UNE JOURNEE AUTOUR DE GORITZ II
ments de roses et de rossignols dans la pensée de ce jeune officier.
Vous aimeriez, j'en suis sur, que je m'élève dans la hiérarchie des êtres et que je vous aide à connaître l'esprit de ceux qui mènent le combat. Je n'ai pas le droit de vous retracer les propos, non plus que de vous faire le portrait des chefs dont j'étais l'hôte. Voici pourtant quelques sentences que j'ai copiées, ce jour-là, dans un observatoire d'artillerie. Disposées d'une manière fort agréable, elles décoraient les murs et se proposaient à la méditation des officiers et des soldats :
Les obstacles sont les faillites de la volonté.
Moi et le temps, nous viendrons à bout de tout.
Où il y a de la volonté, il y a un chemin.
Il8 DIX JOURS EN ITALIE
Des obstacles sont en fuseaux. (C'està-dire, n'est-ce pas, croissent et décroissent, sont tour à tour amincis et renflés.)
Après avoir indiqué ce qu'il y a chez tout Italien de la manière de Gabriel^ d'Annunzio, il fallait montrer ce qu'il y subsiste de Mazarin, pour que nous ne perdions pas de vue qu'un d'Annunzio et un Mazarin s'accordent^ s'harmonisent, sont faits du même métal comme les deux faces d'une médaille..
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Le i5 mai, sur la fin de l'aprèsmidi, après roire excursion autour de Goritz, nous avons été reçus au Comando Supremo par le général Cadorna. Depuis notre arrivée dans le Frioul, le général avait été absent. Ce même jour, il revenait du Trentin.
Nous étions heureux d'approcher l'homme auprès de qui, à cette minute, on peut le mieux connaître ce que peut l'Italie.
D'après la Constitution, le roi commande l'armée. Le général Cadorna porte simplement le titre de chef de l'état-major général ; mais cette armée, c'est un outil qu'il a façonné, forgé, épuré, l'on peut dire créé. A toutes les époques et dans tous les pays, le chef militaire, s'il n'est pas en même temps le chef politique, doit se battre sur deux fronts. A l'avant et à l'arrière. Entendons-nous, je veux dire qu'il doit persuader les hommes du pouvoir civil de lui donner ses commodités pour vaincre les ennemis, en même temps qu'il fait face à ceux-ci. Cadorna, d'une vieille famille militaire, impétueux et qui n'y va pas par quatre chemins, plaît à son roi, honnête homme qui aime les honnêtes gens, et s'impose à toute la nation par l'autorité que toute l'armée lui accorde.
Dans la pièce de rez-de-chaussée où nous avons été immédiatement introduits, nous avons trouvé le général Porro, sous-chef de 1 etat-major général, à la table de qui nous avions déjà eu l'honneur de nous asseoir. Il y avait là aussi notre très distingué et très agréable confrère, M. Albertini, directeur du Carrière délia Sera.
Le Carrière est un journal de nuance conservatrice, mais si bien fait que tous les partis le lisent. Son action a été décisive dans la période des incertitudes qui précédèrent cette guerre. S'il était raisonnable de cherchera ramasser en quelques noms une histoire si complexe, je dirais : Albertini a fait l'éducation de l'esprit public ; les Garibaldi ont engagé les événements d'une manière qui ne permettait plus de reculer; Annunzio a
tout précipité, tout paré de beauté.
Quand le roi appela Albertini à siéger au Sénat, le prince de BQlow fit un formidable effort pour que la haute Assemblée ne ratifiât pas ce choix; mais la tentative du corrupteur allemand ne réussit qu'à offenser et irriter davantage les patriotes italiens.
Nous avons été heureux d'exprimer toute notre amitié à Albertini.
Le général Cadorna prévenu n'a pas tardé d'arriver. Ce qui frappe d'abord en lui, c'est l'expression de fermeté et de bienveillance.
La conversation générale roula sur les visites que nous venions de faire au Carso, à travers la lagune de Grado, en Garnie, autour de Goritz, et puis longuement sur Verdun. L'un de nos hôtes nota comme une opération inévitable et utile que les Français
avaient dû recaler de quelques kilomètres avant d'engager à fond la bataille défensive. Mais je m'abstiens de rapporter notre entretien, encore qu'un Cadorna ne dise que ce qu'il accepterait que l'on redît. L'intérêt de notre audience se trouve en dehors des mots, dans l'atmosphère de bel ordre, de confiance et de sérénité qu'on respire au grand quartier général et dans la courtoisie, le calme du Chef qui voulait bien nous donner une part de son temps dans cette après-midi du i5 mai.
Le i5 mai après-midi I Remarquez cette date et cette heure. C'est l'instant où les Autrichiens, après une canonnade terrible, commencée le 14 au matin, lancent, de l'Adige à la Brenta, leurs attaques d'infanterie.
Cadorna les attendait. Depuis des
mois il les voyait masser des troupes dans le Trentin. En vain, au début de mai, avaient-ils tenté de l'égarer par une violente attaque contre Monfalcone, sur l'Adriatique. Il n'avait voulu voir dans cette diversion sur sa droite que la preuve d'une agression imminente sur sa gauche, et quittant l'Isonzo, il avait en personne gagné le Trentin.
Mais si la manœuvre des Autrichiens était prévue, peut-être que la puissance de leurs moyens dépassa toute attente.
Le camp retranché de Trente a la forme d'un bastion dont l'angle extrême n'est séparé de la plaine italienne que par une distance de i5 kilomètres à vol d'oiseau. La ligne en est jalonnée de forts, distants l'un de l'autre de 2 à 3 kilomètres et placés à
des altitudes qui dominent la mince bordure de montagnes laissée à l'Italie. Depuis un an de guerre, les avantpostes italiens s'étaient poussés peu à peu jusqu'au pied de ces forts et, avec de grosses pièces hissées dans la montagne, ils en avaient battu et fracassé les coupoles. Les forts depuis de longs mois ne répondaient plus. La montagne autrichienne faisait la morte : elle ne l'était pas. Dans ces cavernes transformées en casemates, l'ennemi avait amassé peu à peu une formidable artillerie, deux mille canons de tous calibres, c'est-à-dire rien moins qu'un canon tous les cinq mètres, parmi lesquels plusieurs mortiers de 420.
Le 14, au matin, ils commencèrent leur canonnade d'une effroyable intensité. Le i5, après-midi, elle cessa; et l'infanterie s'élança à l'assaut des po-
sitions italiennes bouleversées. C'était l'heure où le général Cadorna nous recevait. Sans nul doute, il avait déjà conclu à la nécessité de rompre largement pour soustraire ses troupes à un ouragan d'explosifs et pour n'accepter le combat que sur des positions favorables.
« Les Autrichiens ne pourront pas amener avec eux en montagne cette formidable artillerie qu'ils ont passé de nombreux mois à mettre en position.
Ce seront leurs colonnes qui dès lors tomberont sous le feu de nos positions défensives. » Ainsi raisonne le général et là-dessus il établit les lignes générales d'une nouvelle action. Mais dans l'intérieur de ce plan, que de circonstances peuvent intervenir ! S'il vient d'apprécier les forces de l'ennemi en artillerie, il ne peut pas en-
core se faire une idée certaine des forces d'infanterie dont il commence à supporter le choc. Il ignore sans doute ce qu'aujourd'hui nous savons : que l'Autriche a concentré en face de lui trente-huit divisions d'infanterie dont dix-huit entre l'Adige et la Brenta ; que ces dernières ne comprennent que des troupes d'élite rompues à la guerre de montagne; que dans chaque bataillon l'effectif a été porté à mille hommes, et le nombre des mitrailleuses élevé de huit à trente-deux; que certains de ces régiments d'infanterie possèdent des canons spéciaux de 42 millimètres traînés par des chiens. Et puis, fùt-elle la meilleure, sa décision ne manquera pas de soulever de l'émoi dans le peuple, des critiques chez ses rivaux et des intrigues dans le Parlement. Il prend ses responsabilités et nous ne
voyons de cette heure tragique que le calme impénétrable du chef.
On servit un goûter, puis nous sommes passés dans le jardin où quelques photographies furent faites.
Le général Cadorna s'intéressait avec une parfaite courtoisie à connaître l'emploi de nos journées et si nous étions satisfaits des itinéraires que l'on nous avait ménagés. Les sentiments que nous exprimions pour les troupes que nous avions vues et pour les difficultés du terrain, il répéta à plusieurs reprises qu'il les écoutait avec une vive satisfaction. C'était un hôte courtois ? Non pas, c'était un chef recevant des alliés et tenant son rôle de réservoir de confiance.
Le calme de Cadorna et de Porro, leur courtoisie, leur liberté d'esprit tandis que dans cette crise, après avoir
avisé au mieux à la situation, ils nous donnaient l'audience qui avait été fixée à l'avance et qu'il n'eût pas été sans inconvénient de décommander, demeurera dans ma mémoire comme une leçon exemplaire.
C'est une belle faculté de savoir se distraire des idées les plus obsédantes pour accorder quelque attention à des soins secondaires; c'est également une belle faculté de savoir supprimer en soi beaucoup de sentiments et d'émotion qui ne servent de rien : ce gouvernement de soi-même compose en partie le génie d'un chef suprême qui doit voir les choses dans leur réalité crue et nue, et cependant rester impénétrable, afin de propager, toujours et quand même, autour de lui, une confiance favorable à l'action.
En quittant le Comando Sxipremo,
nous nous sommes rendus à une réception que nous faisaient l'honneur de nous offrir les députés et les sénateurs du Frioul. La plus entière sécurité patriotique y régnait, qui s'exprima dans les discours qui nous furent adressés aussi bien que dans la réponse, de tous points parfaite, de Barthou. C'est dans de telles circonstances que l'on mesure la vertu de la sérénité des chefs, combien il est utile et nécessaire que les chefs soient des faiseurs de calme, dans une guerre où les vicissitudes nécessairement seront nombreuses et où les paniquards, dénonciateurs, vociférateurs, avec lisurs à-coups, ne servent qu'à relever le moral de l'ennemi et à gêner ceux qui sont chargés de la défense nationale.
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