‹ Dix jours en ItalieChapitre 22 sur 46 · UNE JOURNEE AUTOUR DE GORITZ I I I · texte numérisé non relu

UNE JOURNEE AUTOUR DE GORITZ I I I

fées se cachent et les chevaliers font sonner la trompe de l'automobile. En route pour le Corada.

Nous sortons de la vieille Italie et dans le moment où nous entrons sur le territoire reconquis nous longeons les baraques où a flotté le drapeau jaune du choléra. Aujourd'hui c'est fini et le mal vaincu a dû abaisser son sinistre pavillon. Tout autour s'étend un paysage puissantet joyeux, rempli d'épaisse verdure. La plus humble maison a son berceau de roses et sa treille de vigne.

La route s'élève dans des sites vosgiens. Elle a été construite en 40 jours pour porter au Corada l'artillerielourde, et d'innombrables casseurs de pierre continuent à la solidifier. Les Italiens ne cessent d'insister sur ce genre de travaux qu'ils multiplient dans la zone de guerre et auxquels ils excellent.

« Voyez, disent-ils, quand la charrue ramène au jour un marbre sculpté, une mosaïque, une dalle de route, on dit aussitôt : c'est que Rome a passé là. Un pont, un chemin, un amphithéâtre, un temple, un port, voilà les merveilleuses traces des légions romaines. Et nous sommes toujours les soldats de la civilisation. »

Du Corada, nous apercevons risonzo, large et caillouteux, puis en arrière, sur une colline de sapins, le château de Goritz avec la ville au pied.

— Prenez cette lunette. Distinguezvous les maisons ? Un peu à l'écart, ce grand bâtiment d'une blancheur éclatante, c'est le couvent deCastagnevizza qui contient les tombes de Charles X et du comte de Chambord. Cette branche vous gêne, mais en même temps elle nous masque. Les Autri-

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chiens sont en face. Attendez, d'ailleurs, nous allons nous rapprocher.

Et la course continue. Nous voici maintenant sur les montagnes, audessus de la vallée sauvage du Moven Isonzo.et c'est vrai que d'ici Goritziaest plus belle. Cette grande tache blanche avec toit rouge, au delà de la ville, c'est le couvent des Franciscains et les tombes de nos rois, et sur la droite s'étendent la lagune, puis la mer, bleuâtre à l'extrémité de ce bleu.

La position parle toute seule. Les Autrichiens occupent, en arrière de la ville, ces hauteurs d'où ils peuvent l'écraser.

— Dès maintenant, me dit un officier, nous pourrions nous jeter dans la ville; par la plaine, nous en sommes à 1.200 mètres, et en dépit du fleuve, la difficulté serait moyenne; maiscom-

ment y rester? Il faut de toute nécessité prendre d'abord les hauteurs. Nous y travaillons, et déjà nous occupons en grande partie le Podgora.

Quand nos amis occuperont tout le Podgora, ils posséderont un incomparable observatoire d'artillerie, et pourront commencer le nettoyage des hauteurs autrichiennes. Mais en outre il leur faudrait le Sagrado.

— Pourquoi n'irions-nous pas tout de suite au Podgora ?

— Cet après-midi, on pourra vous conduire dans cette direction; mais il fallait vous montrer d'abord ces collines qui sont si belles... Ah ! si vous les aviez vues au début de la guerre, avant que nous eussions ouvert des tranchées I Nous avons ruiné des merveilles.

A une heure, déjeuner au quartier

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général de la division, chez le général comte Ruggeri-Laderati, figure bien caractéristique de gentilhomme, de diplomate et de soldat, et puis en route, derechef.

Nos voitures courent à travers une plaine battue de tous les côtés, au milieu des villages déserts et des champs rendus à la plus luxuriante sauvagerie.

C'est la route de Goritz, et nous courons vers le fameux Podgora, tout rouge au milieu des collines de vignes.

— Comme il est sanglant, me dit un Italien : il a coûté tant de milliers d'hommes I

Nous avens pénétré dans une villa abandonnée, et, cette fois, c'estdu milieu d'un jardin parfumé, fleuri, chantant, que nous observons Goritz, dont nous ne sommes plus qu'à 3 kilomètres. Les lleurs et les arbres s'enivrent

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de liberté; les oiseaux tapagent, et les jeunes Italiens, étendus dans les hautes herbes, qui seules nous cachent aux batteries ennemies, se laissent aller au plaisir de se raconter.

Un tout jeune officier décrit une visite qu'il a faite de nuit aux premières lignes : de part et d'autre, Italiens et Autrichiens échangeaient des coups de fusil, s'interpellaient, soudain, le rossignol se mit à chanter, et un grand silence s'établit.

Un tel sentiment de la guerre serait impossible en France. Il offenserait et d'ailleurs semblerait pédant. Ici, il s'accorde avec ce prodigieux décor de volupté, et paraît bien sortir tout naturellement du fond des êtres. Je songe à ces motifs décoratifs issus de l'Orient que j'ai vus dans la crypte d'Aquilée, et j'admire de retrouver leurs enlace-

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