‹ Dix jours en ItalieChapitre 33 sur 46 · LA VILLE DANS LES TENEBPES 17I · texte numérisé non relu

LA VILLE DANS LES TENEBPES 17I

ce que j'écrivais; maintenant un mot que je trace à l'aveugle sur ces petits cahiers étroits, c'est comme si je le lançais derrière moi. Ce sont des aveux jetés dans la nuit. Et quand ma fille me les relit le matin, en m'entendant parler ainsi, je suis profondément ému.

Le soir approchait; la lumière moins vive permettant au blessé qu'il se risquât dehors, nous sommes partis en gondole à rames.

Sous ses énormes luneites noires, le corps perdu dans son large maïueau d'officier, le visage et les mains amenuisés par la souffrance, la parole plus fière et toujours vigoureuse, imagée, quel personnage précieux il fait, notre ami, dans ce crépuscule. Les gondoliers, qui le reconnaissent, le saluent, et les soldats d'un hôpital que nous

longeons, l'ayant aperçu, accourenttout bandés aux fenêtres, et l'acclament à l'italienne par des applaudissements.

Nous allons au nord de la ville, dans un quartier vétusté et désert de palais délabrés, au Casino dei Spiriti.

C'est un jardin du seizième siècle, qui n'avait jamais disparu complètement et que le goût excellent de son propriétaire a rétabli d'après les anciennes gravures, tel que le connurent Michel-Ange et Vittoria Colonna. Les colonnades s'y mêlent aux fleurs, aux arbustes, aux arbres, pour former un ensemble noble et mystérieux, ordonné en une suite de chambres, diverses de couleur, de dessin et de parfum. Nous allons respirant, admirant et causant, et arrivés au fond de ce promenoir enchanté, à travers les barreaux de la

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vieille grille contre laquelle vient fraîchir la lagune, nous voyons sur l'eau déserte, au loin, dans l'atmosphère bleue et rose du soir, le cimetière.

« C'est là, me dit Annunzio, que reposent mes pauvres compagnons », et, après un silence que remplit notre double prière, il ajoute : « Pensons maintenant aux collines de Verdun ! »

Je lui raconte la mort du colonel Driant. Il me décrit le retour de l'aviateur Salomone, ramenant à travers le ciel ses deux compagnons, l'un mort, le second blessé et dont la tête, plus belle que la tète d'Orphée, ruisselait de perles rouges en dehors de la nacelle.

Lui-même Annunzio, a connu au-dessus de Trieste des heures dangereuses.

« Que sont, après cela, dit-il, ces rêves de domination et d'autres rêves encore ? je ne désire plus que de retrouver ces

minutes où le moindre homme devient quelqu'un qu'il n'avait jamais soupçonné. »

Cette causerie, où j'ai cru voir naître un nouvel Annunzio, nous l'avons prolongée bien tard, jusqu'au milieu de la nuit, à travers la ville, survolée d'avions, toutes lumières éteintes. Quel désert, quel clapotis sinistre, quel décor de cape et d'épée, la prodigieuse collection d'estampes romantiques ! Ceux qui virent ces extraordinaires ténèbres en deviendront fort redoutables : ils ne manqueront plus jamais, si l'on parle de Venise, de fatiguer leurs contemporains en répétant avec insistance :

« C'est en 191 6, qu'il fallait s'y promener ! » Le poète, un peu à tâtons m'entraînait le long de ruelles sinistres que nul rayon de vie n'animait, vers les sites que son imagination préfère. Ses

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admirateurs peuvent noter, dût-il maudire mon indiscrétion, qu'il convient d'aller vers minuità la ScaladelBovolo, que je leur laisse le soin de trouver.

Parfois Annunzio, sous ses verres et ses bandeaux, hésitait longuement et je le menaçais de faire connaître au monde que le poète du Feu est incapable de retrouver tout seul le chemin de la place Saint-Marc.

D'heure en heure, du haut des toits, s'élevait le cri des bersaglicri qui veillent en armes sur les terrasses où jadis les belles Vénitiennes séchaient leurs chevelures. Us guettent dans le ciel les taubes et rassurent la ville. Per Farta buonaguardta ! Mélopée qui saisit, attendrit le cœur en rappelant le péril du précieux trésor sans défense.

En contraste avec cette Venise perdue dans cette épaisseur de noir, il me fut

donné le lendemain de voir la ville éblouissante comme jamais dans un cirque d'azur.

On nous montrait les escadrilles italiennes et françaises qui assurent la défense aérienne de Venise. « Quel appareil voulez-vous essayer ?» J'ai demandé de faire au-dessus de la ville et de sa lagune, le plus bas possible, un voyage de reconnaissance. Voir Venise sous un angle inconnu, comme un plan en relief,laconnaître indiscrètement, du haut du ciel, alors que nous fûmes toujours prisonniers entre les façades de ses palais, la situer dans ses vastes lagunes, n'est-ce pas ce que vous m'enviez ?

A peine ai-je formé mon vœu que tout se prépare avec diligence sur les prairies où, non loin de Venise, la belle invention repose dans un coffret colossal. Le dirigeable, comme un Es-

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