Versailles, le 14 mars
« Dans le compte, monsieur, qui a été rendu des officiers de l'élat-major de l'infanterie qui se sont distingués à la bataille d Hastenbeck, il est fait une mention bien honorable de la façon dont vous y avez rempli les fonctions d'aide-major général; je l'ai mise sous les yeux du Roi; Sa Majesté n'a pas été surprise des éloges que l'on donne à vos talents; elle s'est rappelé que vous en avez fait paraître dans plusieurs occasions où ils ont été utiles à son service et elle a vu avec plaisir le témoignage que vous avez donné, dan> la dernière action, du zèle qui vous a toujours animé; elle m'a chargé de vous en marquer sa satisfaction et de vous assurer de sa part qu'elle se souviendra dans le ttmps du nouveau titre qui vous n)et à portée de prétendre à ses grâces. Je serai sûrement très-aise de vous procurer celles dont vous continuerez de vous rendre susceptible.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« R. d:: Pali.my. »
les entendre, la veille et le lendemain d'une bataille, et si peu en effet le jour de l'action !
Le 22 août, l'armée quitta le camp sous Hanovre et se porta, le 23, à Mariensburg, puis, le 27, à Rethem, sur l'Aller; les ennemis en avaient brûlé les ponts. Nous essuyâmes un orage affreux qui déracina les arbres et tua beaucoup de chevaux Le 31, nos grenadiers prirent possession de la ville et du château de Rotenburg, abandonné par les ennemis après en avoir encloué le canon.
Le 4 septembre, j'allai avec le maréchal de Richelieu à Brème ; c'est une ville charmante, le sang y est très-beau, il n'y a pas un visage qui ne dise par sa fraîcheur : ^( Ni troupes, ni Français n'ont jamais habile ici. » Toutes les femmes ont les yeux francs et doux. Les maisons y sont charaiantes : ce sont de vraies lanternes magiques ; tout y est vitre et peinture, même à l'extérieur. On nous y reçut avec cet air de curiosité qui ressemble presque au désir. La «population est de cinquante mille âmes, tout y commerce, il y a sept cent cinquante vaisseaux marchands; c'est une ville hanséatique, dans laquelle le roi d'Angleterre a un fief considérable dont relèvent beaucoup de maisons et une justice comme seigneur particulier, mais son ressort ne s'étend pas au delà.
M. de Poyonne, qui était à Tavant-garde, s'étant trop avancé, il fallut le soutenir et faire marcher la première ligne de l'armée. Je partis le 8 septembre de Klosterseven, avec un corps considérable, pour attaquer les ennemis, qui n'étaient qu'à trois lieues de nous. Mais le comte de Linard, seigneur danois, arriva chargé des pleins pouvoirs du duc de Cumberland. M. de Richelieu, devenu général de l'armée par suite du rappel du maréchal d'Estrées, avait écrit au président Ogier, notre ambassadeur à Copenhague/
Il lui mandait que le roi d'Angleterre n'ayant pas voulu que le duc de Cumberland, son fils, opérât sa retraite sur Hanovre et sur Magdebourg pour se joindre au roi de Prusse, à qui il reprochait de n'avoir pas défendu ses États contre l'invasion des Français, nos ennemis se retiraient vers Stade, et qu'il était résolu à attaquer immédiatement les Hanovriens, Hessois et Brunswickois; mais que malgré l'espérance du succès, fondée sur le nombre et l'armée déjà victorieuse, il serait charmé de ne pas hasarder ses troupes dans un pays marécageux, difticile pour les subsistances et pour les transports de rartiilerie ; qu'il s'en rapportait donc à ses lumières et à sa prudence pour faire naître des expédients et finir heureusement son expédition.
M. Ogier, qui a été quatorze ans ambassadeur en Hollande et qui m'a lui-même confirmé touscesdélails en 1766, àCoinpiègne, crut se rendre très-utile à son maître en allant trouver M. de Bernstorf, ministre
des affaires étrangères, à qui il communiqua un plan très-avantageux au roi de Danemark, qui y jouerait le rôle de pacificateur entre deux grandes puissances; le ministre danois, pénétré de cette vérité, adopta le système de notre ambassadeur et alla en parler au roi, qui consentit à tout avec empressement.
On se décitla à confier cette négociation à M. de Linard, gouverneur général du Oldenbourg. C'était un Saxon ayant traité plusieurs affaires de ce genre dans différentes cours; il avait été connu de la reine mère du roi, qui gouverna le Danemark pendant vingt ans avec une entière autorité ; et elle avait fixé Linard au service du royaume , en lui donnant le gouvernement de tous ses pays héréditaires.
Il vint trouver le duc de Cumberland qui, sentant sa mauvaise position, le regarda comme un ange tutélaire, et lui donna de pleins pouvoirs avec lesquels il arriva auprès du maréchal de Richelieu, déjà en marche à la tète de l'armée. Il eut une conférence avec lui; on y dressa un plan de convention dont on envoya copie en Danemark et en France. M. de Linard retourna au quartier du duc de Cumberland pour le lui montrer. Tout fut approuvé; mais, comme je l'ai dit plus haut, pendant ces allées et venues notre armée cheminait toujours.
J'étais à Tavant-garde, composée de cent cinquante compagnies de grenadiers et des carabiniers com- H mandés par M. de Poyonne, lui-même aux ordres de M. de Saint-Pern. Je faisais les fonctions de major
général. M. de Richelieu me dit dans le plus grand secret :
(( Vous rencontrerez vraisemblablement M. de Linard, qui vous questionnera et vous dira de vous arrêter, que tout est arrangé ; vous lui répondrez que j'ai donné l'ordre exprès de toujours marcher et d'attaquer partout les ennemis. »
Ce que le maréchal avait prévu arriva. Comme nous étions en pleine marche, parut M. de Linard, revenant de l'armée ennemie. Très-étonné de nous voir nous tant presser, il me dit de faire halte et d'attendre de nouveaux ordres ; nous feignîmes de n'y pas consentir en continuant notre route ; mais après avoir passé un bois qui nous dérobait à sa vue, nous nous arrêtâmes, ainsi que M. de Richelieu l'avait recommandé. Une nous portait en avant que pour rendre M. de Linard moins exigeant et plus facile à signer les articles, ce qu'il fit le m.ême jour.
Malheureusement on ne tira pas assez tôt le grand avantage qu'aurait dû produire la convention de Klosterseven, par laquelle il était dit que les Hessois et les Brunswickois retourneraient chacun dans leur pays, et que les Hanovriens laisseraient six mille hommes dans Stade, le reste de leurs troupes devant passer à la rive droite de l'Elbe dans le Holstein et le duché de Schleswjg, où le roi de Danemark les séparerait par très-petits corps et répondrait de la fidélité comme de l'exécution du traité. Rien n'était plus heureux pour l'armée française victorieuse aux yeux de toute l'Europe : ses ennemis dispersés, hors d'état de
lui nuire, maîtresse de preiidi'e des quartiers d^hiver admirables sans avoir la peine de s'y garder, et, se préparant au siège de Magdebourg dans un repos aussi utde qu'agréable.
Les Hessois et les Brunswickois se mirent sur-lechamp en marche pour se retirer chez eux et quitter les marécages de Stade, où ils étaient très-mal; mais M. de Richelieu voulut attendre la ratification de la cour, et retint les troupes ennemies ensemble j usqu'au retour de son courrier. On ne pouvait pourtant trop tôt les disperser; il en avait le droit et tout était fini,
M. de Staremberg, ambassadeur de l'empereur, qui était à Paris, apprenant la convention, craignit qu'on n'en fît une aussi avec le roi de Prusse, et que la reine de Hongrie ne se trouvât accablée par la puissance et les talents de cet ennemi si redoutable ; il pressa M. l'abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères, de ne consentir à cette convention qu'autant que les Hessois et les Brunswickois seraient désarmés. On ne sentit pas que cet article, qui n'était point stipulé dans le traité, pourrait le faire rompre ou au moins en retarder l'exécution. Le courrier revint et rapporta qu'on ne ratifierait pas sans ce préalable, qui fut rejeté.
Notre armée se retira laissant des postes avancés vis-à-vis des ennemis, avec qui on vivait tranquillement sur la foi du traité et en négociant toujours la conclusion , qu'ils demandaient avec instance. Le maréchal prit son quartier-général à Brunswick, où le comte d'Onnep, lieutenant-général hessois, l'ami
et le favori du landgrave de Hesse, son maître, était resté à cause d'une goutte violente. Il avait voyagé en France, aimait la nation et avait paru flatté des soins que je lui donnai dans sa maladie.
M. le mat'échal crut que ce personnage pourrait influer à faire désarmer les Ilessois, près de qui la faveur de son maître le mettait en grand crédit; sachant Tamitié et toute la confiance qu'il avait en moi, il m'y envoya pour lui inspirer de conseiller le retrait des troupes de sa nation. Le comte eut assez de politesse pour ne pas me témoigner combien ma proposition était déraisonnable ; mais il me répéta plusieurs fois ;
« Nous nous en tenons exactement à la capitulation, qui (et déjà si avantageuse pour les Français, sans y ajouter notre humiliation. »
Je lui dis que M. le maréchal, par estime et par amitié pour les Hessois, n'avait pas voulu mettre dans la convention l'article du désarmement, mais qu'il avait toujours compté le faire exécuter; il me répondit avec vivacité :
« Non, monsieur, les fusils de nos soldats ne sont pas des quenouilles; ils sauront s'en servir lorsqu'on voudra déshonon^r une brave nation qui a été votre alliée pendant toute la guerre de Trente ans; mais pour vous prouver combien mes intentions sont bonnes, car d'inclination je suis Français comme vous, que M. le maréchal n'ait point de mauvaise foi à crédit, et puisqu'il veut manquer à la convention, qu'il attende de le faire sûre-
ment et à profit ; qu'on laisse arriver nos dix mille hommes en Hesse, où nous serons séparés par pelotons au milieu de vos troupes réunies et bien plus en force que nous; alors vous nous désarmerez, contre tout traité à la vérité, mais en usant de la loi du plus fort, qui n'est souvent fondée que sur Tinjustice. Notre traité de subside avec l'Angleterre, qui nous donne douze millions de francs par an, tiendra toujours, parce que nous aurons été victimes de la violence ; au lieu que si à présent nous mettions armes bas, pouvant nous défendre, on serait en droit de cesser le payement du subside, qui fait vivre notre prince et nos troupes; car nous ne retirons pas un sou de la Hesse, que vous occupez en entier. La France pourrait nous prendre à son service en nous rendant la Hesse et nous payant six millions par an pour douze mille hommes, au lieu des douze millions que l'Angleterre nous donne pour dix mille hommes. Rien ne serait plus avantageux pour votre maître. »
J'ai su depuis qu'on n'avait jamais voulu donner aux Hessois pour entrer à notre service que deux millions par an. Le comte d'Onnep, toujours pénétré de la même vérité, dictée par son amitié pour les Français, ajouta :
« Ne laissez pas les alliés ensemble ; car vous ne pouvez nous disperser trop tôt pour vos intérêts; l'hiver approche, il est toujours rude dans ce pays , et si votre armée est obligée de se garder par des postes et des détachements, vos soldats, faibles et point assez vêtus pour nos climats,
périront vraisemblablement. Nous allons changer de général; M. de Cumberland quitte l'armée ; celui qui arrivera peut ne pas être observateur exact d'une convention signée par un autre, il en naîtrait de grands inconvénients pour votre armée; au lieu qu'à partir du point oii le gain de la bataille d'iïastenbeck vous met, tout va continuer à être bonheur pour vous. Vous sentez combien je serais affligé si nos alliés savaient les conseils que je vous donne; croyez que le Français le plus attaché à votre maître n'en trouverait pas de plus vrais et de plus utiles. »
Je le remerciai de sa bonne foi et lui promis la plus grande discrétion. Que n'a-t-on suivi d'aussi sages avis! J'allai sur-le-champ rendre compte à M. de Richelieu de toute notre conversation ; il convint que le comte d'Oonep avait raison, mais il n'était plus libre d'agir par lui-même, ayant reçu des ordres précis de la cour. Il n'aurait pas dû les attendre ; ayant été le maître, à la tète de l'armée et a deux cent cinquante lieues de Yei'sailles, de signer une convention, il l'était aussi de la faire exécuter sur-lechamp : elle était trop avantageuse à la nation pour qu'il risquât d'être blâmé, encore moins désavoué. Nos malheurs qui ont suivi n'ont que trop justifié les préilictions et les sages indications du comte d'Onnep, que je continuai de voir encore pendant quelques jours, et qui me répétait sans cesse :
«Vous perdez des moments bien précieux! »
SOMMAIRE
1757. Suspension d'armes. — Hambourg. — Description, — Organisation politique. — Le tribun du peuple. — Âltona. — Zell — Le dépôt du conseiller. — Fierté d'une jeune fille. — La duchesse de Zell-Lunebourg. — Les Saintongeois. — Retour à l'armée. — Marche. — M. de Lusignan est pris. — Halberstadt. — Les canonicats donnés à d'anciens colonels. — Neutralité offerte par le Roi de Prusse. — Refus mal avisé. — Le foudre colossal. — Protestants réfugiés à Halberstadt. — Maladies. — Défaite de Rosbach. — Comment ce désastre eût pu être évité. — Lettre du roi de Prusse à M. de Richelieu pour demander la paix. — Tentative du maréchal. — Refus de la cour. — Motifs. — Conséquences déplorables. — Réflexions.
Le 12 septembre, je profitai de la suspension d'armes pour aller à Hambourg, en traversant et remontant l'Elbe. C'est une ville admirable, très-commerçante, surtout par la pêche de la baleine. Il faut que cette pèche soit d'un grand produit, car un vaisseau monté de quarante hommes, et qui est quatre mois à la mer, a du bénéûce, outre ses frais, en prenant une seule baleine. On y compte trois cent mille âmes et quinze cents vaisseaux, dont alternativement cinq cents à la mer. Il y a quatre mille hommes de troupes, commandéspar un lieutenant-généralde quelque puissance étrangère qui se donne au pays. Il a un trèsbel hôtel, quarante mille écus d'Allemagne d'appoia-
tements, mais ne peut nommer àaucim emploi, prend Tordre et est entièrement subordonné aux magistrats.
La ville est gouvernée par un sénat composé de quatre bourgmestres à vie qui président trois mois chacun à tour de rôle et par vingt-quatre conseillers électifs dont douze en fonctions pour l'année. Il y a aussi un comité des anciens. Quand les affaires sont d'une plus grande importance, tout le conseil se réunit; mais s'il arrive qu'il contrevienne en quelque point aux lois, le tribun du peuple, qui est à vie, assemble les députés de tous les corps, et au nom du peuple, comme garant de ses droits et de sa liberté, il suspend tout pouvoir autre que le sien. Les troupes sont à ses ordres jusqu'à ce que le calme soit rétabli et qu'il se déclare satisfait ; alors il rend au nom du peuple les fonctions à tout le monde, après avoir déposé les auteurs des infractions à la loi.
Je causai avec le tribun, en exercice depuis trente ans; c'était un vieillard sage, respectable et riche. Il me dit qu'une seule fois il s'était trouvé dans le cas de faire usage de son autorité souveraine. 11 m'assura qu'il y avait à Hambourg plus de deux cents chefs de famille possédant depuis un million jusqu'à six. J'allai voir leurs manufactures de toute espèce de produits : toiles, tabacs, sucres, bougies; et malheureusement touslesch: fs, aussi riches qu'intelligents, étaient de familles françaises réfugiées à la révocation de l'éditde riantes, et qui faisaient travailler plus de cent mille
ouvriers; ils me témoignèrent un regret plein de vérité de n'être plus en France.
Il y a une promenade charmante très-bien plantée autour d'une pièce d'eau en rond qui peut avoir une lieue do circonférence et formée par la rivière ; les principaux bourgeois y ont les plus jolies gondoles vitrées et richement ornées, qu'ils font illuminer à la nuit. Ils y soupent et sont suivis d'autres bateaux chargés de musiciens. Cette quantité de bateaux illuminés et toujours en mouvement forme, pour ceux qui se promènent dans les allées, un spectacle très-varié et fort agréable. Ce beau bassin se dégorge dans l'Elbe et à la mer.
Les marchés publics sont nombreux et de la police la plus exacte ; l'indienne est commune et peu chère ; toutes les servantes en sont vêtues. Elles ont des paniers pour mettre leurs provisions, doublés en fer-blanc très-battu qui a l'air argenté, et pour les couvrir un morceau d'indienne de la couleur de leur corset et de leur jupe, ce qui donne un air de propreté que n'ont point les marchés des autres pays.
Entre autres choses assez singulières, il n'est point permis d'avoir de laquais derrière son carrosse ni de se faire suivre par un homme on public; les bourgeois ou bourgeoises qui font des visites sont attendus à la porte des maisons où ils vont pM.r une servante qui les y a précédés pour ouvrir la portière et les annoncer. Les lois somptuaires n'exercent leur
sévérité qu'à l'extérieur; car les habitations sont bien meublées et j'y ai vu de beaux cabinets de tableaux.
Le 15, j'allai à Altona, gros bourg de deux lieues de long dont la moitié la plus près d'Hambourg appartient à cette ville, et le reste au roi de Danemark. La position en est admirable : sur la hauteur, du côté de l'Elbe, il y a mille maisons à des particuliers riches dont les jardins, très-ornés et construits en terrasses, arrivent jusqu'au bord de la rivière, constamment couverte de vaisseaux étrangers, ce -qui forme un des plus beaux spectacles que j'aie jamais vus.
Les magistrats nous prêtèrent un yacht qui, par sa magnificence, égalait le vaisseau de Cléopàtre ; l'extérieur était doré, les cordages en soie ; il y avait douze petits canons d'argent et des matelots très-bien mis, portant la livrée avec des loques et des plaques d'argent aux armes de la république. Le magistrat qui était avec nous nous mena à bord de plusieurs navires de différentes nations etau seul vaisseau de guerre qu'ait appelé la Ville de Hambourg et qui porte son nom; il est de soixante-quatre canons et sert d'amiral et de corps de garde au milieu du port; car il ne va jamais à la mer.
J'espérais aller àLubeck voir la mer Baltique, mais les mouvements des Prussiens me ramenèrent à Zell par Harbourg, qui est une petite ville avec un chà-
teaii entouré d'un double fossé plein d'eau et de remparts en terre.
Le 20 septembre, je me rendis à Zell; la ville est médiocre, avec un cbàteau, mais les faubourgs sont charmants et habités par les gens de condition du pays : c'est une grande rue très-large, sablée et plantée comme une promenade ; derrière les arbres, il y a des trottoirs pavés pour les gens de pied, bordés de jardins avec des treillages, et, derrière, des maisons joliment décorées à l'extérieur. C'est là que réside la cour souveraine du pays, composée de trente-six conseillers, dont douze sont gentilshommes, douze nobles et magistrats, et douze de l'ordre des avocats. On y rend la justice gratis; les conseillers ont chacun six mille francs de France d'appointements, le président douze mille, et le chancelier vingt-quatre ; ce dernier est toujours ministre d'État.
Un de ces conseillers, gentilhomme, me mit dans le plus grand embarras : il avait tenu des propos si im- •prudents contre les Français, que M. de Richelieu, après l'avoir fait avertir d'être pins modéré, fut enfin forcé de lui ordonner de passer l'Elbe et de se retirer à Hambourg jusqu'à nouvel ordre ; il vint me trouver et me dit que mon honnêteté et le secours que j'avais donné à plusieurs habitants ayant établi sa confiance en moi, il me priait de veiller pendant son
absence sur sa maison où, depuis Tordre de son exil, il avait, pendant la nuit, fait enterrer dans son écurie, par un valet très-fidèle, pour plus de quatrevingt mille francs de vaisselle d'argent, bijoux, et même d'argent blanc. Je fus très-contrarié de sa confidence, et s'il en avait eu le temps, je l'aurais forcé de faire déterrer ces effets, craignant qu'on ne les découvrît.
Je me plaignis de son imprudence , il me répéta que ma probité le rassurait et lui porterait bonheur ; je le priai du moins, en lui disant adieu, de me mander à son retour, quelque part que je fusse, s'il avait retrouvé son dépôt intact; j'en demeurai dans la plus grande inquiétude jusqu'à la fin de notre retraite sur Wezel , où je reçus tous ses remercîments par une lettre qui m'apprenait sa satisfaction d'avoir reconquis tout ce qu'il avait confié à la terre.
Les gens de condition de Zell mettent une grande partie de leurs revenus à faire élever leurs enfants, dont l'esprit et la beauté répondent bien à ces soins; il est commun d'y voir des demoiselles de dix-sept à dix-huit ans parler allemand, italien et français. Elles ont pour la plupart autant de noblesse dans les sentiments que dans la physionomie.
Je dis un jour à une de ces demoiselles qu'elle négligeait sa parure et qu'elle mettait des robes unies parce que les Français étaient à Zell : « Cela est vrai, me répondit-elle, j'ai des robes très-simples à cause de la guerre, mais je suis parée des beaux chevaux et des bonnes armes que papa a donnés à
mes frères, capitaines de cavalerie, pour défendre notre pays. » Ce seraient de beiles amazones!
Il y a encore à Zell beaucoup de Français saintongeois, que la duchesse, épouse du dernier duc, y avait attirés et qui s'y sont établis.
Mademoiselle d'Albreuge, jeune et jolie fille d'un gentilhomme de Saintonge, passa à la révocation de l'édit de Nantes dans le pays de Zell. Le duc de Lunebourg, qui régnait alors, la vit à sa cour, où elle était demoiselle de compagnie de la duchesse , et en devint amoureux ; mais ses empressements trouvèrent la plus grande résistance dans la sagesse de la jeune demoiselle. Quelques années après, la duchesse mourut. Le duc souverain, toujours plus épris, proposa à mademoiselle d'Albreuge de l'épouser; celle-ci, très-instruite, sachant qu'il fallait être princesse ou épouser de la main gauche, et que cette cérémonie priverait à jamais ses enfants, quoique légitimes, du droit de succession, continua ses refus.
Un peu plus tard, l'empereur eut besoin delà voix du duc de Lunebourg dans une diète. Son ministre s'adressa à mademoiselle d'Albreuge pour gagner le duc, qui l'aimait ; elle accepta, à condition que le prix du succès de sa négociation serait un diplôme de princesse de l'empire. On ne tarda pas, en effet, à le lui expédier, et elle consentit dès lors à se marier avec le duc , qui l'épousa de la main droite comme princesse.
Ils n'eurentpoint d'enfants, et les duchés de Zell et de Lunebourg rentrèrent par succession dans la
maison de Télecteur de Hanovre, roi d'Angleterre.
C'est de M. de Beaulieu, gentilhomme saintongeois, parent de mademoiselle d'Albreuge, appelépar elle et fait premier écuyer du duc, son mari, que je tiens cette anecdote. Un jour, pendant le dîner, le duc, voyant rire tout seul M. de Beaulieu, voulut en connaître le motif : « Monseigneur, lui répondit-il, il me paraît très-extraordinaire que Votre Altesse, de douze que nous sommes à table, soit le seul étranger. » Les onze autres étaient des Saintongeois huguenots que mademoiselle d'Albreuge , devenue duchesse de Lunebourg, avait fixés dans ses États.
M. de Létorière devint plus tard possesseur de la terre d'Albreuge.
La convention de Klosterseven força le roi de Prusse à se retirer ; il avait fait plusieurs marches en avant pour nous mettre entre lui et l'armée de M. de Cumberland, qui lui avait caché son traité. Je rejoignis, le 24 septembre, l'armée, qui étaitprèsde Wolfenbuttel. Le 26, je partis d'Achem, aux ordres de M. de Chevert; car on avait toujours recours à lui au moment des coups de fusil, et sa confiance et son amitié me choisissaient pour second. Le corps, com«posé des régiments de Navarre , Auvergne, quarante compagnies de grenadiers et deux brigades de cavalerie, marcha sur Halberstadt. M. de Yover faisait l'avant-garde ; les premiers postes de l'armée prussienne n'étaient qu'à trois lieues ; on avait détaché
de Brunswick M. de Lusignan, colonel de cavalerie, à Eglen, à huit lieues de Magdebourg, où il avait pris poste avec deux cents chevaux et cent cinquante hommes d'infanterie. Un officier général, sorti de Magdebourg, traversa des bois au loin, les tourna, et enleva le colonel avec tout son détachement.
Le 30 septembre, nous arrivâmes à Halberstadt, dont les ennemis s'étaient retirés. C'est une grande ville, au milieu d'une belle plaine riche et fertile; Le roi de Prusse n'a pas de meilleur pays. Il y a un chapitre de douze chanoines, dont quatre catholiques, quatre luthériens et quatre calvinistes. Chaque religion y fait l'office : c'est le prince Henri de Prusse qui en est doyen. Cette place lui vaut quarante mille écus d'Allemagne. Il y avait un évêché considérable pour le revenu : le roi de Prusse s'en est emparé. Il donne les canonicats à d'anciens heutenanls-colonels qui l'ont bien servi, et qui les vendent dix mille écus à des ecclésiastiques. Ils valent de cinq à six mille livres de rente.
Le pays est si bon que pendant J'hiver le roi de Prusse proposa une neutralitéjusqu'aumoisdemai, dont la rivière marquerait les limites. On fournirait du pain à notre armée et du fourrage pour soixante escadrons. C'était Fischer, excellent officier, partisan plein d'expédients, qui avait proposé et obtenu cette convention. En l'acceptant, nous sauvions
Tarmée. Mais on craignit de déplaire à l'impératrice reine, et nous fûmes sacrifiés à cette idée.
Il y a près d'Halberstadt un château qui était de Tancien évéché, et où l'on voit un foudre, pour le vin, qui contient trente mille bouteilles de plus que celui d'Heidelberg.
Le Roi adonné asile à Halberstadt à soixante-douze familles françaises réfugiées depuis la révocation de l'édit de Nantes. Elles y sont dirigées pour leur religion par un ministre de Genève, et pour le civil par deux avocats qu'on fait venir et remplacer de Toulouse, pour rendre la justice selon le droit écrit. Ces Français ont trouvé, à trois cents lieues de leur pays, au sein de l'Allemagne, la conservation de leurs mœurs, de leur culte, de leurs lois; le roi de Prusse les oblige à savoir toujours et à parler l'allemand. Il semble que la sagesse de ce prince ait voulu procurer à ses sujets tous les secours imaginables dans les malheurs de la guerre ; ces mêmes Français ont été répartis parmi les villes et les villages du district d'Halberstadt, afin de servir d'interprètes entre les magistrats et notre armée pour les distributions, contributions, etc. Ils ont été du plus utile secours au pays et à nous; car souvent de grands désordres naissent de la difiei'ence de langue et de la difficulté de s'entendre.
Le roi avait fait retirer de tout le pays que nous parcourions les fcurbisseurs et armuriers prussiens, pour qu'ils ne pussent être forcés à raccommoder nos armes. La vigilance et l'activité de ce prince lui
donnaient l'immensité: on le voyait partout. Notre armée restait campée parce qu'on le supposait vis-àvis : on le disait à Magdebourg; M. de Soubise, à vingt-cinq lieues de nous, le croyait devant lui ettout cela était vrai, parce que de sa personne il faisait trente lieues en vingt-quatre heures et se montrait à tous les corps différents que ses ordres et sa présence animaient et dirigeaient utilement.
Nous apprîmes, le 5 octobre, que le prince de Bevern, commandant vingt-deux mille Prussiens, avait été battu près de Breslau et fait prisonnier ; mais notre armée souffrait beaucoup. Dans un seul jour quarante officiers tombèrent malades; il mourait chaque jour vingt-cinq ou trente soldats. Le roi de Prusse était à dix-huit lieues de nous, à Neubourg, sur la Saale, et aussi près de M. de Soubise, à qui on envoya de notre armée trois lieutenants-généraux, sept maréchaux *de camp, vingt bataillons et dix-huit escadrons. Le 12, M. le prince de Condé et M. le comte de la Marche partirent d'Halberstadt pour retourner en France.
Le 16, le général autrichien Addick, avec six mille hussards, ayant mis Berlin et ses environs à contribution, emporta douze cent mille francs de France. Le prince Maurice d'Anhalt tâcha de l'atteindre , mais ce fut vainement. La reine et les sœurs du roi de Prusse furent obligées de se réfugier à Custrin, place forte à vingt lieues de Berlin. M. de Soubise
avait placé des postes près de Leipzig, et M. de Grillon, avec des grenadiers, à Mersebourg. Le roi de Prusse y accourut et fit replier tous nos postes jusqu'à Weissenfels, où était M. de Soubise.
Notre armée fut dans l'inaction pendant trois semaines à HaLberstadt; on en tira un détacbement de dix-sept bataillons et quelques escadrons pour aller renforcer celle de M. de Soubise, qui était en Saxe, jointe à l'armée de l'empire, commandée par le prince de Saxe-Hildburghausen. Nous attendions le moment de prendre nos quartiers d'hiver ; le 4 novembre, arriva une lettre de M. le prince de Soubise à M. de Richelieu pour lui apprendre qu'il allait se retirer ; pendant ce temps-là le roi de Pi-usse marchait à lui. M. de Soubise avait détaché de son armée le comte de Saint-Germain avec mille hommes seulement pour aller à Leipzig.
Saint-Germain m'a assuré avoir dit, avant de partir, à M. de Soubise qu'il ferait mieux d'envoyer quatre mille hommes qui forceraientle peu de Prussiens restés dans cette ville à se retirer ; que cela lui donnerait un point d'appui et le mettrait plus à portée d'être instruit des mouvements du roi de Prusse. M. de Soubise lui répondit que voulant prendre des quartiers d'hiver en arrière, il n'était pas nécessaire de s'emparer des postes trop éloignés en avant ; qu'il l'envoyait seulement pour reconnaître et être averti.
Le comte de Saint-Germain, àpeine arrivé àla porte de Leipzig, fut forcé de faire sa retraite très- lestement, suivi par Pavant-garde de l'armée du roi de
HIO SpUVEMlR^S
Prusse qui la commandait en personne. Le comte de Sainl-Germam en instruisit M. de Soubise le 4 au soir, en arrivant au camp, et se retira à sa division, composée des régiments de la Marine et de Touraine. Le 5, à dix heures du matin, M. de Soubise vint le voir et lui dit qu'il le laissait avec les mêmes troupes vis-à-vis le camp du roi de Prusse pour l'observer; qu'il marchait à lui parce que l'armée de ce prince se retirait et qu'il désirait bien pouvoir charger et entamer son arrière-garde. Le comte de Saint- Germain lui souhaila succès, etM.de Soubise joignit les colonnes déjà en marche. M. de Saint-Germain vit l'armée prussienne décamper sans attendre, feignant de diriger sa marche sur Mersebourg.
Les Français, craignant de ne pas arriver assez tôt, hâtèrent leur marche avec moins de précaution. L'avant-garde de deux miHo hussards autrichiens, commandée par M. de Chetciny, fit mal la découverte et ne se porta qu'au pendant d'un monticule où notre armée dirigeait sa marche.
Le roi de Prusse, dès qu'il s'était éloigné de la vue de notre armée, avait rabattu sur sa droite et s'était posté derrière le coteau pour profiter de notre négligence ; les bataillons français étaient en colonne, les distances point observées, l'artillerie au milieu. Le régiment de Piémont, qui en avait la tête, trompé par la sécurité que lui donnait les hussards en assurant que les ennemis étaient loin et se retiraient à la hâte, fut bien surpris de voir sortir de derrière le coteau les Prussiens en bataille et en bon ordre, ayant
DU MARQUIS DE VALFONS. Mi
àleurlPte seize pièces de canon qui tiraient à portée de fusil ; il voulut exécuter un mouvement par sa droite pour se mettre en bataille et faire place aux trois autres bataillons, mais pendant cette manœuvre l'infanterie prussienne marcha sur lui, et le prince Ferdinand , qui commandait les escadrons prussiens, déboucha aussi sur la droite des bataillons de Piémont, qui filrent écrasés sans pouvoir être soutenus.
Les régiments de deuxième ligne, qui n'étaient pas plus en ordre que ceux de la première, plièrent, et beaucoup de soldats jetèrent leurs armes chargées; ce fut une déroute générale que la présence et la valeur de M. de Soubise ne purent arrêter; voyant ses troupes tournées et sans nulle ressource, il ordonna la retraite, qui avait déjà commencé.
L'artillerie fut prise avec nombre de drapeaux ; notre cavalerie et les dragons firent trèo-bien, chargeant plusieurs fois et toujours heureusement; mais n'étant point soutenus, ils se retirèrent aussi; les ennemis firent beaucoup de prisonniers. Plusieurs de nos soldats, effrayés , parcoururent des distances incroyables ; l'arrière-garde se replia sur le comte de Saint-Germain et ne fut point attaquée. Le roi de Prusse ne suivit pas son armée ; celle de Soubise fut se rallier loin de son champ de batadle.
Je ne me permettrai qu'une réflexion sur cette affaire déplorable, risquée en pure perte. M. de Soubise, en sortant de son camp, devait prendre mille précautions pour marcher au roi de Prusse, prince
redoutable par ses talents et la sévérité de ses manœuvres ; mais le malheur de la surprise étant arrivé, il fallait sur-le-champ, détacher deux brigades de dragons, les porter au galop à deux lieues en arrière de l'armée, et en former une chaîne très- allongée avec des postes de distance en distance pour être en force et contenir les fuyards, qui, tous mauvais sujets, se répandent dans le pays et commettent les plus grands désordres, assurés de l'impunité par l'éloignement de leurs chefs.
Le comte de Saint-Germain , témoin oculaire , m'a assuré que ce funeste événement, qui a tant influé sur la suite de la guerre, n'avait duré que cinq quarts d'heure, depuis le départ du roi de Prusse de son camp jusqu'à la défaite de notre armée.
Pendant notre long et inutile séjour à Halberstadt, le roi de Prusse, pressé de partout, sentant qu'il ne lui restait plus de ressource que dans nos imprudences, et que si nous manœuvrions avec sagesse et circonspection il était perdu , s'était déterminé à écrire la lettre la plus flatteuse et la plus intéressante à M. de RicheUeu. En voici les termes :
c( Le conquérant de Mahon, le vainqueur de la basse Saxe, le petit-neveu du cardinal de Richelieu, héritier de son nom. Test aussi de ses talents et doit être aussi bon négociateur que brave et heureux militaire ; il est impossible que le Roi de France désire
ma perte entière ; c'est trop contre ses intérêts, et je ne puis le croire véritablement mon ennemi ; faites donc la paix, monsieur le maréchal, ce sera le plus beau moment de votre vie. Je m'en rapporte uniquement à vous en vous envoyant un homme sûr avec des pleins pouvoirs signés de moi, scellés de mon grand sceau. Il a ordre de se conformer à vos intentions; j'y mets toute ma confiance. Si vous aviez déjà quelques instructions secrètes de votre cour sur un objet si utile et si nécessaire à l'Europe, nous entamerions sur-le-champ ; et toutes les difficultés entre votre maître et moi seraient bientôt aplanies. En attendant, je vous offre une suspension pour le repos de votre armée, qui fatigue et marche depuis si longtemps. Je me charge de vous faire fournir jusqu'à la signature du traité toutes les subsistances en fourrage et en blé qui vous seront nécessaires ; soyez le médiateur de l'Europe, et ajoutez à tant de titres et de talents celui de pacificateur : c'est le plus beau de l'humanité. »
M. de Richelieu, pénétré du même désir, flatté d'une aussi belle commission, qui terminait h guerre en couvrant sa nation de gloire, et touché des éloges du roi, lui avait répondu que n'ayant nul pouvoir qui l'autorisât à faire une paix dont il sentait les avantages, il expédiait sur-le-champ un courrier à Versailles pour demander les ordres de la cour. Le retour de son courrier et les dépèches ne furent pas selon ses vœux.
L'abbé de Bernis, ministre des affaires étran-
gères, obsédé par le comte de Staremberg, ambassadeur de Vienne, qui lui représentait toujours le roi de Prusse sans nulle ressource, détendit de la part du roi à M. de Richelieu d'entrer avec lui dans nulle négociation, déclarant que le Roi emploierait jusqu'à son dernier soldat pour le réduire; on ne lui permit pas même de profiter de la suspension et des subsistances si chères à aller chercher au loin pendant l'hiver, et qui perdirent de fatigue notre cavalerie.
Le refus" d'une solution qui pouvait être si glorieusement heureuse pour la P'rance amena la perte de Rosbach, la rupture de la convention de Klosterseven et tous nos malheurs. M. de Soubise, campé près des gorges d'Eiserach, demandait toujours à M. de Richelieu de faire deux marches en avant qui auraient sûrement empêché le roi de Prusse de venir sur lui ; mais M. de Richelieu avait un ordre si précis de ne pas dépasser Halberstadt que défense expresse était faite aux munitionnaircs de le fournir de pain s'il voulait aller plus loin.
Ce ne furent pas là nos seuls embarras, et souvent les plus petits sujets occasionnent les plus grands événements.
Bermer, ancien capitaine au régiment de Noailles, avait été fait aide-major général à l'armée de Saxe à Courtray par la sollicitation de madame de Jallais, intendante des Invalides, et donné à Paris par ^ . Ju-
vernay à M. de Richelieu pour le suivre en Prusse. Il n'était ni aimé ni estimé de ses camarades, qui ne vivaient point avec lui. A son arrivée à Halberstadt on le fit lieutenant de roi; il pressura et vexa les Prussiens à son seul profit, et trouvait le poste si lucratif qu'il fut au désespoir d'entendre dire qu'il fallait abandonner cette ville toute ouverte, dominée et trop voisine de Magdebourg pour faire une tète de quartier d'hiver. Il écrivit à M. Duvernayqu'Halberstadt était un poste de la plus grande utilité, ce qui était vrai pour lui, et qu'il fallaitle conserver. M. Duvernay, ne jugeant que par les yeux de son protégé, insista auprès de tous ses entours à Versailles, et il fut résolu qu'on enverrait M. de Crémille, heutenant général presque adjoint au ministère de la guerre, pour en décider.
Je lui dois la justice de dire qu'il se défendit longtemps d'une commission aussi déplacée et aussi désagréable ; mais il fallut obéir. Il arriva avec tant de regret, qu'étant à table chez M. de Richelieu, près de M. de Lavauguyon, depuis duc et gouverneur des Enfants de France, il lui dit:
« Je voudrais que ma chaise, versée à dix lieues d'ici, m'eût cassé les bras et forcé d'y rester, tant je suis au désespoir d'être venu. »
11 fut pourtant résolu que nous abandonnerions Halberstadt. Nous partîmes le 7 novembre pour aller au château d'Achem, où, soupant chez M. de Richelieu, je vis un officier de Fischer apportant la fâcheuse nouvelle de la perte de la bataille de Rosbach.
Je suivis M. de Richelieu dans son cabinet, et après avoir tout écouté, je lui dis :
« Monsieur le maréchal, vous venez d'apprendre le malheur des autres, nous serons témoins de vos succès ; je me flatte d'y être acteur. »
Il m'embrassa avec la bonne grâce qu'il met toujours à ses caresses.
Dans la nuit, le courrier de M. de Soubise apporta une lettre qui confirmait nos revers et les siens. On fit partir des brigades de cavalerie et de dragons pour rejoindre et rassembler son armée, et nous poursuivîmes notre marche sur Wolfenbuttel.
Le roi de Prusse, désespéré de sa position, ne s'était décidé à hasarder un événement aussi peu sûr pour lui, si nous avions été sages et prudents, qu'après le refus bien involontaire de M. de Richeheu d'un accommodement. Quelle différence ! La France victorieuse à ce moment, maîtresse du Hanovre et d'une partie de l'Allemagne, pouvait dicter la paix, que le roi de Prusse eût signée sans discuter, tant ses affaires étaient mauvaises.
Il est bien imprudent de donner de trois cents lieues des ordres à un général qui, voyant tout par lui-même, sent la difficulté des subsistances et l'impossibiUté d'une guerre d'hiver; puisqu'on lui a confié une armée , on l'a cru capable, il faut donc s'en rapporter à lui et ne pas le gêner par des combinaisons que les circonstances qui changent à cha-
que instant rendent souvent inexécutables. A la guerre tout est incidents ; et le général , par sa présence et ses lumières, peut seul les 'apprécier. L'expérience constante devrait décider à prendre le parti, aussi sage que nécessaire, de le laisser maître de faire le bien, surtout quand il y a certitude matérielle du succès. A plus forte raison faut-il ne confier une armée qu'à un chef capable de la conduire, et ne jamais perdre de vue qu'il y va du salut de tous, et, qui plus est, de l'honneur de la nation.
Lorsque le roi de Prusse eût passé la Saale sur quatre ponts avec vingt-huit mille hommes, M. de Soubise avait trente mille Français, cinq mille Autrichiens et douze mille hommes de l'armée de l'empire commandés par le prince de Saxe-Hildburghausen ; il fut dans un instant battu à plate coulure et perdit tout.
Soyons justes, était-il possible qu'un grand roi qui, depuis quinze ans, formait ses troupes, les menait lui-même à la guerre et combattait à leur tête, cédât devant le caprice et l'imprudente audace de jeunes courtisans sans mérite? Comme Français, je donnerais tout au monde pour que cela ne fût pas arrivé, mais comme mihtaire j'ai le droit de dire : La guerre est un métier, et, en toutes choses, les succès sont réservés à ceux qui savent leur métier.
Si l'on eût porté notre grande armée plus en avant, jamais le roi de Prusse n'eût attaqué M. de Soubise ; mais le désir de procurer à ce général une occasion particulière de se montrer fit donner à M. de Riche-
lieu Tordre de rester dans l'inaction, et, retenus à portée de l'armée de Soubise avec quatre-vingt mille hommes, nous eûmes le regret de voir écraser trente mille Français.
Tout devrait être calculé pour la gloire du Roi et rintérêt de la nation, sans des préférences particulières toujours nuisibles au bien général, dont il faut s'occuper uniquement au dehors comme à l'intérieur.
SOMMAIRE
1757, — Brunswick. — Le prince Ferdinand. — Imprudences. — Rupture de la convention. — Le duc de Rictielieu. — Déceptions. — Lunebourg. — Zell. — Attaque de Lunebourg. — Siège d'Harbourg.
— Le duc de Richelieu est remplacé par le comte de Clermont- Prince. — Mortalité. — Les hôpitaux; — La contagion. — La peste.
— Considérations sur le service sanitaire. — Soins à prendre pour les recrues. — Passage du Weser par le prince héréditaire. — Le comte de Chabot. — Capitulation généreuse. — Evacuation de Brunswick. — Le baron de Schelestadt. — Le gouverneur du prince.
— Bons procédés. — Les marchés de fourrages. — 1758. — Service rendu. — Offre de rémunération. — Refus. — Déclaration honorable. — Exactions. — Exécution loyale du traité. — Recherche des blessés. — Ressources pour l'armée. — Les malades en croupe.
— Bataillons prisonniers. — Canons et munitions sacrifiés. — Fautes stratégiques. — Retour en France.
Le maréchal de Richelieu reprit son quartier à Brunswick et cantonna l'armée. Le prince Ferdinand de Brunswick, au service du roi de Prusse, était venu prendre le commandement des alliés, qu'on avait laissés ensemble quand leur désir, notre sûreté et les termes de la convention s'accordaient pour qu'ils fussent dispersés. Le duc de Cumberland étant repassé en Angleterre, ce nouveau général saisit le prétexte de notre indécision et prétendit n'être plus obligé à tenir une convention que nous avions voulu rendre plus onéreuse et ne pas exécuter.
L'affaire de Rosbach et la présence d'un général prussien inspiré par le roi et aidé de ses lumières, rendit à cette armée abattue une audace et une confiance mutuelle que nos succès lui avaient fait perdre ; car avant l'arrivée du prince Ferdinand, loin d'être unis, les alliés étaient toujours prêts à s'abandonner réciproquement.
Le prince Ferdinand ranima tout ; il écrivit à Ml de Richelieu d'une façon ambiguë sur la convention ; M. le maréchal crut qu'il n'y avait comme auparavant qu'à se montrer pour faire rentrer dans les lois prescrites. 11 se met en route avec une partie de son armée, arrive àZell etcontinue sa marche parce pays affreux qui est entre l'Aller et l'Elbe; arrivé à portée des ennemis, il les trouve trop bien postés pour rien entreprendre sur eux ; un froid excessif, des subsistances difficiles, la contenance des ennemis, tout le décide à se retirer. Le moment était passé et la prédiction du comte d'Onnep commençait à s'accomplir.
L'armée française rétrograda pour regagner Zell et ses quartiers ; l'armée ennemie sortit sans scrupules des limites prescrites par la convention, qu'elle avait gardées jusqu'alors, et marcha avec tant de vivacité qu'elle arriva en môme temps que les Français à Zell. 11 y eut dans le faubourg de Lunebourg un combat qui aurait eu des conséquences funestes sans la précaution qu'on prit de lever le pont-levis de l'Aller, qui sépare la ville du faubourg, dont les ennemis s'emparèrent; ils y prirent poste si près, que nos sentinelles et les leurs n'étaient pas à demi-
portée de pistolet. Notre armée n'était point rassen)blée, celle des alliés Tétait, très-instruite de notre position, ayant à elle tout le pays.
On avait déjà pris le parti de renvoyer les équipages pour gagner Hanovre. L'armée devait suivre le soir et abandonner Zell. Cependant le maréchal persista à tenir, et à attendre les différentes parties de son . armée dispersées dans les quartiers d'hiver. En partant de Brunswick pour marcher sur Stade, il m'y avait laissé aux ordres du marquis d'Armentières avec vingt-huit bataillons , la tête do son infanterie, en me confiant qu'en le voyant s'éloigner de cette ville, les Prussiens, conduits par le prince Henri, frère du roi, ne manqueraient pas d'ossayer une tentative pour s'assurer de cette place et tâcher de la reprendre.
M. de Richelieu, pressé à Zell par le prince Ferdinand, nous envoya Tordre d'aller le joindre au plus vite avec une partie des vingt-huit bataillons pour le mettre en état de soutenir sa position sur TAller, fort chancelante vu le peu de troupes qu'il avait. Au bout de (l;^ux ou trois jours, la plus grande partie de l'armée, arrivant de tous côtés, se trouva réunie. On resta au bivouac ou dans de mauvais villages, malgré la rigueur de la saison.
Les ennemis souffraient autant que nous. Le maréchal se détermina à les forcer de se retirer en les attaquant. La disposition fut faite par M. de Maillebois, maréchal général des logis. Il y avait trois points d'attaque : celui de la gauche au-dessous de
Zell; le centre en sortant de la ville pour marcher au faubourg de Lunebourg, et celui de la droite à Alten-Zell, où j'étais, faisant le détail de la première ligne aux ordres du marquis d'Armentièi'es ; le prince Ferdinand, content de nous avoir fait lever nos quartiers et forcé de nous rassembler à un bivouac ruineux pour la cavalerie et malsain pour l'infanterie, se retira la veille de Noël.
La terre était couverte de neige ; nous passâmes l'Aller sans coup férir et après une marche et un mouvement de vingt-quatre heures, nous prîmes poste au camp abandonné du prince Ferdinand, qui regagna tranquillement Stade. M. de Richeheu retourna à Hanovre ; je restai avec M. d'Armentières et trente bataillons de troupes légères à Zell, en attendant de savoir sûrement que les ennemis étaient séparés ; malheureusement on n'avait point retiré de Harbourg le régiment de la Roche-Aymon ; car, vu la convention, nos quartiers d'hiver avaient été portés jusquelà et bordaient la rive gauche de l'Elbe.
Ce sont de bonnes villes où le soldat était à portée de se rlélasser des fatigues d'une campagne de onze mois. Le prince Ferdinand fit le siège d'Harbourg et ne le prit qu'après très-longtemps, quoique la place n'eût d'autre défense qu'un double fossé.
Le comte de Maillebois reparlit pour la cour. Peu après qu'il y fut ari'ivé, le marécbal apprit que M. le comte de Ciermont, prince du sang, venait prendre
le commandement de l'armée et y réparer la discipline et le désordre dont on se plaignait beaucoup à la cour. Le prince arriva en effet dans la ville de Hanovre, oa M. de Vogué, maréchal de camp, qui y commandait, le reçut; car M. le maréchal, ne voulant pas l'attendre, était parti la veille.
On pouvait encore, en prenant des précautions, réparer nos fautes, se resserrer dans un centre et tenir les ennemis en respect devant notre armée qui était très-forte , mais beaucoup trop étendue par la sécurité que donnait la convention. Tous les quartiers d'hiver avaient été distribués à titre de commodité, comme si on eût été en France : nulle précaution pour recevoir des ennemis qu'on ne croyait plus avoir.
M. le comte de Clermont ne connaissait point le terrain; les personnes qui l'approchaient le plus et que je ne nommerai point, n'avaient nulle intelligence et étaient peu propres à inspirer à ce prince les choses même indispensables. Lorsque nous étions maîtres de tout le pays et sans inquiétude, on aurait pu placer notre parc d'artillerie, nos pontons et tout ce qui y est attaché à Brunswick; c'était la tête de nos quartiers les plus à portée de Magdebourg; mais la convention rompue, il fallait profiter de la gelée pour faire rétrograder notre artillerie et tout le parc et établir un dépôt sur leWeser, qui assurait toujours notre retraite. Les vivres n'y devaient être reunis que successivement; les hôpitaux généraux n'auraient pas dû y rester ; il y avait de gros magasins de fourrages que nos escadrons des flancs et des der-
rières pouvaient et auraient dû consommer, pourne pas faciliter la marche des ennemis qui menaçaient de se mettre en mouvement.
Le comte de Clermont savait en arrivant que s'il était attaqué, il abandonnerait cette partie-là, nos quartiers étant en Tair. Les soldats succombaient de fatigue; les hôpitaux, faute de soins et d'argent, étaient très-mal servis, et ces beaux bataillons victorieux trois mois auparavant, couvrant cent cinquante lieues de pays qu'ils venaient de conquérir, disparaissaient sans secours sous la pelle des fossoyeurs. Nous perdions jusqu'à quatre cents hommes par jour ; la nation est trop faible et trop peu précautionnée pour faire les guerres d'hiver.
Le service des hôpitaux m'a toujours affecté ; j'y allais deux fois par jour, les entrepreneurs abusaient du droit qu'ils avaient de n'être pas payés ; au lieu de faire le bouillon avec de très-bon bœuf, ils le faisaient à leur plus grand profit avec de jeunes vaches ; la viande trop peu faite causa la dyssenterie, et le soldat, exténué, ne tint point contre ce nouvel accident.
La malpropreté amena la contagion ; le marquis de Roquépine, maréchal de camp, de qui je ne puis faire trop l'éioge, y mettait tous ses soins et y allait comme moi deux ou trois fois par jour. Nous y allions à des heures différentes pour qu'd y eût toujours quelqu'un; un matin, la sentinelle et le sergent de garde m'arrêtèrent à la porte de l'hôpital et ne voulurent point me laisser entrer, disant que le
marquis de Roquépine m'avait nommément consigné; je crus que quelque directeur ou contrôleur, trop harcelé par mes soins, s'était plaint à lui. J'y courus, il me reçut avec amitié, m'avoua que c'était bien lui qui, pour des raisons très-graves, avait été forcé de me consigner ; qu'il me priait instamment de ne pas les lui demander et que dans la suite il me les dirait; mais qu'en attendant, il exigeait le plus profond silence sur notre conversation.
Trois jours après nous partîmes, et il me dit alors qu'il avait fait transporter lui-même plus de vingt soldats qui, de Faveu de plusieurs chirurgiens, a valent le bubon de la peste ; par amitié pour moi il n'avait pas voulu en m'exposant à ce danger que mon zèle et mes soins fussent trop cruellement payés ; heureusement notre départ et le^ grand froid arrêtèrent le progrès du mal.
Dans ces temps de calamités, j'avais causé avec le directeur de la poste aux lettres de l'armée ; il m'apprit que sa recette journalière était de trois mille à trois mille quatre cents francs ; je crus qu'un argent qui sortait de la poche des militaires devait être employé à secourir les malades qui en avaient un vrai besoin; j'indiquai cet expédient si simple au général : il me répondit qu'on n'intervertissait point les différentes parties de la manutention; avec ces beaux principes, nos soldats étaient dans la plus grande misère.
nc> SOUVENIRS
Je ne quitterai point l'article des hôpitaux sans me
permettre quelques réflexions; c'est le salut de Tarmée ,
et il y a autant de maladresse que de cruauté à ne
pas secourir de braves gens qu'il est si difficile de former et de remplacer.
Une faut jamais mettre un hôpital au quartier général ni dans les villes où on rassemble des corps considérables.Les médecins et les chirurgiens opinent toujours pour qu'ils soient placés là par le désir qu'ils ont d'être à portée du général , de l'intendant et de l'étatmajor,cequi leur donne des agréments personnels; mais ce choix est nuisible au soldat, qui souvent est resserré dans l'emplacement; Tair s'y corrompt, et les maladies, devenant épidémiques, se communiquent bientôt aux troupes voisines.
Il faut préférer quelque château, situé au centre des quartiers un peu éloignés des villes , sur une hauteur, en bon air, et changer de temps à autre les salles où sont les malades, pour les purifier; si on ne prend ces précautions, l'air devient à lui seul une cause de maladie, et les soldats les plus sains et les mieux portants ne résistent pas à cet inconvénient facile à prévoir.
On doit peser la viande destinée au bouillon devant un officier; personne n'est tropbon pour veiller à la conservation de citoyens devenus aussi précieux par leur utilité que dignes d'estime par le sacrifice de leur existence, qu'ils font noblement à la patrie. Il faut voir mettre cette même viande dans toute sa pesée à la marmite, où il y aura tou-
DU MARQUIS DE VALFONS. ni
jours en sentinelle un vieux soldat pour qu'on ne puisse commettre d'infidélité ; prêter la plus grande attention à la distribution, à la qualité des remèdes, du pain, du vin, ainsi qu'à la propreté des salles et à tous les détails du service.
Il est indispensable d'avoir un hôpital de convalescents où le soldat qui commence à se mieux porter puisse, par une augmentation d'aliments et des promenades modérées dans un air plus pur, reprendre graduellement ses forces. Je sais que les entrepreneurs, souvent trop protégés par des raisons honteuses pour les protecteurs, s'opposeront toujours à un établissement aussi salutaire : le soldat convalescent, en revenant à la santé, a plus d'appétit ; il faut lui donner la portion entière, le profit est moindre ; mais si ce même homme sort faible, cà peine guéri, pour retourner tout de suite au camp, passant d'une salle chaude, surtout dans l'arrière-saison, sous une tente très-froide, il reprend la fièvre, à laquelle s'adjoint souvent une fluxion de poitrine, et revient finir à ce même hôpital, où il ne fût pas rentré si on lui eut donné le temps de se remettre entièrement dans un lieu de convalescence.
Que de braves soldats seraient rendus au Roi si on prenait ces précautions, aussi simples .que faciles 1 J'en ai la plus grande expérience ; toutes les fois qu'on ne l'a pas fait, l'armée a péri sans combattre.
Je ne puis encore quitter ce sujet sans parler des recrues qui arrivent pour remplacer t^mt de victimes.
On recrute dans le fond des provinces ; on rassemble vingt millejeunes gens de toutes les parties du royaume, qu'on en voie à l'armée, mal velus et accablés d'une longue route, en février et en mars ; on leur donne sans précautions les habits des morts ; on les met en chambrée avec les vieux soldats, dont plusieurs sortent des hôpitaux ; d'autres sont soignés dans les chambres, où l'air est vicié; les jeunes soldats, qu'une faction d'hiver fatigue, sont surpris, tombent malades, et souvent il en meurt un quart avant d'entrer en campagne. Les plus robustes tiennent jusqu'en avril ou mai, où les nuits, encore froides sous la toile, les font bientôt suivre leurs camarades.
Je voudrais qu'il y eût des dépôts de recrues dans des villes et de bons villages à une vingtaine de lieues derrière les quartiers où l'armée a passé l'hiver; qu'on y formât des établissements où l'on enverrait deux anciens capitaines par bataillon, quatre lieutenants, un sous-aide-major, huit sergents, des caporaux, et sur le tout un aide-major très-intelligent , avec un drapeau ; qu'avant d'y vêtir le jeune soldat, on eût soin de bien faire bouillir à plusieurs eaux dans des chaudières, avec des herbes fortes, les habits venant des hôpitaux ; ils se rétréciront, mais les soldats qui arrivent sont presque toujours plus minces que les anciens.
Je voudrais encore que les recrues fussent mises à l'ordinaire avec de vieux chefs de chambrée; qu'on leur fît faire un service léger et de simple discipline,
Jes instruisant peu à peu avec douceur et fermeté, et qu'enfin on les fît manœuvrer ensemble modérément dans le principe. Le fusil est lourd pour eux , ils ne savent pas ce qu'on leur demande, ils sont excédés de fatigue, se dégoûtent etne comprennent pas; Tofficier-major s'impatiente, les brusque, et tout va mal ; tandis qu'en exigeant peu à la fois, ils s'y plaisent et se forment de tout point.
Quand au commencement de la campagne l'armée se mettra en marche, il sérail à désirer qu'on laissât les recrues en arrière; généralement les premiers mouvements ne se font que pour prendre des camps de subsistances ; on n'est point encore assez près de l'ennemi pour prévoir une affaire ; le service n'est point pénible ; les anciens soldats, plus accoutumés à la fatigue, peuvent y suffire. Pendant ce temps-là les recrues se fortifieraient en s'instruisant, et au mois de juin, lorsque la saison est plus douce et les légumes arrivés, on ferait venir les recrues, pour qui le spectacle d'une armée et leur service même deviendrait un bonheur.
Avec de pareilles précautions les troupes se trouvent complètes et en état d'agir en juillet et le reste de la campagne. Je serais trop récompensé si mes réflexions, fruit d'une longue pratique, pouvaient conserver un soldat au Roi et un citoyen à l'État ^
1 Ces détails paraîtront peut-être surannés, aujourd'hui que l'expérience et les progrès de l'hygiène ont donné à toutes les parties du service des armées un régime satisfaisant; mais n'est-il pas intéressant de connaître quelles réformes et quelles améliorations un
Je reviens à notre position d'hiver ; nous étions tenus dans une inaction cruelle par la rigueur de la saison, mais toujours dangereuse dans un pays où il n'y a ni places ni postes sûrs pendant la gelée des rivières.
M. le prince héréditaire de Brunswick marcha sur Yerden, qui est en avant de l'Aller et que Saint-Chamans, maréchal de camp, abandonna pour se retirer derrière la rivière ; le poste n'était pas tenable. L'officier commandant Farrière-garde, chargé de brûler le pont de l'Aller, ne le fit pas; les ennemis en profitèrent pour marcher à Ohra,oii commandait le comte de Chabot-La-Fère, maréchal de camp. Pendant qu'il se défendait avec vigueur sur la chaussée en avant du Wéser, le prince héréditaire eut l'audace de passer le fleuve sur des radeaux au-dessus de la ville.
M. de Chabot avait envoyé à la rive gauche du Wéser une patrouille de cinquante dragons commandés par un capitaine qui n'alla pas assez avant pour découvrir le détachement des ennemis. M. de Chabot, très-étonné de se voir attaquer derrière lui, n'eut que le temps de se replier et de se jeter dans des masures, mais le prince, jeune et ami de la valeur, voulut bien signer une capitulation qui permettait au comte de Chabot de se retirer avec ses troupes auprès de notre armée. Le lieutenant général d'Anberg, qui commandait le gros détachement en campagne, blâma le prince héréditaire d'avoir
homme de guerre expérimenté a pu concevoir^ il y a cent ans, dan» sa sollicitude pour le bien-être de nos soldats? [Note de l'Éditeur.)
DU MARUUIS DE VALFONS. 331
fait aussi légèrement une telle concession à un ennemi forcé de se rendre par sa position compromise; cette générosité ou ce manque d'expérience sauva le comte de Chabot et récompensa sa fermeté.
Le prince Ferdinand marcha en même temps sur notre flanc par Zell ; les Prussiens, commandés par le prince Henry, débouchèrent de Magdebourg pour attaquer Brunswick et Wolf^^nbultel qui faisaient la tête de nos quartiers, n'ayant qu'un bataillon en avant à Osterwick.
Notre sécurité et notre inaction d'un mois furent punies; nous levâmes nos quartiers avec la plus grande précipitation; on ne nous donna que six heures pour évacuer Brunswick, où était le parc de l'artillerie. Il aurait fallu au moins huit jours et une très-grande quantité de voitures que nous n'avions pas.
Je voulais profiter de l'amitié que me portaient M. de Schélistet et M. de Cram, ministres du duc de Brunswick, pour faire une capitulation au profit de nos malades qui, sans compter ceux que nous emmenions, étaientencore près de deux mille. M. de Yillemur, lieutenant général commandant, dit que ce n'était pas l'usage et s'y opposa.
J'aurais pourtant réussi par le souvenir des bons procédés que j'avais eus pour les Brunswickois pendant notre séjour, et des conseils que je leur avais donnés. Après la bataille d'Hastenbeck, le baron de Schélistet, contrôleur général, s'était rendu dans cette ville avec un autre député pour remettre les
États de son maître sous la protection du maréchal d'Estrées et lui demander de les traiter avec bonté.
J'étais à dîner entre euxdeux chez le maréchal, qui m'avait chargé d'en avoir soin. Je trouvai tant d'esprit, de douceur, de bonne foi, dans le baron de Schélistet, que je me fis un devoir de lui être agréable ainsi qu'à son pays, ayant toujours en vue néanmoins d'être encore plus utile à notre armée par les renseignements que j'en pourrais tirer. Je commençai par lui faire l'éloge des troupes et surtout du prince héréditaire, qui s'était porté partout pendant l'action et avait montré autant de valeur que d'activité. Au milieu de mon propos, je me retournai du côté de l'autre député, que je vis tout en larmes et qui, à travers ses sanglots, me dit :
c( Pardonnez-moi, je pleure de joie, malgré nos malheurs, en entendant louer un prince dont j'ai été le gouverneur; oui, monsieur, il aie germe des plus grandes vertus. »
Je continuai à causer avec le baron de Schélistet, à qui je facilitai les occasions d'avoir des audiences du maréchal d'Estrées, pour finir ses affaires et retourner dans les États de son maître, où il sut empêcher par de sages mesures le grand désordre qui pouvait résulter de l'arrivée des troupes françaises.
Ayant acquis ces premiers titres à sa confiance à Ilastenbeck, je les augmentai à Brunswick pendant les mois de décembre 1757 et de janvier et février 1758; étant chargé comme major général d'un détail
journalier avec lui, je l'assurai en arrivant que je lui donnerais toutes les facilités pour le service, n'y mettant nulle violence mais la plus exacte discipline, tâchant toujours d'accorder le bien-être de nos soldats avec l'intérêt des habitants, et le priant de s'en lier à moi jusqu'au jour oii je lui demanderais quelque avantage personnel ; ma franchise et l'épreuve qu'il en fit en suivant mes indications me le gagnèrent entièrement, au point qu'il me disait tout. Je n'en abusai jamais; mais j'en profitai pour le bien de nos troupes et pour informer notre général des choses bonnes à savoir, il m'a été aussi utile que je lui avais paru serviable.
Un grand service que je fus à même de rendre à son pays toucha particulièrement le baron de Schélistet.
Brunswick et les autres parties de ce petit État avaient été taxés à neuf cent mille rations de fourrage ; effrayé de cet impôt et chargé de le fournir comme ayant le district de la finance, il me confia que, dans l'impossibilité d'y satisfaire, il avait eu recours à une compagnie de nos entrepreneurs français, avec qui il avait fait marché à quarante sous la ration. Je sentis que lui, son pays et nous, serions les victimes de cet arrangement, dont le profit considérable reviendrait tout aux entrepreneurs.
Je demandai à M. de Yillemur la permission de suivre et d'exécuter un autre projet; je causai avec les majors et les colonels des régiments qui étaient à Brunswick, tels que le marquis de Bréhaut, colonel
de Picardie ; le marquis de Belmont, de la Marine ; le commandeur de Fleury, du régiment de cavalerie de son nom ; je leur persuadai sans peine que de l'argent pour nos places de fourrage valait mieux que de la mauvaise denrée ; sûr de leur consentement comme de leur désir, j'allai trouver le baron de Schélistet, à qui je prouvai, vu la cherté de son marché passé avec les entrepreneurs français , qu'il était plus simple de le rompre, et qu'au lieu de quarante sous par place à leur donner, nous nous contenterions de vingt sous pour l'infanterie, et de vingtquatre sous pour la cavalerie.
Il fut enchanté de ma proposition , mais au désespoir de son marché signé; je le rassurai en lui disant que l'infidélité des commis du fourrage dans la qualité et le poids de leur fourniture le mettrait bientôt en devoir de le rompre, et je l'ajournai à la première distribution. Je m'y transportai avec lui, en habit gris, comme curieux ; au premier régiment fourni, je fis suspendre la distribution et peser les bottes de foin et de paille déjà délivrées; il s'en fallait de moitié qu'elles fussent du poids convenu ; il devint facile d'annuler le traité.
On nous donna nos places en argent et on envoya, comme nous en étions d'accord, des ordres à tous les pays de nous porter du fourrage que nous payions dix sous aux paysans, trop contents de n'être point fourrages.
Par un expédientaussi simple, le pays ne paya que neuf cent mille francs au lieu de dix -huit ; la place
réduite à vingt sous diminuant de moitié la somme; de telle sorte que les paysans reçurent de nos troupes quatre cent cinquante mille francs en payement, et il resta quatre cent cinquante mille franccs de profit à nos officiers.
J'eus pour ma part la satisfaction d'avoir contribué au bonheur de tout le monde; mais le ministère du pays où nous étions crut qu'il devait m'en revenir quelque chose de plus ; on me porta une bourse dans laquelle il y avait deux mille ducats, faisant à peu près vingt mille six cents francs, argent de France, en me disant que si le duc était à Brunswick il me donnerait une épée d'or, présent digne d'un souverain à un militaire, mais qu'en son absence on me priait d'accepter cette bourse, témoignage de la reconnaissance publique; j'insistai, on me pressa, et je cédai, du moins en apparence.
A trois jours de là, le conseil de l'État assemblé, j'allai au lieu oiiïi se tenait et demandai à être introduit dans la salle. On m'ouvrit, croyant que j'avais un ordre à porter ou un nouvel arrangement à proposer, comme cela m'arrivait souvent.
Je dis aux membres du conseil que, pénétré de la plus vive gratitude, j'avais cru devoir accepter leur présent et le garder quelques jours pour prouver tout le prix que je mettais aux marques de leur amitié, mais que je servais un trop grand maître pour recevoir une récompense de ses ennemis sans sa permission, ses officiers n'ayant d'ailleurs nul besoin de secours étrangers ; que, demeurant très-sen-
sible à leur procédé et ne pouvant en profiter, je leur rendais les deux mille ducats, les priant de les distribuer aux pauvres paysans ayant le plus souffert du passage de nos troupes, et que désirant conserver cependant un souvenir de nos relations, j'espérais qu'Us voudraient bien me donner au nom des États une attestation de leur don et de mon refus, ce qu'ils firent en termes très-convenables dans un acte signé par un prince de la maison de Brunswick-Lunebourg^
Ce fut le seul trésor que je rapportai en France; et je dois cet hommage à ma femme, qu'à mon retour elle me reçut mille fois mieux que si j'avais acquis des richesses dont la source nous eût fait rougir l'un et l'autre ; il faut faire le bien pour la récompense de l'avoir fait, c'est la seule manière d'être content de soi et des autres. Arrivé à la cour, je n'eus rien et je vis donner à, un officier, que je veux bien ne pas nommer, dix mille francs de pen-
* 1. « Nous, États du duché de Lunebourg, certifions que M. de Valfons, brigadier et aide-ujajor général de l'armée de Sa Majesté Très- Chrétienne, s'a bien voulu prêter à nos sollicitations dans différents cas pendant son séjour ici, qu'il a fait observer aux troupes le plus de discipline qu'il a dépendu de lui, n'en étant pas commandant; qu'il a même secouru nos habitants et donné main-forte pour qu'on leur rende justice. Nous ne pouvons trop nous louer de tous ses soins, d'autant plus qu'il n'a jamais rien voulu recevoir de notre vive reconnaissance que ce certificat aussi vrai que juste. En foi de quoi nous nous sommes souscrit et fait apposer notre sceau ordinaire. «Fait à Zell, le 14 janvier 1758.
« Signé : J. F. dk I inebourg, « Au nom des États du duché de Lunebourg. »
sion : il avait pendant l'hiver traité quelque affaire à Bretten et forcé les magistrats de cette ville neutre à lui compter mille louis; je me crois plus riche que lui et mieux récompensé.
Le baron de Schélistet montra la même probité lors de notre départ trop précip'té de Brunswick. ïl pouvait abuser de la circonstance et de la marche des Prussiens sur nous en ne payant pas ce qui était convenu pour notre traitement d'hiver; mais il me dit que, lui ayant donné tout le temps de rassembler les fonds et m'en étant remis totalement à sa bonne foi, il me prouverait qu'il méritait ma confiance ; il fît ouvrir trois bureaux dans différents quartiers de la ville, pour être à portée de tous les militaires pendant la nuit qui précéda notre départ. J'avais averti les officiers d'aller chercher ce qui leur était dû; tout fut payé avec la plus grande exactitude et notre absence ne changea rien à ces procédés.
Les Prussiens voulurent s'emparer de nos malades et les faire prisonniers de guerre ; le baron de Schélistet s'y opposa , disant qu'ils l'étaient des Brunswickois, et on les rendit bien portants* sanr, rançon. Si j'avais pu supposer cette action généreuse, j'aurais empêché une première évacuation de huit cents de nos malades que nous ramenâmes avec nous, et qui, abandonnés de tous, sont cependant arrivés par mes soins jusqu'à Ilameln.
Outre l'attention continuelle que j'avais pour eux, je ne cessai de veiller pendant cette marche aux autres soldats, et après avoir marqué le camp ou les
caiiloiinemeiils, je prenais cent cinquante dragons qui étaient venus aux campements et, Tarmée arrivée, je faisais, avec des chariot?, une marche rétrograde de deux lieues, suivant la route que nous avions parcourue, et ramassant les soldats que la lassitude etle froid avaient empêché de nous joindre ; chaque nuit j'en ramenais une vingtaine qui auraient été victimes des paysans ou des hussards ennemis dont nous étions suivis; j'en sauvai ainsi près de deux mille. M. de Yillemur en rendit compte à la cour.
J'eus, en arrivant à Aller-Pringue, dans la même retraite, une contestation avec les chefs de l'état-major,Cornillon, major général, et le marquis de Monteynard, maréchal des logis. Nous joignîmes dans la plaine derrière ce bourg une partie de l'armée commandée par M. le comte de Clermont;on me montra de la main le terrain destiné aux vingt-huit bataillons que je menais; tout était couvertde neige, point d'abri, nul secours. Je crus qu'il serait mille fois plus avantageux de cantonner les troupes, qui avaient déjà beaucoup souffert ; je plaidai leur cause devant le prince et toute l'armée, en prouvant que la position de la plaine , militairement regardée , était très-défectueuse; que le soldat, manquant de tout, se répandrait pour piller dans la campagne ; qu'Aller-Pringue était un gros bourg fermant la gorge des montagnes, et nous en rendant les maîtres; j'ajoutai que si les ennemis osaient nous y atta-
quer, nos soldats réchauffés, nourris et reposés, seraient bien plus en état de les recevoir; enfin que je me chargeais de placer mes Yingt-huit bataillons et de pourvoir à leur subsistance en pain dont l'armée manquait.
J'avais toujours eu pendant la marche un certain nombre de chariots vides pour ramasser les traînards malades; j'y faisais aussi mettre les sacs de farine, que les charretiers des vivres jetaient dans les mauvais pas pour alléger leurs voitures trop chargées par l'évacuation en partie des magasins que nous abandonnions; de plus, je fis fouiller toutes les maisons d'AUer-Pringue, où nos premiers convois de vivres avaient passé et où je savais qu'on avait vendu une quantité de farine à très-bas prix. Ces différentes ressources furent le salut des bataillons; on séjourna, le soldat se refit, et en partant tous les colonels et majors des régimei:ts vinrent me remercier de mes soins et de mes utiles secours.
Ces détails, quelque médiocres qu'ils paraissent, sauvent une armée ; mais il est plus commode de dire KcOn campera dans cette plaine,» sans faire réflexion que tout y va périr.
Il fahut évacuer un hôpital de convalescents; les hommes étaient trop faibles pour aller à pied, et nous n'avions point de chariots; je proposai à deux de nos régiments de dragons de ne pas abandonner leurs camarades et de les prendre en croupe, ce qui fut accepté de la meilleure grâce. Je vis avec joie par ce Couchant accord nos six cents convalescents montés
chacun derrière un di-agon ; mais ce qui me plut encore davantage, c'est qu'à une lieue du camp tous les dragons étaient à pied et menant leurs chevaux par la bride , trop contents d'avoir mis plus commodément en selle les soldats confiés à leurs soins, pour les ramener en France.
Si, en partant delà ville de Hanovre, M. le comte de Clermont eût voulu suivre mes conseils, passer par Minden et replier ce poste pour se rendre àHameln, M. de Morangiès, lieutenant général, n'eût pas été pris avec nombre de bataillons. M. le comte de Clermont, arrivé à Hameln, crut les pouvoir retirer on jetant un pont soutenu d'un corps commandé par M. d'Armentières. Nous fumes maîtres de la communication, par conséquent de faire sortir nos troupes de Minden, pendant quatre jours; mais la cruelle inaction où nous étions toujours à Hameln donna le temps aux ennemis d'investir le corps et de le prendre prisonnier.
M. le comte de Clermont avait une espèce d'attaque, on le saignait; dix-huit jours se passèrent sans prendre aucun parti ni précaution. 11 eût été facile, pendant ce temps, de déblayer tout le parc d'artillerie, pontons, munitions, etc. On ne se réveilla d'une funeste léthargie que pour partir; alors on brisa, on brûla tout le parc d'artillerie, et on fit jeter poudre et boulets dans le Wéser. Nous laissâmes même, en passant h Lippstadt, dix pièces de canon de fonte
DU MARQUI=^ DE VÂLFONS. " ^^]
toutes neuves qu'où auiait pu, avec la plus grande facilité, mener à Haltern, et de là par la Lippe à Wesel.
Nous avions encore une armée nombreuse malgré la mortalité, et nous fuyions devant une poignée d'ennemis qui ne noussuivaient que de très-loin , n'osant se compromettre. Nous arrivâmes à Wesel après avoir perdu un pays immense; il nous eût été très-facile de conserver le AVéser et les places où nous voulions revenir au mois de juin ; malgré ce désir , on abandonna toutes les places , avec un fonds de cent cinquante-sept mille hommes. Notre cavalerie surtout était encore admirable. Je revins en France, au mois d'avril 1758, après avoir été témoin de tant de désastres, fruits de l'incapacité et de la négligence ; car jamais le nombre ni la valeur des ennemis n'ont justifié nos revers.
SOMMAIRE
i 767. — Demande du grade de lieutenant général. — M. de Beauvau. — Souvenir de Prague. — Madame de Bassompierre. — La Maison et l'infanterie. — M. du Bois. — Conseil. — Une protectrice nécessaire. — La princesse de Bauvau. — Courtoisie de M. le maréchal de Biron. — 1771. — M. de Valfons reçoit le cordon rouge.
— Le comte de Provence. — Remercîments au Roi, et aux princes.
— Félicitations. — Lettre de M. de Lavauguyon. — Lettre du cardinal de Bernis. — M. de Valfons, lieutenant général. — Lettre du ministre de la guerre.
En 1767, je priai le prince de Beauvau, capitaine des gardes, ami de M. de Choiseul, de demander pour moi le grade de lieutenant général, auquel j'avais droit par mon ancienneté.
Lors du siège de Prague, en 1742, j'étais colonel et lui simple volontaire : le désir de remplir son devoir, même en cette qualité, le détermina à faire une sortie la nuit avec deux compagnies de grenadiers, dans les rangs desquels il s'était mêlé. Faisant les fonctions d'aide-maj or général , j 'étais chargé des sorties et pouvais, à ce titre, disposer des compagnies de grenadiers auxiliaires, qui restaient toujours au dépôt de l'attaque en cas d'événement. Ayant vu partir M. de Beauvau, je crus devoir protéger, sans lui en rien dire, son zèle et sa bonne volonté. Je le sui-
vis avec Jeux autres compagnies de grenadiers et me mis sur le flanc des deux premières qui allaient en avant, pour qu'elles ne fussent point tournées ou coupées.
A peine étais -je posté , qu'après plusieurs décharges successives de part et d'autre , j'entendis dire : (c M. de Beauvau est blessé. » Je pris un lieutenant et vingt grenadiers et, marchant au milieu du feu, je trouvai M. de Beauvau atteint d'un coup de fusil à la cuisse; je le fis emporter sous ma tente, qui était dans les fossés de Prague, très-près de l'attaque ; je l'y fis panser avec soin et au jour je le ramenai chez lui.
Depuis ce moment-là je l'avais vu souvent et surtout à la retraite de Prague, où nous avions partagé plus d'une fois la même botte de paille pour prendre un moment de repos.
Je crus pouvoir, vingt-cinq ans après, lui rappeler une circonstance où je lui avais été aussi utile et lui donner un titre pour solliciter M. de Choiseul en ma faveur ; j'avais vu passer par faveur, à une promotion précédente, beaucoup de mes cadets qui sûrement n'avaient pas tous mieux servi que moi; et voulant lui prouver la justice de la cause qu'il avait à plaider, je lui donnai à lire l'état de mes services. Il en fut aussi surpris que pénétré, fit une démarche auprès de M. de Choiseul et s'en tint là.
La plupart des courtisans militaires, parmi lesquels je classe M. de Beauvau, voudraient qu'à l'armée les officiers se sacrifiassent pour leur obtenir le grade de
maréchal de France et qu'à la cour ils eussent pour eux toute sorte de considération et de respect, ne se croyant eux-mêmes nullement obligés de faire le moindre acte de reconnaissance, en faisant valoir les services dont ils ont été témoins et en signalant la justice qu'il y aurait à les récompenser. Ils comprennent bien mal leurs intérêts, et devraient savoir que quelques paroles dites à propos leur attachent souvent de braves militaires qui contribuent à leur fortune.
J'étais très-lié avec madame de Bassompierre, sœur de M. de Beauvau ; je la voyais fréquemment, nous convînmes qu'elle demanderait à son frère une audience dont elle me ferait avertir et que j'assisterais aune conversation qui l'intéressait d'autant plus que M. de Bassompierre, son mari, beau-frère de M. de Beauvau, était dans le même cas que moi. Je fus exact. M. de Beauvau commença la conversation en me demandant :
« Qui donc a passé devant vous?
— W..., L-.«. et tant d'autres.
— Mais est-ce que ceux-là n'ont pas très-bien servi? »
Ceci fut dit d'un ton ricaneur si déplacé, que je répondis :
« Je me flatte, monsieur, que vous ne croyez pas parler à l'aumônier de leur régiment; au surplus, voici ce qui m'est arrivé en Bohême avec W... Chargés chacun d'un détachement à une arrièregarde très-vive, celui qu'il commandait s'enfuit, il
DU MARQUIS DE VaLFONS. :V,5
resta seul, et vint se réfugier auprès de moi où il apprit, pendantdix heuresd'une marche harcelée de partout par les ennemis, comment l'exemple et la fermeté contiennent une troupe.
« Quant au second, exempt des gardes du Roi à Fontenoy , il entendit dire tant de bien de moi à tout le monde, qu'il crut que le témoignage d'un bon militaire pouvait lui être utile. Il vint chez moi, le soir de cette journée, pour me prier de parler à M. d'Argenson en sa faveur, afin d'avoir un régiment. Je lui dis que ma protection était d'un faible poids, mais que, comme camarades, nous nous devions témoignage les uns aux autres , et que je me ferais un vrai plaisir de dire au ministre que je lui avais vu remplir son devoir. Je le fis, et il eut le régiment. Il est vrai que depuis, honteux de son peu de reconnaissance, il ne m'en a plus reparlé.
« Yoilà, monsieur, ce que je puis vous dire des concurrents qui m'ont été préférés. Quant à mes services, vous les connaissez. »
Il ne sut que me répondre, et demeura honteux. Sa sœur, qui m'avait écouté avec la plus grande attention, voyant son embarras, lui dit :
« Il vous bat positivement à terre.
— Non, madame, répondis-je, je ne l'y ai trouvé qu'une fois, c'était à Prague, et je l'ai secouru. » . Et, m'adressant à lui, j'ajoutai :
ce Yous venez de contribuer à faire quatre lieutenants généraux chefs de brigade ; ils l'ont sûrement bien mérité. Mais vous conviendrez qu'il est
34r» SOUVENIRS
impossible de comparer la riche oisiveté de ia Maison dont l'un d'eux faisait partie avec le pénible et dangereux métier de l'infanterie ; les uns combattent un quart d'heure tous les vingt ans à la tête d'une troupe sûre, choisie dans l'ordre de lanoblesse, à la taille et à la force, montés sur des chevaux aussi beaux que bien dressés. Ce corps, par sa seule composition, doit écraser tout ce qui se présente.
« Nous, au contraire, nous menons à la tranchée et au combat de malheureux paysans souvent engagés malgré eux ou fuyant leur village, chassés par la misère, mal vêtus, mal nourris , à qui nul préjugé comme nulle récompense ne donne le désir de bien faire; ce sont plutôt des victimes que l'on traîne que de braves gens qui vous suivent.
«Que notre tâche est pénible, la nuit surtout, pendant les sièges, oii le danger se renouvelle à chaque instant et où, dans l'obscurité ia plus profonde, on n'est souvent éclairé que par les embrasements de la poudre qui, en ouvrant une mine, fait disparaître le soldat le plus courageux et le théâtre même de sa valeur. Aussi est-ce dans les rangs de cette infanterie obscure et dévouée que l'on peut, presque au hasard, semer sans crainte les récompenses. »
Je le convainquis et ne le persuadai pas. Ce n'est pas une religion commune que le désir d'étayer les autres. Je finis par lui dire que, malgré son audace, il avait été étonné des dangers où je m'étais jeté, et que, puisqu'ill'oub liait, j'avais un avis à lui donner; c'est qu'étant destiné, par sa naissance, son
grade et sa valeur à commander nos armées, il y aurait peu de succès si on connaissait son indifférence pour ceux qui servaient bien.
Je sortis. Madame de Bassompierre, furieuse, me dit en remontant dans sa voiture :
(( J'en suis fâché, monsieur, mais mon frère n'a de courage que devant les ennemis. »
J'allai chez M. du Bois, à qui je rendis compte de tout. Celui-ci, touché de mes droits cemme de mes services, me dit avec bonté :
« Monsieur, je vais me dépouiller de la fausseté si nécessaire à ma place, car je suis forcé, par ma position, de donner du galbanum à l'univers et vous allez voir, par ma sincérité entièrement confiante en votre probité, combien je désire vous obliger : vos services , tout anciens et reconnus qu'ils sont, et les sollicitations aussi vives que justes n'y feront rien ; cherchez quelque femme amie du ministre qui ait des droits sur lui pour faire valoir les vôtres, et le succès confirmera mes conseils ; sans cet appui vous n'aurez rien. »
Je fus bien plus humilié pour la nation que pour moi d'une démarche aussi indécente et de me voir forcé d'aller porter l'état de mes services à une toilette, entre un pot de rouge et une boîteà mouches. Je cachai les cruels mouvements qui agitaient mon (àme à l'idée des moyens auxquels il fallait recourir après vingt- six sièges et six grandes bataiUes. Je dissimulai mon indignation et ma surprise devant une exigence aussi déplorable, et, toute réflexion faite,
je ne voulus pas être le don Quichotte de ma délicatesse. Il fallut se résoudre à s'humilier pour obtenir un grade mérité si différemment à la guerre.
Je crus que la princesse de Beauvau, amie intime de M. de Choiseul et de madame de Gramont, sa sœur, toute-puissante sur l'esprit du duc, pourrait être la femme indiquée par M. du Bois. Nous étions à Fontainebleau; je lui demandai un rendez-vous et l'obtins. Elle voulut bien écouter avec patience l'analyse de mes services et me promit d'en parler fortement à M. de Choiseul. Deux jours après, madame de Châteaurenaud, pour qui le Roi avait conservé de l'amitié, même après la mort de madame de Pompadour, et qui se conduisait bien avec l'honnêteté et la décence d'une Montmorency, se chargea de réchauffer sur mon compte madame de Beauvau, qui soupait souvent avec elle chez le Roi ainsi que madame la maréchale de Mirepoix, mesdames de Flavacourt, de Gramont et do Choiseul.
Madame de Chàteaurenaud parla avec force et intérêt; M. de Choiseul n'ayant pas répondu comme je le désirais à ses premières sollicitations, toutes justes qu'elles fussent, se rejetant toujours sur ce que le no iibre des prétendants et l'insistance des recommandations rendaient la promotion très-difficile à régler d'une façon convenable, madame deBeauvaupromit de ne pas discontinuer ses bons offices et de saisir toutes les circonstances favorables. Malheureusement pour moi M. du Bois, tombé en apoplexie à Tours, fut envoyé aux eaux de Bourbonne pour s'y rétablir.
Je ne puis trop me louer des bontés de madame de Châteaurenaud, j'allais tous les jours chez elle, et jouais bien avant dans la nuit avec M. le maréchal de Biron, colonel des gardes, qui m'a toujours donné des préférences, mais qui, brouillé ouvertement avec M. de Choiseul, ne pouvait m'étre utile à rien près de lui; il savait et connaissait mes services; j'étais près de lui lorsqu'il fut blessé à la sortie de Prague, qui était une vraie bataille par le nombre et la perte des combattants de part et d'autre. Aussi cherchait-il toutes les occasions, surtout en public, de me prouver son estime; un jour de revue du Roi, escorté par nombre d'officiers de son régiment, il m'aperçut dans mon carrosse sur le chemin où je m'étais placé pour voir rentrer tout Paris ; il vint à ma portière avec cet air d'amitié qui lui allait si bien, et me demanda comment j'avais trouvé le régiment des gardes.
« Très-bien, monsieur le maréchal, et digne d'un chef tel que vous. »
Se tournant alors vers les officiers, il leur dit :
«Yoilàle militaire qu'il faut consulter, et dont le suffrage est aussi sûr que précieux. »
Je fus très-flatté de cette caresse et d'une marque de distinction aussi grande.
J'allai le lendemain diner chez M. de Biron, et Jui témoignai la plus vive reconnaissance de ses bontés de la veille ; il me dit :
« Les bons militaires, en s'honorant publiquement, doivent montrer qu'ils s'apprécient et fixer
par là les hommages ; je vous aime, vous estime et serai toujours heureux de vous le prouver en toute rencontre.»
Si les grands, à l'exemple de M. le maréchal de Biron , savaient combien de pareilles attentions bien placées augmentent l'émulation pour le service du Roi, ils en donneraient plus souvent le spectacle.
Le cordon rouge fut demandé pour moi à l'instigation et par l'amitié de M. le duc de Lavauguyon, gouverneur des Enfants de France, à monseigneur le comte de Provence, le lendemain du mariage de ce jeune prince avec Marie-Joséphine-Louise de Sardaigne, célébré le 18 mai 1771.
J'eus une audience particulière du prince dans son cabinet , où M. de Lavauguyon parla avec la fermeté et la dignité d'un gouverneur, en louant et énumérant mes services; M. le comte de Provence prit deux mémoires que je lui présentai : un trèscourt pour lui et un pour le marquis de Monteynard, ministre de la guerre. Deux jours après, il apostilla celui du ministre de quatre lignes de sa main qu'il signa Louis-Stanislas, et l'envoya très-recommandé à M. de Monteynard qui, en venant prendre ses ordres, l'assura que sa demande pour moi était juste, et qu'il espérait la mettre avec succès sous les yeux du Roi. Le jeune prince l'en remercia et le pressa avec un très-grand intérêt, à ce que me répéta le ministre en sortant du cabinet. Depuis, M. le comte de Provence
DU MARQUIS T)R VALFONS. 331
en a souvent parlé à M. de Monteynard, surtout à Fontainebleau, où ce ministre me dit qu'il se flattait de réussir, et que nous serions contents tous deux.
Le lundi 9 décembre M. de Monteynard, après avoir travaillé à Versailles avec le Roi , porta la feuille des cordons rouges à monseigneur le comte de Provence, pour lui montrer mon nom et l'effet de sa protection. M. le duc de Lavauguyon, qui était présent, me dit que ce jeune prince ayant remercié le ministre de la meilleure grâce, en lui disant :
« J'étais sûr de mon affaire, »
M. de Monteynard avait ajouté avec déférence :
«Monseigneur sait que toutes les fois que je saurai ses ordres, je les exécuterai avec plaisir. •
— Oh! ce n'est pas pour cela, dit le comte de Provence, c'est qu'avec un ministre juste comme vous, on est sûr que le mérite sera toujours récompensé. »
Le mardi 10, j'avais envoyé prier à souper la comtesse de Beaumont, nièce del'archevêque de Paris et dame de madame la comtesse de Provence ; elle me manda qu'elle était d'autant plus fâchée de ne pouvoir venir, qu'elle m'aurait félicité du cordon rouge que le Roi venait de me donner ; c'était le chevalier de Montazet, arrivant de Versailles, qui lui en avait dit la première nouvelle, encore fort douteuse même pour moi; et le lendemain matin, à huit heures, le facteur de la poste me porta le paquet où était le cordon rouge et la lettre du ministre.
Le vendredi 13, à l'ordre, j'en fis mes remcr-
Ciments au Roi ; M. le duc de Duras me nomma. Le samedi 14, M. de Lavauguyon, premier gentilhomme de la chambre, me mena encore chez M. le Dauphin, et lui fit en ma présence un éloge détaillé et très-marqué de mes services. M. le Dauphin, me regardant avec bonté, me dit :
« Je sais que c'est une grâce très-méritée. )i
De là, je me rendis chez monseigneur le comte de Provence ; le marquis de Caumont me présenta. Ce prince me dit :
« Je le désirais autant que vous, j'en ai bien remercié M. de Monteynard. »
J'allai ensuite chez M. le comte d'Artois, qui me dit :
(( J'en ai été si aise que j'en ai sauté, demandez-le à M. de Fougières. »
C'était le sous-gouverneur de ce prince.
J'allai remercier également M. de Monteynard, qui me dit, avant de me quitter:
(( Vous devez être content, tout le monde m'a fait compliment à votre sujet. »
M. le duc de Lavauguyon , gouverneur des Enfants de France, eut la bonté de m'écrire la lettre suivante, toute de sa main :
« C'est à vos services brillants, monsieur, etàvotre mérite que vous devez la grâce que le Roi vous a bien voulu accorder; et c'est à moi à vous remercier de m'avoir procuré une occasion de vous donner des preuves du cas infini que je fais de l'honneur de votre amitié et des sentiments inviolables avec lesquels j'ai celui d'être, pour toute ma vie, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« A Versailles, 18 décembre 1771.
« Le duc DE Lavauguyon. »
M. le cardinal de Bciuis m'cciivit aussi de sa main :
«A Rome, ce 15 janvier 1772
« Je vous faiS; monsieur, mon compliment le plus sincère sur le cordon rouge que le Roi a accordé à vos services. Vous n'avez besoin que de vous-même pour votre avancement; mais je fais des vœux pour tout ce qui peut contribuer à votre bonheur. Vous connaissez l'attachement inviolable, monsieur, que je vous ai voué.
« Le cardinal de Bernis.»
J'ai reçu en outre dans cette circonstance tant de félicitations et de marques d'amitié, que jVn suis au regret de n'être bientôt plus à même de justifier l'estime qu'on me témoigne. Mais si mon temps est passé, laissant en oubli mes services, il me reste du moins la conscience d'avoir été utile et dévoué le plus que je l'ai pu et d'être inviolablement demeuré fidèle à mes attachements, leur sacrifiant toujours, sans nulle hésitation, mes intérêts particuliers *.
1. M. le marquis deValfons, vicomte de Sebourg, fut promu, en 1780, au grade de lieutenant général. Cette tardive récompense lui fut annoncée par la dépèche suivante du ministre de L. guerre que nous trouvons parmi ses papiers :
« A Versailles, le l^r mars 1780.
« Le Roi ayant bien voulu, monsieur, vous accorder le grade de lieutenant général, j'ai l'honneur de vous en informer et d'être, avec un très-parfait attachement, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
« Le prince de Montbarrey. »
{Note de l'Éditeur.)