AVANT-PROPOS. XIII
d'époque où l'on ait plus improvisé ; il en est peu où Ton ait inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.
Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le xvui® siècle est arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien conduit ; c'étaient des protestations ; elles avaient un caractère presque strictement négatif; ce n'était que le xvni* siècle prenant définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la vérité, liberté de croyance et ) de pensée, mépris du passé sous le nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le xvni° siècle, et cela ne veut pas dire autre chose sinon : il n'y a pas de révélation, la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité. — Par suite, grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de lapersonne\ humaine prise isolément : puisque ce n'est pas la \ suite de Thumanité qui conserve le secret, mais j chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le j découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte : l'hommage qu'on a retiré à la tradition. — Par suite encore, tendance générale à l'idée, un peu vague.
XIV AVANT-PKOPOS.
d*égalité, sans qu'oQ sût exactement laquelle, entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: VégaMté réelle que le despotisme a fini par mettre dans la nation même, jadis hiérarchisée si minutieusement; Tégalité financière relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à la fortune commence à établir ; plus que tout l'horreur de Vautointé y toute autorité^ ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique entre les hommes.
Et ces difiérenles idées, aussi antichrétiennes qu'anlifrançaises, je veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France ellemême telle qu'elle s^était constituée et aménagée, devinrent peu à peu comme une nouvelle religion et une foi nouvelle ; car le scepticisme n'est pas humain^ je dis le scepticisme même dans le sens le plas élevé du mot, à savoir Texamen, la discussion et la recherche, et il faut toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction ; et jure et
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espère par quelque chose. Le xviii® sifecle devait trouver au moins une religion provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.
Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du sentiment.
C'étaient deux formes de cet individualisme qui lui était si cher. Autorité, tradition, conscience collective et continue de Thumanité sont sources d'erreur. Que reste-t-il ? Que Thomme, isolément, se consulte lui-même ; ce que chacun^ dans sa loiy cherche en paix la lumière » ; que chacun interroge Toracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui. — Mais lequel ? Car il en a deux : l'un qui compare, combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence ; et celui-là c'est la raison; — l'autre, plus prompt en sesdémarches,quifrémit, s'échauffe, a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion ; et celui-là c'est le sentiment. Auquel croire? Le xvni® siècle a répondu : à tous les deux. Il s'est partagé : les tendres ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes delà religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers la fin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel