éditeur.)

« A Gan, le 23 dessembre 1745.

« Madame,

« J'ay ressus la laitre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce moy. Les bontés dont vous honorés M. de Valfons sont un n'ouvos titre pour luy auprès de moy; je le veres ariver avec grand plesir; et coique très aimable ca oalites d'aitres vostre protèges ne sauret lui nuire. Je feres dans toutes les occasions tout se qui dépendras de moi pour le conveincre de latachement et du respect avec le quel j'ai l'honneur d'aitre, madame, vostre très humble

et très obligent serviteur.

« M. DE Saxe. »

■ A Gan, le 6 mars 1746.

« Madame,

« J'aime M. de Walfons d'einclination, eindepandanmant de son mérite pour la guerre. Je l'ay écrit à M. le comte d'Ârgenson et luy ay déclares que j'an feres mon amis. Je ne fais gère de ses déclarations et Ion ne maquse pas d'aitre louangeur; einsi vofls pouvez aitre

Le dîner fut très-gai : tout se passa à merveille ; le maréchal partit de la meilleure humeur ; M. le comte me mena dans son cabinet, où les expressions les plus caressantes furent ma récompense et me confirmèrent sa reconnaissance.

Quelques jours après sa joie fut bien plus vive : nous changeâmes notre position, et au nouveau camp M. le maréchal forma une réserve de douze mille hommes, qu'il donna à M. le comte avec vingt pièces de canon et trois cents hommes d'artillerie. Cet événement causa une grande satisfaetion à toute l'armée, affligée de voir un prince du sang réduit au commandement de quelques régiments.

La batterie de douze pièces de canon placée à la rive droite de la Meuse devant Namur, et gardée par le régiment de Crillon, ouvrit la brèche de l'ouvrage à cornes dans la nuit du 16 septembre. Après en avoir bien examiné le local, je proposai à M. le comte de Clermont et à M. de Lowendal, qui dirigeaient le siège, de l'attaquer

assurés que j'ores fait pour M. de Waifons se que vous aves eu la bontés de desires pour lui s'il m'avet êtes possible. Je ne conais sertenement gère se luy que j'ay envoies avec les drapos et n'ay nulle lieson avec luy, mais je n'ay p-as peu faire otreraeut pour fermer la porte a une cantites de protexion et de soliciteurs très après avec qui je me seres fait des querelles si j'aves dones la préférence à quelqu un que l'on sait que j'aimme. J'espère que sais resons "ous pareteront bonne, madame, et que vous me renderes la justice d'aitre persuades de mon attachement et de mon respect.

« M. DE Saxe. »

quoique le chemin couvert ne fût pas pris; ma proposition parut hasardeuse et fut discutée ; entin on se rendit au moyen que j'indiquais : c'était de se couler avec des grenadiers le long de la rivière, sur un laissé de terre, en longeant à notre droite le chemin couvert, les ennemis devant penser avec confiance que nous n'oserions jamais attaquer cette brèche , sans préalablement les avoir chassés du chemin couvert.

Voici les précautions dont j'usai d'abord : je passai la Meuse pour dire au commandant de la batterie qu'à neuf heures du soir il fît un feu très-vif de ses douze pièces qui battaient en brèche; il n'y en aurait que quatre chargées à boulet, devant tirer quatre toises plus haut quela crête, uniquement pour tenir en respect les sentinelles ennemies qui, à couvert derrière la brèche, n'osent montrer le nez tant qu'ils entendent le sifflement du boulet, toujours trèsimposant; les huit autres pièces feraient le feu le plus vif, mais simplement à poudre, pour tromper l'ennemi, qui ne supposerait jamais que nous pussions tenter la moindre chose sur un point contre lequel on ne cessait de tirer.

Cet ordre donné, je disposai les sapeurs et les travailleurs avec des distances d'un détachement à l'autre et loin de la sape, pour éviter la confusion, au débouché surtout, si les grenadiers étaient i^epoussés. Dans ce cas les travailleurs fuient, mettent le désordre, et on ne peut plus les ravoir quand on a repris l'avantage.

Je priai M. de Beauffremont, maréchal de camp de tranchée, de me laisser le maître du dispositif, rassurant qu'il serait content. J'eus soin, en faisant défiler chaque grenadier, de lui donner moi-même un paquet de trente cartouches pour mettre dans sa poche, outre ce qu'il avait, parce que quand la poudre et les balles manquent pendant l'attaque, ce sont des cris odieux que tous les braillards de la tranchée répètent indécemment, portant l'alarme et la crainte, malheureusement très-faciles h communiquer la nuit, moment le plus favorable pour ces expéditions , mais qui impressionne la faible humanité.

Comme j'avais averti les grenadiers de ne pas s'inquiéter des coups de canon qu'ils entendraient derrière eux, ni même du bruit des boulets qui, par leur direction, passeraient toujours au-dessus de leur tête et faciliteraient l'attaque, en laissant aux ennemis la sécurité de n'être pas surpris tant qu-'on tirerait, ils marchaient avec audace et confiance. Je fus donc fort étonné de voir la tête de la colonne s'arrêter à deux cents pas : le moindre bruit pouvait nous perdre; les ennemis, très-nombreux dans le chemin couvert de l'ouvrage que nous allions attaquer, n'étaient qu'à vingt pas de nous et nous auraient écrasés par leur feu le long de ce défdé; j'y courus pour savoir la cause de cette halte.

Malheureusement pendant le jour, et surtout depuis cinq heures du soir jusqu'à neuf, la Meuse avait si fort augmenté qu'elle couvrait tout le terrain que

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j'avais reconnu la veille, et cette inondation arrêtait nos grenadiers. Je n'iiésitai pas un instant et demandai :

(c Quelqu'un sait-il nager?

— Oui, me répondit un soldat d'artillerie destiné à couper les saucissons des mines.

— Ote ton habit, prends une perche et marche devant moi. »

J'ôtai aussi mon habit, et en veste, l'épée à la main, je suivis mon homme jusqu'au pied de la brèche, ayant de l'eau au plus profond jusqu'audessous des épaules. A mon retour, qui fut trèsprompt, les grenadiers me reçurent avec enthousiasme.

(c Allons, mes enfants, c'est moi qui serai votre guide : il n'y a point de danger; nous allons surprendre les ennemis, ils sont à nous. »

Tout me suivit: la brèche, basse et facile, fut bientôt franchie ; les assiégés n'étaient point en défense; fort peu avaient leurs armes. Quelques-uns furent tués, le reste fut pris dans les casemates, au nombre de cinq cents, dont trente-quatre officiers, un colonel et un major; il ne nous en coula dans toute la nuit que quarante -deux grenadiers tués ou blessés.

M. le comte de Clermont m'avait promis que si je faisais prendre l'ouvrage à cornes, la place rendue, j'en porterais la nouvelle au Roi. Je lui menai dans sa cour, à trois heures du matin, tous les prisonniers

t)U MARQUIS DE VALFONS. l69

et lui annonçai l'heureux succès qui le rendait maître de Namur; il était dans son lit, j'ajoutai :

« Monseigneur, je vais me préparer, mettre mes bottes, car sûrement la garnison n'a pas un moment à perdre pour remonter et se réfugier dans les châteaux. »

Je vis au milieu de sa joie un certain embarras vis-à-vis de moi; je le connaissais trop pour m'y méprendre.

«Quoi, monseigneur, ne me tiendrez-vous pas, après un service aussi grand qu'inespéré, la parole que Votre Altesse m'a donnée?»

Son embarras redoubla; il sentait toute l'injustice qu'il allait me faire, chercha à s'en justifier en me disant qu'il n'était pas le maître d'agir autrement, mais que sûrement il me réserverait de porter une nouvelle plus intéressante : celle de la reddition des châteaux et de la garnison prisonnière. J'eus besoin de toute ma sagesse ei du respect si justement dû aux princes du sang pour ne pas témoigner mon mécontentement bien légitime. Je me tus et sortis désespéré. Le matin, la ville ouvrit ses portes; la garnison s'était renfermée dans les châteaux.

L'espérance et la nouvelle promesse de M. le comte de Clermont m'avaient calmé; bouder eût été inutile et maladroit. Je pris le seul parti raisonnable : ce fut de redoubler de zèle au siège des châteaux et de forcer le prince, par de nouveaux soins et une apphcation constante, à ne plus me sacrifiera l'intrigue qui avait abusé de sa boaté.

170 ^OilVENIRf^

On ouvrit la tranchée des châteaux. J'ai constamment cherché dans les sièges à économiser les hommes , m'exposant de préférence pour conserver au Roi de braves soldats qu'on hasarde souvent inutdement. Les ingénieurs demandent toujours plus de travailleurs que le nécessaire; les projets qu'ils font pendant le jour dans un cabinet et sur le papier deviennent pénibles à exécuter la nuit sur le terrain, au milieu des coups de fusil; ils portent en avant trop d'ouvriers difficiles à placer par leur nombre, s'incommodant les uns les autres et trop livrés au feu de la place..

Je disposai les travaiUeurs de nuit en pelotons dans un dépôt à couvert, où successivement je venais les prendre pour les conduire moi-même malgré le danger, que je calculais peu quand il devait être utile; de huit cents hommes commandés qui allaient marcher, on n'en put placer que quatre cents, sur lesquels tomba la perte; il en eût péri au moins le double en les employant tous et sans qu'on pût faire plus d'ouvrage, parce que le terrain ne le permettait pas.

Cette première nuit fut très-vive : Corneillan, capitaine de grenadiers de Grillon, y eut le bras cassé d'une balle. Flaubert, ingénieur, né Français, mais au service d'Espagne, qui était venu comme volontaire, reçut près de moi un coup de fusil au travers du corps; je le fis emporter. 11 est souvent dangereux de vouloir trop se montrer : il en fut puni.

Le môme bonheur qui m'a toujours suivi me fit

or MAROIMS DK VALKONS. 171

échapper aux dangers d'une nuit aussi meurtrière, et je reçus mille remercîments des détachements de travailleurs que j'avais conservés.

Un charpentier de Namur vint trouver M. de Lowendal et lui proposa d'escalader la fausse braye du château qui donne sur la rivière ; il m'envoya chercher, me fit longtemps causer avec cet ouvrier, que j'emmenai le soir pour aller examiner moi-même, du haut du clocher, la possibilité de son projet. Je vis qu'il pouvait avoir raison. Cette fausse braye n'avait qu'un mur très-facile à escalader; elle n'était gardée que par un caporal et quatre hommes fournissant une seule sentinelle qu'on pouvait surprendre; de là, en cassant une porte à simples barreaux de fer assez faibles, on était dans la place. Il est vrai qu'à côté de cette grille il y avait une caserne oii était un bataillon, mais, qui sûrement couché et surpris, aurait fait peu de résistance.

Je rendis compte de tout à M. le comte de Clermont et à M. de Lowendal. On commanda pour le lendemain au soir quarante compagnies de grenadiers, sans leur apprendre leur destination. La Brosse, lieutenant-colonel de Nivernais, plein d'audace et d'intelligence, avait l'avant-garde ; le tout était aux ordres de M. De Vaux, maréchal de camp, officier ferme et capable d'exécution.

La colonne en marche, quatre compagnies de grenadiers de mon régiment, qui en faisaient partie, de-

liidiidaient où on les menait elpuiu'quoi leur colonel n'état pas avec eux; Gauzac, un de leurs capitaines, garçon aimable et qui pensait très-bien de moi, leur dit:

« Mes enfants, soyez sûr que s'il y a quelque chose à faire pour nous, M. de Yalfons n'est pas loin ; vous savez qu'à l'attaque de l'ouvrage à cornes de Tournay , sans y être commandé, il marcha à notre tète. »

J'étais assez près de Gauzac, qui ne m'avait point vu, pour entendre un propos aussi flatteur, et lui en témoignai toute ma reconnaissance. Avant d'arriver au pied du mur que nous devions escalader, je demandai à notre charpentier, qui nous guidait, s'il voulait boire un coup d'eau-de-vie.

((. Non, monsieur, je n'ai pas peur et suis bien de sang-froid, je voudrais seulement avoir une cuirasse. Ce n'est pas que je craigne pour ma vie; mais je serai plus difficilement blessé et vous n'avez que moi pour guide. »

La fermeté de cet homme me donna de la confiance. M. de la Brosse mit devant lui une petite avant-garde de cinq grenadiers et se plaça à la première compagnie de Picardie. Le caporal de grenadiers de l'avant-garde , encore jeune et très-brave, mit l'échelle à l'angle rentrant des deux murs de la fausse braye; nous observions le plus profond silence au pied de cette échelle pendant qu'il montait ; malheureusement la nuit trop calme et point obscure permit à la sentinelle hollandaise d'entendre du bruit ; elle s'avance et tire un coup de fusil, en criant :

((Alerte! à soi) poste. »

La balle blessa à la cuisse et culbuta le brave caporal, qui eut le courage de nous dire :

(( Montez toujours, et soyez sûr que je ne crierai pas pour me plaindre. »

Je le fis enlever et porter à l'hôpital; il guérit et fut fait officier dans la suite, récompense bien méritée. M. De Vaux, se voyant découvert, retira ses troupes, et notre expédition fut comme non avenue.

A la fin du siège des châteaux j'allai voir, sans en dire la raison et sous prétexte de visiter la place, l'eudi'oit que le charpentier nous avait indiqué : tout était de la plus grande exactitude dans son rapport et d'un succès facile si on avait pu seulement s'emparer du petit corps de garde ; il eût fallu pour cela une nuit plus sombre , du vent et une sentinelle moins vigilante.

Le major des forts causa de cet évérement avec moi; je ne convins point du dessein que nous avions eu, encore moins de l'enti'eprise manquée, mais il me répéta qu'il avait toujours veillé sur cet endroit inquiétant par sa facilité, qu'il en parlait souvent au commandant de la garnison, mais que colui-ci lui reprochait ses craintes qu'il taxait de terreur panique ; elles étaient pourtant bien fondées et très-judicieuses. Le charpentier, connu dans son pays, où il eût été puni sévèrement, passa en France avec une petite pension qu'on lui fit obtenir.

Le feu prit à plusieurs magasins des châteaux, surtout à celui qui contenait le lard, le beurre, l'huile

et le goudron; l'incendie fut vif et très-dangereux, vu la proximité des magasins à poudre, ce qui détermina le gouverneur à. capituler.

J'espérais pour le coup tenir enfin une récompense souvent promise , plus souvent méritée. Mais je ne fus pas plus heureux : M. de Lowendal, ami de Sourdis, étant toujours auprès du maréchal, obtint de la complaisance de M. le comte de Clermont qu'il manquerait encore à sa promesse, sous des prétextes inutiles à citer; je vis donc arriver et partir Sourdis pour porter la nouvelle d'un siège que j'avais fait avec tant de peines, de dangers et de succès.

Je montai à l'appartement de M. le comte de Clermont, et le désespoir dans le cœur, mais la sagesse et le respecta la bouche, je lui demandai la permission de quitter sa réserve et d'aller chercher auprès du maréchal de Saxe une justice qu'il me refusait. Il prit un air riant, m'assura qu'il m'aimait beaucoup. J'insistai : c'était Theure de l'ordre; descendu dans la salle où il le donnait, devant les officiers généraux, ceux de sa maison , Polignac , Montlezun et l'étatmajor, il dit :

« Yoilà Yalfons qui vient de me traiter comme un chien.

— Monseigneur, je n'ai pu m'écarter un instant de ce que je vous dois.

— Aussi, je veux que vous restiez auprès de moi.

— Monseigneur, toute l'armée a vu mon zèle et mes

succès pour la gloire de Voire Altesse sérénissiuae. J'y ai sacrifié mes veilles et risqué ma vie sans hésiter ; je lui rends l'hommage et le profond respect dus si légitimement au sang de mon maître ; mais comme militaire, je crois avoir droit à sa reconnaissance. »

Et tout de suite je le priai de lire la lettre que j'écrivais au maréchal de Saxe pour lui demander, le siège terminé, de me rapprocher de lui et de la grande armée. M. le comte de Clermont me parla avec honte, voulut bien oublier la distance immense qu'il y avait de lui à moi, et voyant que je persistais :

ce Puisque vous voulez me quitter malgré moi, je ne vous retiens plus, vous pouvez faire partir votre lettre. »

Je ne perdis pas un intant : c'était le 8 octobre; j'envoyai un de mes gens qui, le lendemain, me rapporta la réponse la plus satisfaisante du maréchal de Saxe. J'arrivai le 9 au soir à son quartier général. Il me reçut avec bonté, en me disant :

« La colère te ramène, il ne fallait pas me quitter; je t'aime mieux qu'eux , je t'ai vu partir a\ec regret et te vois revenir avec plaisir; c'est arriver au bon moment, je marche demain aux ennemis, qui vraisemblablement seront décampés; ma foi, s'ils ne le sont pas, nous jouerons des couteaux.

— Je vous supplie , monsieur le maréchal, de me garder près de vous, je vous promets de mériter cette préférence.

— Ohl oui, je me soiivions de Fontenoy ; tu étais mon ami, ce jom-là 1

— Je me flatte, monsiem^ le maréchal, que si vous donnez une seconde bataille, je chercherai à confirmer un titre aussi précieux.

— Bonsoir, à demain. »

Lelendf^main, 10 octobre, l'armée, précédée de ses campements , vint s'établir entre la chaussée de Tongres et de Saint-Tron , la droite à lïaynault , la gauche à Neuport. Le 1 1 , toute l'armée se mit en mouvement et se porta sur le champ de bataille, en plusieurs colonnes. La nuit du 10 au H , le maréchal coucha à ïlonté. Quoique la marche eût été courte, tout le monde était fatigué et se reposait pour être en état de combattre. Ma santé, toujours forte , m'a permis dans toutes les occasions où je me suis trouvé de faire plus que les autres, d'être toujours le maître de retarder un repos nécessaire en général, et souvent indispensable.

J'avais à plaire au maréchal; j'en cherchai tous les moyens honnêtes et crus lui être utile en allant reconnaître pendant la nuit, autant qu'elle pourrait me le permettre , le terrain qui était .entre nous et les ennemis. Je le parcourus en différentes fois , avec des patrouilles d'un sergent et quatre grenadiers, environ un quart de heue en avant sur une demi-lieue de large.

J'y trouvai deux ravins où je faisais descendre

DU MâR/^UIS de ViS^LFONS. 177

deux grenadiers, et nprès qu'ils avaient été fouillés, j'y descendais moi-même et cherchais un passage pour aller aux ennemis, laissant le sergent et les deux autres grenadiers en haut et un peu en avant ventre à terre, pour n'être ni surpris ni coupés.

Plusieurs petites patrouilles de Hessois, sorties de Rocoux et de Varoux, passèrent à cinquante pas de nous, qui les entendions couchés sur le ventre et dans le plus profond silence; je remplis mon but et revins sur les quatre heures du malin dans l'antichambre du maréchal ; il monta à cheval à six heures et se porta entre les colonnes au village de Lontin.

A huit heures, il fit ouvrir les cantines et offrit à déjeuner aux officiers généraux de jour, à l'étatmajor, h s^s aides de camp et à un ofdcier par brigade, qui étaient près de sa personne à attendre ses ordres. Les uns avaient déjeuné avant de partir, il était trop matin pour les autres. Moi, qui avais passé la nuit à courir, aussi en éveil de corps que d'esprit par la crainte de tomber dans quelque poste sur un terrain inconnu, je mangeai de si bon appétit que le maréchal, s'approchant de moi, me dit à demi-voix :

« J'aime les gens qui se nourrissent bien quand il s'agit de charger; c'est d'un bon augure.

— Permettez-moi de boire à vos succès, monsieur le maréchal; je suis bon prophète, vous battrez les ennemis.

— Mais je crains qu'ils ne soient plus là. »

Il croyait toujours que le prince Charles ne l'atten-

drait pas , repasserait la Meuse ou se replierait par la droite sous Maëstricht. Il fit à dix heures et demie un brouillard si épais qu'on n'y voyait pas ; à onze heures il fut dissipé.

Le maréchal fut très-étonné de voir l'armée ennemie en bataille , sa gauche au village d'Anse, son centre occupant les villages de Varoux et de Rocoux, et les Autrichiens qui formaient la droite longeant le village de Sière, laissant un ravin devant eux. Le maréchal était entouré par le chevalier de Belle- Isle, lieutenant général de jour, MM. de Brézé, de Crémille, de Vaudreuil, de Croismare, chefs de l'étatmajor, et tous les aides; il m'appela et me tira du milieu de cette foule en disant que personne ne le suivît. Sourdis, que son amitié mettait toujours hors de la règle générale, voulut l'accompagner :

« Mais vous ne vous appelez pas Valfons, dit le maréchal, retournez avec les autres. »

Et puis se portant au galop à cent cinquante pas en avant entre les deux armées :

(( Je voudrais bien, mon enfant, que vous fissiez l'impossible, sans vous faire prendre, pour pousser le plus loin que vous pourrez et voir ce qu'il y a derrière Rocoux et Yaroux; je vais mettre de distance en distance derrière vous quelques-uns de mes hulans pour que vous ne soyez pas coupé par des hussards que j'aperçois là-haut. »

Ce fut dans ce moment-là que je sentis tout mon bonheur d'avoir reconnu le terrain pendant la nuit. J'étais monté supérieurement, sur un cheval aussi

t)U MARQUIS DR VALFONS. m

solide que vif. Je n'essuyai que quelques coups de canon d'une batterie de dix pièces placée sur les hauteurs, et fus assez heureux pour tourner de loin les deux villages et voir que la cavalerie autrichienne qui les soutenait craignant, s'ils étaient emportés, d'être écrasée par notre canon, faisait un mouvement par sa droite el ne protégeait plus les villages.

Je revins ventre à terre en rendre compte au maréchal, qui me reçut à bras ouverts.

(( Allons, il n'y a pas un moment à perdre, faites marcher. »

Il me demanda jusqu'où j'étais allé et me dis que m'ayant perdu de vue , il craignait toujours que je ne me lisse tuer ou prendre; je lui répondis que j'avais poussé jusqu'au pied de la hauteur qu'il voyait environ à quinze cents pas. Un officier général très-près de lui fit un petit sourire, croyant que j'exagérais :

« Monsieur, lui dis-je avec vivacité , quand M. le maréchal aura battu les ennemis, vous trouverez à l'endroit que j'indique un Hessois tué ou blessé du canon; je désire bien qu'on ne l'enlève pas. »

L'honnêteté du maréchal me rendait trop justice pour douter, voyant que la brigade d'Orléans, à qui on avait ordonné de marcher, avait suspendu son mouvement, il me dit :

« Allez-y donc et qu'on ne les expose pas, en faisant halte si près des ennemis, à être écrasés parle canon à cartouches. »

Je courus et je dis au chevalier d'Aullans, capitaine

de grenadiers d'Orléans, qui avait la tète de la colonne, de se remettre en marche :

« C'est M. de Maiibom^g qui nous commande , répondit-il, qui m'a fait arrêter un instant.

— Oui, me dit ce respectable vieillard, je viens de mettre ma cuirasse, et vous direz à M. le maréchal que quand le Roi me coniie ses troupes si près de l'ennemi, je suis jaloux de marcher à leur tète. »

11 prouva bien par sa valeur qu'il en était digne. Je longeai la ligne, passai devant le froul de Beauvoisis, où je dis à Lugeac, qui en était colonel :

c( C'est un beau moment pour vous. »

Il fut court, car presque au même instant un coup de fusil, lui perçant les deux joues, emporta une partie du palais.

A peine étais-je de retour auprès du maréchal , M. le duc de Luxembourg vint en personne lui dire que les troupes qu'il avait à ses ordres pliaient , ne pouvant tenir au feu qui leur était opposé.

« Je vais vous donner quelqu'un qui remédiera à cela.

— Allez, Vallons, suivez M. le duc et ralliez ses troupes. ))

il est vrai qu'il 7 avait déjà beaucoup d'hommes épars dans la plaine , plusieurs blessés , d'autres qui avaient pris le prétexte de secourir leurs camarades. Je demandai en partant au maréchal de faire faire un mouvement à une brigade de cavalerie qui

DU MARQUIS DE VALFONS. I8l

était à sa gauche ; il me donna toute permission ; je courus au commandant de la brigade de Royal- Pologne et lui ordonnai, de la part du maréchal, lorsque je ferais signe avec mon chapeau au milieu de la petite plaine , de mettre ses escadrons au trot , de les porter à quatre-vingts pas en avant seulement, et de faire halte.

L'ordre donné, je me mis au centre des soldats disséminés en leur criant que la cavalerie allait leur passer sur le corps, et aussitôt je fis le signal convenu ; ce petit moyen réussit : le soldat, honteux d'avoir quitté son drapeau, y retourna, sentant la cavalerie s'approcher au grand trot, et ne se doutant pas qu'elle dût s'arrêter si tôt.

En revenant, je traversai Boufflers-Yallon , commandé par le fils du duc de Boulflers; son père s'était mis à la tête et y avait eu son cheval tué sous lui; je lui offris le mien ; il refusa me disant très-honnêtement qu'il combattrait à pied et que j'étais plus utile que lui; il s'en fallait bien que je fusse de son avis, trop heureux si je pouvais me flatter de l'avoir imité; il était aussi brave militaire que bon citoyen, et se conduisit à merveille toute la journée. Les deux pages du Roi qu'il avait près de lui furent tués ; son écuyer fut blessé derrière lui; son lils, très-jeune encore, se montra digne de son père, sous la conduite du baron d'Eclimeux, lieutenant-colonel de ce régiment. JNos grenadiers, sui-

vis de leurs brigades, traversèrent les haies avec la plus grande valeur et ne se servirent que de leurs baïonnettes.

Les deux premiers rangs de Hessois furent tués à leur place ; on fit dans le village huit cents prisonniers, qui furent dépouillés dans un instant et que nous trouvâmes tous nus. Je vis venir à moi l'un d'eux, qui me dit qu'il était le prince d'Isenbourg, général des Hessois; je lui donnai sur-le-champ ma redingote, mon chapeau; puis je pris celui de mon palefrenier qui en ramassa un de soldat, je lui fis donner un de mes chevaux et le menai chez M. de Séchelles, où les officiers prisonniers soupèrent.

Le prince d'Isenbourg voulut absolument que je fusse assis auprès de lui; je l'avais vêtu de pied en cap de la garde-robe de l'intendant; il me témoigna mille fois sa reconnaissance.

Pendant que je causais avec le maréchal sur le champ de bataille , il me dit, se trouvant entouré d'importuns :

c( Je voudrais qu'on nous tirât quelques volées de canon, je ne serais pas si environné et nous parlerions plus librement. »

Un moment après , l'artillerie des ennemis commença un feu très-vif.

c( Il me semble, reprit-il, que les visages s'allongent. »

Je lui répondis avec gaieté :

(( Je ne m'aperçois pas de cela; mais je me flatte que vous parlez à un visage très-rond. »

C*était un des torts du maréchal; il feignait de n'avoir pas bonne opinion des Français , voulant laisser croire que c'était à ses utiles talents qu'on devait nos succès, mais dans le fond du cœur il leur rendait justice; je ne puis m'empêcher de dire, malgré mon respect pour sa mémoire, que j'ai vu souvent les Français réparer par leur valeur des défauts de position et de manœuvre; le maréchal le savait bien.

Il dit le soir en soupant ; « Me voilà raccommodé avec l'infanterie. » Très-fàché qu'aucun des officiers généraux ne relevât un propos injuste, je pris la liberté de lui dire que je n'avais jamais vu l'infanterie dans le cas de se brouiller avec lui; que, à Fontenoy, à Tournay et aux autres sièges, elle avait toujours montré beaucoup de nerf, et que je la croyais bien digne de son estime. Il reçut cette observation avec bienveillance et ne m'en sut pas mauvais gré.

Ce fut le défaut de jour qui sauva l'armée ennemie ; il est vrai que le maréchai , comptant toujours que le prince Charles s'en irait, fit commencer l'action un peu tard, en me disant ;

« Ce n'est pas ma faute , il y a assez longtemps que je sonne la cloche ; ils ne veulent point s'en aller. »

Il eut un bien beau moment, à quatre heures du soir; les ennemis en fuite, il revint à son quartier et traversa toute l'armée au milieu des cris de : Vive le Roi et le maréchal de Saxe ! Chaque brigade lui offrait des drapeaux, des canons, des prisonniers;

164 èOtJVENIRS

c'est le plus grand et le plus émouvant de tous les spectacles. En rentrant, il me dit :

(( Tu as été trop mon ami toute la journée pour que je ne sois pas le tien; demain, tiens-toi prêt pour porter au Roi le détail de la bataille. »

On avait fait partir sur-le-champ MM. d'Armentières ( t d'Espagnac pour porter la première nouvelle; je ne pus partir que la nuit du 13 au 14, par la difficulté de rassembler tous les états des officiers morts et blessés des différents régiments.

Je n'avais pas oublié, en nous portant en avant, de faire remarquer au maréchal et à l'officier général incrédule, le Hessois, assigné en témoignage dans le compte rendu de ma reconnaissance, et qui, tué par un de nos boulets, n'était pas encore enlevé; le maréchal me dit en riant :

c( Mais moi, je n'en doutais pas, et j'ai agi en conséquence. »

Les ennemis laissèrent quatre mille hommes tués, deux mille prisonniers, quarante pièces de canon abandonnées , soixante oificiers prisonniers, dont le prince d'isenbourg, commandant les Hessois, un colonel hessois et un colonel anglais. Nous eûmes trente-trois officiers tués, dont M. de Féiielon, lieutenant-général, deux cents oificiers blessés, mille cent quatorze soldats tués et deux mille six cent trente-six blessés.

Je trouvai le chevalier de Belle-Isle, qui était resté

comme lieiitenant-gcnéral de jour sur le rhamp de bataille, avec un gros détachement; je lui demandai ce qu'il avait fait pendant l'action; il me répondit assez légèrement :

(( Nous causerons de cela une autre fois. y> Je lui dis que j'en étais fâché, parce que, envoyé au Roi, j'aurais été flatté de rendre compte de sa conduite. Il s'empressa alors de me tout dire; je feignis d'être trop pressé par les ordres du maréchal et le laissai.

L'instant avant mon départ, M. le comte de Clermont m'envoya chercher, honteux de son injustice vis-à-vis de moi ; il crut la réparer en me disant :

c( Le maréchal vous a choisi par l'amitié qu'il sait que je vous porte , et parce que j'ai envoyé Sourdis de Namur. »

Je n'eus pas la basse flatterie d'en convenir.

« Non, monseigneur, je ne dois qu'aux coups de fusil que j'ai essuyés sous les yeux du maréchal, à l'utilité dont je lui fus et à sa justice, le choix qu'il veut bien faire de moi; il m'a été plus avantageux de servir près de lui un jour que trois ans auprès de Votre Altesse Sérénissime.

— Je ne vous laisserai pas partir sans une marque de mon amitié et de ma satisfaction : voilà deux lettres, l'une pour le Roi, l'autre pour M. d'Argenson ; elles sont pleines d'éloges de votre conduite et de vos services, et pour que vous n'en puissiez douter, voilà des copies signées de moi, qui vous seront à

jamais un témoignage sûr du cas que je fais de vous. »

Je remerciai le prince avec le plus profond respect, mais sans n aile reconnaissance dans le fond de mon cœur; je l'avais servi trop longtemps et avec trop de zèle à Menin, Ypres, Furnes, Fribourg, me sacrifiant dans l'intérêt de ses succès, pour me contenter d'un propos vague et d'une démonstration aussi tardive que sans effet. Il m'avait toujours préféré ceux même qu'il ne connaissait pas ou qui avaient été absents.

Lettre de S. A. S. a M. le comte d'Argenson.

« M. de Valfons est chargé^ monsieur, de porler le détail des blessés et de la victoire que les troupes de Sa Majesté viennent de remporter. Je suis ravi que cette commission lui aye été donnée, espérant que cela lui fera obtenir les grâces qu'il mérite par la distinction avec laquelle il a servi cette campagne; comme il a été presque toujours sous mes ordres, j'ai été témoin de son intelligence et activité; j'aurais même souhaité qu'il m'eiît été possible de le charger de quelques-unes des nouvelles que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Sa Majesté, sentant combien il méritait qu'on saisit une occasion de pouvoir le faire récompenser. La voilà trouvée, et je ne puis, dans cette circonstance, me dispenser de joindre ma sollicitation et de lui rendre la justice qu'il mérite.

«Vous connaissez, etc.

« L. de Bourbon. »

SOMMAIRE

1746. Départ du camp. — Arrivée à Fontainebleau. — Rapport à M. d'Argensun. — Compte rendu aa Roi. — M. le duc d'Orléans.

— Leçon d'étiquette donnée à M. de Maurepas. — Mot.de M. de L'Espine à ses officiers. — Bienveillance du Roi. — Audience de la Reine. — Compliment de Sa Majesté — Madame de Pompadour.

— Son accueil. — Souvenir d'avant ses grandeurs. — Le grand couvert. — Questions du Roi. — Remerciement des, personnes de la cour. — Madame de Boufflers. — M. de Yalfons est nommé gouverneur du fort de l'Écluse. — Pauvre brigadier et brigadier pauvre. — Lettre au maréchal. — M. d'Argenson retenu au lit. —

— Départ pour Paris. — Rencontre du maréchal de Saxe. — Retour à Fontainebleau. — Le maréchal chez madame de Pompadour, — Griefs du maréchal. — Il refuse de voir le ministre. — Mission de M. d'Argenson pour cet objet. — La cour des Fontaines après minuit. — Le maréchal sort de chez madame de Pompadour.

— Obsessions prolongées. — Il cède enfin. — Joie et reconnaissance de M. d'Argenson. — Le maréchal de Saxe est fait maréchal général des armées du Roi. — On copie les patentes de M. de Turenne. — Bénéfices de la franchise et de l'honnêteté.

Je partis, et malgré les fatigues précédentes, j'arrivai en quarante-deux heures, le 25 octobre, à Fontainebleau, où était le Roi ; je descendis chez M. d'Argenson, ministre de la guerre; il était cinq heures du matin et je le trouvai au lit; avant tout, il me fît asseoir et servir un morceau que je mangeai à son chevet; puis il me dit :

«A présent, causez avec moi comme avec votre ami, oubliez lo ministre et racontez-moi tout. »

11 m'écouta pendant une heure avec cette finesse et cette intelligence qui faisaient le fond de son caractère, et sans m'interrompre une seule fois. A la fin de ma relation, il revint sur quelques points, et puis étendant les bras et m'embrassant :

«Mon enfant, c'est à merveille; la grâce que je vous demande, c'est de rendre le mémo compte au Roi, mot pour mot, n'y changez rien.

— Sûrement, si le Roi a la même indulgence que vous, ce sera la même chose , la vérité n'est qu'une. Mais j'ignore les questions que Sa Majesté pourra me faire, soyez certain que j'agirai sagement. »

A dix heures, moment du lever, M. d'Argenson me mena chez le Roi, en bottes et en uniforme de l'élat-major; il était dans sa chambre, où on le frisait, entouré de M. le duc d'Orléans, de plusieurs princes, de tous les ministres et de quelques courtisans qui avaient les entrées. M. d'Argenson lui remit les lettres du maréchal de Saxe venues dans son paquet, et moi l'état circonstancié, par régiment, des officiers tués et blessés, qu'il parcouru! jusqu'à la fin, me faisant quelques questions sur différents officiers. Je commençai ensuite ma relation; j'eus le soin d'y faire valoir ceux qui étaient connus de Sa Majesté , qui avaient bien fait , et dont les parents étaient là.

Je vis l'inquiétude de M. d'Argenson de ce que je ne prononçais pas le nom de Voyer, son fds; j'atten-

dais toujours que le Uoi m'en parlât, me réservant d'y venir moi-même s'il s'en taisait, mais ne voulant pas avoir un air de basse flatterie; en louant le fils du ministre de la guerre devant lui ; enfin le Roi me dit :

c( Et Yoyer?»

Alors je le louai en peu de mots, mais très-fortement.

« Et vous, Yalfons, reprit le Roi, que faisiez-vous pendant ce temps-là?

— Sire , je cherchais à imiter les soldats de Votre Majesté. »

Je venais de les peindre pleins de zèle et de valeur : je n'y perdais rien.

Le Roi me demanda si j'avais vu L'Espine, lieutenant-colonel d'Orléans.

« Oui, sire, avant, pendant et après le combat.

— Duc d'Orléans, vous l'entendez 1

— En êtes-vous bien sûr? me dit M. le duc d'Orléans.

— Oui, monsieur. »

M. deMaurepas, oubliant qu'il était devant le Roi, me dit vivement :

c( Dites monseigneur.

— Il n'y en a point devant le Roi,» lui répondis-je. Ce qui est vrai; on appelle monsieur les princes du sang eux-mêmes, en sa présence.

Je sus après pourquoi cette question du Roi sur L'Espine : on l'avait desservi, il était brave mais querelleur, et son régiment ne lui avait jamais pardonné

une plaisanterie faite à une bataille en Italie, où le feu était si vif que beaucoup de soldats et plusieurs officiers de son bataillon avaient mis ventre à terre ; M. de L'Espine leur dit :

« Messieurs, je ne sais comment vous pouvez dormir avec un bruit pareil. »

Les questions dont m'honora le Roi durèrent jusqu'à onze heures; il voulut bien, par un air de bonté, me témoigner qu'il était content de mes réponses. J'avoue que cette même bonté ne m'avait laissé que le respect et m'avait ôté toute timidité; mon sangfroid et l'exactitude à répondre juste à ce qu'il me demandait le prouvèrent à ceux qui étaient présents, et en sortant ils m'en firent mille compliments.

Le Roi fut à la messe et ensuite à la chasse. Je le suivis jusqu'à la portière de son carrosse ; comme il allait y monter, il me dit :

(( Yalfons, ce serait vous jouer un vilain tour que de vous dire de venir avec nous.

— Sire, il reste toujours le désir et des forces pour suivre Votre Majesté.

— Non , allez vous reposer. »

Je remontai à l'appartement de la Reine. Madame de Luynes me fit entrer dans la chambre , où j'eus l'honneur de rendre compte à Sa Majesté, mais plus en bref, de la bataille ; son cœur s'attendrit souvent des malheurs que cause la guerre ; je lui parlai de M. de Talaru, son protégé , fils de M. de Charniazel,

son premier maître d'hôtel, qui avait bien fait et que je louai devant son père. La Reine, toujours indulgente, me témoigna sa satisfaction, et se tournant vers madame de Luynes avec son sourire si agréable, elle lui dit à demi-voix :

« Il est bien fait pour porter de bonnes nouvelles, il a la physionomie heureuse! »

Les succès et la position embellissent les traits.

Je quittai mes bottes et j'allai chez madame de Pompadour, qui me reçut à merveille, me fit entrer dans son cabinet, et se remettant dans un fauteuil, me dit d'en prendre un et de m'asseoir près d'elle, en ajoutant :

ce Nous avons le temps de causer, le Roi ne viendra que dans une heure, y)

Je l'avais connue avant ses succès et soupant avec elle, n'étant que madame d'Elioles, jeune, jolie, pleine de talents; je n'avais point été de son avis à table , mais avec la politesse et la gaieté qu'on doit à une jolie femme qu'on contrarie.

Un mois après, transportée à la cour, maîtresse du Roi et de l'univers, entourée à sa toilette comme une reine, elle m'aperçut dans la foule, m'appela et me dit:

c( Disputeriez-vous à présent?

— Oui, madame, si vous me le permettiez; je n'avais pas besoin de ce moment pour vous rendre tout ce qu'on doit à l'esprit et à la beauté.

— C'est très-bien, nous n'en serons pas moins bons amis; si je puis vous être utile, adressez-vous à moi. »

Je n'en ai profité qu'une fois ; elle m'a tenu parole.

Je reprends notre entretien à Fontainebleau.

« Ah çà, dites-moi tout, ne me cachez rien , et pour vous mettre à votre aise , lisez ces deux le:tres, elles vous prouveront que je suis instruite. »

J'en reconnus l'écriture, l'une était de M. de Soubise, l'autre de M. de Luxembourg. Elle me fit mille questions, surtout sur le maréchal de Saxe, qu'elle aimait autant qu'elle haïssait M. d'Argenson ; dans le courant de la conversation , elle me dit :

« Je savais qu'il était arrivé un officier de l'armée; les gens peu instruits que j'ai questionnés n'ont pu me dire votre nom ; mais sur le portrait, j'ai dit :

a C'est mon Valfons, il a bien la figure à cela.

— Oh! madame, peut-on parler figure devant la vôtre!

— Mais je crois que vous m'en contez?

— Non, madame, mais il doit m'ètre permis, vu vos bontés, de dire ce que tout le monde pense. »

Elle me fit offre de service, me demanda si on m'avait accordé un grade.

ccNon, madame.

— Oh ! ça viendra ; voilà le temps où le Roi va descendre , venez demain à ma toilette à dix heures; ma porte ne sera ouverte pour le public qu'à onze ; j'ai encore tout plein de questions à vous faire. Mon

maréchal est donc bien content ! Qu'il doit être beau à la tète d'une armée, sur un champ de bataille !

— Oui, madame , il y a fait l'impossible pour se rendre encore plus digne de votre amitié.

— Vous pouvez lui écrire que je partage ses succès et que je l'aime bien. »

Je me retirai et retournai chez M. d'Argenson, qui m'avait fait donner un appartement près du sien en attendant le grand couvert, oi^i je fus, et tout le temps qu'il dura le Roi ne parla qu'à moi. Il me demanda, à cause de l'ambassadeur de Malte, ce qu'avait fait M. de Froulai, son neveu : j'en fis un éloge mérité.

(( Et M. de Séchelles? ajouta le Roi.

— Sire, Votre Majesté sait qu'un de ses soldats malade ou blessé devient son fds ; il a eu pour eux mille soins; Reaumont, son neveu, était derrière moi.

— Et Lugeac a été blessé?

— Oui, sire, il a servi Votre Majesté comme quelqu'un qu'il aime.

— Qu'il aime?... dit le Roi surpris du mot.

— Oui, sire. Dieu nous ordonne de l'aimer, les rois doivent nous le permettre. »

Il sourit et passa à d'autres questions jusqu'à ce qu'il sortît de table et me dit :

« Demain, à mon lever. »

Quelle joie j'eus le lendemain, de voir dans ma chambre trente femmes ou hommes de la cour, me

remercier de mes éloges pour leur mari, leur fils, leur père, et surtout madame de Boufflers, depuis duchesse de Luxembourg ; il n'y eut point de mots flatteurs dont elle ne se servît pour exprimer sa reconnaissance de ce que j'avais dit de son mari et de son fds; j'y avais peu de mérite, ayant rendu hommage à la vérité. Ce moment-là a été un des plus beaux de ma vie.

M. d'Argenson, je ne l'aurais pas cru, en altéra le bonheur; il allait travailler avec le Roi; je le suivis jusqu'au bas de l'escalier, en lui répétant que mon seul désir était d'être brigadier; il ne répondait pas, et comme il n'avait point fait donner le grade à son fils pour la nouvelle de la prise de Fribourg, je craignais qu'il ne me traitât de même.

Il me laissa un jour entier dans l'incertitude. Enfin, après son travail avec le Roi, il me fit entrer dans son cabinet et me dit :

« Le Roi vous a donné le gouvernement du fort de l'Écluse ; vous êtes cadet et point riche, c'est un joli titre que celui de gouverneur à votre âge. »

Je lui témoignai mon regret en lui disant que je ne demandais point d'argent, qu'en prenant le métier de la guerre, je m'étais dévoué à n'être pas riche, mais que j'aurais dû être brigadier comme ceux qui m'avaient précédé et suivi.

(( Mais c'est le vicomte de Rohan et le comte de Polignac.

— Je vous remercie de m'apprendre leurs noms, car je ne les avais point entendu prononcer par le

DU Marquis de valfons. 195

maréchal de Saxe au milieu des coups de fusil de Rocoux, il n'a nommé et ne s'est servi que de moi.

— Croyez-moi , mon cher Valfons, vous avez besoin d'argent, et gouverneur, pour un simple colonel, est un joh titre^ vous ne feriez qu'un pauvre brigadier.

— Non, monsieur, j'aurais fait un brigadier pauvre, mais sûrement très-bon.

— Ah ! ne jouons pas sur les mots, oui ! vous êtes très-bon; je me charge de votre fortune , prenez toujours le gouvernement, c'est plus utile; avant peu vous serez brigadier ; avec l'amitié du maréchal de Saxe et la façon dont vous servez, ce grade sera très-prochain. »

Il avait raison, voyait mieux que moi, me traitait en ami ; mais ma vanité n'était pas contente : je le lui témoignai et sortis le remerciant faiblement.

Mon premier soin fut d'adresser au maréchal de Saxe un compte exact de tout ce qui m'était arrivé à la cour, en lui exprimant ma vive et inaltérable reconnaissance ; j'y joignis la lettre suivante, dont sa constante bienveillance pour moi excusait le ton de légèreté :

«Monsieur le maréchal,

«Recevez-en le premier hommage; le Roi vient de m'accorder le gouvernement du fort de l'Écluse; je le dois à vos bontés; le revenu en sera trop bien employé à payer des chevaux de poste en temps de paix pour aller vous faire ma cour à Chambord.

« Le Roi, depuis que je suis ici, ne cesse de me parler de vous, fiionseigneur, et dans les termes de la plus grande amitié. Il vient tous les jours du monde chez moi pour savoir de vos nouvelles et s'informer[de votre santé; je les renyoie tous contents en leur disant que VOUS vous portez bien.

«J'aurais fort désiré d'être fait brigadier^ mais si la guerre dure, vos bontés et mon zèle rapprocheront cette grâce qui n'est que différée. Je suis content; j'ai rendu à mon maître devant toute la France vos actions et vos succès, ma récompense est trop belle. »

J'allai ensuite faire un tour à Paris pour revoir une femme de la cour, belle, jeune et riche. Des envieux , fâchés à Versailles de la préférence entière qu'elle me donnait, s'étaient servi pendant mon absence d'un expédient trop usité, mais qui prouve la bassesse des âmes envieuses : c'étaient plusieurs lettres anonymes écrites pour me noircir dans son esprit et m'éloigner de son cœur ; elle eut l'honnêteté de me les montrer en m'assurant de son plus souverain mépris pour les auteurs de ces calomnies, qui ne faisaient qu'augmenter sa tendresse et son estime.

Je retournai à Fontainebleau, oià je reçus la réponse du maréchal m'annonçant qu'il m'avait fait employer, pour le quartier d'hiver , quoique absent, et que je n'avais qu'à m'amuser en l'attendant à la cour et à Paris.

Je trouvai M. d'Argenson dans son lit, perclus de goutte, ne pouvant remuer; il me permettait de lui tenir compagnie, ce qu'il accordait à peu de gens en pareil cas.

Au bout de huit jours, je me mis dans ma chaise pour aller passer quelques moments à Paris et cultiver des connaissances aimables et utiles. Après

avoir passé la porte de Chailly, sur le chemin de Ponthien y, je reconnus Neully , valet de chambre du maréchal; je l'arrêtai en lui demandant s'il courait seul :

« Non, monsieur , M. le maréchal est à cinq cents pas derrière moi. »

J'ordonnai à mon postillon de m'avertir aussitôt qu'il l'apercevrait, ce qu'il fît; je descendis et pris la liberté de faire arrêter celui du maréchal, à qui je dis :

« Monsieur le maréchal, le duc de Cumberland et le prince Charles payeraient bien cher le secret de vous barrer le chemin, » et je montai tout de suite à sa portière ; il me reçut avec cet air riant et cette bonté constante qu'il a toujours eue pour moi.

« Vous allez donc vous amuser à Paris? J'aurais pourtant désiré qu'à mon arrivée vous fussiez resté quelques jours de plus à Fontainebleau : qu'y dit-on?

— Qu'on vous attend avec impatience, que le Roi et madame de Pompadour vous recevront très-bien et que le public vous adorera.

— Et ton d'Argenson? il ne m'aime guère !

— On vous inspi.re cela, monsieur le maréchal; croyez qu'il sera votre ami quand vous voudrez.

— Quel ami î que fait-il et qu'a-t-il dit de nos succès?

— Il en est comblé ; mais il a dans ce moment-ci une cruelle goutte qui le tient dans son lit.

— Allons! continuez votre route, vous aurez bien de la peine à arriver pour souper à Paris.

— Monsieur le maréchal, quand on vous voit on n'a plus d'autre envie.

— C'est bon, partez, adieu ! »

Il ordonna à son postillon de marcher. Un moment après, je fis tourner ma chaise pour suivre la sienne ; je rechangeai de chevaux à Chailly, et j'arrivai en même temps que lui à la porte de son appartement à Fontainebleau; il me dit en me prenant la main :

« C'est très-honnête, et je vous en sais gré. »

Je le vis s'habiller et tout de suite aller chez madame de Pompadour, où le Roi soupait et qui le retint. Je ne perdis pas mon temps et courus chez M. d'Argenson, qui, en me voyant, me dit :

tt Je vous croyais à Paris?

— Oui, monsieur, j'étais eu chemin ; mais ayant rencontré- le maréchal de Saxe près de Ponthierry, j'ai rétrogradé et j'arrive avec lui.

— Où est-il?

— Chez madame de Pompadour, où ilsoupera avec le Roi. »

Je vis malgré lui son agitation ; il n'avait pas un visage fait pour un ministre ; quand on l'avait bien étudié, c'était un livre ouvert à qui savait y lire ; j'en avais acquis le talent et jugeai très-bien qu'il était inquiet.

c( Le maréchal me hait-il toujours? dit-il.

— Monsieur, il y a tant de gens qui ont intérêt à ce que vous ne soyez pas amis qu'ils y réussissent en partie.

DU Marquis DE VALFONS. 199

— Mais il est injuste, de quoi se plaint-il donc?

— De ce que M. le prince de Conti, ne commandant plus d'armée, ait été fait généralissime ; le ma réchal prétend qu'il a beau ne pas être prince du sang, le Roi pouvant accorder à celui de ses sujets qui lui plaît toutes les préférences et toutes les grâces à la cour, doit réserver les récompenses militaires pour celui qui, en gagnant des batailles, fait la gloire de son règne et le salut de la nation.

— Il a raison ; mais il doit savoir que je ne me suis jamais mêlé de la nomination du prince de Conti, et que je l'ignorais parfaitement; madame la princesse de Conti et madame de Pompadour l'ont solbcitée et obtenue, à un voyage de Choisy, de la bonté du Roi et du désir qu'il a toujours de rendre heureux surtout un prince de son sang.

— M. le maréchal ne sait ni ne croit un mot de cela.

— Mais dites-le lui donc, vous qu'il aime, qu'il écoute et en qui il a confiance.

— Eh! monsieur, il est toujours sur ses gardes quand je lui parle de vous.

— Croyez-vous qu'il vienne me voir?

— Non, monsieur.

— Mais un général, arrivant de l'armée , voit le ministre de la guerre avant de voir le Roi.

— Il a vu le Roi et je crains bien qu'il ne voie pas son ministre.

— Si je n'avais pas la goutte, je n'aurais pas tiré au court bâton pour la première visite : dites-lui mon

état; cela a si mauvaise grâce vis-à-vis du public d'afficher une brouillerie ouverte, et sûrement cela déplaira au Roi et l'embarrassera de voir son général et son ministre en désaccord; c'est contre le bien de l'État. )) .

Et puis, avec cet air et ce ton caressant qu'il savait si bien prendre quand il avait besoin de quelqu'un :

(( Soyez un joli enfant, et déterminez le maréchal à venir chez moi.

— Eh ! monsieur, qui en chargez-vous? un roseau déracine-t-il les chênes? »

J'allai souper chez madame la duchesse d'Orléans, et à minuit je me mis en faction dans la cour des Fontaines, où donnait la porte de l'appartement de madame de Pompadour, pour guetter la sortie du maréchal, qui ne parut qu'une heure après, seul et sans laquais ni flambeau ; il faisait obscur et il y avait quelques marches à descendre; je lui tendis la main pour l'aider.

« Qui est là?

— Yalfons, monsieur le maréchal.

— Quoi! si tard, dans l'obscurité, que faites-vous ici?

— J'y veille sur vous, monsieur le maréchal; c'est l'occupation la plus douce de ma vie.

— Eh bien, donnez-moi le bras, j'en profiterai jusqu'à mon appartement.

nu MARQUIS DE VaLFONS. 201

— Quand on arrive , on a un peu oublié le chemin.

— Oh 1 je le sais très-bien, n En marchant, je lui dis :

c( On vous a sûrement bien reçu et bien caressé ; la tranquillité dont on jouit ici est due à vos travaux et à vos succès.

— Oui , mais c'est le pays de la fausseté, et la reconnaissance des services rendus n'y habite pas toujours ; j'ai de belles paroles, et M. le prince de Conti est généralissime. »

Nous entrâmes dans son appartement, dont il défendit à Meinac, son valet de chambre, d'ouvrir la porte à personne, et puis, en se promenant avec vivacité, il dit tout haut : « M. d'Argenson m'a joué là un vilain tour. » Alors, pour l'apaiser et disculper le ministre, je lui rendis le compte le plus exact de ma dernière conversation avec lui.

c( Non, il t'attrape, il est faux; il me craint, de près surtout, quand il me sent avec madame de Pompadour, dont il redoute le crédit; mais dans le fond il me hait.

— Il ne m'est pas permis de discuter une opinion avec monsieur le maréchal; cependant, que peut-il arriver de plus heureux à un ministre de la guerre que de voir ses veilles et ses travaux couronnés par la valeur, la conduite et les succès du général à qui le Roi confie ses armées; croyez-moi, monsieur le maréchal, voyez M. d'Argenson, qui serait déjà chez vous s'il n'avait pas la goutte...

a02 SOUVENIRS

— Non, ce n'est qu'un prétexte, un ministre en place se croit un dieu. »

Et puis, redoublant de vivacité dans sa promenade :

c( Tu m'aimes, j'ai de la confiance en toi; tiens, qu'ils ne cherchent pas à m'humilier et à me chicaner, je ne suis pas né leur sujet et je leur ferais suer de l'encre si je suivais le projet que m'inspirent leurs injustices et mon mécontentement.

— Monsieur le maréchal, je vous le répète, expliquez-vous avec M. d'Argenson ; je vous dois tout, et ma reconnaissance est incapable de vous proposer une fausse démarche; faut-il vous le dire, je sors de chez M. d'Argenson, qui donnerait tout aumonde pour vous voir chez lui, et qui fera ce que vous voudrez.

— Oui, il veut me voir chez lui par vanité. »

Il me tint encore beaucoup de propos auxquels la vérité et mon attachement pour lui me firent répondre, puis il regarda sa montre :

c( Quoi ! déjà quatre heures !

— Monsieur le maréchal, vous m'avez gâté par vos confidences et la permission de vous dire ce que je pense, je ne me retirerai qu'autant que vous me promettrez d'aller chez M. d'Argenson; si ce n'est pas pour vous, vous devez au moins le ménager en faveur de tant de braves officiers qui ont combattu sous vos yeux et pour votre gloire.

— Tu es donc un enragé? à quelle heure le lever du Roi?

DU MARQtJIS DE VALFONS. 203

— A dix heures.

— Eh bien ! j'irai chez d'Argenson à neuf, pourvu qu'il n'y ait personne ; viens me prendre. »

Quoiqu'il ne fût que quatre heures du matin, je n'hésitai pas à aller chez M. d'Argenson, qui se faisait faire la lecture toute la nuit, parce que sa goutte, très-violente, ne lui permettait pas de sommeiller même quelques instants; il fit sortir son lecteur, je lui racontai toute ma conversation avec M. le maréchal, élaguant ce qui était trop fort ou inutile à mon objet, et le comblai de joie en lui apprenant qu'il le verrait à neuf heures.

c( Ne vous étonnez ni de sa bouderie ni de ses reproches ; je l'ai calmé en lui disant comment l'histoire du prince de Conti s'était passée ; il ne désire rien tant que d'avoir les mêmes patentes que M. de Turenne. Vous savez qu'il le mérite par l;i confiance de l'armée, et que le Roi ne peut mieux faire que d'illustrer le général qui lui gagne des batailles ; cela augmente le respect et l'obéissance des militaires; tout tourne au profit de l'État.

— Je ne mettrai sûrement point obstacle à cette grâce. ))

Avant que je ne sortisse il me répéta, dans l'effusion de sa joie, tant la démarche du maréchal l'intéressait :

ce Croyez, mon cher Yalfons, que je n'oublierai jamais votre conduite en ce moment : on ne peut montrer plus d'adresse et d'intelligence; nous vous ferons ambassadeur. »

Je me retirai pour le laisser reposer. A huit heures et demie j'étais chez le maréchal, que je suivis h neuf heures chez M. d'x\.rgentoîi ; j'entrai avec lui dans son cabinet, et les premiers mots dits je les laissai seuls.

La conversation fut vive et longue ; mais le maréchal voulait obtenir et M. d'Argenson accorder; ce ne fut qu'un replâtrage, tout finit bien. Je suivis le maréchal au lever. Il alla ensuite courir le château, et moi je fus revoir M. d'Argenson, enchanté que le public eût vu le maréchal chez lui, et qui me dit :

« Tout s'est bien passé, je vous en renouvelle mes remerciements; remettez votre voyage de Paris, j'ai encore besoin de vous pour quelques jours. »

J'obéis; son accès de goutte passé, sa première visite fulpouraller chezleRoi, avec qui il travailla, et obtint, à la très-grande satisfaction du maréchal, les patentes de maréchal général des camps et des armées du Roi; on envoya prendre chez M. le duc de Bouillon celles de M. de Turenne, qui servirent de modèle et qu'on copia mot pour mot.

Je fus enchanté d'avoir réussi dans une négocialion aussi délicate . La vérité a ses droits, et les moyens de l'honnêteté sont les plus sûrs; je n'en ai jamais employé d'autres; M. le maréchal et M. d'Argenson en étaient si convaincus, qu'd ne leur vint pas à l'idée que je fusse moins attaché au ministre qu'au général, et qu'ils n'entrèrent pas un instant en -méfiance vis-à-vis de moi.

YIII

SOMMAIRE

1747. Bataille de Lawfeld. —Reconnaissance. — Mission auprès du Roi. — Question de Sa Majesté. — Ordre d'attaquer. — Un aide de camp déguisé. — Mauvaise disposition. — Attaque manquée. — Inquiétude du maréchal de Saxe. — Incendie du village. — M. de Ligonier, prisonnier, conduit au Roi. — Le régiment du Roi-cavalerie. — M. de Valfons a un cheval blessé et deux tués. — Le Roi lui en fait donner un. — Un coup de collier. — Conseil au comte de Clermont. — Le cheval donné par le Roi est tué. — Soixante officiers tués ou blessés, sur soixante et dix. — Le maréchal de Saxe fait donner son plus beau cheval à M. de Valfons.

— Aujourd'hui toi, c'est moi. — Charge à la tète des Cravates. — Lawfeld est pris. — Le maréchal ne veut gagner qu'à demi les batailles, pour ne pas finir la guerre. — L'officier anglais épargné.

— Panique des hussards de Berchiny. — Bonne volonté du maréchal de Saxe. — Scrupule maladroit. — Occasion perdue. — Danger couru. — Soupe seul avec le maréchal. — Conseil donné à M. de Soubise. — Mission auprès du Roi. — A propos du cheval de Sa Majesté, tué. — Le maréchal fait au Roi l'éloge de M. de Valfons. — Note à M. d'Argenson. — Passe-droit. — Demande du ministre pour son fils. — Petite vengeance du maréchal. — Repartie de M. de Ligonier. — Entre deux feux. — Pression et discrétion. — Lettre du maréchal de Saxe. — Siège de Berg-op-Zoom.

— Difficultés. — Tentative de M. d'Argenson. — La ville est prise d'assaut. — Rapport au Roi. — Le maréchal de Saxe obtient le maréchalat pour M. de Lowendal. — Réclamation des généraux.

— Duplicité de M. d'Argenson.

Le 1" juillet 1747, veille de la bataille de Lawfeld, le maréchal de Saxe se porta en avant jusqu'au bas du village d'Heerderen avec envi-

ron quatre mille hommes. Nous remarquâmes sur la hauteur quelques tentes dont nous ne pouvions voir ni le front ni le fond en totalité. Le maréchal, voulant s'en instruire , ordonna à M. le comte d'Estrées de prendre les troupes légères et d'aller à la découverte ; témoin de cet ordre, que je trouvai trop hasardé, ma confiance dans l'amitié et la bonté du maréchal, qui écoutait toujours avec complaisance mes réflexions, me déterminèrent à lui proposer, auparavant que M. d'Estrées ne marchât, d'aller éclaircir seul un mouvement de troupes que je voyais aux haies du village de Gross-Spauwe, tenant au bas de cette hauteur où on apercevait un camp; il répandit quelques hussards dans la plaine pour que je fisse ma reconnaissance avec plus de sûreté.

J'avançai jusqu'à un petit oratoire, environ à mille pas; de là aux haies du village, irn'y a que trois cents pas; je distinguai Pt comptai vingt drapeaux plantés parmi les haies, ce qui me confirma dans l'opinion que c'était un gros poste de l'armée ennemie : les Autrichiens ont un drapeau par compagnie, les compagnies sont de cent vingt hommes, et cinq compagnies forment un bataillon; cela faisait donc quatre bataillons, c'est-à-dire deux mille quatre cents hommes.

Je revins en rendre compte au maréchal, toujours confiant dans ma façon de voir ; il me crut quand je l'assurai que l'armée de Balhiani était en totalité sur les hauteurs : sans cela on n'aurait sûrement point hasardé quatre bataillons dans

un village à l'entrée d'une plaine; il approuva ma réflexion, empêcha M. d'Estrées d'aller en avant et, pour faire croire au général autrichien que notre armée était encore près et que ce qu'il voyait était le campement, il fît promener des sergents et marquer le terrain du camp avec des hallebardes, toujours prêt cependant à faire une prompte retraite si l'armée autrichienne descendait dans la plaine pour nous attaquer.

Il me dit alors :

(( Regardez bien le terrain, la position des ennemis, voyez le champ de bataille que notre armée peut occuper, et après vous l'être bien mis dans la tête, allez en rendre compte au Roi de ma part; demandez-lui s'il veut que je livre bataille; écoutez bien la réponse de Sa Majesté, et prenez son ordre positif, que j'attends; vous jugez, Yalfons, de ma confiance en vous par l'importance de la commission. »

Je parcourus des yeux et au galop la plus grande partie du terrain et partis pour en aller rendre compte au Roi; il avait quitté l'armée, qui était en pleine marche, et s'était porté dans sa voiture jusqu'à une lieue de nous, escorté de son guet et de quelques hommes de cavalerie. Aussitôt qu'eUe m'aperçut. Sa Majesté fit arrêter son carrosse, et, avec cet air de bonté qui rassure toujours :

c( Eh bien ! Yalfons, oii sont les ennemis?

— Sire, environ à une lieue et demie de Votre Majesté.

— Et le maréchal ?

— A une lieue en avant, plus près des ennemis.

— Leur armée est donc arrivée ?

— Sire , nous n'avons pu savoir si elle Test en totalité ; mais sûrement trente mille Autrichiens sont campés et ont déjà pris poste dans plusieurs villages qui entourent les hauteurs de leur camp.

— Que dit le maréchal?

— Il m'envoie prendre l'ordre positif de Votre Majesté pour savoir si, l'armée arrivée, il attaquera les ennemis,

— Qu'en pense-t-il ?

— Sire , il suivra exactement l'ordre que Votre Majesté va me donner.

— Oui, il faut les attaquer; et sans hésiter, montroz-moi le chemin pour aller jusqu'au maréchal. »

Et après avoir ordonné de marcher il me fit beaucoup de questions avec cette tranquillité et cette gaieté qui présagent le succès.

Arrivés à la hauteur d'Heerderen, d'oii on voyait distinctement les ennemis, je lui montrai le poste dans Gross-Spauwe où, avec ses lunettes d'approche, il vit les drapeaux. Je demandai la permission de descendredansla plaine pour avertir le maréchal que Sa Majesté l'attendait, et je revins auprès d'elle avec le maréchal, que le Roi questionna beaucoup.

Le désir de Sa Majesté de joindre le petit corps en avant la sauva et empêcha les ennemis de nous charger et de prendre toutes les hauteurs d'où déboucha

notre armée pendant la nuit, car un aide de camp de Bathiani, parlant aussi bien français qu'allemand, et vêtu du même uniforme que les aides de camp du maréchal de Saxe, vint se mêler avec nous, et après avoir vu le Roi, s'éjoigna peu à peu dans la plaine au pas de son cheval, qu'il mit au galop lorsqu'il se vit hors de portée ; nous le suivions des yeux, blâmant sa témérité, le croyant toujours des nôtres; nous disions tous :

(( Il est fou et va se faire prendre. »

Il rejoignit son armée et rendit compte à M. de Bathiani que le Roi était en personne au corps qu'il voyait, ce qui fit croire très-fermement à ce général que notre armée y était tout entière, n'imaginant pas que le Roi s'en fût détaché avec un corps aussi peu nombreux, et il abandonna l'idée de nous attaquer.

La hauteur d'Heerderen nous favorisa beaucoup. Le général, ne pouvant voir derrière, crut toujours que notre armée y était; elle marcha et arriva par divisions toute la nuit ; nous formions les brigades sur le terrain à mesure qu'elles arrivaient. M. le maréchal aurait dû les mettre en bataille, la gauche à Heerderen, le centre à la Maison-Blanche et la droite appuyée k Remst, vis-à-vis Lawfeld, joignant et soutenant les trois brigades commandées par M. le comte de Clermont. Au lieu de cela, il longea sa droite vers le Jaar, ce qui éloignait trop les troupes de Remst et porta une lenteur bien préjudiciable au secours qu'il fallut donner au corps de M. le comte de Clermont.

Le Roi fut se reposer dans une maison ; le maréchal en fit autant. Je fus occupé , connaissant très-bien le terrain, à placer pendant la nuit les brigades qui arrivaient, selon l'ordre du maréchal. Aupointdujour j'allai lui en rendre compte. 11 monta à cheval et fit mettre presque toute notre artillerie du parc sur la hauteur d'Heerderen, vis-à-vis des Autrichiens, pour les foudroyer s'ils descendaient dans la plaine. Des Pandours et Croates attaquèrent quatre compagnies de grenadiers que nous avions postées dans le village d'Elcht; on les fit retirer en bon ordre et sans précipitation. M. le maréchal crut pendant plus de deux heures que les ennemis manœuvraient pour repasser la Meuse; il fut encore confirmé dans cette idée quand il vit sortir beaucoup de fumée et de flammes de Lawfeld.

Il envoya aussitôt dire à M. le comte de Clermont de faire marcher les grenadiers de son corps, suivis et soutenus des brigades de Monaco, la Fère et Ségur, qui débouchèrent à Remst ; mais en approchant de Lawfeld ils essuyèrent un feu très-vif et très-nourri de mousqueterie et d'artillerie qui leur prouva que, malgré l'incendie, le village, dont plusieurs maisons brûlaient, était encore occupé ; cette première attaque sans succès commença à inquiéter le maréchal; il vit sa méprise sans en pouvoir deviner la cause et me dit ;

c( Eh bien! que penses-tu de ceci? nous débutons mal; les ennemis tiennent bon.

— Monsieur le maréchal, vous étiez mourant à

Fontenoy, vous les avez battus; convalescent à Rocoux, ils ont été vaincus ; vous vous portez trop bien aujourd'hui pour ne pus les écraser.

— J'en accepte l'augure. »

Et me tendant la main en souriant, il me remercia de ma prédiction. Il ne put me cacher son inquiétude de voir Lawfeld rempli de monde, quand il le croyait abandonné d'après le feu qui y était, et il en avait bien jugé.

Le duc de Cumberland avait ordonné aux huit bataillons anglais et hanovriens de sortir du village en y mettant le feu, ce qui avait été exécuté ; mais M. de Ligonier, général anglais, revenant de chez M. de Bathiani , avec qui il avait été se concerter, trouva, près de Lawfeld, ce corps qui se relirait ; il représenta à M. de Cumberland que la bataille était perdue si nous nous emparions de ce poste qui dominait la plaine, que nous y ferions arriver notre artillerie et que nous écraserions tout ce qui paraîtrait. M. de Cumberland, frappé d'une réflexion aussi judicieuse, fit faire demi-tour à droite à la colonne, avec ordre de reprendre les mêmes postes déjà occupés ; ils y arrivaient quanrt le corps de M. le comte de Clermont vint pour s'emparer des haies, les croyant abandonnées. Elles l'avaient été effectivement, à ce que me dit plus tard M. de Ligonier, qui fut pris pendant l'action et que le maréchal me confia pour le mener au Roi.

Lorsque tout fut fini on fît marcher d'autres brigades pour soutenir les premières; l'attaque fut Ion-

giie et vive. Le régiment du Roi-cavalerie , exposé à une batterie de trente pièces de canon , ne recula pas d'une ligne, malgré la plus grande perte. J'avais eu un premier cheval blessé, deux autres furent tués ; le Roi m'en fît donner un quatrième à lui avec lequel je revins au maréchal, qui me dit:

« Allons, un coup de collier ! »

Je me piis à la tête des grenadiers de Royal-vaisseaux où était déjà M. le comte de Clermout, que je suivis pendant quelques pas ; mais en approchant du village, pour ne pas laisser tuer ce prince, qui s'exposait toujours trop, je lui dis :

(( Monseigneur , vous avez par votre présence inspiré celte ardeur si salutaire à nos troupes; maintenant il serait bon de rester là pour vous montrer à toute la brigade , à qui votre aspect donnera la plus grande confiance. »

Il y consentit, et le marquis de Montlezun, premier gentilhomme de sa chambre , m'en remercia, sentant le danger réel que je lui évitais. Je continuai à marcher à la tête des grenadiers pour les guider à une barrière que j'avais reconnue au centre de Lawfeld ; en y arrivant, le cheval du Roi, que je montais, fut tué de six coups de fusil par une décharge générale que firent les ennemis à brûle-pourpoint ; M. de Reaupréau, maréchal de camp, à la tète du régiment de la Fère, m'envoya un sergent et quatre grenadiers pour m'enlever et me donner du secours; je n'étais point blessé et rentrai dans le village à pied. Les ennemis y perdaient du

terrain, que nous achetions bien cher par nos pertes; car de soixante et dix officiers que nous étions d'un seul régiment, vingt-deux furent enterrés dans Lawfeld et trente-huit blessés ; nous ne restâmes que dix debout ; le comte d'Aubeterre, colonel de ce régiment, mon ami et mon camarade dans l'état-major, y fut blessé à mort ; ce fut une perte bien grande pour l'armée ; il avait autant de zèle que de valeur et ses soldats le pleurèrent.

Les ennemis repoussés dans la plaine au delà des dernières haies, je ressortis du village pour me remonter; je trouvai d'Argence, qui avait été colone^ de Condé-dragons; je le priai de me prêter pour un instant le cheval de son palefrenier qui le suivait, ce qu'il fit avec plaisir. Je rejoignis M. le maréchal, qui me témoigna sa joie de me revoir, et regardant le petit bidet que je montais :

«Quoi! encore un cheval? mais ces gens-là te font faire ton académie ! »

Je lui dis qu'il fallait du secours au village pour s'y maintenir ; il me montra le régiment du Roi qui y marchait et tout de suite il me dit ;

« Prends l'Africain. »

C'était un cheval d'Espagne de la plus grande beauté.

c( Non, monsieur le maréchal, il est pour vous, et votre personne est trop précieuse pour vous en priver. »

Voyant ma résistance il ajouta :

« Prends, prends, aujourd'hui toi, c'est moi ^ »

A peine fus-je monté il me dit :

« Yoilà le régiment du Roi qui entre encore dans le village qu'il faudrait tourner. »

J'y courus et trouvai M. de Guerchy qui ordonna à Flaxclande, aide-major, de porter le bataillon commandé par M. de Heyronnet plus à sa gauche; ce mouvement s'exécuta sous le feu des ennemis avec autant de précision que de célérité ; je montai jusqu'à un petit rideau d'où je découvris d'autres bataillons anglais qui sortaient du village de Ylitingen pour soutenir les troupes déjà chassées de Lawfeld ; je courus en porter la nouvelle à M. le maréchal, que je trouvai fort inquiet de ce qui se passait dans un terrain qu'il n'avait pas reconnu. Je lui fis part rapidement de ce que je venais de voir dans la plaine, ajoutant qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour charger avec de la cavalerie celte nou-

« 1. A la bataille de Lawfeld, M. de Valfons, vicomte de Sebourg, ayant eu un cheval bleséé et deux tués sous lui, le Roi lui en fit donner un des siens, qui fut tué aussi dans les haies du village, à l'attaque du marquis de Beaupréau, qui le fit tirer de dessous son cheval par quatre grenadiers : M. de Valfons, qui n'était pas blessé, ayant été à pied joindre le maréchal de Saxe, ce général lui dit : « Quoi! encore un cheval; ces gens-là vont vous faire faire votre académie! » Il ajouta avec bonté : «Prenez l'Africain; » c'était un cheval d'Espagne sur et destiné uniquement pour lui un jour d'affaire : M. de Valfons lui ayant représenté que sa personne était trop précieuse pour l'en priver, le maréchal lui dit avec amitié (car il en avait pour lui) : Prends, prends, aujourd'hui toi, c'est moi; mots admirables qui font autant d'honneur au grand homme qui les dit qu'au militaire à qui il les adresse, »

{Histoire du comte de Saxe, par le baron d'Espagnac.)

velle infanterie qui voulait reprendre Lawfeld. Il me dit:

« Prenez les brigades le plus à portée et menezles où il faut charger. ))

Un officier général, très-près de lui, voulut lui représenter qu'il y avait quelques réflexions à faire.

(( Eh ! non , monsieur, dit le maréchal avec humeur, il voit et dit mieux que nous: j'y mets toute ma confiance et m'en suis toujours bien trouvé, laissons-le agir. »

Et s'adressant à moi :

c( Fais pour le mieux. »

Je partis sur-le-champ et me mis à la tète de la brigade, composée du régiment des Cravates et de celui de Beilefonds, aux ordres de M. de Cernay ; je les menai au g'dop, le temps pressait. Nous tombâmes sur l'infanterie que nous écrasâmes, et ce moment décisif nous rendit maîtres de Lawfeld.

Quoique j'eusse averti les escadrons de la gauche de se mettre sur deux lignes pour ne pas passer trop près des haies de Kistel, farcies d'ennemis, ils ne me crurent pas et perdirent beaucoup. Nous nous portâmes en avan ! un peu en désordre et fûmes reçus par les Écossais gris, qui nous auraient battus sans le régiment de Berry et les carabiniers, qui, au même instant, les prirent en flanc ; ce fut là qu'un carabinier, qui ne s'y trompa pas, surprit M. de Ligonier qui, parlant très-bien français, s'était mis à la tète de nos troupes en criant :

c( Chargeons! chargeons! »

L'ordre anglais qu'il avait sur son habit le trahit, et il se rendit. Le Roi lui dit, lorsqu'il lui fut présenté :

c( Mais, monsieur de Ligonier , vous êtes Français?

— Oui, sire, je suis né àCastres, d'où mes parents m'ont transporté, à un an, en Angleterre à la révocation de l'édit de Nantes. »

J'avais chargé aussi pendant l'action avec la brigade de La Tour-du-Pin et Royal-marine, commandée par MM. de Lorge et le chevalier de Dreux ; je m'aperçus très-près des ennemis que les tambours avaient leur caisse sur le dos :

c( Qu'attendez-vous donc? leur dis-je ; battez la charge. »

Je n'ai jamais vu de charge d'infanterie aussi vigoureuse, les soldats disaient entre eux :

« Ne tirons point. »

Effectivement, ils enlevèrent à la baïonnette les six bataillons ennemis qui gardaient la gauche de Lawfeld. Ce beau mouvement finit l'action. Les Irlandais firent très-bien ; quelques autres ré;iments ne montrèrent pas la même bonne volonté et restèrent dans les haies sans pousser plus avant.

Il y avait encore neuf escadrons hollandais en bataille, derrière lesquels défilait une partie de l'infanterie battue et en grand désordre. Je proposai à M. le maréchal, avec qui dans cetinstantj étais seul,

de les faire charger par nos escadrons de ia droite, qui les auraient tous pris ; il ne put s'empêcher de me dire :

« Oui, voilà un beau moment. »

Mais, faisant un geste du bras et élevant sa main, il me pi'ouva que ne voulant pas finir la guerre, il ne devait gagner les batailles qu'à demi et, disant à M. le marquis de Clermont-Toniierre de ne point attaquer, il se porta au galop à la hauteur d'Heerderen.

En y allant, il fut très-étonne de me joir mettre le pistolet à la main.

(c Qu'allez-vous donc faire ? w me dit-il.

Et, tournant la tète du côté où j'avais les yeux fixés, il vit un officier anglais que je reconnus à son uniforme des Écossais gris, et qui, le sabre à la main, cherchait à s'échapper; je craignis qu'il no vint au maréchal, et comme il passa très-près de moi, je dis :

(( Yoilà un homme à qui la tête tourne, et il serait aisé de lui casser les reins ; mais quelqu'un le prendra, je ne veux pas le tuer. »

11 me loua de mon sang-froid et de ma boune action ; mais ce même officier périt sous nos yeux d'un coup de pistolet qu'un officier français, de cavalerie, qui le poursuivait lui tira très-près de nous, ce qui déplut beaucoup au maréchal.

Yers la fin de l'action les hussards de Berchiny, guettant le moment où la cavaleiie ennemie ferait un demi-tour à droite pour la charger, sortirent brusquement de derrière les haies : M. dePontchartrain, qui commandait les seize escadrons de la droite , voulut leur faire faire un mouvement ; mais il leur prit une terreur panique telle, qu'ils se mirent à fuir aju milieu du succès sans être poursuivis. Nous fîmes des eftbrts inutiles pour les retenir, ils ne s'arrêtèrent qu'à un quart de lieue de leur poste, où personne ne les avait remplacés.

M, le maréchal courut à des escadrons qui étaient sur la gauche pour leur faire remplir le vide. Le premier était commandé par un homme si pâle et si maigre que le maréchal me dit tout bas et en riant :

(c Allons-en chercher d'autres, celui-là nous porterait malheur. »

El apercevant un gros rougeaud :

c( Ah! dit-il, voilà mon affaire.»

Et il lui ordonna aussitôt de marcher. Heureusement, les ennemis qui se retiraient ne purent s'apercevoir du désordre qu'une peur aussi ridicule avait jeté dans nos escadrons. Je ne cite ce détail que pour prouver combien il est dangereux de faire faire un mouvement à une troupe avant de l'avoir prévenue et d'en avoir vu soi-même l'utilité, surtout à un corps de cavalerie, si facile à se mettre en désordre et si difficile à rallier.

En arrivant sur la hauteur d'Heerderen, le maréchal me dit :

bu MARQUIS DE VALFONS. 119

(( Je vais demander au Roi que tu sois brigadier. »

Je fus assez naïf pour vouloir ménager la vanité du ministre, toujours désireux d'accorder lui-même les grades, et priai M. le maréchal (J'en parier auparavant à M. d'Argenson pour faire ensemble la demande au Roi ; ce qu'il fit. M. d'Argenson me dit très-près du Roi :

« Comme votre ami, vousjugez du plaisir que j'ai à entendre votre éloge ; comme ministre, demain j'aurai soin de la récompense. »

Je fus punis de ma sotte discrétion ; le lendemain on ne donna des grades qu'à MM. de Cernay, Ségur et Bonac ; les deux premiers avaient perdu. un bras, le troisième une jambe. Je manquai par ma faute le plus beau moment de ma vie, celui d'être récompensé de la bouche du Roi sur un champ de batraille, ce qui était fait si je n'eusse pas arrêté le désir et la l)onne volonté du maréchal de Saxe par une réflexion et des scrupules puérils.

Le Roi reçut très-bien le maréchal qui lui dit : (( Sire, il faut gagner deux batailles dans un- jour, et marcher aux Autrichiens qui sont sur ce plateau. ))

Mais nos lenteurs facilitèrent la retraite du maréchal de Balhiany, qui était perdu sans ressources si M. le maréchal, au lieu de venir à Heerderen chercher des compliments du Roi, eût fait avancer Sa

Majesté à la tête de sa maison et, avec toute la cavar lerie dans la plaine de Moupertin, sur le ruisseau de Lonaken, la droite à la Meuse; l'artillerie et les écfuipages des ennemis étaient pris, et on forçait leur armée à se retirer par la Campigne liégeoise sous Bréda, non sans perdre beaucoup de monde.

Dès lors nous investissions Maëstricht dont nous faisions le siège cette année; mais, je le répète, le maréchal était comme tous les généraux: trop grand en temps de guerre pour désirer la paix et l'avoir sûrement par des succès trop marqués. Leâ ennemis, n'étant pas poursuivis, repassèrent tranquillement la Meuse pendant la nuit, ne perdant que peu d'artillerie et quelques équipages, et furent trop heureux de se trouver, le lendemain, sousMaëstrich, à la rive droite de la rivière.

Je courus un très-grand danger le soir de la bataille : le maréchal, voyant que les ennemis lui échappaient, m'envoya pour voir si les postes étaient placés à la commanderie du Vieux-Joug, destinée à être le quartier du Roi ; j'y fus, mais en approchant plusieurs vivandiers me dirent d'aller avec précaution, qu'il y avait encore des hussards et des pandours sortis de Munster-Bilsen. Je crus que c'était la peur qui les tenait et continuai ma route, quand, tout à coup j'aperçus, très-près de moi, plusieurs hussards qui me crièrent, l'un Qui-vive et un autre Werdan ; je répondis à tous deux et les vis sur-le-

champ s'élever sur leurs étriers pour voir si je n'étais pas suivi de quelque détachement; j'étais trèsprès d'un chemin fort profond, je n'hésitai pas, et sûr du cheval d'Espagne que je montais, je le forçai à descendre, ce qu'il fit comme un chat, et je le poussai tout de suite au galop pour m'éloigner de cette bande de coquins qui, voyant la profondeur du chemin creux , n'osèrent point y faire descendre leurs chevaux. Le mien me sauva de mon imprudence.

Le soir toute la France militaire vint faire compliment au maréchal, à qui on servit à souper; il me força, seul, de me mettre à table en me disant :

« Tu as trop bien travaillé aujourd'hui pour que je ne partage pas mon repas avec toi. »

Et se tournant vers tous les grands messieurs qui l'entouraient :

« Vous en avez un meilleur qui vous attend chez vous. »

J'ose le dire, je fus associé à la gloire du maréchal dans un moment où il était l'objet de l'admiration universelle.

Pénétré de ses caresses, je ne m'en laissai point enivrer, et toujours préoccupé de ce qu'il n'avait pas voidu gagner totalement la bataille et écraser les ennemis, emporté par un zèle bien pardonnable à un bon citoyen et qui ne compromettait pas mon protecteur, je ne pus m 'empêcher de dire à M. de Soubise : <i Monsieur, conseillez au Roi de faire la paix, je ne puis vous dire le mot de l'énigme, mais conseillez la paix. ))

Le lendemain de Lawfeld, 3 juillet, le maréchal m'envoya au Roi pour lui apprendre que MM. Dillon et Bellefonds, qu'on avait crus morts, étaient prisonniers à Maëstricht. Je trouvai le Roi dans sa chambre avec MM. de Richelieu, de Bouillon et Beringheim. Après m'avoir écouté, il me dit :

« Mais, Yalfons, vous nri'avez fait tuer un cheval.

— Oui, sire, c'est une preuve que les chevaux de Votre Majesté sont bien dressés; ils nous mènent où nous devons aller.

— Premier, vous entendez, dit le Roi avec la plus grande bonté, vous lui en donnerez quand il en demandera, il s'en sert trop bien. »

Le soir de la bataille , le Roi , ayant parlé des dangers auxquels le maréchal s'était exposé , des courtisans qui ne l'aimaient point voulant diminuer sa gloire, dirent :

(( Il y a quelqu'un qui s'est bien plus exposé et qui lui a été bien utile.

— Et qui donc, dit le Roi ? — C'est Yalfons, qui s'est toujours porté au miUeu du feu et lui a donné les meilleurs conseils. »

Les amis du maréchal, témoins et jaloux des caresses qu'il me faisait, pensèrent que c'était le moment de les diminuer en lui rendant compte d'un propos qui leur paraissait désavantageux; mais le maréchal, invariable dans son amitié pour moi, me dit de le suivre à l'ordre, et, lorsqu'il l'eut reçu du Roi, méprisant une basse jalousie si fort au-dessous d'un grand caractère, il crut avec raison augmenter

sa gloire en louant celui qui n'avait fait que lui obéir, et (lit au Roi, avec cette noblesse dont il savait si bien prendre le ton :

(( Sire, je sais qu'on a beaucoup loué hier M. de Valfons devant Yotre Majesté, mais, comme il a agi par mes ordres et sous mes yeux, je l'ai vu de plus près que personne et ne puis vous en dire trop de bien; il a, par son dernier conseil que j'ai suivi, beaucoup coUribué au succès dont jouit Votre Majesté. »

Et s'adressant aux personnes qui l'entouraient :

« Vous voyez, messieurs, que je suis toujours prêt à faire à Sa Majesté l'éloge de ceux qui font bien. »

Lorsqu'il fut rentré chez lui, il me dit ;

« Les voilà bien attrapés, ils ont cru que je ne t'aimerais plus cl que je te haïrais de te voir louer à mes dépens; quels moyens n'emploient-ils pas! »

Il remit à M. d'Argenson un petit mémoire dont j'ai le double, signé de lui et conçu en ces termes :

« Je prie M. le comte d'Argenson de demander au Roi que M. de Yalfons, colonel, aide-major général, soit fait brigadier pour les services essentiels qu'il a rendus par mes ordres et sous mes yeux pendant la journée de Lawfeld.

(( Signé : M. de Saxe. »

Il fallut me contenter de beaucoup d'éloges; c'est tout ce que j'eus, avec le regret de voir donner le grade à quelqu'un qui s'était retiré trop tôt et que

j'avais toujours ramené à son devoir par mes propos et mon exemple.

On croit toujours à la guerre et sur le champ de bataille que la récompense vous attend, et on l'obtiendrait sûrement si elle se donnait sur le lieu même où on a combattu: mais quelques jours plus tard toutle monde a les mêmes prétentions, et ce qui devait être le prix de la valeur devient un objet de plaidoirie, de sollicitations et souvent d'iitrigue et d'effronterie; c'est alors qu'on rencontre mille concurrents qui entendaient à peine le bruit des coups de fusil auxquels on a été exposé, et Ton se voit encore loin d'un avancement qu'on croyait si bien mérité.

Deux jours après, l'armée prit les armes pour faire la réjouissance de nos succès. M. d'Argenson me prouva, malgré lui et pour ses propres intérêts, le cas qu'il faisait de moi, en me disant :

«Le Roi va voir son armée, suivi du maréchal de Saxe, qui vous estime autant qu'il vous aime; je voudrais que vous le priassiez de demander au Roi, lorsqu'il sera devant le régiment de Rerry, que Yoyer, mon fils, soit fait brigadier.

— Monsieur iecomte, je ferai ce que vous exigez de moi; je vous remercie de me prouver tout le cas que vous faites de ma recommandation militaire auprès d'un général qui remplit l'Europe de son nom, et je chercherai à servir le fils du ministre de la guerre

quoique son père m'ait complètement oublié le jour des récompenses. »

Il m'embrassa en me disant qu'il réparerait tout.

Je fus assez naïf pour en parler au maréchal, qui y mit plus de fermeté que moi en me disant : « M. d'Argenson se moque de toi et Me moi; il ne t'a pas tenu la parole qu'il m'a donnée de te faire brigadier, et sûrement son fds ne le sera pas de ma façon ; il voudrait toujours exercer son autorité prétendue sur les autres et ne rien fair^ pour eux , cela n'est pas juste; c'est au moins une petite vengeance que je te dois. »

Le Roi, que le hasard fit arrêter devant Berry, ne fut pas Sollicité par le maréchal et M. de Yoyer n'eut rien.

On m'avait confié M. de Ligonier, général anglais, pour lui faire voir l'armée et pour parer aux questions indiscrètes de nos jeunes militaires; mais un imprudent lui dit: «Monsieur, voilà le plus brave régiment de l'Europe, » en lui montrant celui de Navarre; M. de Ligonier, vexé d'avoir été pris, excédé de questions et d'ennui, répondit :

u Oui monsieur, je le connais, je l'ai vu faire prisonnier à Hochstett. »

Le maréchal ne pouvait souffrir M. d'Argenson, qu il aurait vu déplacer avec plaisir; comme il cau-

sait un jour dans son cabinet avec M. de Séchelles, je m'éloignai pour ne point entendre ; mais, haussant la voix, le maréchal dit :

c( Non , monsieur, je ne veux plus commander l'armée s'il continue à être ministre. »

M. de Séchelles, qui n'aimait pas le maréchal, parce qu'il désirait toujours le voir remplacer par M. de Belle-lsle, ne manqua pas de vouloir aigrir encore M. d'Argenson contre le maréchal en lui répétant ses paroles.

M. d'Argenson, qui se méfiait de tout le monde et qui cherchait à constater la vérité, lui dit:

« Mais qui a donc entendu un propos aussi fort?

— Yalfons, qui était présent, quoique un peu éloigné. »

Le lendemain M. d'Argenson, redoublant de cajoleries, me dit combien il m'aimait, quelle confiance il avait en moi, et finit par m'en demander le prix en me disant :

(( Vous étiez hier dans le cabinet du maréchal; on dit qu'il a tenu un propos bien fort contre moi, cela est-il vrai ?

— Je l'ignore, monsieur, mon premier soin, quand deux personnes principales et qui peuvent avoir des secrets à se confier causent ensemble, est de m'éloigner : c'est ce que je fis hier.

— Cela est vrai, mais le maréchal parlait si haut.

— Monsieur, je n'ai rien entendu.

— Eh bien! ce n'est plus votre ami, c'est le ministre du Roi qui ordonne au militaire de s'expliquer.

— Ce moment d'autorité ne vous sera pas plus utile, car je ne sais rien.

— Mon cher Yalfons, vous ne m'aimez plus, vous connaissez ma discrétion, et vous pouvez tout dire sans en craindre les suites; » et il continua ses câlijieries, mais n'y gagna rien; outré de mon silence, il me dit alors :

(( C'est M. de Séclielles qui "m'a assuré qu'étant dans le cabinet du maréchal, du ton dont il parlait, vous deviez l'avoir entendu.

— Pas davantage, monsieur, et d'ailleurs, si cela était, croyez-vous que je fusse assez infâme pour jouer le rôle de délateur? mon àme est pure et ne connaît point ces horreurs-là; si vous aviez parlé contre le maréchal, j'aurais la même discrétion pour vous, et cette conduite fait que vous me recevez l'un et l'autre avec bonté ; je ne perdrai jamais le titre de votre ami, que vous m'avez si souvent donné, en m'avilissant à vos yeux. »

Il parut m'approuver, et n'en fut pas plus content.

Que les ministres sont coupables quand ils cherchent par de pareils procédés à altérer l'honneur d'un brave militaire, dont c'est souvent le seul apanage! et que les militaires sont malheureux de céder à la séduction d'un ministre qui cessera de les estimer quand il sera bien convaincu qu'ils le méritent par leurs délations et leur espionnage! Heureusement, au milieu de tant de sollicitations multiphées pour savoir ce qi.i se passait, la probité la plus exacte a été mon guide; rien n'a pu l'altérer. Les lettres que

M. d'Argenson m*a écrites en sont la preuve; il y répète souvent :

« Vous voulez toujours parler au ministre et vous ne causez jamais avec votre ami, à qui vous pouvez et vous devez tout dire, certain du secret. »

Il n'y a rien gagné, et je n'ai jamais voulu me laisser aller à des raisons et à des tournures aussi faibles que méprisables; M. le maréchal de Saxe, sûr de moi, n'a cessé de m'honorer de sa confiance et m'a rendu justice dans une lettre à M. d'Argenson, dont j'ai l'extrait; l'original est au dépôt de la guerre :

c( Je vois toujours Yalfons avec plaisir ; je me sers de lui sans cesse et utilement. J'y ai mis ma confiance, quoique je sache qu'il vous est très-attaché; sa probité doit nous rassurer l'un et l'autre, car le public dit que nous ne nous aimons pas. »

Il est vrai que le maréchal en usait avec plus de franchise et ne me harcelait pas, comme M. d'Argenson, pour être instruit. Quel métier pour faire sa fortune! Aussi suis-je resté en chemin et sans nul regret.

La retraite des ennemis à la rive droite de la Meuse, sous Maëstricht, n'avait pas ôté au maréchal le dessein de faire le siège de cette place; il ne croyait pas que toute l'armée y fût, et je passai la nuit qui suivit la bataille de Lawfeld dans son antichambre, sommeillant sur une chaise ; le maréchal vint m'éveiller dès quatre heures du matin, en chemise, et se remit

dans son lit avec une carte qu'il parcourait. 11 avait défendu qu'on laissât entrer qui que ce fût dans sa chambre, excepté les conates d'Estrées et de Saint- Gerniain qu'il avait envoyé chercher. Il me dit :

« Je vais faire passer la Meuse par Samt-Germain à Smirmarls, (^t par d'Estrées au gué de Yiset.

— Cela est impossible, monsieur le maréchal, les ennemis sont en force sur la rive droite et écraseraient vos détachements ; c'était hier qu'il fallait se porter à Smirmarls, et Maëstricht était à vous.

— Quoi! tu crois toute l'armée repassée?

— Oui, monsieur, et je le crois parce que je l'ai vue ainsi que leur camp tendu. »

M. de Crémille, maréchal-général des logis, vint se présenter ; la porte lui fut refusée ; ces préférences ne me faisaient point des amis. Le maréchal continuait à soutenir son projet, quand MM. d'Estrées et de Saint-Germain entrèrent dans sa chambre. M. d'Estrées, après avoir reçu l'ordre de passer à Yiset avec un gros corps, dit à M. le maréchal, d'un air de fermeté très-bien placé :

c( J'obéirai, monsieur, mais seul de ma personne, car je ne veux pas perdre les troupes du Roi que vous m'avez confiées ; toute l'armée alliée est campée sur l'autre rive, et détruirait la nôtre sans succès. »

M. de Saint-Germain parla à peu près do même :

c( C'est bien eifectivement ce que me disait Valfons tout à l'heure, repartit le maréchal, mais je ne pouvais le croire ; il faut alors nécessairement changer de projet. »

Et sur-le-champ il forma celui du siège de Bergop-Zoom.

Rien ne m'a tant prouvé la puissance du Roi et les facilités de moyens qu'avait le maréchal pour faire une brillante campagne ; s'il avait gagné complètement, comme il le pouvait, la bataille de Lawfeld, les ennemis écrasés auraient fui du côté de Bréda et ouvert par leur retraite le chemin de Maëstricht; la néghgence, ou mieux, comme je l'ai raconté, le désir qu'avait le maréchal de ne pas finir la guerre, permit à leur armée battue de repasser tranquillement la Meuse. Tous nos préparatifs du siège de Maëstricht étaient sur la haute Meuse, ainsi que notre grosse artillerie du siège de Namur. Les outils et plusieurs bateaux préparés pouvaient descendre facilement tous les convois nécessaires.

Le maréchal veut assiéger Berg-op-Zoom, près de Maëstricht, et trouve sur-le-champ les mêmes secours sur l'Escaut; uq autre train d'artillerie, toute espèce de munitions de guerre et de bouches à feu à Anvers. Quel prince, en Europe, et quelle puissance eussent été en état de faire d'aussi grands efforts! J'ai vu jusqu'à dix mille chariots, attelés de quatre chevaux, partir en même temps pour former et soutenir les magasins de l'armée.

Ce fut M de Lowendal, lieutenant-général, que M. le maréchal chargea du siège, dont tout le monde regarda le succès comme impossible.

La place est fortifiée par Gohorn, émule de Yau-

ban; les ouvrages sont les plus simples en apparence, mais les mieux dirigés ; un chemin couvert très-large, avec de petits réduits dans les angles; les places d'armes capables de contenir un demi-bataillon en bataille ; des galeries de mines de la plus grande beauté, leurs rameaux avançant jusque sous les glacis; la garnison était très-forte et soutenue d'une petite armée que sa position rendait inattaquable, ayant la Hollande derrière elle, et, par con-. séquent, abondance de tout au milieu du siège.

L'opération fut aussi longue que meurtrière; M. d'Argenson n'ajoutant nulle foi aux lettres qu'il recevait, aurait fort désiré que je le tinsse au courant de tout, mais il ne voulait pas me le proposer, ne m'ayant pas tenu parole à Lawfeld. Je vis venir chez moi M. de Paulmy, son neveu, depuis son adjoint et ministre après l'exil de son oncle; il me parla beaucoup et finit par m'insiiiuer que je ferais bien de donner une nouvelle marque de mon zèle à M. d'Argenson, en demandant d'aller finir le siège. Je lui répondis que c'était impossible, puisque d'Hallot, mon cadet, y faisait les fonctions de major général. Il me pressa beaucoup, et voyant que je ne me rendais pas :

« Eh bien! mon cher Yalfons, c'est de la part de mon oncle que je suis ici; il est inquiet et a besoin de V03 yeux et de votre façon de voir et de dire pour être instruit; vos lettres seront montrées au Roi, cela fera votre fortune.

— Non, monsieur; quand, par ma sotte discré-

tion, pour m'être livré entre les mains de M. d'Argenson, je n'ai pas été récompensé à Lawfeld, malgré le vœu de l'armée et la demande du maréchal, il ne faut plus rien espérer; que M. d'Argenson envoie sur la brèclie ceux qu'il a mieux traités que moi, ils sont payés d'avance, et je vais prier M. le maréchal de me garder près de lui et de ne pas se prêter aux sollicitations qu'on pourrait lui faire pour m'envoyer àBerg-op-Zoom. »

M. d'Argenson, voulant toujours tirer parti de moi, feignit de n'être pas instruit de ma conversation avec M. de Paulmy, à qui il avait défendu, si je disais non, de m'apprendre la mission qu'il lui avait donnée, il continua à me bien traiter et me demanda si je ne connaissais pas au siège quelque officier ex- .périmenté et en qui j'eusse confiance; je l'assurai que le lieutenant-colonel de mon ancien régiment, avec qui j'entretenais une exacte correspondance, voyait très-bien et ne me laissait rien ignorer :

(( Ne pourrais-je pas voir ses lettres? me réponditil; car je vous avoue qu'il y a tant de contradictions dans ce qui vient du siège, que je suis dans la plus grande incertitude. »

J'écrivis à ce lieutenant-colonel que ses lettres fussent plus détaillées, toujours sincères, écrites avec soin, et l'avertis que je les montrerais au ministre,, auprès de qui cela le ferait valoir ; que s'il avait quelques particularités secrètes à m'apprendre, il les mettrait sur un papier détaché, en se fiant à ma discrétion et à ma sagesse pour l'emploi^ ce qu'il fU er^

m'adressant des lettres vraies, instructives et trèsprécises. Il m'assurait toujours du succès, qui paraissait à tous fort douteux ; mais il fondait son opinion sur ce que l'on peut tout attendre de troupes fermes et audacieuses vis-à-vis de soldats mous et déià ballus.

L'événement justifia sa prédiction : Berg-op-Zoom fut emporté d'assaut ; les troupes du camp prirent la fuite; c'était M. de Cronstrom, lieutenant-général hollandais, âgé de quatre-yingt-quatre ans, qui y commandait; d'Hallot, aide-major général, en porta la nouvelle. M. le maréchal de Saxe alla aussitôt chez le Roi; je l'y accompagnai et fus témoin d'une sollicitation très-vive de la part du maréchal, pour que M. de Lowendal fût fait maréchal de France ; le Roi résista; M. d'Argenson, qui était derrière lui, gardait le plus profond silence. Le Roi répondit deux fois au maréchal qu'il ne le voulait pas, et, à la troisième, il ajouta :

« Que dirait ma noblesse? Lowendal est depuis très-peu de temps en France !

— Sire, elle dira que Votre Majesté sait récompenser les grandes actions et qu'il n'est rien d'impossible aux soldats de Votre Majesté , bien commandés. »

Le Roi refusait toujours, gagnant la porte de son cabinet où il était à demi entré et qu'il allait fermer ; le maréchal redoubla d'instances, et le Roi finit par dire :

« Eh bien! c'est à vous qu'il le devra; je le fais maréchal de France. »

M. d'Argenson me pria d'aller tout de suite chez lui pour faire tenir un de ses courriers prêt à partir, et en y rentrant, il écrivit à M. de Lowendal qu'il était charmé de lui apprendre le premier une grâce du Roi si bien méritée et qu'il avait si fort désirée pour lui. Les plus anciens lieutenants-généraux, MM. de Biron , Lautrec , Sennecterro , Clermont- Tonnerre, furent fortement contrariés et firent les représentations les plus vives à M. d'Argenson, qui s'excusa sur ce qu'il ne s'en était point mêlé; jurant que tout s'était passé du maréchal au Roi, qui seul avait prononcé.

SOMMAIRE

1748. Retour à Paris, — Aventure de la comtesse d'***. — L'amant indiscret. — Le choix forcé. — Le mal réparé. — Question d'argent. — Châtiment d'un fripon. — Faux départ. — Scène d'intérieur. — Les vingt mille écus., — Les dettes payées. — Départ pour l'armée. — Maëstriht. — Le chemin couvert. — L'officier hollandais épargné. — Les gardes françaises. — Le choix des morts. — Paix d'Aix-la-Chapelle. — Le maréchal de Saxe veut continuer le siège. — Il exige la capitulation de la ville. — Les portes sont ouvertes. — M. de Valfons est fait brigadier. — Chambord. — Visite au maréchal de Saxe.

Je revins à Paris au mois d'avril.

La comtesse d'A*** avec qui je vivais, malgré son goût avoué pour moi et les lettres les plus tendres qu'elle m'écrivait chaque jour pendant la campagne, s'était laissé séduire par un mauvais sujet, jeune, et qui lui parut très-aimable ; son ardeur pour le plaisir et l'empressement d'un nouvel amant m'enlevèrent, non son cœur, car elle ne cessa pas de m'écrire à l'armée, mais sa constance, pendant tout le temps que dura mon éloignement, et plus elle multipliait ses actes d'infidélité, plus sa correspondance était vive et passionnée. J'arrivai et ne fus pas longtemps à m'apercevoir que nous étions deux.

Le lendemain , nous tiouvant réunis dans sa

chambre, je lui dis d'un ton sérieux : « Madame, vous seule pouvez prononcer le mot qui va dicter notre conduite: est-ce monsieur ou moi que vous aimez?» Elle rougit, et parut très -embarrassée. « Décidezvous, repris-je ; si c'est monsieur, je sors, je deviens indifférent et serai tout au plus votre ami; si au contraire j'ai le bonheur d'être le préféré, ce que je désire très-ardemment, c'est à monsieur à prendre congé de vous et à ne jamais remettre les pieds ici. »

Son silence et ses regards, qui me demandaient pardon, m'enhardirent; je sonnai et dis à un valet de chambre de faire venir le suisse.

(( Madame, vous allez lui défendre devant moi de laisser entrer monsieur. «

Étonnée de mon air d'autorité, méprisant d'ailleurs mon rival autant qu'elle m'estimait, elle n'osa résister; l'ordre fut donné sur-le-champ et le jeune homme disparut.

Cela fait, j'exigeai qu'elle lui écrivît devant moi de lui renvoyer ses lettres et son portrait; elle mit dans s.a lettre une hauteur qui effraya le séducteur; elle en avait le droit par sa place et son crédit; il obéit, se croyant trop heureux d'en être quitte pour pareille restitution, tant il devait craindre qu'on ne lui en demandât d'autres qui l'intéressaient davantage. Elle me remit lettres etportrait, le repentir dans l'àme, le désespoir et la honte sur le visage, a Je ne veux pas, lui dis-je, vous faire mourir de chagrin en gardant vos lettres pour les lire; qu'à jamais tout ce qui reste de cette funeste et humiliante aventure

DU MARQUIS DE VaLFONS. 207

disparaisse. » Et au même instant je lui rendis le tout pour qu'elle le jetât au feu, ce qu'elle fît avec la plus grande docilité :

c( Et celles que vous avez reçues de lui?

— Je n'en ai jamais gardé une."

— Son portrait?

— Je n'ai point voulu l'accepter. »

Il était deux heures après minuit, je me retirai.

Ce monsieur ne lui laissait pas un écu, bien qu'il eût déjcà dépouillé deux femmes dont l'une, jeune veuve très-riclic, mais fort étourdie, ne calculait que son plaisir et jamais sa fortune; il avait si fort embrouillé les affaires de celle qui m'occupait, qu'en moins de deux ans il lui fit manger ou lui vola cent mille écus. J'étais indigné d'un pareil crime et voulus le réparer. Je m'entendis avec le tapissier, que ma belle n'avait pas encore payé, et achetai à l'estimation les meubles de sa petite maison moyennant dix mille francs. Ce fut une grande conquête que de m'étre rendu maître de cet asile.

La comtesse, dont le caractère haut et fier ne pliait devant personne, devenue souple et obéissante, n'attendait que ma volonté pour l'exécuter; elle me rendait justice et savait que depuis quatre ans que nous vivions ensemble, moi peu riche, elle dans la plus grande opulence, j'avais tout refusé d'elle, offres et présents. Une certaine fierté que j'avais dans l'àme, et qui était tout mon bien, me garantissait de toute bassesse.

Un jour, me trouvant avec plusieurs de mes cama-

â38 SOUVENIRS

rades à Versailles, chez cette même femme où il y avait beaucoup de monde, on parla de la délicatesse qu'on doit avoir vis-à-vis d'une maîtresse; je m'emparai de la conversation, et dis : a Je conçois que l'on puisse accepter un ruban, un nœud d'épée, une bague tout au plus, mais de l'argent, c'est une infamie indigne d'un gentilhomme; si on a besoin de deux cents louis par exemple pour des choses essentielles, on peut traiter sa maîtresse comme son amie, lui donner la préférence pour emprunter, mais il faut rendre, et le plus tôt possible; car certainement une femme méprise l'amant qui fait un commerce de sa feinte tendresse, et elle doit être aussi humihée d'acheter ses plaisirs que l'homme est avili de les vendre. »

Madame d'A*** s'écria imprudemment dans une sorte d'enthousiasme qu'elle ne put contenir : « II vous dit sa religion, car voilà comme il pense, et mieux, comme il agit. » Je vis aussitôt bien des gens embarrassés : les femmes qui donnaient rougirent, les hommes qui recevaient baissèrent les yeux ; je restai maître du champ de bataille.

Nous passâmes un hiver délicieux, on m'avoua un jour, en grande confusion, que mon ancien rival était un petit intrigant et un filou ; il avait fait signer à sa victime pour vingt mille écus de billets payables au porteur sur Tourton et Baur , banquiers fameux de la place des Victoires, les avait gardés et ne voulait point les rendre, quoique ce ne iïït qu'un dépôt. Le mois d'avril arrivé, il fallut me déterminer à par-

tir; mais avant, j'avais dans la tête de faire restituer à ce fripon le vol fait à la faiblesse d'une femme séduite. Je la mis de moitié dans mon dessein ; elle résista beaucoup, mais j'avais gagné toute autorité et la déterminai à lui écrire de venir chez elle ; il refusa, disant qu'il n'irait qu'après mon départ.

Comme il faisait épier si j'étais encore à Paris, j'ordonnai à mes gens de venir me joindre à quatre heures à la porte de la jeune dame, avec ma chaise; j'y montai et pris La route de Flandre par le Bourget. Un laquais, qui observait de loin, me suivit en fiacre jusqu'à la première poste, et me voyant continuer mon chemin, il revint rendre compte à son maître que j'étais bien véritablement parti, et qu'il pouvait renouer ses projets en toute sûreté. Mais j'avais dit à un de mes frères de prendre un carrosse de remise dès le matin et d'aller ra'attendre à Yauderlan; je l'y trouvai ; mes gens avec ma chaise allèrent jusqu'à Louvres, où je devais les rejoindre; je regagnai Paris et descendis chez un baigneur.

Le soir, mon petit monsieur se rendit chez la dame; il se plaignit d'abord, avec une espèce de timidité touchante, de tant d'injustice et de cruauté essuyées; il jura que rien au monde ne pouvait détruire une passion dont il n'était pas le maître, puisque les avanies les plus humihanles ne l'empêchaient pas d'être encore aussi amoureux. On feignit de lui pardonner en répétant mille fois que j'étais un brutal, et que le moment de mon départ était celui de son rappel ; il reprit alors son ton d'im-

pudence, et se proposa avec joie de recommencer le lendemain le train de vie que j'avais brusquement interrompu.

On ne le retint point à souper ce premier soir, et à une heure après minuit, tout le monde couché, excepté le suisse, je rentrai pour apprendre ce qui s'était passé. Je recommandai à la dame de continuer le lendemain la même comédie, et qu'elle serait vengée.

Je restai chez moi jusqu'à l'heure convenue; elle avait fait défendre sa porte à tout le monde, hors le petit monsieur, à qui le suisse eut soin de le dire, pour lui donner toute conliance ; il l'avait entièrement reprise, et se croyant le maître, il entra avec cet air léger que donne le succès, prit une main pour la baiser; on ne le repoussa, que faiblement en lui disant : a Avant tout, prouvez-moi que vous avez été digne de ma confiance, rendez-moi mes billets payables au porteur, vous savez que c'est un dépôt.

— Oui, de l'amour, où tout est commun; je les ai mangés et en ai payé mes dettes. » Puis, avec un ton d'insolence qui me faisait bouillir le sang dans les veines ;

(( Est-ce qu'à un rendez-vous il est question d'argent? c'est insulter l'amour.

— Monsieur, vous payerez plus chèrement que vous ne croyez, si vous ne profitez de l'instant que vous donne ma bonté excessive.

— Quoi ! des menaces dans des moments aussi précieux!

— Oui, monsieur, elles vont se réaliser; il faut punir et étouffer les monstres. » Et m'appelant par mon nom :

(( Valfons, ne le tuez pas, mais vengez-moi. »

Jamais voleur saisi par la justice ne fut plus étonné; nous étions seuls, toutes les antichambres fermées , son carrosse et ses gens renvoyés ne devaient revenir qu'à deux heures après minuit. J'entrai avec ce sang-froid et ce sérieux si imposants aux lâches; il voulut crier et gagner la porte ; je Tarrêtai en lui disant :

«Votre vie est dans votre conduite; vous n'êtes pas vis-à-vis d'un assassin, mais de quelqu'un bien irrité de vos friponneries. » Et puis me retournant vers la dame :

c( A-t-il vos billets?

— Oui.

— Lui en avez-vous fait un don ou n'est-ce qu'un dépôt?

— Le malheureux sait bien que c'est un dépôt.

— C'est bien ; passez , madame, » dis-je en lui montrant la pièce d'où j'étais sorti, craignant encore que sa faiblesse et sa présence ne rendissent à cet homme la hardiesse qu'il avait perdue.

Je dis alors : a Nous som.mes seuls, monsieur, et je suis incapable d'un mauvais procédé ; mais vous ne sortirez point d'ici que vous n'ayez restitué les vingt mille écus, et, s'il le faut, on enverra chercher le commissaire, à qui toute votre infamie sera dévoilée; vous connaissez le pouvoir de la femme chez

qui VOUS êtes; vous avez cherché à la déshonorer indignement, mais vous ne la volerez pas. »

Il voulut hausser la voix, je le fis taire en lui disant : c( Je ne vous propose pas de vous battre, vous ne l'accepteriez pas, et vous feriez bien, car vous n'êtes fort que contre une femme aveuglée par son délire; allons, monsieur, les billets! Ce n'est pas tout, je vous perdrai dans votre corps. » ïl avait un très -bel emploi dont il était bien indigne. Il était si pâle que je craignis qu'il ne se trouvât mal :

c( Finissons, ou je vais faire avertir le commissaire.»

La peur le prit, et la tôle basse :

c( Monsieur, il ne me reste que trois billets de dix mille francs chacun.

— Donnez-nous-les toujours. '

— Je vais les chercher.

— Non, non, je ne vous lâche pas ; écrivez un mot chez vous, à votre valet de chambre, en lui envoyant la clef de votre secrétaire, et qu'il les rapporte ici. »

11 fallut en passer par là; je dictai moi-même la lettre, et au bout d'une heure qui lui parut la plus longue de sa vie, et à moi, la plus désagréable, malgré la vengeance satisfaite, nous eûmes les billets, que je remis devant lui à la femme trop confiante. Cela fait, je l'assurai en lui ouvrant les portes que j'aurais les autres dix mille écus. Il sortit, se félicitant sans doute de n'avoir pas été traité plus rudement, car il le méritait.

Je restai tête à tête avec la comtesse , au désespoir d*une aventure aussi fâcheuse, et qui aurait pu devenir funeste si ce coquin-là avait eu plus de fermeté.

« Eh bien ! Madame, voiLà une rude leçon pour l'avenir; je ne vous en parlerai de ma vie, j'en suis trop peiné pour vous. »

Elle se jeta à mon cou et me demanda mille fois pardon les larmes aux yeux :

«Monsieur, je suis moins coupable que vous ne croyez et dois vous remercier de votre noble conduite. Écoutez, vous n'êtes pas riche; mon dessein a toujours été de placer cette somme en viager sur votre tête, pour vous en faire deux mille écus de rente et me rendre heureuse et tranquille de votre aisance assurée.

— Ah! madame, quelle excuse me donnez-vous là ! vous me connaissez trop pour me soupçonner capable de vouloir m'enrichir aux dépens de votre honneur.

— • Consentez à ce don, au nom du ciel; c'est en épurer la source que d'en faire l'usage que je vous demande à genoux. » Elle allait s'y jeter, tant elle était hors d'elle-même.

Je la vis si au désespoir que je crus qu'il y avait de l'humanité à feindre d'accepter ces malheureux billets; je les pris donc, m'en réservant l'usage.

Le lendemain de très-bon matin, je courus Paris dans un fiacre bien fermé, je continuai l'après-midi, et mon objet rempli, je rentrai à la nuit bien close

chez la dame, que je trouvai enchantée de ma détermination; elle le fut davantage et avec plus de raison quand elle en connut le motif. Dans le courant de rhiver, fort adroitement et par des questions détournées, j'avais arraché le secret de ses dettes et le nom de ses créanciers : les plus forts étaient Bourgeot, Lempereur, mademoiselle Bou trait, Du Lac, la couturière, etc. J'avais eu soin d'écrire les différentes sommes; le tout se montait à vingt-quatre mille francs; j'avais été me faire payer les billets chez MM. Tourton et Baur, et commençant par Bourgeot, je lui avais payé quatre mille francs, et ainsi des autres successivement.

La journée fut employée à mon entier contentement; je liquidai tout comme en étant chargé, ce qui n'étonna point les créanciers, qui savaient notre grande intimité. Je rentrai nanti des quittances, que j'ai conservées pour ma satisfaction, ayant eu la précaution de faire biffer les articles chez tous les marchands; on fut enchanté de ma générosité, qui faisait un contraste bien humiliant avec le second choix. Il restait deux mille écus qu'on me força de conserver, et, le 5 avril, je partis pour rejoindre l'armée.

J'eus toutes les peines du monde à arriver. Le maréchal de Saxe avait ordonné qu'on ne donnât des chevaux de poste qu'aux courriers de la cour et aux siens. Je laissai ma chaise à Bruxelles et me mis sur la brouette du courrier pour rejoindre à Tongres le maréchal et mon équipage.

Je ne veux pas que mes amis soient plus longtemps inquiets de m'avoir vu prendre deux mille écus à une femme ; j'accélère le moment de la restitution, qui eut lieu l'hiver suivant, pendant lequel madame d'A*** avait beaucoup perdu au cavagnol de la Reine; je les lui rendis à-propos et me l'attachai pour toujours, tant Thonnêteté a ses droits, même vis-à-vis de celles qui font les plus grands écarts *.

La nuit du 2 au 3 mai 1748, on devait attaquer les chemins couverts de Maëstricht , à la gauche de la tranchée, très-près de la Meuse ; il y en avait deux l'un sur l'autre , une demi-lune encore tout entière les défendait ; les parapets du corps de la place n'étaient point écrétés. le débouché paraissait très-serré et fort difficile. J'entrai dans le cabinet de M. le maréchal de Saxe, à qui les ingénieurs avaient persuadé que l'attaque était mûre; j'avais examiné de trop près pour n'être pas sûr du contraire ; je m'y étais rendu au point du jour et avais pu voir de la tête de la sape qu'il serait imprudent d'attaquer, bien que le chemin couvert fût abandonné.

1. M. d'Ârgenson disait à M. le comte de Sebourg (marquis de Valfons) qui était l'amant de .sa femme : «Il y a deux places qui vous conviendraient également : le gouvernement de la Bastille, et celui des Invalides; si je vous donne celui de la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides on croira que c'est ma femme. »

[Chamfort, édition Delahays, 1857, pag. 34.)

Je n'y vis qu'un seul officier hollandais cherchant à reconnaître le débouché de nos sapes ; arrivé à dix pas de lui, je pris le fusil d'un grenadier d'Alsace en faction, et le plaçant entre deux sacs à terre, j'allais tirer sur cet imprudent curieux, et il m'eût été facile de le tuer. Mais le voyant sans défense, je regardai sa mort comme une mauvaise action, et m' élevant au-dessus du parapet, le tenant toujours enjoué, je lui criai de se retirer, sinon que j'allais faire feu; il m'ôta son chapeau, me remercia et disparut.

J'assurai M. le maréchal de. Saxe qu'il perdrait beaucoup de monde, et que le succès, quoique certain, serait acheté fort cher. Le maréchal de Lowendal appuya mon opinion et décida le maréchal de Saxe, en lui disant : a Ce sont les gardes françaises qui doivent atta(|uer; la moindre perte dans ce corps ferait crier tout Paris, au lieu que demain ils seront relevés par les Suisses; nos pertes passeront plus inaperçues, car on n'entendra pas le cri de leurs montagnes ni les gémissements que pourra causer leur mort à des familles si éloignées. » Le maréchal de Saxe dit en riant : « Vous prévoyez tout, monsieur; c'est bien, à demain donc. »

Le lendemain lord Sackville, aide de camp du duc de Cumberland, arriva d'Aix-la-Chapelle pour parler à M. le maréchal, qui sur-le-champ chargea Sourdis d'aller chercher du Yernay, et moi M. de Séchellcs. On tint un comité dans le cabinet du maréchal, d'où M. de Séchelles sortant m'embrassa en me disant tout bas ;

« La paix est faite, et je vous félicite d'avoir échappé à tant de dangers et d'exister encore. »

Effectivement , la paix avait été signée à Aix-la- Chapelle, par M. de Samt-Séverin , et lord Sackville était venu l'annoncer au maréchal de la part du duc de Cumberland.

Le maréchal de Saxe, désirant continuer le siège, avait voulu consulter MM. de Séchelles et du Yernay sur le p ;rti qu'il y avait à prendre ; ces deux messieurs, en qui il avait toute confiance, lui prouvèrent que ce serait perdre des hommes inutilement, car dans deux joui's il recevrait de la cour l'ordre de cesser toute hostilité. Le maréchal, très-affligé , se rendit et m'envoya sur-le-champ à toutes les batteries et à la tranchée pour empêcher de tirer et ordonner une suspension ; il avisa dans Maëstricht M. d'Aylva. qui y commandait, pour qu'il en fît autant.

Deux heures après arrivèrent des officiers de la garnison autrichienne et hollandaise prétendant que la paix étant faite, tout était fini et Maëstricht libre ; le maréchal répondit avec beaucoup de hauteur et de fermeté que la ville, attaquée par l'armée du Roi et au moment d'être prise, subirait la capitulation; les députés s'échauffant pour défendre leurdi'oit, le maréchal leur dit en colère :

« Yous êtes les plus faibles et vaincus ; c'est à vous de recevoir la loi qu'il rae plaira d'imposer, arborez immédiatement le drapeau blanc , envoyez-moi des otages, capitulez, sans quoi je n'entends rien, j'or-

donne le feu, et ce soir j'attaque votre chemin couvert. »

Ces derniers mots émurent tellement les députés, qu'ils partirent pour les rapporter à M, d'Aylva. Aussitôt, et sans autre discussion , il fit partir des otages et des officiers généraux pour régler la capitulation. Les portes nous furent livrées, et le maréchal accomplit le dernier acte de guerre avec autant de dignité pour la gloire des armées du Roi qu'il avait montré de fermeté à la soutenir pendant sept campagnes *.

En 1749, je passai quelque temps à Chambord, chez le maréchal de Saxe. Il me logea dans la chambre de Marie de Médicis, et pendant quatre jours de suite ce grand homme eut la complaisance de venir se mettre dans un fauteuil à mon chevet, tandis que j'étais dans mon lit, et de me rappeler tout le détail de ses campagnes avec la charmante simplicité qui caractérise plus particulièrement les héros.

Le château dont le Roi avait donné la jouissance au

1. M. de Valfons ne parle point ici du grade de brigadier qu'il eut enfin après le siège de Maëstricht. Voici ce pendanta llettre dont l'original se trouve parmi ses papiers.

« Â Versailles, le 26 novembre 1748.

« Le Roi ayant bien voulu, monsieur, vous accorder le grade de brigadier, j'ai l'honneur de vous en informer avec plaisir et d'être très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et obéissant serviteur.

« Signé : V. D'Argenson, »

maréchal était une résidence digne de cet hôte illustre; il y menait un train de prince, avec plus de cent mille écus qu'il tirait de ses grades et de ses régiments. Il y avait établi une caserne de cavalerie, un haras et une ménagerie. Son activité d'esprit et de corps avait besoin d'une occupation continuelle et d'exercices variés. Aussi, tout en combinant de vastes projets et même des entreprises chimériques, il se livrait sans cesse à des divertissements énergiques, chassant à courre, surveillant ses travaux, où il mettait quelquefois la main, et par-dessus tout faisant manœuvrer son régiment que, par faveur particulière, le Roi lui avait donné en garnison et qu'il entretenait sur le pied de guerre avec tous les détails du service d'une place forte. Les canons et les drapeaux pris sur les ennemis, et qui décoraient les portes, complétaient l'illusion. Il y avait aussi trèssouvent la comédie et des concerts sur l'eau ou dans les appartements.

Le chancelier titulaire, Maupeou, me faisait également l'honneur de s'asseoir à mon chevet , dès sept heures du matin, sans vouloir me permettre de quitter mon lii . Nous étions logés porte à porte dans le même corridor, et en sortant de chez lui, il venait s'entretenir avec moi. Il resta quatre jours à Chambord ; il y avait peu de monde, et nous nous promenâmes beaucoup ensemble dans le parc et les potagers. Sa conversation était pleine de traits curieux et d'anecdotes intéressantes.

Le maréchal n'avait alors que cinquante-trois ans;

et malgré les cruelles souffrances que je lui avais vu souvent endurer avec un courage héroïque, la vigueur de son tempérament le maintenait vaillant et infatigable. A le voir ainsi robuste et actif, heureux de vivre et plein de conceptions généreuses, personne n'eût pu le croire si proche de sa fm, qui arriva cependant, à la suite d'une fièvre pernicieuse, le 30 novembre de l'année suivante. Ce fut un grand deuil pour la France, dont il faisait craindre et respecter les armes par toute l'Europe, et, si j'ose le dire, une perte bien préjudiciable pour moi.

L'amitié dont m'honorait ce héros était de celles que l'on ne peut remplacer, et avait plus de prix à mes yeux , étant née de mon zèle pour le service autant que de mon dévouement à sa personne.

SOMMAIRE

1757. Madame d'Argenson. — Lettre de M. de Paulmy, — Exil de M. d'Argenson, ministre de la guerre. — Son désespoir. — Etat de ses affaires. — Dévouement de sa femme. — Détails sur sa disgrâce. — Billets anonymes. — Le R,oi et madame de Pompadour. — Mission à Versailles. — Madame d'Argenson veut suivre son mari. — Il s'y oppose. — Pourquoi. — Son départ pour les Ormes avec madame d'Eslrades. — "Visite aux Ormes. — Confidences de M. d'Argenson. — Opinions sur la cause de son exil. — Son retour à Paris. — Sa maladie. — Protestations. — Promesses. — Les médecins. — Un contre six. — Le quinquina. — Mort de M. d'Argenson. — Rappel tardif de la part du Roi. — Jugement sur son caractère. — M. de Paulmy ministre de la guerre. — Motif de ce choix. — Le marché des lits militaires. — Ruse pour ruse. — Le Roi et le contrôleur général. ,

Le o février 1757, madame d'Argenson, avec qui je passais ma vie, m'envoya à dix heures du matin un valet de chambre pour me dire que je vinsse à l'instant chez elle ; je n'eus qu'à traverser le jardin du Palais-Royal, où donnait mon appartement ; en arrivant dans le sien elle me donna une lettre à lire en me disant :

« Yoilà ce que Paulmy, mon neveu, m'écrit par un courrier :

« C'est par ordre de mon oncle, ma chère tante, « que je vous écris, le désespoir dans le cœur, tt M. Rouillé vient de lui porter un ordre de la main

c( du Roi, pour partir de Paris dans quarante-buit « heures et se rendre à sa terre des Ormes, en Tou- « raine , jusqu'à nouvel ordre. Il sera à Paris à une (( heure après-midi. Mes yeux baignés de larmes ne « me permettent que de vous assurer de mon <( respect. »

Je fus très-affligé de cette nouvelle et dis à madame d'Argenson :

(( Qu'allez-vous devenir, madame, <lans un moment aussi pénible et si peu mérité?

— Monsieur, mon parti est pris, on fait mes malles, on graisse les roues de ma voiture; je suis prête, malgré ma déplorable santé, à suivre partout mon mari : je viens de lui renvoyer le courrier avec un mot par lequel je lui marque qu'il trouvera dans sa femme une amie sûre, à l'épreuve de tous les événements. »

Notre conversation se prolongea jusqu'à midi et demi où M. d'Argenson entra dans la chambre pâle comme la mort. Je voulus sortir.

c( Non, restez, me dit-il, un tiers est nécessaire dans des moments aussi funestes ; on aura surpris la bonté du Roi. Vous connaissez plus qu'un autre mon respect pour Sa Majesté: que de veilks j'ai sacrifiées à sa gloire 1 Mais, mieux que cela , devait-il jamais oublier Metz, où, cru mort et abandonné de tous, je le réchauffai seul dans mes bras et ne le quittai pas d'une minute î Je le répèle, ce n'est ni son cœur, ni sa volonté qui ni'exilent, celte malheureuse femme aura fait quelques noirceurs. »

Desfarges, son homme d'affaire, plein de zèle et de probité, était accouru.

« Allez me chercher, lui dit-il, l'état de mes affaires; je vous ai recommandé d'avoir toujours prêt à me montrer mon bien, mes dettes et mes revenus. — J'ai dans ma poche, répondit Desfarges, ce que monsieur le comte demande. Voici un papier écrit sur trois colonnes: la fin de chacune l'instruira. »

M. d'Argenson parcourut vivement ce tableau, et se tournant tristement vers sa femme :

« Hélas ! madame , voilà ce qui m'achève , du million que vous m'avez apporté, j'ai dépensé huit cent mille francs ; j'espérais que le temps et mon crédit me les feraient remplacer, mais tout est fini. » Et il resta les yeux fixés sur elle. Madame d'Argenson, sans la plus petite altération, me dit : (c Donnez-moi, je vous prie, mon écritoire. » Elle en tira une feuille de papier blanc qu'elle signa au bas, et la remettant d'un air tendre et souriant à son mari :

ce Yoilà mon blanc-seing, il reste encore de ma dot deux cent mille francs; je vous conseille de vous en distraire en embellissant le château, le parc et les jardins des Ormes ; ne parlez plus de mon argent, il sera bien employé : il avait accéléré votre fortune, il fera vos amusements; Paulmy ne m'a écrit qu'un mot, pouvez- vous m'en apprendre davantage?

— Oui, » répondit-il. Et renvoyant Desfarges, il ordonna à ses gens de ne laisser entrer personne , à

Texception de mesdames de Berville et de la Porte, ses nièces.

M'ayant fait asseoir auprès de lui, il coutiuua: (( Il y. a trois jours, j'eus une très-graii.le discussion avec madame de Pompadour ; vous savez que depuis le malheureux événement du 5 janvier * je ne vis ni ne respire tranquillement ; mon àme inquiète redouble de soins afin d'être instruit ; on m'éveille dix fois par nuit pour me donner souvent de faux avis ; mais quand il s'agit d'une vie aussi précieuse que celle du Roi il n'y a rien à négliger : j'écoute tout et prends toutes les précautions que me dicte mon amour pour mon maître ; vous en voyez la récompense. Depuis plus de quinze jours mes gens trouvent tous les malins au pied de ma terrasse des billets abominables ; ils me les ont portés, j'ai fait placer des espions et n'ai rien pu découvrir; le Roi, en arrivant, me questionne toujours; il veut tout savoir, et m'a menacé de son mdignation si je lui cachais la moindre chose ; je suis donc forcé, malgré moi, de répondre vrai à ce qu'il demande ; il a luimême lu plusieurs de ces bilkts; cela l'irrite : mais comment ne pas obéir à un ordre aussi précis. Cependant Madame de Pompadour me fit prier de passer chez elle, et me parlant de ces billets me dit :

— Monsieur, Userait essentiel de cacher ces abominations au Roi; il ne dort plus et se tourmente; continuez de veiller à sa sûreté, mais ne lui en parlez plus.

i. L'attentat de Damiens.

« Je répondis :

— Madame, personne ne le désire plus que moi; priez le Roi, dans ces moments de bonté et de familiarité où il ne peut vous rien refuser , de ne plus me faire de questions; je serai trop heureux et trop content de garder un silence que je crois utile et nécessaire à la santé du Roi; mais je ne le puis toutes les fois qu'il me questionnera.

— Je le sens, reprit madame de Pompadour avec aigreur, \ous aimez mieux le voir malheureux et faire le bon valet; mais, monsieur, ces billets sont fort extraordinaires; il est bien étonnant que Berryer, qui a toute la police à ses ordres, n'en trouve et n'en apporte aucun, et que vos gens en petit nombre, qui ne les cherchent point, en découvrent toujours.

(( Je sortis aussitôt, et j'ignore quelles ont été ses manœuvres depuis ce moment; mais croyez que ma disgrâce en est le résultat. J'étais ce matin , à huit heures , à prendre un bain d'aromates pour ma goutte, lorsqu'on m'a annoncé M. Rouillé; je lui ai fait dire que j'avais les jambes dans l'eau; il a insisté ; on lui a dit de ma part que j'allais dans un quart d'heure prendre ma redingote, me mettre d^ns ma chaise et passer chez lui , où nous causerions. Il est bon de vous dire qu'un instant auparavant, Dourlens, mon valet de chambre, m'avait dit tout bas :

— Monsieur, on déménage de l'autre côté.

« C'était Mo de Machault; je savais son exil. M. Rouillé devenant plus pressant, je l'ai fait entrer , en m'excusant de l'état où je le recevais ; il m'a remis

âB6 SOUVENIRS

d'un air navré et d'une main tremblante, en témoignant des regrets sincères , car c'est notre ami de tous les temps, la lettre du Roi, qui m'apprend mon malheur; j'ai fait descendre Paulmy, àqui j'ai dit de vous écrire la Jettre que vous avez reçue ; c'est tout ce que j'en sais; j'ai arrange mes papiers et suis parti ; croyez que la confiance que le Roi me témoigna le jour fatal en me donnant ses clefs les plus secrètes pour Trianon a irrité tous mes ennemis : en voilà la preuve.

— Vous savez, lui dis-je en l'interrompant, que le soir même je vous engageai à éloigner madame de Pompadour, dont le crédit devait vous devenir funeste.

— Eh! le pouvais-je? elle plaît au Roi, l'amuse, le captive ; je n'ai point voulu l'excéder par des manèges peut-être infructueux , mais sûrement trèsennuyeux et très-embarrassants pour lui. »

On avait servi; il nous vit dîner et ne voulut pas même prendre son lait. Ses deux nièces entrèrent à ce moment, et par leurs caresses et leurs propos parurent suspendre ses tristes réflexions. M. de Paulmy arriva avec sa femme. Après une longue conversation, M. d'Argenson lui dit :

« Il est temps, mon neveu, que vous repartiez pour Versailles; le Roi peut avoir des ordres à vous donner. »

M. de Paulmy insista , et avant de sortir se précipita dans ses bras en criant qu'il n'avait plus rien à faire k Veisailles, puisque son oncle n'y pouvait plus

aller. M. d'Argenson lui répéta qu'il était trop heureux que le Roi eût encore voulu garder quelqu'un de la famille, et qu'il devait partir pour l'en remercier.

J'accompagnai M. de Paulmyàsa chaise et retournai ensuite auprès de M. d'Argenson , qui dit à sa nièce :

« Il faut vous trouver aussi chez la Reine ; quand le Roi passera pour le grand couvert, vous lui ferez votre révérence. »

Il nous força déjouer, nous vit souper, et au retour^ me prenant en particulier :

« J'ai un service essentiel à vous demander, monsieur.

— Je suis plus à vous que jamais, lui répondis-je, mettez-moi à l'épreuve.

— Eh bien î envoyez chercher votre chaise et des chevaux de poste ; vous arriverez encore avant que Paulmy ne soit couché, et vous lui direz de faire l'impossible pour savoir le motif de mon exil, car je l'ignore totalement ; la Reine peut le savoir : madame de Yillars voudra bien le lui demander. »

Il nomma deux ou trois autres de ses amies; je le priai de me donner un mot écrit pour M. de Paulmy :

(( Je m'en garderai bien ; vous sentez que dans ce moment-ci ma maison est entourée d'espions; on peut vous arrêter en sortant, et je serais au désespoir que la démarche que l'amitié vous dicte pût vous nuire; n'écrivons rien; Paulmy s'en rapportera bien à ce que vous lui direz. »

J'arrivai à minuit et demi à Versailles ; M. de Pciulmy, après m'avoir écouté, courut chez madame de Luynes, où était la Reine, et chez madame de Yillars, qui s'acquitta adroitement de ce qu'on exigeait d'elle ; mais la Reine ne savait rien; M. de Paulmy alla courir dans plusieurs appartements et rentra à deux heures après minuit chez lui, où je l'attendais.. N'ayant pu rien apprendre, il me dit de coucher à Yersailles, et que dans le courant de la journée il serait peut-être plus heureux ; mais ce fut aussi vainement qu'il fit de nouvelles enquêtes; il n'en fut pas plus instruit: je repartis le soir et trouvai M. d'Argenson dans la plus grande impatience, trèsfàché que nous n'eussions pu rien découvrir.

Madame d'Argenson revint à la charge plusieurs fois, pressant son mari de lui permettre de le suivre; il rejeta toujours son refus sur la faiblesse de sa santé et le besoin qu'elle avait d'être près de son médecin et des secours de Paris; mais le véritable motif était que madame d'Estrades, sa très-bonne amie, l'accompagnait aux Ormes et qu'elle lui suffisait. Je m'offris également à partager sa disgrâce et lui répétai avec vérité que je serais très-llatté s'il me permettait de lui prouver mon inviolable attachement en allant aux Ormps ; il parut pénétré de la vivacité de mon désir et me fit mille amitiés en me disant :

« C'est impossible; d'abord il vous faudrait la permission du Roi, et puis on va entrer en campagne, et il vous sera plus utile de continuer votre fortune militaire ; je serai fort aise de vous revoir

après votre retour ; comptez sur moi et sur Paulmy ; il est votre ministre ; j'aurai soin qu'il veille sur vous pendant votre absence. »

Le lendemain matin, à huit heures, j'étais chez lui; je le vis partir; il trouva au sortir de Paris madame d'Estrades, qui se mit dans sa voiture et continua sa route avec lui vers les Ormes; M. et madame de Voyer les suivaient dans une autre voiture.

Le public disait qu'une lettre très-imprudente dans ses termes, écrite par M. d'Argenson à madame d'Estrades, et interceptée par madame de Pompadour, avait été montrée au Roi, qui, dans le moment de la première indignation, exila so^-i ministre.

Pendant le séjour involontaire de M. d'Argenson aux Ormes, j'y ai fait quatorze voyages et j'ai pu causer dans la plus grande intimité avec madame d'Estrades et M. d'Argenson, de cette croyance publique qui révoltait toujours l'ancien ministre :

c( Vous connaissez, me disait-il, mon respect pour le Roi ; il ne s'est jamais démenti; mais s'il eût cessé un moment, me croyez-vous assez imprudent pour avoir confié à une lettre cette façon de penser si dangereuse? Qu'avais-je besoin d'écrire à une femme que je voyais quatre fois par jour? N'est-il pas plus probable au contraire que madame de Pompadour ait fait contrefaire une lettre qu'elle aura montrée et lue elle-même à la hâte au Roi, en lui disant :

— 11 ne faut pas qu'il reste vestige de pareils blasphèmes contre Votre Majesté ! et aussitôt elle l'aura

jetée au feu pour éviter toute vérification; car de quoi n'est pas capable la haine d'une femme ? »

On a dit depuis, et plus vraisemblablement, qu'après la conversation sur les billets trouvés, madame de Pompadour avait dit au Roi que M. Berryer, lieutenant de police , était très-étonné que quatre cents personnes employées sous ses ordres n'en eussent jamais trouvé un seul , et qu'il se pouvait que M. d'Argenson, pour faire valoir son zèle et son activité, les fît lui-mêma; madame de Pompadour aurait accrédité ce soupçon, et fini par déterminer le Roi à éloigner de lui un ministre qui mettait tant de noirceur dans ses démarches.

Quant à moi, je suis persuadé que M. d'Argenson a ignoré le vrai motif de sa disgrâce : madame de Pompadour, qui le haïssait, y travaillait sans cesse; en faut-il davantage ?

Il obtint deux fois pendant son exil d'aller aux eaux; il a été toujours grand dans son séjour aux Ormes où l'univers accourait, surtout les militaires qu'il accablait de caresses et qui se délouniaient souvent de très-loin pour lui rendre leurs hommages. Il ne vivait que de lait, et malgré les soins qu'il prenait de sa santé, elle se délabrait au point qu'il eut la permission de venir à Paris ; madame de Pompadour était morte. A son arrivée , tout le monde vint se faire inscrire chez lui ; les ministres y furent en personne; son retour avait l'air d'un triomphe. Il ne

DU MARQUIS DE VALFONS. 2fii

pouvait, dans son état, recevoir que ses amis lesplus intimes; je fus du nombre; quand j'approchai de son lit, dont il ne sortait plus, il me tendit les bras, me prit la main, qu'il serra en me disant d'une voix trèsfaible :

«Je vous attendais avec impatience ; je suis charmé de vous voir; ne me quittez plus ; madame d'Estrades vous dira plus longuement toute mon amitié et mes projets; souhaitez que je vive, je serai reconnaissant. »

Madame d'Estrades, qui était présente , me tira près de la cheminée et me dit :

« Oui, souhaitez qu'il vive et que le Roi rende justice à son innocence opprimée ; vous ferez un beau chemin : c'est bien la moindre chose qu'on doive à ceux que nos malheurs nous ont encore plus attachés. »

On fit venir plusieurs médecins : deux de la cour, deux de Paris et trois chirurgiens; chacun fit ses questions et ses observations, mais ils ne furent jamais d'accord ni sur la cause du mal, ni sur les remèdes. Six jours se passèrent en consultations; enfin, le septième, trois médecins et trois chirurgiens se réunirent et ordonnèrent le quinquina pour calmer, disaient-ils, l'ardeur do la fièvre. Petit, premier médecin du duc d'Orléans, aussi habile qu'expérimenté, fut le seul d'un avis totalement opposé à celui de ses confrères, affirmant que le quinquina tuerait le malade. J'arrivai au milieu de ce débat; madame d'Estrades me dit tout bas :

«Suivez M. Petit dans le saion et tâchez, pour notre coDSolation , de le déterminer à être de l'avis des autres.

— Dieu m'en préserve, madame, lui répondis-je; croyez-vous que l'ignorance profonde où je suis puisse et doive avoir la moindre influence sur le savoir reconnu et constaté de M. Petit?»

Cependant je le suivis et le priai de me dire son opinion.

« Monsieur, me dit-il, je ne veux plus rentrer dans cette chambre ; je le répète en m'en allant, et vous pouvez en être assuré: si on donne du quinquina à M. d'Argenson, il est mort. »

Je le priai de rentrer ; il ne voulut jamais et partit. Je rapportai son propos à madame d'Estrades et à M. de Yoyer, qui tous les deux me dirent :

(( Mais que faire ? Six avis de même contre un seul ! »

On questionna une seconde fois toute la faculté ; le premier sentiment prévalut : le quinquina fut pris. M. Petit ne fut que trop prophète ; M. d'Argenson expira en trois heures. Quelques moments avant sa fin, M. de Soubise vint, de la part du Roi, pour l'assurer que Sa Majesté le recevrait avec plaisir ; je crois qu'il n'a pas joui du bonheur d'entendre ces paroles ; il était à l'agonie.

J'ignore les intrigues qui Tout perdu; mais je suis sûr que pendant tout le temps de son exil et dans la

plus particulière intimité, il ne lui est jamais échappé un mot d'impatience ou de critique contre le Roi ; il en a toujours parlé avec autant de respect que d'amour, rejetant tous ses malheurs sur la haine et l'adresse de madame de Pompadour. M. de Paulmy, auparavant adjoint de M. d'Argenson, lui avait succédé.

Yoici le motif qui avait décidé M. d'Argenson à faire entrer son neveu dans le ministère : ce n'étaient pas ses talents; il n'en avait aucun; totalement inférieur à sa place , il avait tous les défauts du corps et pas une qualité de l'esprit; M. d'Argenson le connaissait bien ; mais dans les moments où sa goutte ne lui permettait pas d'aller chez le Roi, il lui confiait son portefeuille et le travail à faire; déplus, M. d'Argenson avait senti par un événement récent combien il pouvait être dangereux de s'éloigner. Dans sa tournée des places de Flandre, il avait laissé le Roi <à Compiègne, après en avoir obtenu un bon pour une entreprise de lits de casernes et d'hôpitaux , montant par an à 900,000 francs.

A peine était-il parti que M. de Machault , qui le guettait toujours et cherchait à le perdre, se plaignit au Rai, comme contrôleur général, de la prodigalité de M. d'Argenson et du peu de soin qu'il prenait d'économiser les finances; et tout de suite il montra une offre du même marché pour les lits, à 100,000 écus, et par conséquent avec une économie de 200,000 écus par an. Un contraste si désavantageux à la manutention de M. d'Argenson frappa le Roi,

qui prit le nouveau marché signé et dit : « Attendons d'Argenson ! »

A son retour de Flandre, comme il passait par Séclielles, un homme demanda à lui parler en particulier et lui apprit que M. de Machault avait formé une compagnie de sous-fermiers, à qui il faisait les plus grands avantages à condition qu'ils prendraient surle-champ le marché des lits au rabais de 600,000 fr. ; ils avaient accepté avec plaisir, parle profit immense qui leur reviendrait des sous-fermes et de la protection de M. de Machault. M. d'Argenson remercia beaucoup cet homme et lui demanda s'il était certain du fait, s'il le signerait et le ferait signer à plusieurs de ses confrères ; il dit qu'il était sûr de quatre.

ce Rassemblez-les et portez-moi tout de suite cet écrit signé à Compiègne. »

En arrivant, il y trouve son homme et reçoit le papier désiré ; il va chez le Roi, qui, le faisant passer dans son cabinet, lui dit en lui montrant le second marché :

« D'Argenson, il faudrait être un peu plus attentif à mes affaires et ne pas prodiguer l'argent comme cela: qu'avez-vous à répondre?

— Sire, il faut que Votre Majesté charge son contrôleur général de passer tous ses marchés, vu la facilité de les faire à bas prix en indemnisant les entrepreneurs par de gros intérêts dans les sousfermes, comme il l'a fait pendant mon absence ; et

pour constater la vérité , voici le seing de ceux avec qui il a traité.

— Me voilà instruit, dit le Roi, j'en avais déjà quelques soupçons ; les hommes seront toujours jaloux les uns des autres, et la jalousie perdra tout. »

C'est de M. d'Argenson lui-même que je tiens ces faits.

Les conversations des Ormes étaient précieuses pour moi; tout y était anecdotes intéressantes; on me levait le rideau sur mille circonstances que j'ignorais; M. d'Argenson m'expliquait avec bonté les détails très -circonstanciés de tout ce qui n'était pas secret de l'État, conservant toujours envers son Roi le plus profond respect et le plus sincère 'attachement.

SOMMAIRE

1757. Campagne de Prusse. — Fonctions de major général. — Plan du campement. — Chapitre de femmes. — Arrivée du maréchal d'Estrées. — Mesure compromettante. — M. de Maillebois. — L'abbaye de Corvey. — Armée de quinze hommes. — Prise de Miinden. — Discussion de grade. — Conseil de guerre. — Chevert seul de son avis. — Marche. — Confiance de M. de Chevert. — Mission périlleuse. — M. d'Estrées refuse de livrer bataille. — Confidence. — Le hussard en reconnaissance. — Ordre de bataille. — Un régiment égaré. — Mécontentement de M. de Lorge. — M. de Bussi est. tué. — Officiers atteints. — Prévision de M. de Chevert. — Attaque. — Erreur de M. de Lorge. — Faux ordres. — "Victoire perdue, — Le château d'Hastenbeck. — Le plan de bataille livré à l'ennemi. — Pertes de l'armée. — Harangue de l'aumônier. — Reddition d'Hameln. — Le maréchal félicite M. de Yalfons devant toute l'armée. — Soins aux blessés. — Rappel de M. d'Estrées. — M. de Richelieu le remplace. — Regrets de l'armée. — Discussion entre MM. de Chevert et de Lorge. — Réconciliation forcée. — Equité du duc d'Orléans. — Soumission des villes. — Dîner chez M. de Lucé. — Maladies. — Départ du maréchal d'Estrées. — Ses doléances. — Sa dignité. — Offres de M. de Richelieu. — Reddition de Hanovre. — Description de la ville. — Capitulation de Brunswick et Wolfenbuttel. — Lettre du ministre. — Injustices. — Prise de Rottenbourg. — Bretten. — Réceptions. — Fief du Roi d'Angleterre. — Lettre du duc de Richelieu au président Ogier. — Négociation. — Le comte de Linard. — Conventions. — Ses avantages. — Article supplémentaire. — Refus. — Conséquences. — Le comte d'Onnep. — Mission diplomatique. — Un sage ennemi.

Parti de Yalenciennes le 21 avril 1757, j'arrivai le 21 mai à Bielefeld, que je quittai le l*"" juillet pour rejoindre le corps de M. de Chevert, dont

j'étais major général. M. le maréchal d'Estrées nous ordonna de marcher au Weser, pour faire l'avantgarde de la grande armée qu'il commandait. Dans ce même temps, on avait donné vingt mille hommes à M. le duc d'Orléans pour aller à Cassel; j'aurais pu choisir ce corps; mais le désir d'aller où la besogne serait plus vive me décida à suivre Chevert ; les ennemis avaient leur gauche à Mûnden, la droite longeant et descendant le Weser.

Le 2 juillet nous arrivâmes à Hervorden : c'est une jolie ville appartenant au Roi de Prusse ; le sang y est très-beau ; il y a un chapitre dont l'abbesse est sœur du Roi de Suède; il faut être de maison souveraine pourremplirles douze premières prébendes, et fille de qualité pour les douze autres. Je rendis un service essentiel au chapitre en chargeant le receveur de m'indiquer un camp où la troupe, toujours en sûreté, ne détruisît pas la plus riche récolte de lin ; c'est le pays des belles toiles ; on les y fabrique , et on les envoie en Hollande pour les blanchir et les débiter.

Nous quittâmes nos charmantes Prussiennes le 8 pour marcher à Horn et nous rapprocher de M. d'Armentières qui, dans la nuit, avait jeté deux ponts sur leWesiir, entre Ho3xter et Corvey ; il n'avait en face de lui que deux cents fantassins et trente cavaliers banovriens qui n'y mirent nulle opposition; M. d'Estrées y était arrivé en personne, ayant laissé le gros de l'armée à Detmold avec M. de Maillebois et les chefs de son état-major ; cette démarche fut le

motif de la cruelle tracasserie qui suspendit nos succès d'Hastenbeck et occasionna mille manœuvres souterraines, toutes au détriment de la gloire de la nation , le rappel de M. d'Estrées, et enfin tous les malheurs de cette guerre.

Les parents et les amis du maréchal d'Estrées lui écrivaient tous les jours qu'on disait publiquement à Paris qu'il ne commandait point son armée, que M. de Maillebois y faisait tout et que sûrement, s'il avait des succès, on ne lui en donnerait pas l'honneur. Pour détruire ce propos et faire tomber des bruits aussi faux qu'injustes, il fît son passage du Weser sans M. de Maillebois ; il laissa Cornillon à la grande armée, pour que cela n'eût pas l'air d'en vouloir exclure M. de Maillebois uniquement.

Le 12, M. d'Estrées fît passer un corps de troupe pour couvrir son quartier général, pris à l'abbaye de Corvey; c'est un palais immense pour un petit prince dont l'armée est de quinze hommes et les États de seize villages; il est très-dur pour ses sujets, que je vengeai autant qu'il était en moi en sauvant leur terrain et marquant le camp sur celui de l'abbé, qui me fit une réflexion très-douloureuse dans son cabinet, en me disant : « Il m'est bien pénible de voir, sur les deux lieues de pays que je possède, plus de cent mille Français qui le détruisent. »

On fit de nouveaux ponts au-dessous des premiers, où l'armée passa pour se porter le 16 juillet à Holzminden ; ce sont des gorges fort difficiles et un pays très -resserré; nous y apprîmes la prise de

Miinden, près de Cassel, avec trois cents Hanovriens prisonniers. Les États de Cassel sont neutres, h deux conditions fort extraordinaires : la première, qu'ils ne i^etireront point les douze mille Hessois au service de l'Angleterre qui devaient combattre dans peu de jours contre nous, et la seconde, qu'ils payeront toute espèce de contributions.

M. de Yoyer resta avec quatre bataillons de gre* nadiers royaux et deux régiments de cavalerie, pour couvrir nos ponts ; M. d'Estrées me rapprocha de lui, parce qu'il allait marcher aux ennemis. Le 20, je partis avec M. de Chevert, quarante compagnies de grenadiers faisant l'avant-garde de M. le duc d'Orléans, qui en avait soixante-dix, ce qui, en tout, faisait cinq mille cinq cents grenadiers. J'avais le détail de ce corps-là, mais ce ne fut pas sans difficulté. Cornillon, major général, avait amené avec lui Coupenne, aide-major des gardes, faisant les fonctions d'aide-major général; j'étais son ancien, et comme brigadier, l'ancien même de Cornillon ; celui-ci, voulant favoriser un officier de son corps, l'avait présenté à M. le duc d'Orléans pour faire le détail ; mes lettres portaient que j'étais premier aidemajor général, avec promesse du minisire et du général de remplacer le major général, s'il lui arrivait quelque événement; je demandai, à ce litre, ce détachement, et en y arrivant, j'y trouvai Coupenne, fort surpris d'y voir un ancien ; il voulut se prévaloir du prétendu privilège de son corps et dit à M. le duc d'Orléans :

« Monseigneur, il m'est impossible de faire le détail sou? un autre ; je plaide pour les six bataillons des gardes que je représente ici pour le rang et le droit. ))

Mais, prenant la parole, je répondis :

« Et moi, je plaide pour toute l'infanterie française, dont monseigneur a bien plus raison de soutenir les droits ; monseigneur peut un jour demander à être colonel général de l'infanterie, comme M. le duc d'Orléans, son père, mais il ne demandera jamais à être colonel des gardes françaises. »

Rt tout de suite, pour fixer à mon avantage l'irrésolution de ce prince toujours bon, je dis à Coupenne :

« Je vais marcher avec M. de Chevert et vingthuit compagnies de grenadiers à l'avant -garde ; prenez -en douze qui sont aux ordres du prince de Chimay, pour couvrir notre flanc. »

M. le duc d'Orléans dit oui, et M. de Chevert, qui avait été témoin de la discussion, me félicita de mon attitude. Nous campâmes le 21 à Oldenbourg, le 23 à Halle ; le camp y fut si mal pris, que chargé d'en distribuer le terrain à l'infanterie, j'insistai en assurant que si les ennemis paraissaient, nous serions obligés de le lever.

Pendant ce temps-là, le corps de M, d'Arraeutières, qui était en avant, tira quelques coups de canon et se mit sous les armes ; ce que j'avais prédit arriva; nous fûmes forcés de marcher en avant et d'aller prendre le terrain même où nous aurions

dû être et que j'indiquais. Les corps s'y porlèrenl sans guides, en grand ordre, et l'armée fut mise en bataille d'elle-même. Une heure après, nous rentrâmes dans notre camp; les ennemis venaient de se retirer; il y eut un conseil de guerre tenu chez le maréchal d'Estrées, composé des seuls lieutenants généraux. Tous, excepté Chevert, conclurent à ne pas donner bataille : lui seul insista et prouva à M. d'Estrées que, venant d'aussi loin avec une belle armée, c'était ne pas profiter de son audace et de sa bonne volonté que de la retarder devant les ennemis, qu'on cherchait à joindre depuis si longtemps et avec tant de peines ; que toujours les retards énervaient la nation. Quelques lieutenants généraux revinrent à cet avis, et il fut résolu de marcher et d'attaquer.

L'armée se mit en mouvement le 24 , ayant pour avant-garde quarante compagnies de grenadiers et douze bataillons aux ordres de MM. de Contades et d'Armentières. Nous trouvâmes un corps avancé des ennemis, d'environ six mille hommes, commandé par M. de Zastrow, qui arrêta notre avantgarde et manœuvra très-bien. Comme nous y mîmes plus de prudence que de nerf, il fit sa retraite après s'( tre laissé canonner quelque temps et rejoignit sa grande armée, qui était derrière lui. Le 25, à deux heures du matin, je reçus un billet de M. de Chevert qui me priait de venir le joindre pour faire le détail d'un gros corps avec lequel il marchait aux ennemis. La préférence qu'il me donnait dans un mo-

nient aussi critique et sa confiante amitié me firent partir avec le plus grand plaisir.

Nous nous mîmes en marche à cinq heures du matin avec vingt-cinq compagnies de grenadiers, trois cents dragons et le régiment de Picardie; le dessein était d'écorner l'arrière-garde des ennemis, si nous en trouvions l'occasion; notre marche fut précautionnée, mais audacieuse; nous fîmes reculer deux mille grenadiers qui couvraient la gauche de leur armée, que nous vîmes tout entière en bataille. La brigade de Navarre, commandée par M. de Vogué, vint nous renforcer; M. de Chevert me fit examiner avec la plus grande attention la position, et m'envoya à M. d'Estrées pour lui en rendre compte; je me hasardai beaucoup; j'étais seul, pour ne pas perdre un moment, et les bois que je traversai étaient farcis de petits détachements de chasseurs hanovriens qui, grimpés jusque sur les arbres, tiraient presque à bout portant.

Je trouvai M. le maréchal qui, après m'avoir écouté, me dit ; « Monsieur, je ne veux point de bataille; priez M. de Chevert de se repUer avec son corps, par sa gauche, sur celui que commande M. d'Armentières, et tous deux vont rentrer dans l'armée. »

J'insistai sur l'avantage perdu en abandonnant un terrain dont les ennemis s'empareraient certainement pendant la nuit; tout fut inutile, sa ré-

ponse était toujours : «Partez !» Enfin, comptant sur sa bonté et l'amitié qu'il avait pour moi, je le tirai à part et lui dis :

c( Monsieur le maréchal, mon attachement et ma reconnaissance m'enhardissent à \ous représenter que vous allez vous faire le plus grand tort vis-à-vis de voire armée si vous suspendez une opération qui paraît sûre; l'audace, vous lo savez, est l'apanage du Français, mais il ne faut pas laisser refroidir son courage.»

Il m'écouta avec douceur.

(( Eh bien! vous allez m'arracher mon secret; il est pour vous seul : mon convoi de pain est encore à quatre Heues d'ici, nous n'en avons plus; quand on se bat, on peut être baltu,-et je ne veux point que l'armée se disperse faute de subsistances; à demain matin, si le convoi est arrivé.

— ■ Me permettez-vous de dke celte très-bonne raison à M. de Chevert?

— Non, à personne. »

M. de Chevert fut.>très-vexé de rentrer à l'armée et de quitter un poste aussi utile à notre position. Il fallut obéir; mais il avait, en bon militaire, tiré grand parti des moments où il attendait la réponse de son général.

M. de Bussi, frère du Bussi des Indes, était détaché dans les bois sur notre droite avec deux cents volontaires; cet officier, aussi intelligent que brave et qui n'épargnait rien pour être instruit, donna de sa poche vingt louis à un hussard et lui en promit

cinquante à son retour si, en tournant les ennemis, il voulait aller reconnaître le terrain de leur gauche : le hussard réussit au delà de tout ce qu'on pouvait espérer; il pénétra partout, vit bien, ne rencontra personne et rendit compte de tout exactement, ce qui nous devint très-utile le lendemain.

Notre détachement rentra le 25 à six heures du soir. M. de Chevert, que j'accompagnai chez le maréchal, lui témoigna le regret de n'avoir pu, par son ordre, conserver une position favorable, lui fit la description du terrain qu'avait parcouru le hussard, et celle d'un plateau où avait été Bussi, l'assurant qu'on pourrait par là tourner la gauche des ennemis, qui seraient battus si on les débusquait des hauteurs dominant le centre et la droite de leur armée, La même raison tacite de l'éloignement du convoi de pain subsistait ; M. le maréchal feignit de ne point être de l'avis de Chevert, qui, très-fàché, retourna à sa division, à portée du poste qu'occupait le maréchal. Ce dernier apprit sur les sept heures du soir que le convoi n'était plus qu'à une lieue, ce qui le détermina à envoyer chercher M. de Chevert pour discuter son projet. Celui-ci demanda douze bataillons, vu qu'il serait séparé de l'armée et n'aurait d'autres secours que ses propres forces; M. d'Estrées répondit qu'U ne pouvait en donner que huit.

Chevert crut ne pouvoir accepter avec aussi peu de troupes , et nous retournâmes encore à notre division. Enfm , à huit heures , M. le maréchal

fit encore venir Chevert, qui, rebuté par tant d'incertitudes et de diflicultés, m'envoya dire à M. le maréchal qu'étant très -fatigué et un peu malade, il le priait de vouloir bien trouver bon de lui faire passer ses ordres par moi : M. le niaréclial me dit que, réflexion faite, il approuvait le premier projet, donnerait les douze bataillons, mais qu'il fallait se mettre en marche sur-le-champ.

Je priai M. le maréchal de me permettre d'aller chercher M. de Chevert, qui n'était qu'à six cents pas, Taffaire valant bien la peine qu'd vînt lui-même prendre les derniers ordres. Tout fut convenu entre eux, et à neuf heures du soir, par une nuit sombre, nous nous mîmes en marche guidés par Rome , lieutenant colonel de la légion de Hainaut , qui avait reconnu le terrain.

Les douze compagnies de grenadiers formaient la tête; venaient ensuite quatre pièces de canon, les quatorze bataillons de Picardie, quatre de Navarre et quatre de la Marine. Nous nous portâmes au village de Varonberg, d'où, prenant adroite, nous défilâmes par des chemins creux sous les bois occupés par les ennemis, à portée de fusil de leurs patrouilles, qui tiraient toujours quelques coups pour avertir de notre marche; elle s'accomplit à souhait, malgré les plus grandes difficultés.

J'eus une inquiétude très -vive: ayant fini de mettre en bataille le régiment de Picardie , je comptais trouver à la suite celui de Navarre ; mais trompé au détour du village de Yaronberg, il avait

suivi le chemin droit; je courus seul, à pied, au milieu de l'obscurité la plus complète, au hasard de tomber dans quelque patrouille , et fus assez heureux pour retrouver le régiment dont la tète touchait déjà presque aux premières gardes des ennemis; je le fis rétrograder et le mis en bataille avec le régiment de la Marine à la gauche de Picardie ; tout était arrivé à deux heures du matin sur le plateau reconnu la veille par MM. de Bussi et Yioménil.

Au delà du camp de M. de Chevert, quatre cents hommes des légions de Hainaut et de Flandre, commandés parLamorlière, masquaient les bois qu'occupaient les ennemis à notre gauche ; Bussi et les deux cents volontaires gardaient la lisière du bois, et devant notre front, où il y avait une petite plaine , étaient deux cents chevaux des deux légions commandés par M. de Bourgmarie. Dans cette position, nous attendîmes le jour pour attaquer.

M. de Chevert avait rassemblé près de lui les colonels, les lieutenants-colonels et les capitaines de grenadiers, pour leur expliquer son plan et prendre leur avis. Avec cette amitié qui inspire la confiance, les gagna tous et les rendit, s'il est possible, plus désireux de réussir. M. le maréchal, sentant que le succès dépendait entièrement de l'opération de la droite, voulut encore la renforcer en y joignant la brigade d'Eu, composée des deux bataillons de ce régiment et des deux de celui d'Enghien. Il envoya Menil-Durand son aide de camp, pour nous annon-

cer ce renfort ; mais trompée et égarée dans sa marche, la brigade n'arriva qu'à huit heures du matin. Elle avait été précédée d'une heure par le comte de Lorge, qui la commandait ; il aurait fort désiré que le duc de Randan, son frère, fût chargé de l'attaque, de préférence à Chevert.

De là naquirent des discussions très-préjudiciables au résultat infaillible de cette action. J'ai vu vingt fois le bien public sacrifié ainsi à de petits intérêts personnels. Chevert causa avec le comto de Lorge et voulut lui expliquer le terrain et le plan d'attaque. Celui-ci, contrarié d'être à ses ordres, l'écouta peu et très-impatiemment.

La brigade d'Eu arrivée, nous nous mîmes en mouvement; mais à peine commencions-nous à déboucher, on vint dire à Chevert que Bussi était tué; cachant ses craintes à ceux qui l'entouraient, il me dit :

(( C'était notre seul guide, cela ne se peut ; Yalfons, allez le chercher. »

Je n'eus pas fait cent pas dans le bois que je le trouvai à pied ; il est vrai que son cheval avait reçu un coup de fusil dans la bouche, s'était cabré et l'avait culbuté, mais il n'était pas blessé ; je le menai à M. de Chevert , qui , feignant d'avoir quelques ordres à lui donner, fut fort aise de le montrer à nos troupes; il le renvoya ensuite à son poste, où peu de moments après il fut tué, de huit coups de fusil, à la première décharge.

A peine eûmes-nous pénétré sous le bois que les ennemis nous apparurent, au nombre de deux mille

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grenadiers hessois soutenus de huit bataillons hanovriens, leur droite appuyée à un rocher à pic de plus de quarante pieds de haut; cette coupure, rentrant dans le bois, assurait leur droite et leurs derrières ; devant eux, de gros chênes sur pied, et entre les vides d'autres chênes couchés formant des abattis redoutables ; un bois fourré à ne pouvoir pénétrer complétait leur terrain. Celui que nous pouvions occuper était une clairière , où nous étions vus jusqu'à la pointe du pied.

M. de Chevert, auprès de qui j'étais, marchait à la tète des grenadiers et leur servait de guide. A ce moment, M. du Chàtelet reçut un coup de fusil dans le ventre ; j'étais si près que je lui donnai mon flacon. Des onze capitaines des grenadiers, quatre furent tués dans le courant de l'action, ainsi que d'Ablancourt, du régiment de Navarre; De Camps, de la Marine; d'Ortan , du régiment d'Eu. Les blessés furent le chevalier d'Urre, d'Hallems: de Picardie, Coupenne, de Navarre; dUarnam, Yignacourt, de la Marine; Gressian, du régiment d'Eu; Lamerville seul, du régiment d'Enghien, quoique plein de valeur, ne fut pas touché.

La mort de Bussi nous mit dans un embarras afPreux qu'il fallut cacher. C'était notre guide et le seul qui connût le terrain ; car le hussard envoyé la veille avait déjà été tué. Ce qui me donna le plus de confiance fut la fermeté de l'infanterie, qui, malgré la vivacité du feu , se porta audacieusement en avant pour soutenir les grenadiers.

L'habileté de Chevert et son expérience avaient prévu et préparé un mouvement si salutaire ; il in'avaitdit en mettant l'infanterie en colonne, de laisser de la distance d'un bataillon cà l'autre ; à la première décharge tout se porta en avant avec facilité ; le soldat crut en gagnant autant d'espace que l'ennemi fuyait; cette idée le fit redoubler d'ardeur; mais dans le fait ce n'était que nos vides que nous comblions en remplissant les intervalles. Tous marchèrent dans un terrain boisé et inconnu, où le désir de vaincre les fit pénétrer ; il fallut nous jeter sur la droite; mais toutes les fois que nous quittions le fourré, nous retombions dans le bois clair, où l'ennemi nous écrasait. Je descendis de cheval et donnai ma cuirasse à deux grenadiers d'Eu qui furent tués; j'avançai à pied pour voir en montant sur un tronc d'arbre renversé si l'abattis avait de la profondeur : je vis que non , et montrai le chemin à nos grenadiers.

Les ennemis poussés se retirèrent sur une seconde hauteur, ayant un ravin devant eux. Je me portai un peu sur notre droite avec Chevert, à la tète du régiment de Navarre ; il était au désespoir de voir que les trois colonnes de la gauche placées sur le pendant de la montagne, pour soutenir notre attaque par la leur, ne faisaient aucun mouvement, excepté la plus près de nous, commandée par M. d'Armenlières et composée des régiments de Belzunce et d'Alsace, qui, s'étant trompée, au lieu de marcher parallèlement à nous, prit sur la droite et arriva der-

rière nous. Je prévins M. d'Aroientières; il rétrograda promptement pour aller repi-endre son premier poste. Clievert,qui m'avait dit à cinq heures du matin : c( Nous réussirons; mais nos succès n'auront point de suite, il y a trop de jalousie, » me dit alors :

« Eh bien! avais-je deviné? »

J'interrompis ses cruelles mais trop justes réflexions en lui disant :

c( Le régiment de Navarre attend vos ordres pour culbuter tout. »

Un officier général que je veux bien ne pas nommer représenta que c'était perdre Navarre , que les ennemis étaient là.

« Tant mieux, monsieur, lui dis-je avec vivacité; que M. d'Estréesles tourne par la plaine, ils seront prisonniers. »

Et tout de suite, par l'ordre de M. de Chevert, je formai Navarre sur plusieurs colonnes et l'attaque recommença ; ce brave régiment franchit le ravin gagnant la hauteur, et la baïonnette au bout du fusil, il culbuta et dispersa les ennemis. J'eus au sommet du plateau un spectacle admirable ; les deux armées se canonnant, notre feu, beaucoup plus vif, imposait si fort àlahgne d'infanterie opposée, que celle-ci était vacillante et fort en désordre. M. de Chevert ordonna de laisser le canon avec des piquets à la queue de la colonne, pour ne pas l'embarrasser, de descendre dans la plaine, en conservant les bois et la hauteur, et d'écraser le centre de l'armée ennemie pris en flanc.

Tout annonçait un succès aussi prompt que complet ; mais M. de Lorge ne suivit pas l'ordre, et resta avec la brigade d'Eu sur le plateau; le soldat, fatigué, brûlé du soleil, chercha l'ombre, sortit de son rang; plusieurs même allèrent à l'eau; on les laissa faire. M. de Belmont, colonel de la Marine, resté à la queue Je son régiment pour le faire serrer, cria à M. de Lorge, déjà averti que des troupes vêtues de rouge marchaient à lui :

« Prenez garde à vous, voilà les ennemis! »

M. de Lorge n'en crut rien, s'imaginantque c'était un régiment suisse du corps du duc de Randan qui venait d'Imbeck ; son incrédulité fut punie : c'étaient trois bataillons hanovriens de neuf cents hommes chacun, commandés par M. d' Ardenberg , qui avaient tourné la montagne par leur gauche et qui, ayant vu nos troupes en désordre, marchaient à elles en les enveloppant. La brigade d'Eu, surprise et peu nombreuse, il n'y avait pas mille hommes, se forma avec précipitation. M. de Lorge voulut faire un mouvement par la droite ; mais les ennemis ne lui en donnèrent pas le temps et culbutèrent Eu et Enghien sur le versant de la montagne. Cette brigade perdit beaucoup ; presque tous les morts avaient des coups de fusil au haut de la tète, tant le feu des ennemis était plongeant.

M. d'Avdenberg, maître du plateau, se servit du canon abandonné pour tirer sur notre droite, dans la plaine. Une centaijie de cavaliers qu'il avait avec lui mirent les valets de Tarmée en fuite, et suspendi-

rent les opérations de M. d'Estrées qui, en appuyant nos succès sur la gauche des ennemis, ne leur eut plus laissé de ressources. Malheureusement, Tévénemenl du plateau, si facile à réparer, et ce qu'on lui dit, qu'il était tourné par un irès-gros corps, jeta dans les manœuvres une incertitude funeste.

Des gens malintentionnés ou peut-être malinstruits, je le souhaite, dirent à M. de Contades, qui venait de passer le ravin avec douze bataillons du centre, de le repasser, ce qu'il fit immédiatement; on porta le même ordre, que n'avait point donné M. d'Estrées, à M. de Saint-Pierre, conduisant les grenadiers de France, et à M. de Guerchy, à la tête du régiment du Roi, appuyant la gauche au village Ll'Ilastenbeck.Ils ne voulurent pas obéir, en disant qu'il n'était pas possible que M. d'Estrées eût donné cet ordre, et qu'on ne se retirait pas devant un ennemi en fuite.

Un officier général porta lui-même l'ordre fatal à la brigade de cavalerie de Royal-Pologne, qui fermait la gauche dans la plaine et qui débouchait pour profiter du désordre de l'armée en déroute : ce même officier l'arrêta malgré ce qu'il voyait.

Cette incertitude nous fit perdre deux heures bien précieuses; l'ennemi en profita pour repasser, sur de petits et mauvais ponts, la rivière de Hamel qu'il avait derrière lui. Il était perdu, sans ressource, et forcé de mettre bas les armes, sans les coquineries abominables qu'on fit à M. d'Estrées; je ne croyais pas qu'un tel crime pût être dans la nation ; ce qui avait précédé ne le prouva que trop.

DU MARUUIS DE VALFONS. 283

On avait changé l'ordre de bataille à l'insu de M. le maréchal, en portant les carabiniers de notre gauche dans la plaine, où ils étaient en état d'agir, à la droite, derrière un ra\in où ils devenaient inutiles. On avait feint un ordre poin^ augmenter l'escorte de notre camp de quinze cents chevaux ; mais ■heureusement Chabot, maréchal des logis de la cavalerie, trouva le cavalier d'ordonnance qui portait cet ordre, l'arrêta, et à la vérification, M. d'Estrées nia l'avoir donné.

Le château de la baronne d'Hastenbeck servait de quartier général à M. d'Estrées; il avait été pillé pendant la bataille, et on avait jeté dans les cours les coffres ouverts des archives; nous les fîmes ramasser et remettre en place. Pendant cette opération, on trouva sur une table de ia chambre de M. d'Estrées, que le duc de Cumberland avait occupée la veille, une grande feuille de papier; c'était l'ordre d'attaque de notre armée, dicté deux jours avant à cinq personnes seulement. Jetons le voile sur tant d'horreurs , et que jamais on n'ait le malheur de les croire, encore moins de les imiter. La perte de nos quatre brigades se monta à vingt officiers tués, soixantequinze blessés, cinq cent quatre-vingt-quatorze soldats tués et six cent-un blessés.

Je ne veux point oublier de citer la harangue de Taumônier des grenadiers de France ; elle est courte et militaire ;

« Enfants de la guerre, malgré Taudace qui est dans Yos âmes, humiliez- vous devant le Seigneur, lui seul donne la victoire. »

Il serait à souhaiter que ses confrères adoptassent ce style. En général, ces messieurs sont toujours trop longs dans des moments où il ne faut pas donner au soldat le temps de réfléchir,

M. le duc de Fitz-James fut chargé de suivre les ennemis, qui profitèrent de la nuit pour disparaître et qu'il n'atteignit pas.

La ville d'Hameln se rendit le 28; la garnison, de sept cents hommes, eut la permission de rejoindre son armée. 11 y avait quarante pièces de canon dans la place, qui est bonne du côté de la plaine, mais dominée de partout dans la partie arrosée par le Weser.

Le lendemain d'Hastenbeck, M. le maréchal d'Estrées, après avoir donné l'ordre devant M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, M. le comte de la Marche, les officiers généraux et l'état-major, me dit :

« Yalfons, j'ai écrit pour vous au Roi et au ministre ; mais la vraie récompense d'un militaire qui a aussi bien fait est d'être loué par son général devant toute l'armée : je m'acquitte de ce devoir. »

Pénétré de la plus vive reconnaissance et dans le tressaillement d'une joie aussi pure, je lui dis :

(( Monsieur le maréchal, le Roi, tout puissant qu'il est, ne peut me donner une plus belle récompense ; disposez de ma vie pour son service et pour le vôtre. »

Je n'ai eu jamais un moment de plus entière satisfaction.

Ce fut M. le comte de Gisors, fils du maréchal de Belle-Isle et colonel de Champagne, qui porta la nouvelle au Roi, et M. de Montmirail, neveu de M. d'Estrées, celle de la prise d'Hameln.

La guerre finissait ce jour-là si on n'eût pas troublé l'opération de M. d'Estrées.

Je m'oicupai pendant trois jours à parcourir toutes les sinuosités et ravins du bois où nous avions combattu, pour faire enterrer les morts et chercher les blessés qui y étaient restés sans secours; je fus assez heureux pour voir mes soins récompensés, en sauvant beaucoup de Hanovriens, Hessois et Français qui durent la vie à mon zèle, n'ayant voulu m'en rapporter qu'à moi d'un devoir aussi précieux.

M. le maréchal reçut le 30 juillet, à sept heures du soir, l'ordre de son rappel, et apprit que M. de Richelieu venait le remplacer: qu'on juge de ses regrets et de ceux de l'armée !

L'affaire de M. de Lorge et de M. de Chevert fît beaucoup de bruit; j'avais dîné le 27 ave'". M. de Chevert chez M. de Lucé, intendant de l'armée, où M. de Lorge vint; au sortir de table, ils eurent une très-grande discussion et portèrent la main à la garde de leur épée ; je leur dis que j'allais les mettre aux arrêts de la part de M. le maréchal et lui en rendre compte. Ils se séparèrent; M. le maréchal les envoya chercher, les fît s'embrasser, et fît partir M. de Lorge pour un corps détaché.

Je dois ici rendre hommage à la probité de M. le duc d'Orléans; surpris par une première relation, il n'avait point écrit avantageusement de Chevert à la cour et à Paris; mieux instruit, il se rétracta par une seconde lettre, et fit ce qu'il put pour réparer ce que des rapports trop précipités lui avaient inspiré.

Ce dissentiment de M. de Chevert et de M. de Lorge fut un grand dommage pour moi et pour tout le corps, qui, ayant seul combattu, avait remporté une victoire nous assurant cent lieues de terrain conquis et nous ouvrant le pays jusqu'à l'Elbe. Quatre jours après, les députés de Hanovre, de Brunswick et de Lunebourg vinrent faire leur soumission au maréchal d'Estrées.

M. de Richelieu arriva le 5 août à Oldenbourg. M. d'Estrées, que je ne quittai pas jusqu'à son départ, dîna avec son successeur chez M. de Lucé, qui me pria aussi.

Il y avait cent malades par bataillon et quatrevingts par escadron : jamais armée n'a eu autant besoin de repos. La mauvaise eau, du pain souvent moisi et des marches trop rapides nous avaient mis dans cet état.

Le 6, M. le maréchal d'Estrées, auprès de qui j'avais passé la nuit, fit faire son encan sous ses fenêtres. Quelle déception pour un général victorieux et en plein succès î II me dit en me menant près d'une fenêtre :

« Il est bien cruel de se voir vendre de son vivant ; on crie actuellement le beau cheval que je montais le jour d'Hastenbeck. Que de vicissitudes, mon ami! Mais il faut être toujours aussi bon citoyen qu'obéissant aux ordres do notre maître. »

J'étais pénétré de douleur ; tous les corps de Tarmée vinrent chez lui témoigner leurs regrets : le régiment du Roi, plus nombreux, mieux composé, plus connu de lui, les marqua avec plus de vivacité* Il s'attendrit , répondit à peine pour remercier et me dit :

« Rentrons; ce spectacle est plus fort que moi, je ne puis y tenir. »

A trois heures du matin, il me dit :

« J'ai écrit très-fortement pour vous comme vous le méritez ; mais la recommandation d'un homme qui ne sait pas se soutenir lui-même est bien médiocre. ))

Il fut digne jusqu!au dernier moment, donna ses cartes et la suite de ses projets à M. de Uichelieu comme s'il était remplacé volontairement, et partit de l'armée le 7 août pour retourner en France.

M. de Richelieu me dit en public :

((C'est moi qui le premier vous ai mis dans le chemin de la gloire.»

Je lui répondis que j'étais très- aise de retrouver mon premier guide. Il ajouta :

« A présent nous vivrons souvent ensemble.

— Je le désire, monsieur le maréchal; mais à la façon dont je fais mon métier, on n'est pas toujours sûr de la durée de ce bonheur-là. »

Je refusai de commander dans une place conquise; c'est beaucoup d'argent, mais on est moins utile. Le 8 août, nous fûmes à Mûnden ; le 11, à Hanovre. Ce devait être la terre de promission ; on feignit de forcer la ville, qui voulait se rendre ; mais cette formalité était nécessaire pour la rétribution secrète, et fut utile aux contractants.

La ville est belle et bien bâtie, le sang y est beau, les rues sont grandes, les bourgeois aisés; on dit qu'il y a 30,000 âmes; le palais de l'électeur est mesquin ; les maisons de ses ministres, surtout des premiers, sont admirables; les poêles, qui chauffent de beaux appartements, sont revêtus de porcelaine de Saxe; les tapisseries de Beauvaissont faites pour leur place; M. de Richelieu, arrivé après une bataille gagnée par un autre, caressa tout le monde, ne parlant à des militaires pauvres et affamés que des bons quartiers d'hiver qu'il voulait leur faire donner; le besoin les rendait attentifs.

Rochambeau, major général de l'armée de M. de Richelieu, prit et dicta l'ordre le premier jour pour constater son état, malgré la présence du major des gardes Cornillon, qui reprit ses fonctions le lendemain. Le 13, M. le duc d'xiyen marcha à Brunswick et Wolfenbuttel avec un grand détachement ; ces deux places ouvrirent leurs portes. 11 y avait dans Brunswick cent soixante pièces de canon de fonte, un arsenal beau et bien tenu.

Je reçus là une lettre de M. de Paulmy, ministre de la guerre, qui me louait beaucoup sur ma

conduite le jour d'Hastenbeck, m'assurait que les généraux en faisaient de grands éloges, et qu'il en avait déjà parlé au Roi; c'est tout ce que j'en eus '.

Beaucoup d'autres qui étaient dans la plaine, où il ne s'était pas tiré un coup de fusil, furent récompensés, surtout Cornillon, major général, qui eut le cordon rouge.

Les jaloux de la gloire de Chevert cherchaient à la diminuer ; personne n'avait osé entreprendre la besogne dont il s'était chargé, et dont l'exécution heureuse et le succès amenèrent un procès par écrit, comme si nous avions mal fait. Voilà comment on dégoûte les bons officiers et cependant les troupes du Roi seront battues , lorsqu'elles ne seront pas conduites avec cette audace si nécessaire au miheu du danger. Il y a tant d'admirables officiers, à

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