‹ Dix-huitième siècleChapitre 48 sur 53 · M CARACTÈRE · texte numérisé non relu

M CARACTÈRE

De rhomme qui TÎt de la vie de son siècle au risque de se disperser, mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tons les chemins qae ses contemporains auront parcourus on tentés ; on de celui qui se détache de son siècle jnsqn'à s'en isoler complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même en tant qu^adversaire et antagoniste, au risque de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d^ennemi, mais cela ponr une si grande œuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, et que le monament élevé, encore qu'inachevé, soit le plus imposant que ce siècle ait produit ; lequel est le plus grand je ne sais ; mais le second au moins parait plus fort, plus vigoureusement doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout au moins, plus original.

Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du xvm* siècle, et du rvm« siècle cvnlrol, il ne s'est oceapé ni

de politiqu3, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni de romans, ni de théologie. Il n'a pas été de TEncyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou club" politique ou philosophique, il n'a pas même été d'ua salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a pa» même été homme d'esprit, ni \oulu l'être. Les plus grands de ses contemporains ont leurs divertissement» et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot ; mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein xvm^ siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le jardin du Roi. 11 est difficile d'être moins de son temps qu'il n*a été du sien. Il n'a pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il étudiait ; il vit dans le temps indéfini ; sa vie intellectuelle va du moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société ; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du tout. — Il compte par milliers de siècles, et seulement de TapparitioA d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan des âges, et le xvm* siècle se confond si exactement avec le xin« ou XVI® siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son existence.

Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour l'histoire naturelle que Ton sait bien qui est un des penchants dominants du xviii® siècle, le plus

fort peut-être. Non pas même cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers Thistoire naturelle par une impatience de curiosité a philosophique » et une démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du jardin du Roi, et se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans rhistoire naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s*y sentit à Taise, et n*en sortit plus. ToutTy retint, et il ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui Ten détournât.

Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de Thistoire, et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés ; et à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques mots de (t>mplaisance courtoise, comme précaulions à l'endroit de la Sorbpnne et de l'Eglise, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du passé ; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses éternelles, les regardant et lâchant de les comprendre. Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges ; car, une fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se jugeait digne, et Ton eût été mal venu tout autant de les surfaire que d*en retrancher.

Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude,

e'est-à^dire sans vanité, c Assez de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée », il a dit cela en jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste' : c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et disons : un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus constante.

La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être at-il souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il semble presque échapper à l'humanité, et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.

Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc ? semble-t-il se dire. Ils recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. « Le bonheur est au de* dans de nous-mêmes ; il nous a été donné ; le malheur est au dehors, et nous Talions chercher. » Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et nous ne songeons qu'à sortir de nous. « Nuus voudrions changer la na-

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ture même de noire âme ;éitenemuê a Mdtumée qite pour comiaitre^ et nom ne wntdrmm fempk^ qu'à sentir. » Et il en résulte q«e les hommes sont dans un état à peu près continuel de démenée. Us ne sont « raisonnables que fiiar intervaileB, et ces inidryalles, ils voudraient les BUj^rimer. ^ Ainsi se passe leur yie« qui étant comme déréglée et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être que malheureuse et abrégée. « La plupart des hommes meurent de cha§rin. »

BulTon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment qu'il avait c une Àme pour coaaaitoe », et puisqu'il y a plus de dàoses à connaître qu'on n'en peut ap* prendre en une vie. Il n'apas senti le besoin de sentir ; et le besoin de savoir ne Tapas cfuitté une mvuiie pendant toute son existence. Le secret de la vie naturelle de Thomme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et les plus nobles.

On défmît avec netteté parles contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, Tétemel inqnûet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, la poissai^ce calme, le regard tranquille, le travail facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d*Àme. Buffon. a écoutée le silence éternel de ces espaces infinis » ; et il n'en a pas ^té effrayé. Il a vécu « toute sa vie dtAi une chambre ». et il n*en a pas été incommodé, et il a« été surpris* que d'une chose, c'est que les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer oomme ua «supplice insupportable ».

C'est de 1730 à 1788 qu'il a moniré au JBOOde, sans

le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant ni une boutade, a été liii-même, à travers tout son siècle, un long, sévère et imperturbable paradoxe.

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