‹ Dix jours en ItalieChapitre 12 sur 46 · ARRIVEE A TURIN · texte numérisé non relu

ARRIVEE A TURIN

Mon Opinion m'a été confirmée par des compatriotes qui habitent Turin et avec qui j'ai causé en confiance. La tragédie de Verdun a été suivie autour d'eux, m'ont-ils dit, avec une véritable anxiété et avec la plus vive admiration dans toutes les classes de la société.

Maintenant il faut tout disposer pour que ce mariage produise de bons fruits. Il s'agit que nous fournissions à un peuple ambitieux et travailleur, justement fier de l'ascension qu'il accomplit depuis vingt années, les moyens économiques et financiers qu'il demandait à l'Allemagne.

L'Italie animée par de hauts sentiments idéalistes, entraînée par un concours de faits que je me préoccupe de noter, s'est trouvée un beau matin irrésistiblement engagée dans la fournaise. Cette dure guerre que nous avons

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subie, qui nous fut imposée, elle l'a voulue. C'est grande noblesse. Tout naturellement elle aimerait bien être récompensée de son désintéressement.

Les politiques qui ont déterminé les hésitants auraient besoin de pouvoir montrer au pays ce que l'intervention rapportera. Nulle part plus qu'en Italie ne se posent dès maintenant les problèmes d'après-guerre.

A huit heures du soir, après la conversation la plus intéressante, nous dûmes nous séparer de nos amis civils pour continuer notre voyage jusque chez nos amis de l'armée. C'est à Udine que nous nous rendions. Le train où nous montâmes n'aurait pas dû aller jusqu'à Venise. Régulièrement il passe à Milan, touche à Mestre et de là, sans entrer dans la lagune, tourne court, prend la ligne de Vienne. Mais l'ad-

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ministration du chemin de fer, devinant combien il nous serait agréable de jeter au moins un coup d'œil sur la ville enchantée, nous fit la surprise de pousser notre wagon de telle manière qu'à l'aube nous nous trouvâmes à l'entrée du Grand Canal.

Je dormais encore quand on vint me dire : « Nous sommes à Venise pour une heure. » A travers les vitres, je voyais, je respirais l'étendue charmante, et je me hâtai de profiter de l'aimable minute.

Par le plus joli soleil du matin, me voici hors de la gare, devant l'escalier battu de la vague dont jadis, tant de fois, j'ai descendu avec ivresse les marches. Le temps nous manque pour aller jusqu'à la place Saint-Marc; mais tout auprès voici l'église des Scalzi, sur laquelle les avions autrichiens jetèrent

des bombes. Allons voir leur crime et la voûte effondrée qui portait le chefd'œuvre de Tiepolo, la maison de la Vierge transportée à travers l'espace par les anges de Nazareth à Lorreto.

Je sonne. Deux moines m'ouvrent.

« Les pauvres vieux, me dit-on. Si vous aviez vu leur émoi, quand au milieu de leur paix et de leurs trésors est arrivée cette brutalité ! » Rien ne subsiste, rien ne laisse d'espoir; c'est un trou béant, un désastre complet. Vous vous rappelez l'éclatante merveille?

Entourée d'anges musiciens, la Vierge portait un manteau jaune, inoubliable, qui donnait la clef musicale de tout le tableau. On sait comment la Venise du dix-huitième siècle mettait au-dessus de tout les concerts et l'opéra ; une harmonie délicate et fastueuse emplissait les églises, les palais, les places,

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les théâtres; il semble qu'aux Scalzi Tiepolo ait voulu dire : « Moi aussi je suis musicien. » Rythme, coloris, mouvement, il égale Monteverde et Marcello. Ses anges avec leur violon et leurs longues trompettes jetaient cette note claire et aiguë de jaune... Adieu, plaisir, éclatante fantaisie, caprices,, bel art apparenté aux féeries de Shakespeare, aux grâces de Marivaux et, déjà, au romanesque un peu triste de notre Musset ! Du feu d'artifice que l'aimable génie avait fixé dans les airs, la brute allemande a fait ce tas de plâtras en poussière qui gisent dans un coin de la chapelle.

Rien ne subsiste du chef-d'œuvre, sinon, aux quatre angles de la corniche, quatre motifs, quatre spectateurs qui regardaient voler au centre du plafond la Vierge de Lorette. Ils

Toient, ce matin, par le plafond troué les pigeons de Saint-Marc entrer librement et voltiger sur nos têtes.

Ce crime si bête a rempli d'enthousiasme la Germanie entière. Dès la première minute elle avait cherché cet exploit. La guerre fut déclarée le 23 au soir; le lendemain matin, vers 5 heures, dans cette aube rose et bleue où les églises et les palais de Venise semblent des choses aériennes qui se reflètent dans l'eau, trois avions ennemis apparurent dans le ciel. « Cela donnait l'impression, me dit Ugo Ojetti, qu'on jetait des bombes sur le berceau d'un enfant. » L'une d'elles éclata sur îe quai des Schiavoni.

N'y a-t-il pas dansWurtzbourg quelque plafond deTiepolo que l'on pourrait détacher et rapatrier, pour la consolation et la gloire de l'église des Scalzi ?

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L ARRIVEE DANS LA ZONE DE GUERRE. — UN CAMP d'aviation. — UN DINER CHEZ LE GÉNÉRAL PORRO.

Au bout d'une heure trop courte passée dans cette Venise matinale, nous reprenons notre train qui va nous conduire à Udine, Udine sur la ligne de Vienne et capitale du Frioul. Le général Duroc, né à Pont-à-iMousson, était duc de Frioul. Nous voici dans la région la plus napoléonienne, si je puis

dire, de l'Italie, dans une région toute pleine des titres de la noblesse impériale et des gloires du général Bonaparte. Quelle différence des temps, des méthodes et des moyens ! Les victoires du premier Consul et plus tard celles de Napoléon mouvraient les chemins de Vienne. Aujourd'hui des tranchées.

Notre train court à travers une plaine immense et riche, sur un terrain d'alluvions glissé des montagnes. La couche fertile recouvre légèrement un lit épais de cailloux que les torrents apportent des Alpes. Les Alpes travaillent à combler, à « enterrer la mer », comme dit la langue italienne. Dans ces vastes herbages plans, la nombreuse et brillante cavalerie italienne comptait trouver un champ incomparable d'activité, mais Cadorna débuta

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par une offensive et dès son premier effort se porta sur la montagne. Aujourd'hui la cavalerie italienne, de la même manière que la nôtre, a dû se mettre jusqu'à nouvel ordre au travail des fantassins.

Nous avons traversé Trévise, Conegliano, et vers midi nous passons les eaux et les cailloux du Tagliamento sur un pont de huit cents mètres. C'est sur sa rive droite que l'opinion générale croyait que l'armée italienne s'installerait, laissant entre elle et les Autrichiens le large torrent; mais Cadorna s'est porté 80 kilomètres plus loin, au delà des frontières. C'est le grand fait de la guerre italienne. L'armée et le pays en reçurent un surcroit prodigieux de confiance. Songez à noire entrée en Alsace, à ce premier poteau frontière arraché et que nous avons

planté sur la tombe de Paul Déroulède. Les Italiens s'attendaient à l'invasion, ils croyaient avoir à se battre pour leur défense sur leur propre sol, et voilà •qu'ils commençaient immédiatement là reconquête !

Ce que fut leur joie, un témoin,- Luigi Barzini, l'a peint dans une page saisissante de son recueil Al Fronte :

« Dans l'armée, Tattente était lourde... Il y avait encore une crainte obscure et vague d'être retardé. Qu'attendons-nous? se demandaient les soldats, qui sont simplistes, et qui considèrent que tout est prêt, du moment qu'ils sont là. Les clochers des villages, les collines qui s'élevaient comme des ilôts dans la plaine, les antiques remparts vénitiens de quelque vieille cité, enfin la haute esplanade de la citadelle d'Udine, étaient toujours bondés de

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soldais, qui contemplaient les terres italiennes à délivrer. On entendait des exclamations naïves et passionnées.

Certains, des ignorants, arrivés au front par devoir, s'enflammaient à cette vue. Elle était comme la vision matérielle de l'injustice. Ce profil de Thorizon avait pour leurs cœurs quelque chose de douloureux; ils sentaient au delà la Patrie déchirée et opprimée.

Dans cette ligne bleuâtre des plaines qui allait se dégradant jusqu'à la mer, dansces crêtes des montagnes lointaines et diaphanes, dans toute cette terre aux noms italiens et à la physionomie italienne, il y avait je ne sais quelle expression indicible d'appel et d'entente..

« Et l'heure sonna. Personne ne l'eût imaginée si belle.

« Un mouvement d'états-majorscommença dans la nuit. Un ronflement

d'automobiles éveilla la ville vers trois heures du matin. Le crépitement des Tnotocyclettes se dispersa dans les ténèbres vers des buts ignorés. Puis, dans tous les cantonnements, dans les villages, dans les centres de dépôts, éclatèrent des sonneries. Les joyeuses fanfares du réveil appelaient et répondaient par-dessus la plaine sombre.

C'était la diane de l'Italie.

« Notre infanterie s'avança, croyant aller à l'attaque. Elle y allait avec une volonté compacte et joyeuse. Elle passa le Natisone parmi les bouquets d'arbres, dans le parfum des acacias :fleuris, dans la fulgurance du plus beau 5oleil de mai, dans une atmosphère enivrante de printemps italien. Le flot humain passait, gonflé de joie. Il arriva sur la rive broussailleuse et fraîche du Judrio : la frontière !

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