‹ Dix-huitième siècleChapitre 11 sur 53 · XVIII AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

XVIII AVANT- PROPOS

la majorité irréligieuse du xvui® siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire. La raison c'est précisément qu'elle est majorité. ; Tout parti qui réussit devient conservateur, et toute I doctrine qui a du succès, se moralise et s'épure et j s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche à aboutira une morale, et à prendre au moins un air et une dignité théocralique. C'est pour cela que la philosophie du xvui*^ siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses, et toujours et de plus en plus transforma en véritables objets ' de culte, sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes mêmes de sa rébellion.

Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.

Ce pouvait être une admirable littérature philosophique ; et c'est bien ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de raison généraleque j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les philosophes du

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xviiie siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels, brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur combativité leur . a nui extrêmement ; car un grand système, ou simplement une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les philosophes modernes,, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne se construit jamaisdans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu^il envisage avec le même intérêt, el presque avec la même complaisance, sa pensée el le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose qui explique Tun et l'autre, en rende compte, et, sinon les concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un peu \ légers, les philosophes du xvui® siècle ne voient jamais à la fois que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce qui est une seule' et même chose ; et quand ils se contredisent, ce qui pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas les voir ensemble.

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