DANS LE CIEL DE LA PETITE VILLE
LES MAGASINS MILITAIRES. — LES DOLO- MITES. — AUTOUR DU LAC DE MISU- RINA.
Ce matin, à quatre heures, des appels de sirène, une deuxième, une troisième détonation formidables réveillent la petite ville d'Udine. D'un bond je suis à la fenêtre. Les batteries de la défense ouvrent joyeusement un feu infernal. Dans les rues flotte encore un peu de nuit, mais là-haut, l'im-
mense azur resplendit de jeunesse. Où sont-ils les avions d'Autriche? Les touffes légères que forment dans le ciel les projectiles qu'on leur lance par viennent à me les désigner. Un, trois, cinq, huit, j'en compte une dizaine, disposés en deux constellations. Quelques fenêtres, çà et là, s'entr'ouvrent.
Sur la place, des curieux apparaissent qui, à chaque détonation, s'éparpillent en courant sous les arcades. Mais soudain voici la maréchaussée du ciel.
Du lointain, à tire d'ailes, accourt la bande minuscule des avions italiens.
C'est grandiose, cette faiblesse poursuivant le crime. Rudes petits oiseaux à cervelle humaine 1 Udine qui les voit et les aime multiplie ses tirs. L'immense azur, à toutes les hauteurs, est semé de flocons lents à se dissiper.
Mais rien ne dégringole.
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Dans la ville bombardée, je distingue des points de rumeur. Des pompes à incendie passent à grand fracas, puis des voitures d'ambulance, un enfant blessé autour de qui tourbillonnent d'autres enfants. Mais là-haut, c'est toujours le grand ciel bleu marqué de touches légères de craie. Les avions ont beau faire deux kilomètres à la minute, ils n'en semblent pas moins immobiles. Est-il possible qu'un spectacle si nouveau, d'un si prodigieux intérêt, dans un décor d'entre ciel et terre, ennuie si vite ? En moins d'un quart d'heure, je ne songe plus qu'à me rendormir.
A sept heures, le général Porro, avec une bonne grâce dont nous sommes profondément touchés, vient à cheval, comme par hasard, s'assurer que ses hôtes sont intacts. 11 nous donne des
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nouvelles précises. Quelle niaiserie de massacrer à grands frais quelques civils désarmés. S'il était nécessaire de chauffer l'idée de la guerre dans ces régions, les Autrichiens s'en chargeraient. A huit heures, quand notre petit groupe sort d'Udine, il me semble que la population salue les Français avec plus de sympathie encore.
Nous partons pour les Dolomites.
Notre chemin, au début, c'est celui que nous avons pris l'avant-veille pour aller déjeuner avec les alpins à la Villa Nevea. En cours de route, dans un cirque de hautes montagnes, nous trouvons des baraquements, les magasins du corps d*arméede la Garnie. On nous invite à les visiter, comme chaque jour — mais je crois inutile de rien préciser — nous avons fait dans les diverses armées où nous circulions.
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Boulangeries (à mon goût, le pain des soldats italiens vaut mieux encore que le nôtre et que celui des Anglais), approvisionnements de chaussures, de lainages et de tous vêtements; grands parcs où s'entassent les sacs à terre, les fils barbelés et le reste; ateliers de réparations : voilà peut-être où l'on peut le mieux juger la force de résistance d'un pays en guerre. Les chefs italiens aiment à faire voir ces richesses et ce bel ordre; ils n'en cachent pas leur fierté.
Sans doute, ce ne sont pas là les immenses docks que j'ai visités interminablement à l'arrière des armées anglaises! Mais nul pays n'a les ressources de la Grande-Bretagne, et le soldat italien n'a pas les besoins du Tommy. En moins d'un an, nos amis les Italiens ont fait, dans la mesure
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nécessaire, aussi bien que. personne.
Tout était à créer. Ce pays, avant cette guerre, ne connaissait pas le service militaire général, bien qu'il existât en principe, parce qu'en fait on ne mettait dans l'armée qu'une partie du contingent. Au mois d'août 19 14, les magasins étaient encore vides de la guerre de Libye; Tartillerie, dépourvue de ses pièces essentielles de tous calibres; la cavalerie, sans chevaux; l'infanterie, sans munitions. En neuf mois de travail, Cadorna tira de ce chaos des troupes de choix.
Une vraie richesse pour l'armée italienne, c'est l'abondance et l'excellence de la main-d'œuvre dont elle dispose.
Les terrassiers italiens sont les premiers du monde. Le général Sanna, maigre, haut, bronzé, un Sarde de Cagliari, qui commande une division ca-
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labraise, me disait que ses hommes construisent les baraquements avec une habileté extraordinaire, parce qu'ils sont du pays des tremblements de terre.
A quelque race qu'il appartienne, un chef de magasins s'attache aux richesses qui lui sont confiées, et tend à ne plus vouloir les lâcher. Je crois que, si j'avais été dans l'intendance, je serais tombé dans ce travers. J'ai beaucoup admiré cet officier italien qui me disait : « J'ai là des vaches pour la nourriture des troupes; mais, avant de les abattre, je veux qu'elles me donnent des veaux. » Quand nous sommes passés, il se préoccupait de trouver des taureaux, afin de constituer un magnifique troupeau à l'armée, et parce que la viande du veau est plus agréable au soldat que celle de la vache...
Après avoir remonté le Tagliamento
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jusqu'aux neiges qui lui donnent naissance, au travers d'admirables paysages, où nous croisons de jeunes régiments et de beaux mulets chargés de sacs, nous sommes passés de la Garnie en Cadore.
Pieve di Cadore est la patrie du Titien. Sur sa maison natale nous lisons : 4(. A Titien qui par l'art prépara r indépendance de sa patrie. » Voilà qui grandit de la manière la plus vraie le rôle des artistes. On peut se nourrir d'une telle pensée non pas toute la journée, mais toute la vie. Je crois qu'elle m'a distrait de regarder les détails de la route, l'une des plus belles pourtant qu'il y ait dans le monde. 11 faudrait la suivre à pied pour sentir pleinement cette perpétuelle alliance de grâce et de sauvagerie. Des mélèzes, des sapins, un ciel d'azur, d'immenses
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solitudes et de toutes parts des montagnes extraordinaires, bien que pareilles les unes aux autres. Ce sont des pyramides, mais auprès d'elles la pyramide de Chéops semble une réduction d'étagère. Coiffées de glace, elles descendent presque à pic d'une hauteur de trois mille mètres dans les verdures des vallées. La nature, qui s'est préoccupée de les sculpter, a voulu aussi les peindre. Leurs grandes surfaces planes sont striées de rose.
Après un long trajet au milieu de ces belles étrangetés et convulsions de la montagne, nous sommes arrivés dans un merveilleux coin de verdure et de luxe, dans la petite cité de Cortina d'Ampezzo, qui n'est qu'une touffe de villas et d'hôtels. Les étrangères qui s'y pressaient se sont envolées comme des perdrix quand les coups de fusil reten-
tirent, mais le décor de leur vie élégante subsiste et les vieux musiciens qui égayaient le déjeuner où les officiers voulaient bien nous accueillir n'étaient-ils pas un débris de ces troupes de tziganes qui, aux jours heureux, remplissaient de leurs flons-flons ces hôtels cosmopolites ? Ils nous jouèrent les airs nationaux d'Italie, de France, d'Angleterre, de Russie, de Serbie ; les plus jeunes d'entre eux avaient pris le fusil et rompu leur mariage avec l'Autriche. « Si ta femme est méchante, apprends-lui la chanson ; voici comme on la chante avec un bon bâton. Flon-flon. »
Après déjeuner, vous devinez bien que nous sommes allés au Passo délie Tre Croci et au lac Misurina, lieux célèbres dans tout Tunivers par leur beauté. Là encore, les bâtiments des