XVI
]a décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur elle. Il ne fkudra pas donner des lois aux peuples, il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes ; il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et s'il a dit que t les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses », et 8*il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des rapports justes eotre les idées. — Et par suite il arrivera, conséquence assez piquante, que Tinventeur même, en France, de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux des législateurs, l'homme qui dira le plus souvent: t les législateurs doivent faire ceci » ; comme s'il n*était pas contradictoire quMls eussent quelque chose à faire.
N'aperçoit-il point la contrariété? — Si vraiment! Montesquieun*a point remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes ; mais quand la variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses difl'érents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la poussepas jusqu'à l'exclusion de la raison législative, il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit ; mais il croit que le législateur peut et droit les combattre (Livre xvi). Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat, elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion
qu'elle lui est contraire. « Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisés. » Il faut opposer les « causes morales » aux t causes physiques » (xiv, ^ ), combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (xiv, 9), l'inertie fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (xiv, 5), etc.
Ce n'est pas tout : si les mœurs sont des effets du climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions, comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, 10), « Elles ne devraient
pas seulement favoriser la nature de chaque constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de cette même nature. »
Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout à l'heure ; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de l'établir.
C'est cela qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, il lui
suffît de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du plaisir ou de Tillusion de créer ! Montesquieu y cède avec ravissement. Eji présence des peuples il est d*abord un spectateur attentif ; puis un peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes ; — et qui peut-être ne se trompe pas.
Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien que Montesquieu, de par son intelligence môme qui est infiniment souple et admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à être systématique. — Car un système est, selon les cas, une idée, une passion ou une table desmatières. — C'est une idée chez ceux qui ne sont pas très capablesd'en avoir deux, etqui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les routes. — C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur présente. — C'est un simple mémento, une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon ordre et à les retrouver aisément.
Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni
ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoirplusieurs. Gomme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait faiblesse chez un homme médiocre ; chez lui, chaque livre de VEsprit des Lois suggérant tout un système historique ou politique qui ferait la fortune intellectuelle de Tun de nous, on est bien forcé de croire que c'est supériorité.
De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui quia une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas degré ; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui n*ont pas encore été inventés, il est précisément au sommet de l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu ; un livre de critique divinatrice, voilà VEsprit des Lois.
C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son con-
traire même. Il est tour à tour monarchiste, pour savoir quelamonarchie se soutient parle sentimentde l'honneur dans une classe privilégiée qui entoure le prince, et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe ; — aristocrate,pour comprendre qu'une aristocratie subsiste par la modération^ c'est-à-dire par la prudence et la sagesse d'un ordre d'état, et se transforme en ploutocratie et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération l'abandonne ; — démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige (qui s'est vu du reste), la vertu même, pour gagner une pareille gageure ; — despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent (i) ; mais pour nous montrer aussi combien un pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.
Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est antisocial (xxin, 22) ; < Le christianisme a favorisé le célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre. » Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra (xxiv, ^) que le christianisme fait les meilleurs citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne
(1) A>'sace et Isménie^ lùitoire orientale.
point sa vue à un temps, et sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité, ne peut subsister qu'yen s'y rattachant ; ne peut commencer que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social ; a par conséquent dans sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient k son point de départ.
C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les institutions des Grecs (1). Quel rapport, et que signifie cet éloge de V Etat-couvent établi par les Jésuites au nouveau monde ? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien Montesquieu a l'intelligence de TEtat antique, comme il a bien vu que Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre ; qu'il y a quelque chose de cet esprit danstoutesf les républiques antiques, et dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne ; que ces républiques de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour église la patrie, et faisant vœu pour elle d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes mœurs (2) ; qu'ainsi s'explique cette idée de la vertu tenuepour principe des États républicains, et cette autre idée que TEtat républicain convient aux pays limités et concentrés ; et toute cette admirable critique de la constitution républicaine écrite par un philosophe solitaire,
(!) Livre iv, ch. 6.
(2) Cf. Livre 7, ch. 6.
et qui n'était pas républicain, au milieu de l'Europe monarchique.
Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit - produire tels effets, qu^elle peut devenir prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu que la Révolution française serait conquérante ; cela sans songer à la Révolution française ; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale : « Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile... » On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune parce qu'il la dopasse. Continuons : « Tout le inonde^ noble, bourgeois^ artisans, laboureur^ y devient soldat et cet État a de grands avantages sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles il se forme souvent de (jrands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang ; au lieu que dans les autres temps on est placé presque toujours tout de travers (1). »
Il a prédit Napoléon , rien qu'en indiquant les suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire : <c L'inconvénient n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gouvernement modéré à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés
(1) Grandeur et Décadence^ xi. — La Grandeur et Décadenoe est un chapitre détaché de V Esprit des Lois et publié à rayance*
par les mœurs. Mais si par un long abus du pouvoir y si, par un grande conquête, le despotisme s'établissait à un certain point, il n'y aurait pas de mœurs ni de climats qui tinssent ; et dans celte belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres. » — Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le Courrier de Provence par Mirabeau (1), je ne vois pas d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer l'avenir ; et Mirabeau prévoit de moins loin.
A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à vivre d'elle ; non moins apte encore à la quitter, et à recommencer avec . une autre. Il y a peu d'exemples d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie de milliers d'hommes. — La haute critique, aussi bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en étranger sa propre âme, ou assez fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois familière et dont on sait ne pas dépendre.
{l") Nouveau coup d'œll hur la Sanction royale.
Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle. Chaque page laisse un germe où elle tombe. Il s'est peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il afait naître qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie et luit au soleil ; la force, l'âme, le Dieu caché était dans le grain.
SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER c DE L'ESPRIT