‹ Dix-huitième siècleChapitre 28 sur 53 · SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES · texte numérisé non relu

SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES

Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne, qui est curieux de mœurs singulières, de coutumes locales, de relations de voj^age, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec passion, avec une grande application de réflexion aussi : car si les Persanes en sont sorties, une partie de VEsprû des Lois y a sa source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux de sciences, comme aussi bien il Test lui-même; on ne Test point d'exotisme. Au XVI* siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants. Au xvii* siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande, son influence est si loin répandue ! C'est à elle qu'on vient. Au xviii* siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité tout entière en devait sortir.

Montesquieu s'est infiniment inquiété des difTérentes

manières qu'on avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin, Lettres édifiantes et curieuses des Missions étrangères ; Description des Indes occidentales de Thomas Gage ; Bectieil des voyages qui ont serviù rétablissement de la Compagnie des Indes, etc., voilà ses excursions de bibUothèque. Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui passe loin de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, TAllemagne, la Hongrie, TAutriche, Venise^ l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.

Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle d'un monument ou d'un paysage ; car Montesquieu n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de IdiGrandeur et décadence que fût sorti V Esprit des Lois, et son beau rêve antique il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de portée, de fonds plus riche, moins imposant et moins maîtrisant.

IDEfiS GENERALES DE MONTESQUIEU.

En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons : ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut prendre, et que de chemins ouverts I Philosophe expérimental, comme dit Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il Test déjà, de très bonne heure. Je vois dans les Lettres Persanes (1) telle théorie sur les peuples prolestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités palpables et tombant sous la statistique : tant d'enfants ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement des impôts. Le sociologue positif apparaît. — Le voici encore, plus accusé (lettre cxxxi). Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes une première fois se présente à sa pensée : « Il sen;ible que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Eu* rope, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. •

(1) Lettre cxvii.

Rappelez-vous les Romains offrant la liberté à la Gappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire. — Soit ; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les développements des nations, les grands mouvements des peuples, les accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d*eau d'une grande marée ; — et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce « Discours » immortel où nous voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin mystérieuse.

— Eh bien, non ! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez- vous l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté humaine, haute raison et pure vertu, puissances partant d'ellesmêmes, ressorts sans appuis, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque. — N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds : « L'amour de la liberté, la haine des rois conserva longtemps la

Grèce dans Tindépendance et étendit au loin le gouvernement républicain (1). » Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est, malgré eux, et par elle-même. « La justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines... » Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats o ... Si elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même. » Elle oblige Dieu, a S'iî y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste.... il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rién d.'injuste. Dc^'s qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la suive... »

Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. « Libres que nous serions du joug delà religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité. » Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe, et nous devons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un être hypothétique supérieur à nous, « qui, s'il existait, serait nécessairement juste » (2). Qu'est-ce à dire sinon que voilà Montesquieu rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la charité ; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet du monde, comme une force indépendante des lois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de l'univers ?

. Gela dans les Lettres Persanes^ dans ce livre frivole dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que la

(1) Persanes cxxxr.

(2) Persanes LXXXiii.

fin n*en ressemble guère au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les questions graves sont touchées, ÏEsprit des Lois s'annonce. Origine des sociétés (lettre xciv), monarchie, et comment elle dégénère soit en république, soit en despotisme (lettre eu) ; périls des gouvernements sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lellre cm); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit qu'il en est un qui écrira V Esprit des Lois. Il ne serait même pas impossible que tous y missent la main.

■' l'esprit des lois livre a DE CRITIQUE POLITIQUE. »

Et, en effet, il en a été ainsi. L'Esprit des Lois nous montrera, agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions. — Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit des notes et écrit des articles pour la Revue des Deux- Mondes y les Annales de Jurisprudence ^ le Tour du Monde

et la Romania; qui s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions du moyen âge. Au bout de sa vie il y a cinq ou six volumes, sur des sujets très différents, qui n*ont pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu a fait ainsi ;; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.

Ce livre s'appelle V Esprit des Lois; il devrait s'appeler tout simplement Montesquieu, 11 est comme une vie, il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale ; il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Diraije que, comme une vie humaine, à la prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots hautains qui sentent la force (1), les généralisations ambitieuses; plus tard, les études de détail, les investigations minutieuses ; plus tard encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté dans beaucoup de science, de dessein général perdU) oublié, ou moins passionnément poursuivi ?

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de VEsprit

(1) a Tout cède à mes principes. » — a J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers B*y plier comme d'eux-mêmep. j>

des Lois dans les Lettres Persanes, il y a encore des Lettres Persanes dans V Esprit des Lois. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle considération sur les mœurs d'Orient par un compliment épigrammatique aux dames d'Occident qui, « réservées aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous ». — L'homme du hel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la côte de Malabar. 11 y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus longue.

Et voici venir le Romainj l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect de la loi, un grand courage et un grand dessein ; lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à la République : pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà l'essence de toute république. La République est : soyez vertueux. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce mot de vertu. Qu'on ne s'y trompe point : il ne s'agit que de vertu « politique », c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de

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la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la plus étendue ; et quand même il ne le ferait point, Tamour de la patrie poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n*est pas autre chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie moderne, Tidéalun peu convenu, un peu livresque, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence dans les mœurs, qui lui est resté de son commerce avec Plutarque, avec Valf're Maxime, et, remarquez-le, aussi avec les Mœurs des Germains, qu'il prend un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son fond d''oplimisme, sa confiance dans les forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de Maislre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande influence.

Et si Térudit ancien a sa part dans l'Esprit des Lois, l'observaleur moderne a la sienne aussi. S'il prend ridée de Tessence de la République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. Vhonnenr est pour lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties ; mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre « d'honneur » accordé par un souverain

MONTESQUIEU. lô^it

généreux et noble en ses grâces, le désir d*être distingué dans une cour brillante, Tamour-propre se satisfaisant dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. C'est rimpression laissée en son esprit par le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les Persanes il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie,. des airs, du paraître, de la vanité. La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet honneur dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse ; et il faut confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se faire de la monarchie cette idée-là.

Et nous tournons la page, et voici que nous nous trouvons en présence d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les Persanes] il arrive dans les Lois à en faire toute une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois ; car « les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses. » Les climats font ici les fibres plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone.. La famille n'est pas la même dans les pays chauds et le&

pays froids (1). Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. Et l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne (2).

Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.

— Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un, toute la théorie physiologique appliquée aux races humaines est dans ces principes I Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement. Considérez, ainsi qu^il fait, un peuple comme un organisme ; voyez en ce peuple la sève se former, s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser ; les sentiments, idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement, éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer, disparaître

Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient d'ouvrir parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant de

(1) Livre xvi, ch. 2.

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