‹ Dix jours de 1830 souvenirs de la dernière révolutionChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ordonnances du a5 juillet. — Premiers désordres de Paris.

Leur effet au régiment.

iris. — Départ de Saint-Denis.

Entrée dans Paris. Mauvaises dispositions militaires - Place Louis XV. - La Mairie, la Madeleine , le Carrousel.

Arrivée au quartier-général. - MM. Laffitte et Gérard.

Deux bataillons de mon régiment se trouvaient en garnison à Saint-Denis et un autre à Vincenncs quand parurent les ordonnances de juillet. Le lundi 26 , dans la journée, un officier qui revenait de Pans, nous apporta un numéro du National qui avait été imprimé après le Moniteur , et dans lequel étaient ces terribles ordonnances. * Elles furent accueillies parmi nous avec des démonstrations diverses, suivant les différentes nuances d’opinions qui pouvaient nous diviser,

bien que nous fussions tous pénétrés de l’étendue de nos devoirs militaires, et prêts à les remplir; nous pensâmes que puisque le gouvernement s’était décidé à ce coup d’état, il était sûr de réussir; jusque là , beaucoup d’entre nous s’étaient flattés qu’il ne faudrait pas recourir à des moyens extrêmes , et que nous n’interviendrions pas dans une lutte où la force des baïonnettes devait promptement décider la question en faveur du pouvoir. Illusion . • . . 1

trompeuse, mais qui pouvait bien exister alors J

L’annouce des premières agitations de la capitale vint nous tirer de l’état de calme ordinaire à notre garnison; cependant aucun ordre de marcher n’était parvenu au xégiment où l’on s’occupait encore alors du projet d’une promenade militaire dans la vallée de Montmorency ; notre musique renommée par sa perfection , devait s’y faire entendre aux liabitans de ce charmant pays ; il est aisé de voir par là combien peu notre troupe était préparée à une attaque.

En revenant de Paris à la garnison le mardi 27, j’aperçus les premiers symptômes d’une tourmente populaire. J’avais cru , en y allant, voir bientôt, ainsi qu’il avait été si souvent annoncé l’inertie opposée à la force , les sentimens de la légalité à

ceux de la violence , dans chaque membre enfin de l’opposition un nouvel Hampden s’immolant à son droit et à la justice de France : au contraire ,

dans l’exaltation générale , il y avait déjà les chefs et les soldats d’une insurrection.

Dans la voiture publique qui me conduisait à Saint-Denis, un manufacturier disait hautement que son parti était pris, qu’il allait congédier ses

ouvriers. Il revenait de Paris, probablement il

devait avoir des imitateurs. Des masses nombreuses allaient inonder la ville. Je ne vis plus des citoyens refusant, à leurs risques et périls, de payer les impôts , mais des chefs de trpupes leur donnant les moyens de troubler l’ordre en cessant de les intéresser à son maintien par le travail ; c’étaient là tous les élémens d’une émeute.

A Saint-Denis, les bruits les plus sinistres circulaient dans la ville. On annonçait l’arrivée des ouvriers du Havre et de Rouen , et ceux des campagnes voisines prenaient la route de Paris où ils allaient être témoins ou acteurs des scènes de la

soirée; plus tard , chaque voiture apportait des détails affligeons sur les désordres déjà commis.

Ce même jour, à sept heures du soir, le premier ordre parvint au colonel du régiment de le tenir

prêt à marcher; le mercredi à la pointe du jour, le régiment étant allé au bain comme à son ordinaire, nous apprîmes d’une manière certaine comment on avait abattu et brisé partout les réverbères, comment déjà les masses manœuvraient , comment on avait parcouru les rues en criant vengeance , aux armes. Paris était en pleine insurrection.

A neuf heures, le tambour nous appelle au drapeau, les deux bataillons sont réunis, à peine at-on le temps de faire manger aux soldats la soupe de dix heures ; quinze cartouches par giberne sont distribuées; elles sont prises sur les munitions destinées au tir à la cible ; aucun caisson d’artillerie n’apporte de plus amples provisions pendant la dis-

tribution qui a lieu. Le colonel nous appelle au centre du régiment. «Messieurs, nous dit-il, nous allons à Paris, maintenez l’ordre dans vos compagnies , et si la Garde donne, j’espère que chacun fera son devoir. »

Ce peu de mots prononcés d’un ton profondément ému par un vieux soldat qui , pendant quinze ans, avait mené des Français à l’ennemi , produisit sur nous uu effet pénible. L’Italie , l’Allemagne , l’Espagne, l’avaient vu à la tête de nos bataillons, sur

les brèches et aux champs de bataille; sou sang» avait coulé sept fois pour arroser nos lauriers; et maintenant il allait voir s’anéantir le plus beau corps qu il eût commandé ! Les deux bataillons avaient à peu près chacun deux cent quatre-vingts hommes, ce qui faisait un effectif présent en sous-officiers et soldats de cinq cent soixante combattans. Ces détails qui peuvent paraître superflus, ne le sont pas, si l’on considère qu’il s’agit de rectifier toutes les erreurs déchiffrés commises par nos adversaires, qui

ont beaucoup exagéré le nombre des troupes engagées dans Paris. Les tambours avaient roulé, les drapeaux étaient présens, chacun de nous, quels que fussent d’ailleurs les sentimensqui pouvaient l’ani-

mer, se l'appelait son serment d’être fidèle au Roi ,

d’obéir aux chefs qui lui sont donnés , et de ne jamais abandonner son drapeau ; il ne voyait donc plus que l’accomplissement entier de ses devoirs.

Nous traversâmes Saint-Denis ; partout déjà les ouvriers y avaient quitté leurs ateliers, hn sortant de la ville, des amis nous donnèrent de plus tristes détails. « Ou veut le désordre, nous dit-on; par- « tout le mot royal est effacé. Les fleurs de lis « tombent partout ,* les insignes de la royauté sont « insultés. » Toutce que nous apprenions du carac-

tère de l'insurrection qui se développait nous Faisait penser avec douleur aux résultats de notre expédition. Sur la route de Saint-Denis aux Batignolles, que nous parcourûmes rapidement , le nombre des voitures de poste augmentait. C’étaient des Anglais dont le départ précipité inspirait l’étonnement ou excitait quelques plaisanteries dans nos rangs. Pendant une halte que nous fîmes à moitié route on chargea les armes , et nous fûmes rejoints par le général Saint-llilaire, arrivant de sa campagne en habit bourgeois, et qui prit ensuite notre coin-

mandement aux Champs-Elysées.

Nous entrâmes par la barrière de Clich y, les drapeauxdécouverts. Rien ne nous annonçait de ce côté quel caractère nous aurions à déployer ; cependant l’inquiétude régnait partout. En passant dans un vaste enclos, situé entre la barrière de Clichy et celle de Monceaux, nous vîmes les élèves d’un pensionnatquinoussaluèrentd’unhourade Vu'ela Charte ! Une femme, couverte de haillons, ivre de chaleur et de vin , était au pied de ce mur, tordant ses bras, broyant de la terre, et mêlant ses imprécations à ce cri. Ce spectacle dut singulièrement frapper tout le monde ; mais personne ne dit mot.

Jusqu’auxChampsElyséesoù nousdevions nous

rendre , aucune démonstration hostile ne nous frappa. Les régimeus de la Garde étaient ordinairement casernés dans les environs, à la Pépinière et à la rue Verle ; chacun en passant dans ces quartiers saluait des personnes de connaissance , des amis : Bonjour, au revoir, entendait-on de toutes parts; c’était adieu qu’il fallait dire aussi...

Aux Chain ps-Élysées , nous trouvâmes un ba- . taillon suisse et une batterie de la Garde en position. On forma les faisceaux , les rangs furent rompus et chacun put se reposer ou s’enquérir des évènemens de la veille et de la matinée.

® Un officier de lanciers expédié par le général St.-Chamans, vint donner l’ordre au colonel d’envoyer un bataillon du régiment sur le boulevard pour s’y réunir à un bataillon du i er de la Garde et à un escadron de lanciers; le général St.-Chamans prit le commandement de cette colonne augmentée de deux pièces de canon. Je dirai plus tard quelle route elle suivit. Le bataillon suisse s éloigna avec deux autres pièces. Celui dont je faisais partie quitta les arbres des Champs-Elysées, et alla se placer à droite et à gauche du monument élevé à la mémoire de Louis XY1 , flanqué de deux pièces et faisant face à l’Étoile. Nous déta-

châmes une compagnie de voltigeurs vers le Carrousel , et huit grenadiers de renfort au poste de

la Légion-d’Honneur. Déjà l’on nous morcelait.

Notre position semblait militaire au premier coup-d’œil, mais tandis que nous étions ainsi sur la place, la rue Saint- Honoré et le faubourg n’étaient point occupés , des groupes menaçans d’ouvriers , de gens mal vêtus se formaient en avant des planches environnant la Madeleine , et la rive gauche de la Seine eut été libre à l’attaque si l’on eût voulu la faire de ce côté.

A notre arrivée le bruit s’était répandu que la., garde nationale avait été autorisée par le de police à revêtir son uniforme pour maintenir

l’ordre de concert avec la force armée ; mais eh même temps , l’on disait que des gardes uationaux avaient pris les armes contre les troupes. Rien n'était certain , et c’est à mon avis une des grandes fautes commises par le commandant supérieur , d’avoir laissé régner continuellement cette incertitude si antipathique au soldat français. ’

Rien ne nous étonna comme de voir dans Paris toute la circulation et la liberté d’une ville en état ordinaire; cependant on était en état de siège. Quelle inconséquence ! Les voitures de Versailles

passaient à côté de nous, au moment où peut-être nous allions être obligés de nous servir de nos armes. Des femmes poussées par je ne sais quelle rage de curiosité , dont Paris seul peut fournir des exemples, êii culaient avec les liabitans de ces quartiers; nous étions entourés de curieux ou d’ennemis !

Après quelque temps le bataillon se forma en

colonne et entra dans le faubourg Saint-Honoré

en passant par la rue des Champs-Elysées. 11 fit halte au coin de cette rue. Le général Saint-Hilaire qui commandait dans ce quartier, me donna l’ordre de porter ma compagnie et une pièce contre la mairie du i" arrondissement, occupée par un poste nombreux de garde nationale, et de lui faire mettre bas les armes. Les boutiques étaient fermées, mais les curieux occupaient toutes les fenêtres comme pour voir passer une troupe allant à la parade. Le factionnaire de la garde nationale nous crie Qui vive? France répondis-je , et nous étions sur lui avant qu’il eût eu le temps d’avertir le poste de venir nous reconnaître.

Quelle différence, pensais-je en m’avançant, si à la tête de mes grenadiers, l’ordre d’enlever une redoute nous eût été donné. Vive le Roi ! Vive la

France ! eût été notre cri , et la redoute eût été prise. Ici nous étions mornes, silencieux ; de braves soldats l’arme au bi’as, l’œil inquiet, mais attentifs, n’avaient pas proféré un seul mot, et nous allions peut-être engager un combat contre des Français! Enfin, après un entretien très animé avec le capitaine commandant ce poste, celui-ci consentit à sortir avec sa compagnie , car si ces messieurs s’étaient réunis pour maintenir l’ordre et protéger leurs propriétés, il était clair que nous y eussions veillé à leur place : mais que forcés de nous méfier de leur uniforme d’après ce qu’on nous avait dit, nous devions demander celte évacuation nécessaire à notre sûreté. Notre conduite , et les observations que nous venions de faire , décidèrent une partie des gardes nationaux qui s’étaient placés aux fenêtres des appartemens de la mairie à descendre. Le poste fut bientôt évacué , et chacun put se retirer librement , malgré l’ordre donné de conduire les personnes arrêtées à l’étatmajor de la place. Cette dernière circonstance prouve combien on se méprenait sur le caractère des troubles de Paris. Du moment que les postes isolés avaient été enlevés ou désarmés par le peuple , était - il nécessaire de s’attacher à quel-

ques arrestations, et prudent de se morceler et se diviser comme on l’a fait?

De là, nous marchâmes sur la Madeleine, où une centaine d’hommes s’obstinaient à rétablir une barricade déjà renversée plusieurs fois. Une demi

compagnie commandée par F , brave officier

du régiment dont la constance et la ténacité les jours suivans ne sauraient être trop vantées , fut assaillie de coups de fusil, de pistolet, ou de pierres.

F se précipita à la course contre ces ennemis,

et les força à se sauver par les rues adjacentes à la Madeleine. Ma compagnie reçut ordre de pénétrer dans l’église , où un grand nombre d’ouvriers s’étaient réfugiés : ce fut l’affaire d’un instant , et malgré les barricades qui en défendaient les approches et l’entrée, les soldats eurent bientôt renversé tout cet amas de planches dont l’enceinte du monument était encombrée , et s’y établirent. D’autres soldats du détachement de F

suivis de quelques gendarmes et^ soldats de la ligne d’un poste voisin , se joignirent à nous pj ir d’autres entrées. Un inspecteur des travaux fit descendre les ouvriers des combles où ils s’étaient retirés.

Dans celte première affaire le sang avait coulé,

mais avions-nous attaqué? Les premiers coups n’avaient-ils pas été tirés contre nous?

Un homme avait été blessé à la porte du corpsde- garde ; relevé par plusieurs ouvriers, il fut conduit à l’hospice Beaujon par les soins d’un jeune homme. Les soldats se dérangeaient dans la rue pour laisser passer ce triste convoi , respectant le malheur dont ils étaient la cause innocente. Est-ce ainsique leur conduite a été dépeinte jusqu’ici?

Nous parcourûmes une partie du faubourg Saint* Honoré sans faire autre usage de nos armes. Les liabitans n’avaient nullement pris une attitude hostile ; les groupes qu’il fallait poursuivre et disperser, parce qu’ils nous attendaient aux coins des rues , étaient descendus d’un quartier connu sous le nom de Pologne. Ce sont ces mêmes Polonais qui contribuèrent, le lendemain , à la prise et au pillage des casernes de la Pépinière et de la rue Verte , situées près de leur demeure.

Dans ces courses qui fatiguaient les soldats , nous eûmes à regretter C. , officier du régi-

ment, blessé à la cuisse d’un coup tiré à bout portant , et meurtri de contusions après sa chute. On parvint à l’enlever.

Vers quatre heures et demie , nous fûmes placés

en colonne dans la rue Royale. On s’y reposa de ses fatigues. Les soldais plaisantaient sur l’impatience des cuisiniers de Saint-Denis : ils auraient beau jeu , disaient-ils , à les attendre pour la soupe de cinq heures ; pour eux , ils ne songeaient alors qu’à apaiser, à force d’eau , la soif ardente qui les dévorait.

A cinq heures et demie , trois escadrons de grenadiers à cheval et le a' d’infanterie de la Garde , arrivant de Versailles, vinrent nous relever dans cette position. L’ordre de nous reudre au Carrousel nous fut donné ; nous y arrivâmes par la rue de Rivoli , où tout était calme , et nous entrâmes sur la place par le guichet de l’Echelle. Là était le quartier-général; nous allions enfin savoir des nouvelles; du moins nous l’espérions.

Le [bruit courut bientôt que MM. Laffitte et Gérard étaient venus proposer au maréchal de fairetcesser toutes hostilités, moyennant certaines conditions. Le maréchal ne crut point devoir accepter. 11 n’était que soldat , et ce ne fut point là son tort vis-à-vis de nous. Mais général , il aurait

pu , par de meilleures dispositions, prévenir l’ef-

fusion inutile du sang, et surtout mieux préparer la journée du lendemain.

La présence du général Gérard , la proposition de M. Laffitte, nous firent croire que les masses agissantes avaient des chefs expérimentés. Déslors pouvait-on raisonnablement, avec peu de troupes qui ne pouvaient exercer les rigueurs de la guerre , pouvait-on ainsi s’engager dans les rues de la capitale , et ne devait-on pas, dès que la résistance fut caractérisée, se rappeler ce mot si connu du grand Coudé blâmant a tout jamais une guerre de pots de chambres. Sans doute on ne voulait plus la faire pour le lendemain ; mais si l’on avait reconnu combien le premier plan d'attaque était vicieux , il fallait aussi prendre les précautions nécessaires pour qu’on ne renouvelât pas contre nous un genre de combats dans lequel même un plus grand nombre de troupes ne pouvait obtenir un avanlage décisif et propre à étouffer les germes déjà si étendus de l’insurrection. Malheureusement rien ne fut fait pour réparer les fautes impardonnables de cette première journée.

Avant d’aller plus loin et de parler des évènemens du jeudi , qui eurent principalement pour théâtres le Louvre et les Tuileries, je dois dire ce que les rapports des divers officiel s arrivant au

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quartier-général où nous étions , nous apprirent de l’insurrection devenue générale dans Paris, et de la marche de quelques-unes de nos colonnes à travers la capitale. Il sera alors plus facile d’apprécier le genre de lutte que nos faibles détachemens ont eu à soutenir contre ces adversaires que les relations de circonstance se sont plus à appeler nos vainqueurs , et de rétablir les faits dans toute leur vérité ; on verra aussi quelle a été la conduite de ces troupes d’élite qui , au milieu des graves circonstances où elles se sont trouvées, car je le dis hautement , elles ont montré une modération et une patience dont le parti qui accuse la Garde devrait leur avoir su quelque gré.

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