CHAPITRE y
Séjour à Saint-Cloud . — État moral et n umérique des troupes.
— Hésitation; nullité du commandement. — Mauvaises positions. — Désordre et manque de distributions. — Le Dauphin , Madame. — Le duc de Bordeaux. — Le duc de Bçllime. — Départ du Roi. — Projet de défense. — Trahison d’un capitaine. — Pont de Sèvres. — Le Château est
abandonné. — Arrivée à Versailles. — Bivouac. — Trianon.
— Retraite sur Rambouillet. — Journée de Trappes. — Au Peray. — Les Embaucheurs. — De laRochejacquelein.
Après l'évacuation de la Capitale, les troupes royales vinrent occuper les positioos de Saint- Cloud. Elles se composaient de cinq régimens d’infanterie de la Garde et de deux régimens de Ligne. Nous fûmes rejoints , le 3o, par le 4* de la Garde revenant de la Normandie , où il avait été envoyé pour poursuivre les incendiaires : trois régimens de Cavalerie légère de la Garde , dont deux avaient bien perdu quelques hommes dans Paris, mais qui étaient des corps plutôt fatigués qu’entamés , se trouvaient aussi à Saint-Cloud, et trois régimens de grosse cavalerie étaient à
Versailles. La brigade des Cuirassiers était à peu près complète , à l’exception des dépôts et de quelques blessés ou tués} ce nombre n’est pas aussi considérable que pourraient le faire croire les casques et les cuirasses dont se paraient les Parisiens : ces trophées , comme les habits de Lanciers, furent au moins autant les dépouilles des casernes que celles des combattans abandonnés sur la place.
Six batteries complètes de la Garde, et un parc de réserve composaient l’artillerie de cette petite armée , qui comptait en outre quinze cents hommes de cavalerie de la Maison du Roi et de la Gendarmerie , et environ quinze cents hommes d’infanterie composée de la Gendarmerie à pied et des Cent-Suisses.
Nous avions avec nous le bataillon de l’Ecole- Militaire de Saint-Cyr avec sa batterie de campagne. Le total de ces forces montait donc à plus de dix mille hommes d’infanterie et quatre mille chevaux , sans l’artillerie. On avait la certitude d’être rejoints le lendemain par dix-huil cents Suisses, venant d’Orléans ; sous peu, par le régiment des Hussards de la Garde , et un régiment çle Grenadiers à cheval , environ huit cents che-
vaux : enfin , des ordres donnés à propos nous
eussent assuré l’arrivée du 5* d’infanterie. L’armée
forte de plus de quinze mille hommes pouvant en deux ou trois jours être portée à vingt-deux ou vingt- tt'ois mille, était çncore une force imposante dans la main d’un chef qui eût relevé d’abord le moral du soldat. Mais il fallait s’éloigner de la Capitale déclarée en état de siège , et contre laquelle on ne pouvait se résoudre à prendre les mesures propres à assurer le succès des attaques contre les grandes villes.
Au lieu de cette énergie , de cette vigueur , à Saint-Cloud encore nous ne vîmes que mollesse et incertitude. On ne savait qui commandait. La ville n’avait pas été disposée à nous recevoir et fournissait à peine le pain nécessaire aux distributions. Les soldats sans ustensiles de campement au bivouac , se répandaient dans les maisons pour s’y nourrir à leurs frais. On put alors apprécier la sagesse de la mesure qui avait fait donner de l’argent à la troupe. Sans cela elle eût été obbgée de se débander et de piller pour vivre. Quelques régimens n’avaient point pris part à la première distribution ; pour remédier au mal l’on se bâta , sur les fonds de la liste civile, de donner un
nouvel à - compte aux hommes présens aux
drapeaux.
Combien nous nous aperçûmes alors de l’inutilité de tant de grades, et' de fonctionnaires qui certainement n’avaient pas été tués dans Paris , mais qui manquaient parmi nous ! Où donc étaient alors ces contrôleurs si redoutables de l’administration? Ici ils eussent pu faire preuve de talent en découvrant des ressources; cependant personne
n’y était.
Je fus chargé de porter au major-général un papier relatif à mon régiment. Je traversai les cours, il y avait encore quelques amis des temps heureux. Le désordre de ma tenue semblait les étonner. Je fus surpris de la précision de la leur.
Mais si l’incertitude du Gouvernement royal était visible pour nous, elle était terrible pour les corps occupant les ponts de Sèvres , de Neuilly et d’Asnières. Partout les habitans de Paris venaient chercher nos soldats de leur connaissance.
Les proclamations du Gouvernement provisoire , les journaux étaient répandus à profusion. Ici , on nous engageait à nous rendre au camp de Vaugirard ; et le général Pajol signait cette proclamation, affirmant sur l’honneur que nos droits
seraient respectés. Là , c’était la Municipalité de Paris qui nous rendait responsables des malheurs causés par nos armes. Enfin , si d’un coté rien n’était négligé pour relâcher le moral des troupes que l’on craignait , d’un autre , rien ne se faisait pour le relever , après une retraite que les corps qui avaient souffert , auraient brûlé de venger.
M. le Dauphin passa devant les troupes aux environs du Château; c’était la première fois depuis ces tristes évènemens que le Prince se montrait à elles. Tous ceux qui parmi nous connaissaient , et les opinions personnelles de l’héritier du trône , et ce courage calme dont il avait donné tant de preuves au milieu des dangers , dans le Midi en i8i5, et en Espagne en i8a3, regrettaient qu’il ne fût pas venu la veille à Paris : on était persuadé que son esprit conciliateur eût pu éviter les malheurs de cette journée déplorable; sans doute on se flattait ; car il n’était déjà plus possible d’arrêter le torrent, mais quelle confiance n’eût pas inspirée la présence du Dauphin à nos soldats ! Ils auraient été heureux de verser leur sang pour sa défense. Nous ignorions alors que le Prince avait trois fois sollicité vainement du Roi
la permission de se rendre dans la capitale ; que trois fois ses chevaux de selle amenés dans la cour du Château, à Saint-Cloud, avaient été renvoyés. Par quels fatals conseils Charles X a-t-il pu refuser de se rendre aux prières de son fils ? Quoi qu’il en soit , cet excès de soumission filiale dans un Prince dont on n’a jamais mis en doute les vertus privées et la bravoure , peut seul expliquer sa conduite dans ces pénibles circonstances.
Madame , duchesse de Berry, nous envoya quelques rafraîchissemens. Mais que ne la laissa-t-on
libre de déployer son glorieux caractère , elle , que sa bienfaisance , son amour pour les arts , sa véritable popularité ont su mettre à l’abri même dans les premiers momens , des grossières insultes lâchement prodiguées à sa famille (1)? Pourquoi
(i) M.deLaurencel, chargé de la direction des beaux -arts de Madame, m’a souvent donné une foule de détails qui expliquent comment parmi tant de crayons qui se sont prostitués pour outrager le malheur , il s’en est trouvé si peu pour l’insulter personnellement. Pas un artiste ne pouvait dire lui avoir présenté inutilement ses ouvrages ; et les plus habiles et les plus à la mode n’étaient point ceux qu’elle préférait exclusivement . On peut s’en assurer en parcourant sa galerie. Madame, dans ses voyages , a été vue de trop près par une grande partie de
nouvelle Marie-Thérèse , ne put-elle pas conduire au milieu de nous l’héritier du nom de Henri ? Ordinairement confié à notre garde , souvent il avait partagé les jeux de nos soldats (1) : sa présence
la France pour que j’aie besoin d’en parler davantage. Quant
à ses intentions généreuses à Saint-Cloud , quelques per-
sonnes qui l’ont vue m’ont assuré que, jugeant parfaitement la position dans laquelle on allait se trouver, il n’a pas tenu à elle que des mesures ne fussent prises à temps , non-seulement pour empêcher la démoralisation de l’armée , mais encore en courant peut-être des risques personnels, propres aussi à conserver la couronne à son fils et un principe d’ordre à la France.
(1) On a beaucoup parlé de l’éducation du jeune duc de Bordeaux : je ne sais quelles étaient ses occupations sérieuses ;i quant à ses jeux et ses exercices, je ne crois pas que ceux d’aucun enfant en France fussent mieux dirigés. Etant un •jour de garde à Saint-Cloud , j’ai assisté à sa gymnastique : son adresse et sa 'hardiesse me frappèrent au point que j’en blâmais intérieurement l’excès. Je l’ai vu aussi se livrer, avec de jeunes-enfans de son âge , à des simulacres de scènes militaires. La présence d’un uniformede troupe lui faisait plaisir,* et il se livrait avec plus d’ardeur à ses jeux de caserne devant un habitué de casernes.
Les compagnies de Voltigeurs montant la garde au poste de la Carrière recevaient presque tous les soirs la visite du jeune
eût été un lien de plus pour eux, et il en fallait de cœur alors, pour resserrer ceux de la discipline et de l’attachement au drapeau que l’on cherchait à affaiblir, que les parens , les amis de Paris venaient ébranler , et que tant de causes phy- ' #
siqucs et morales, allaient enfin faire céder. Oui, j’ose le dire, nos soldats représentés si souvent comme recevant avec peine nos ordres , et
n’obéissant qu’avec répugnance , n’ont eu pour
leurs officiers dans ces derniers momens que respect et attachement. Pour beaucoup la présence de leurs chefs , leurs véritables compagnons d’armes, était le seul motif qui les retenait encore au drapeau et au devoir : les a-t-on vus, lorsque ébranlés de toutes parts ils ont cédé aux sollicitations qui les entraînaient, les a-t-on vus aller remplir les tentes du camp de Vaugirard? Les a-t-çn vus lors du licenciement demander en grand nombre du se^ vice? Les avait-on vus abandonner leurs officiers
* Prince. Souvent il jouait aux boules avec les soldats ; d’autres fois il commandait l’exercice : ce qui leur plaisait beaucoup. Et ils sont encore trop nombreux pour que ce fait ne soit pas attesté par tous ceux qui faisaient partie de ces compagnies , n’importe où ils se trouvent.
au moment du danger?, Won, mais leur conduite
brave et énergique comme militaires a dû faiblir
quand on ne combattit plus, et que l’on ne lit rien
pour ranimer cet clan qui faisait leur force. Si,
dans ces fatales circonstances un grand nombre a • * , "* • pu déserter, ce n’était que pour retourner dans
leurs foyers. Ils ont quitté leurs drapeaux, mais
non pour aller se ranger sons celui qu’ils avaient
repoussé jusqu’alors; et les maires des communes
situées sur la route que nous aVons parcourue, et
les feuilles qui leur ont été délivrées pour venir
nous rejoindre lors du licenciment en fournissent
des preuves à qui voudra s’en enquérir.
Je ne dirai pas tous les bruits contradictoires qui
circulèrent pendant la journée du 3o , sur la formation d’un nouveau ministère, sur l’abdication
du Roi, sur l’acceptation* de toutes les conditions ' * * • « # proposées. Ils avaient le grand inconvénient d’être
aussitôt démentis qu’accrédités, et augmentaient ainsi le malaise produit par l’absence de toute disposition militaire. Où donc étaient alors les quatre maréchaux , qui pendant quinze ans avaient joui du titre et des avantages de majors-généraux de la Garde ? Où étaient , et que faisaient nos généraux de division et leurs nombreux états-majors? Ils n’é-
taierit pas au bivouac , à l’exception Je quelquesuns dont la conduite individuelle, brave et loyale, ne pouvait suppléer au manque d’une impulsion supérieure. Sans doute , déjà deux de nos maréchaux se préparaient à porter les insignes du nou- * - • *
veau roi ; celui qui avait si malheureusement commandé à Paris , était accusé de trahison , et le brave duc de Bellune , notre ancien ministre de la guerre, le vainqueur de Medelin , après avoir offert deux fois ses services à Saint-Cloud et à Versailles, refusés par je ne sais quelle aveugle fatalité , se vit réduit à déplorer le sort et la perte d’une armée d’élite , à l’éclat et au choix de laquelle il n’avait pas peu contribué»
Ce même jour, 3o juillet, nous vîmes revenir des soldats isolés ; nous les avions crus perdus dans Paris. Ils nous rejoignaient les uns en blouse , les autres en bourgeois. On était encore loin de la désertion ! Quelques-uns prirent des habits militaires à leurs camarades ; d’autres voyant notre état dé démoralisation , profitèrent de la circonstance pour dire un triste adieu à leurs amis. Mais s’ils eussent trouvé les bataillons sous les armes , la cour dans le camp ; si un appareil militaire leseût frappés à leur retour , je le demande , glorieux d’une action faite
par sentiment d’honneur, et dont on ne sut pas « * ■ ' • •* * * ^ « ,•
profiter, n’auraiènt-ils pas été se grouper tous au- ■ *•, « ' • .
tour de ce drapeau qui les rappelait ? Cet enthousiasme militaire, cet attachement à son corps, qui
a fait la force des vieilles bandes de l’Empire , que • » , • l’on a tant Négligé , et dont la perte doit faire déplorer la décadence momentanée de l’esprit mili-
taire en France, s’affaiblissait de plus en plus. Voilà pourquoi le 5o"" de ligne, dans ses positions au-dessus de Sèvres, abandonne scs rangs et son drapeau, te colonel et quelques officiers vinrent le déposer entré les mains du Roi. 11 refusa, dit -on, de le recevoir. On a vu depuis lo 5o e faisant le service de Paris ,on louait beaucoupsa conduite ; mais
n’eût-il pas mieux valu refuser ses ser viccsd’abord ,
ou ne pas nous abandonner plus tard! Quoi qu’il en
soit, il mesemblc tp’avec de bonnes positions facilc-
inentappréciées par tout le monde, la régularisation
• du service , la présence d’un chef autre que celui -
auquel on attribuait nos fnalheurs*,ct l’enthousiasme
réveillé dans tant de jeunescæurs, on eût empêché
toute espèce de désertion, d’après ce que j’ai vu du
caractère de celle qui nous affligea bientôt ; et si, au
moins, la Garde livrée à elle-même , n’eût pu con- . * % . • server un trône qu’elle avait jur%de défendre , elle *
n’eût point subi la honte d’un morcellement insidieux et d’un licenciement dans lequel tous les droits sont violés.
Notre colonel avait perdu son cheval le mercredi • " *• 5 . • • • * dans Paris; le jeudi dans Chaillot, il fut sur le point
d’être pris; il y passa la nuit, et le lendemain vint
nous rejoindre à Saint-Cloud à la faveur d'un dé- ** ■ * * * * . ^
guisement. Sa vue fit plaisir aux soldats. 11 était
fait pour inspirer de la confiance. Mais que peut un chef isolé? Il régularisa notre bataillon composé des débris des deux qui étaient entres dans la Capitale. Aucun évènement ne signala la fin de la journée; vers six heures , le bruit courut que la ligne allait nous attaquer : c’était une fausse alerte causée par le départ du 5o*. Quelque temps auparavant, on avait lu un ordre du jour annonçant une
pacification complète. Cet ordre était signé Mar-
mont. Il avait été conçu afin de rassurer les troupes,
et fut démenti quelques momens après sa lecture.
Etrange conduite d’hommes qui ne nous connais-
saient pas , et nous décourageaient à qui mieux
mieux !
La nuit semblait devoir être tranquille. Qn n’avait fait aucune palissade ni aucun épaulcment pour couvrir notre bataillon; enfin , après maints
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déplaceinens, on nous fit faire halte sous le restau- • . « * t ' rant de Legriel, à l’entrée du Parc : l’artillerie
était à notre droite et on dehors de la grille sur la place ; quatre pièces battaient les avenues du pont . Notre compagnie de voltigeurs , fort nombreuse,
, était depuis la veille à l’entrée du village de Boulogne. La présence de ses officiers , braves et pleins de dévoûment , des ordres opportuns bien donnés par le général T...., commandant supérieur de ces avant-postes , avaient pleinement satisfait les soldats. Pas Un ne déserta, malgré tant de
facilités pour cela. L’attente du lendemain et des
* évènemens nous tenait éveillés : les officiers se pro-
menaient ou allaient en quête des nouvelles. Un
général en bourgeois (M. de Q...), avec des épau-
lettes sur ce costume peu militaire , d’ailleurs fort peu agréable à nos soldats qui le reconnaissaient , se promenait au milieu de nous....
Vers une heure, un grand bruit se fit entendre
au Château : nous sûmes que le Roi allait partir pour Versailles ; la retraite était décidée. Le mouvement fut général. Nous étions au point du jour sur le chemin de Ville-d’Avray ; mais un contre-ordre nous ramena au pont de Saint-Cloud, et de là nous retournâmes, en passant par la
Grande avenue , dans l’allée qui , du fér-à-chcval,
conduit à- la lanterne de Diogène. Le 1 er régiment
occupait la place de Saint-Cloud et,la Grande ave-
nue. Une batterie restait en position. Deux bataillons du 5 * et les Suisses couvraient Sèvres, avec les Lanciers et une batterie. Ces forces étaient plus que suffisantes; cependant si leGouvernements éloignait, quel était le butde ce mouvement rétrograde? Pourquoi laisser une partie des troupes ainsi exposées à toutes les séductions de la ville, et né devait-ôn pas prévoir ce qui allait se passer ,
c’est-à-dire la démoralisation des Corps mis çir
contact avec les bourffeois ? ' ,
Tandis que notre bataillon allumait Scs feux, le 1 er de la Garde et l’artillerie venaient prendre part à une distribution faite au Château. Les débris de la cuisine royale furent abandonnés aux 1
soldats. La gaîté renaissait parmi ceux qui pou- >
‘ 0 # % • vaient en profiter , pendant que les troupes de
Sèvres séparées de nous , sq laissaient entamer 'par la défection. Nos soldats attendaient avec impatience une attaque ; ceux-là avec inquiétude. - * , . • * . * Bientôt , en effet , on annonce qu’un grand nombre
d’éclaireurs .paraissent dans la plaine, et que des , groupes nombreux se présentent en avant des vil-
lagcs de Boulogne et du Point-du-Jour : ce sont les
Parisiens, nous dit-on, On prend les armes, les rangs | * • „ • sont formés, chacun se prépare au combat. Pour
m’assurer de la vérité , je montai au Château, et je
pénétrai dans les apparteinens : ils étaient déserts.
Où donc étaient déjà ces nombreux visiteurs des
jours deréceptions , ces amis des temps heureux,
tous ceux dont la vue nous choquait si souvent pendant nos gardes? c’était, l’occasion d’accourir, de se montrer..... biais bientôt d’autres visites allaient avoir lieu dans l’intérieur de ce château
En me plaçant sur le balcon de Madame la Dauphine, je distinguai parfaitement, à l’aide d’une lunette d’approche, le nombre et le costume des ennemis qui allaient nous attaquer.
Rien n’eût été plus facile , dans d’autres circons- » * # * * tances, que de laisser leurs masses se former en
avant des ponts dont on gardait le passage, puis de les chasser dans la plaine avec la cavajcrie. Nous le croyons tous ainsi : quand M. le Dauphin repassa devant le front du bataillon, les soldats le , saluèrent d’acclamations; mais il était triste. La
douleur de se voir trahi , abandonné par la plupart de ceux qui , dans des temps tranquilles, en-
touraient en foule sa personne, et qui n’avaient
jamais été comblés que de ses faveurs, était facile
à apercevoir. Il demanda au colonel s’il répondait
de nous, et lui dit : Le 3 ' a passé.
Le y , notre régiment de brigade , nous avait • abandonné! Hélas ! une partie seulement de cette nouvelle était vraie, et déjà elle circulait de rang . en rang ! M. Quartery , commandantles grenadiers du i* r bataillon, venait de livrer, sans combat, le pont de Sèvres , une pièce de canon , sa compagnie et une autre de son régiment. Quelques com-
pagnies suisses entourées d’habitans, ignorant ce qui pouvait se passer ailleurs, avaient déposé les
armes 5 les Lanciers avaient donné quelques coups
inutiles ; Sèvres était abandonné.
• % • * Quartery avaitcombattu le 27 et le *8 à la Grève j
il était ancien militaire, de la formation de la Garde : comment expliquer sa conduite ? Elle nous fut bien pénible, et son régiment en était navré. • Mais cet exemple fut terrible , il ébranla nos rangs ; peu de chose allait les éclaircir. Non pas dans ce moment où, rangés autour du Château , nous espérions prouver que toute la Garde ne livrait pas ses postes ; mais comme cette défense eût été inutile, la retraite fut commandée. L’artillerie
,yi»f)igitized byti?Bpgle.
et le i‘ r de. la Garde, prirent la route de Villeneuvc-rÉtang. Nos voltigeurs seuls, arrêtèrent par quelques coups de fusil les éclaireurs qui montaient la Grande avenue du Château. Le duc d’Escli- • gnac, 'lieutenant-colonel des Lanciers, venait d’etre malheureusement blessé ; quelques soldats avaient été atteints, et nous nous trouvâmes encore une fois
en retraite, laissant à l’ennemi des dépouilles faciles
et par cela même plus regrettées , nos marmites
et nos feux. Il était midi ou une heure.
Ici encore nous eûmes à nous plaindre de la
fermeture des grilles. Sans elle notre brave capitaine P.... et ses officiers, eussent pu conduire leurs • * * « , voltigeurs se mesurer avec ceux qui insultaient
notre retraite ; mais elles étaient aussi malhcureuîncnt fermées que les grilles latérales de la cour du
Carrousel au moment de l’évacuation , et les por-
tiers avaient disparu. Je donne ces détails pour taire apprécier quel genre de défense nous avons fait pendant tout le cours de ces évènemens.
Le nombre des assaillans n’était pas considérable, et le Château était un arrêt nécessaire à leur poursuite, comme celui des Tuileries à Paris. Ici , la Garde nationale , , le maire , et les habitans de Saint - Cloud , purent modérer celte invasion
moins nombreuse et moins exaspérée que celle de
Paris. On commit peu de dégâts. L’appartement de
Madame la Dauphine fut plus particulièrement dévasté. C’est ainsi que la bienfaitrice de deux mille pauvres pendant l’hiver de i83o , lut recoin- • pensée de sa bienfaisance. Malheureuse princesse, ,
pour qui la France semble être un gouffre dévorant ! Elle y a vu tomber sous la hache et le poignard, père , mère , parens et amis , et s’éloigne cette fois sous le poids des plus lâches et des plus absurdes calomnies ! N’a-t-il pas raison le philosophe , de
direque l’offensé pardonne et non pas l’offenseur?. . .
Notre retraite sans combat avait exaspéré nos » • •
soldats, nous partagions tous leur dépit, maisdèsce moment toute confiance fut perdue aussi à Ver-
sailles lorsque la Garde s’y trouva presque entièrement réunie , on n’entendait plus parler dans les groupes des camarades qui avaient péri , mais de
ceux qui avaient déserté. Les fautes s’étaie;it
trop multipliées pour qu’il n’en fût pas ainsi. Les régimens entassés pêle-mêle dans une plaine ; en avant de la grille du Dragon , où sur la place d’armes , étaient entourés d’habitans et de Parisiens : partout on voyait les cocardes tricolores sur les chapeaux ronds, aucune disposition mi-
,’± îB.t IjjTÎ
lîtsire n’était prise , et une ville de vingt mille
aines n’allait pas nous fournir plus de ressources régulières que les villages que nous quittions. 11 fut très difficile de se procurer quelques vivres ; les billets de banque reçus à Saint-Cloud , en paiement de la solde , allaient devenirinutiles en nous •éloignant davantage de Paris. Je courus toute la la ville pour me procurer de l’argent pour ma com-
pagnie. Grâce à l’obligeance de plusieurs habi-
tans , je pus réunir les fonds nécessaires au change * . * #
d’un billet, et rapportai de l’argent comptant au bivouac. L’aspect en était alarmant, les pleurs nous roulaient dans les yeux en voyant les rangs s’éclaircir, les fusils rester seuls, et les hommes s’éloigner lentement, la tête basse comme celui qui, cédant à je ne sais quel instinct plus fort que sa volonté’ 1 , agit contre sa conscience , le sent bien, • et n’en agit pas moins. * •
11 fallait enfin que la vérité fût connue, des mesures énergiques pouvaient encore sinon changer le cours politique des évènemens , au moins
conserver notre position militaire. D officier du
régiment , n hésita pas à gagner les grilles de Trianon. Il était six heures , le Roi venait de partir. Monsieur le Dauphin montait à cheval et partait,
nous arrêtâmes MM. de Guiche et de Yeuladotn pour leur faire entendre nos observations. « On ne « savait qui commandait. 11 était temps que la vie « des cours cessât, celle des camps devait com-
« mencer ; l’armée royale avait besoin de voir ré-
« gulariser ses services , et réparer tant de fautes & qui la démoralisaient. Ces observations dépla- « cées peut-être, en d’autres temps, nous pou- « Vions les faire alors que le nombre des combat- « tans diminuait de plus en plus , et que celui des « gens de parade était nul. » Ces messieurs nous assurèrent que des mesures étaient prises , qu’on allait partir. Effectivement*, une heure après toutes les troupes se mirent en marche.
Le bivouac n’avait duré que quelques heures, et la plaine était couverte de fusils ; nous en cassâmes et jetâmes un grand nombre dans le canal du parc. Les gibernes furent vidées et déchirées ; ce qui • sembla réjouir beaucoup quelques hahitans qui observaient nos démarches , et n’attendaient que l’instantde profiterde nosdépouilles. Ensortantde Versai lies, on prit la route de Rambouillet, où toutes leà colonnes devaient se réunir. La nuit était obscure. Le désordre augmentait à chaque instant. Des soldats tiraient en l’air ou dans les bois des coups de
fusil , ali risque de blesser des camarades qu’ils ne voyaient pas. L’artillerie , l’infanterie , la cavalerie, marchaient presque de front, et nos chefs
de corps, à notre tête, gémissaient et ne pouvaient porter remède à un mal venant de plus haut.
De bonnes positions prises pendant cette nuit, sur les hauteurs de Saint-Cyr , dans un pays si connu, et une marche méthodique dès le lendemain
matin, pouvaient remettre nos soldats. L’Ecole-
'Militaire aurait dû nous livrer son artillerie , des munitions confectionnées, nous fournir quelques ressources enfin sans aucunement compromettre la vie des jeunes élèves. Mais on ne songea à rien, et ou laissa en arrière des troupes un petit parc d’artil- . lerie qui pouvait nous être redoutable, si l’on avait dû combattre.
Près de Trappes où l’ôn arriva vers onze heures du soir, des bataillons furent placés les uns derrière les autres, à droite et à gauche de la route,
dans les champs de blé , sans ordre de brigade ou de division ! Ce bivouac et la matinée du leude-
main dimanche achevèrent ce que Versailles avait commencé. Ala pointe du jouron devait partir. Un
contre-ordre est donné, aumoment où desrégimens ont déjà commencé le mouvement j les soldats s’im-
( ’ioo ) , •
patientent, ils espéraient marcher, ils prennent isolément une autre route. La difficulté de se procu-
rer des vivres dans ce village les fait s’éloigner * * - f pour en chercher ailleurs; beaucoup ne reviennent
plus. On fait quelques distributions , quand déjà ils
ont dépensé leur argent : en un mot, tout est con-
fusion , désordre , comme' les jours précédens , et les rangs s’éclaircissent !. ' * i » ♦
A midi, heure de la plus forte chaleur, on se mit enfin en route , mais la fatigue arrêtait les plus' paresseux; car sans arrière-garde d’élite, les traînards sojit des gens perdus , et c’est ce qui arriva. Sur la route, à Coignières, nos colonnes fui ent traversées par un petit peloton d’élite du i 5° léger. Le colonel de ce régiment rapportait son drapean . à Rambouillet. Un sous-lieutenant de Grenadiers le portait ; il en était fier, je le conçois. •
Plusieurs régimens firent halte.au Peray , village à l’entrée de la forêt de Rambouillet. D autres se portèrent jusqu’à la ville , d’autres restèrent sur la route. Ici, quelques précautions avaient été prises; on se couvrit de postes avancés. Une distribution régulière eut lieu par les soins d’un colonel d’étatmajor, qui, jusqu’au dernier moment, ainsi que quelques officiers de ce corps , dont un avait été
blessé , furent toujours présens. Leur zèle et leur activité n’avaient pas beaucoup d’imitateurs. Le Dauphin passa dans nos lignes. Sa présence releva un peu le moral de la troupe.
Rien ne prouve mieux tout l’effet que peut produire la vue d’un chef supérieur sur le soldat ,
que le fait suivant que j’ai recueilli : le 2° d’infanterie de la Garde était campé à droite et à gaUche de la route , formant l’arrière-garde avec la Gendarmerie et le 3 e ; les embaucheurs se montraient partout. A dix heures du matin le corps tout entier s’ébranla comme pou r retourner à Y ersailles ; le général Balthazar d’Arcis qui commandait la brigade,
ne semblait nullement occupé de la désertion qui se manifestait dans les rangs, quand tout à coup parut • le brave général de la Rochejaqüelein . B. . . dcM. . ofücicrdu 3% accourt verslui,et les larmes aux yeux lui rendcomptcdes intentions des soldats; lcgénéral fait battre un ban , prendre les armes, et tout le ^ corps rassemblé, prononce quelques mots inspirés parsoh vieux dévouement et sa fidélité. A peine a-t-il parlé, ‘que les cris d &Vive le Roi! s’élèvent de tous les rangs, partout on veut suivre le Roi, partout on jure de le défendre. L’enthousiasme fut tel , qu’un voltigeur du 2°, nomméRoy, qui manifestait l’intention
de sc retirer, faillit être tué par ses camarades. Le général avait été bien compris par ces braves soldats , mais ce général était un de la Rochejaquclein. *
Avec de si bonnes dispositions de la part des troupes, je ne puis comprendre comment une revue générale ne fut pas ordonnée pour le lendemain, dans la ville ou dans les environs. La Famille Royale aurait dû être au milieu de nous. Dans de telles circonstances , une baraque vaut mieux qu’un palais. Les corps en se rapprochant enraient connu leur nombre , ils auraient repris une con-
fiance mutuelle , et nous n’aurions pas eu à déplo-
rer la défection de la grosse cavalerie.
Mais onavait tout oublié de la guerre ! Comment
de telles défections n’auraient-elles pas eu lieu? les » . •* diligences, lès malle-postes, allant à Paris ou en
revenant, sillonnaient librement la route; les émissaires à cheval passaient à chaque instant , le nouveau gouvernement semblait reconnu partout ; et nous , nous ne paraissions plus être qu’une troupe de fugitifs , notre nombre devait diminuer.
Le lundi malin un jeune homme approcha de nos bivouacs , il venait de passer à cheval sur là grande route , précédé d’un postillon. Il se nomme
. ( io3 ) . '
et sc fait connaître pour le cousin d’un de nos camarades, dont il demande des nouvelles. Les offi-
ciers qui étaient présens l’entourent, on le presse
de questions sur Paris , mais bientôt on reconnaît ses intentions. Notre colonel me chargea, sans le laisser communiquer davantage avec les soldats, de
le ramener snr la route, et de l’engager à partir. Ses instances n’en furent que plus vives, il finit par nous annoncer qu’il emmenait les Cuirassiers. A peine était-il parti , que nous apprîmes la défection grosse cavalerie. Les officiers accompagnaient leurs soldats , les colonels suivaient leurs régimens , espérant sans doute améliorer le sort de leurs corps ; et le lieutenant-général B...
commandant cette division, après avoir protesté de
son dévouement au Roi , se rendit à Paris.
Mais eux , comme nous , ont été licenciés ;
comme nous , v ils ont fait partie de ( cette Garde
vouée aujourd’hui aux accusations de tout genre ;
comme nous, ils ont perdu leurs droits acquis ,
* * , seulement ils ont abandonné leurs drapeaux ! Une
telle conduite de la part de militaires braves et dis-
ciplinés ne peut se concevoir que quand on a assisté aux scènes déplorables dont nous étions témoins. Quelques officiers de Grenadiers à cheval vinrent
complète de la
nous moindre aux cantonncmcns de Rambouillet,
décidés à subir notre bonne ou notre mauvaise
fortune. Lis n’étaient pas très nombreux. On
comptait bien parmi eux quelques noms connus
par leur ancienne fidélité au souverain ; mais la plupart appartenant à la’vieille armée , n étaient guidés que par le noble sentiment du devoir , ou # n’avaient pas à reconnaître les faveurs augustes dont un grand nombre de Ceux qui s’éloignaient se montraient alors si oublieux.
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