XXVIII AVANT-PROPOS
pour avoir été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du xvni® siècle en général, et tant s'en faut.
Le xvin® siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies, l'histoire civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie, et, semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque complètement l'œuvre et Tesprit du xvui® siècle, enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite pour peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une accumulation et comme une stratification de petits progrès.
Le xvm° siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes de celles du xviii* siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de la « race » et de « Taristocratie ». Elles sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.
Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des œuvres dont ils ne peuvent
AVANT-PROPOS. XXix
mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste encore à notre gloire. Celle du xvui® siècle, encore que faible par certains côtés, demeure grande, et nous est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; mais c'est un siècle initiateur en choses desciences, et l'annonce et la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.
Forcé de l'étudier surtout au point de vue littér aire, j'étais en mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois, que de complaisance.
J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du xvni® siècle ayant presque tou3 beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je crois, pour chacun d'eux, les œuvres essentielles, qui permettent à la rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction moyenne ait lues de ses yeux.