DES LOIS
Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique dans un livre de philosophie sociale ! Montesquieu n'a jamais enseigné ? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de leçons ? — Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science politique, on le restreint ; mais on ne le trahit pas. Le critique explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. Onpeut comprendre toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrines,
en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque Montesquieu nous dit : « Dans tel cas... tout est perdu ! » on peut croire que ce qu'il désigne comme étant tout est ce qu'il aime.
Supposons donc un élôve de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour Montaigne, et voudrait écrire le livre de la Sagesse politique, exprimer la leçon que V Esprit des Lois contient, et, aussi, enveloppe. 11 diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il Téclaircira aussi en montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve. — Et voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.
Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance^ d'hérédité et comme de climat, étant né de famille audessus de la moyenne, sans être grande, et dans un pays tempéré et doux. Il délestait tout ce qui est violent et brutal. Ayant vingt-cinq ans en 1715, la première grande violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental. L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il ait éprouvé. Les Lettres Persanes le prouvent assez. La haine du despotisme est resté le fond même de Montesquieu.
Homme modéré, ildétestele despotisme parce qu'il est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il le déteste parce qu'il est bête : « Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir... c'est un chef-d'œuvre... Le gouvernement
despotique saute pour ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Gomme il ne faut que des passions pour rétablir, tout le monde est bon pour cela (1). » — Yoyez cette pensée si profonde : « L*extréme obéissance suppose de rignorance dans celui qui obéit ; elle en suppose même chez celui qui commande. Il n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir. » — Voyez ce qu'il reprochait dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV ; c'est surtout d'avoir été un sot (2). Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements délicats, exercice de Tintelligence ordonnatrice, le révolte ; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte ; le despotisme c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits (3).
Cette haine du despotisme il l'applique à tout ce qui en porte la marque. Il l'appliquait à son roi ; remarquez qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire ; c'est un tyran bon. Il résiste à cette conception, [l soumet Dieu à la justice, et, pour l'y mieux soumettre il l'y conTond. « S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste... (4). » Il ne veut pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux : c Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande absurdité » (5) ;
(1) Esprit (v, U).
(2) Persatiéi, xxKVii. « J'ai étudié son caractère... »
(3) JEJsprit, V, 13.
(4) Persanes, LXXXIII.
(5) Esprit y I, 1.
mais ceux-là aussi lui sont insupportables « qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance » (1). Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui (2). Il s'amuse, dans une des Persanes^ h dire que si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés. 11 fait un peu comme les triangles. Par horreur du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une constitution. 11 ne la voit guère que comme Tessence des règles éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est TEsprit des Lois.
Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes ; dès qu'elles ont été le gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la ruine. « Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont extrêmes (3). Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme ou de Tanarchie. L'esprit « d'égalité extrême i la porte à considérer comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et Tobstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel cas « l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en anéantissement » (4).
Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la recherche des moyens pour l'éviter sera toute
(1) Etprit, ibid.
(2) Esprit, \h\di,
(3) Esprit, V, II.
(4) Esprit, vill, 2.
sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret par où la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel ; les raisons d'y rester^ ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, et la liberté étant comme une sorte de réussite.
Comme l'homme est engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le pénètrent, le submergent et le noient ; et s'élève pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement de soimême où il lui semble qu'il respire un moment ; — de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus rafnnés à la fois et les plus forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de force^ peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans la durée de l'histoire ; et cette minute vaut tout l'effort, et le récompense et le glorifie ; car ce peuple, en cette minute, a accompli l'humanité.
Montesquieu la cherche donc , cette combinaison délicate. Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la démocratie, et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve ;
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elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, et seule, sans me'Iange, étant le caprice, elle est le despotisme lui-même. — Nous tournerons-nous vers Paristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Re'publique? Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre — et il le veut assez considérable — de citoyens distingués par la naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir. — Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux fondions publiques. Il est pour la vénalité des charges de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un cri d'indignation (i). Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire mieux vaut s'en remettie au hasard qu'au choix du gouvernement (2). Comme il veut une séparation absolue entre
(l) « Cette vénalité est bonne dans les Etats raonarchiques, parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne Toudrait pas entreprendre pour la vertu... o (vi,l). Voltaire s'écrie : a La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune où de la vie des hommes, un métier de famille 1 » '(2) VI, 1.
le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire (1), pour que ce dernier soit absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là. Sous prétexte qu'^ les citoyenspeuvent avoir des différends avec le gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés à. Tintérét du gouvernement, Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide et aussi absolu que le Pouvoir. •
Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire l'une et Tautre. Il veut un corps des nobles héréditaire(2), Taristocratie étant « héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties : modération, stabilité et compétence.
Il reste donc aristocrate ? — Non pas exclusivement. L'aristocratie a autant de raisons de glisser au desp(îtisme que la démocratie. Sans aller plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. « Elle doit être héréditaire » (xi,^^)et « l'extrême corruption est quand elle le devient • (viii, ^). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une contrariété des choses mênie. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle fait une classe compétente, elle ruine l'aristocratie parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui