LXVI PRÉFACE
Le pouvoir public n’était plus aux mains que : d'un parti; ce parti, pour sauver son existence, frappait sans ménagements ses adversaires.
Forcée de s’avouer son impuissance, la persécu- tion recourut à la dissimulation et à la ruse. Devançant Julien l’Apostat, et les apostats de tous les siècles, Maximin se fit envoyer des pétitions de differentes villes de l’Empire pour solliciter la proscription des chrétiens, souleva des procès sensationnels, fit accuser les chrétiens de eri- * mes infâmes qu'il ordonna d'afficher dans les. villes et les bourgades, sema partout d’ignominieux pamphlets et obligea les maîtres d’école à les répandre et à en faire les sujets de devoirs de leurs élèves, pendant que lui-même essayait de rendre la vie au paganisme expirant. Comme il est vrai que l'humanité se répète sans cesse! Vains efforts, ruses impuissantes! Les chrétiens formaient désormais la majorité de l’Empire et le parti qui détenait encore le, pouvoir allait succomber dans une lutte devenue inégale.
Comment, dira-t-on, les chrétiens, devenus si nombreux, si puissants en face d’un Empire ébranlé n'ont-ils pas lutté contre leurs persécuteurs et n’ont-ils pas triomphé par la force ? — Dieu ne le voulait pas ainsi. Jésus-Christ voulait une conquête du monde toute pacifique, et c'est par
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leur foi, leur douceur, leur patience que les chrétiens devaient écrire l’une des plus admirables pages de la démonstration évangélique. Toute coalition d’ailleurs eût été contraire au but qu'ils poursuivaient; elle aurait, en effet, accrédité et fortifié ce préjugé déjà si répandu, que les chrétiens étaient les ennemis de l’Empire, préjugé que les apologistes ne cessaient de combattre et qu'ils finirent par déraciner grâce à l’inaltérable fidélité des chrétiens aux lois du pays.
La conduite des vrais enfants de l’Église fut bien différente de celle des sectes hérétiques, qui oscillèrent toujours entre les excès opposés, entre la fuite et la recherche du martyre. Le témoignage rendu à la vérité par les vrais fidèles était marqué au coin de la constance des principes et d’une parfaite modération. Point d’enthousiasme factice, point d’ardeur maladive; se défier de soi-même, ne point provoquer ses adversaires, ne jamais faiblir devant-les pouvoirs publics pour quelque motif que ce fût, ne jamais renier Jésus- Christ devant les juges, telle fut la règle universellement recommandée par l’Église et suivie par ses vrais enfants. C'était la résultante de leur foi, de leur raison et de leur vertu, qui donnait à leur témoignage une force démonstrative incontestable. Le philosophe Justin, encore païen, en avait tiré cette conclusion, que des hommes
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qui savaient souffrir avec tant d’intrépidité ne pouvaient être que des hommes justes, et ce fut pour lui le point de départ de l’étude de leur doctrine et de sa conversion. Cette démonstra-
tion agissait si efficacement sur l'esprit des .
spectateurs attentifs qu’elle produisait de nombreuses conversions, et que Tertullien pouvait dire avec raison que le sang des martyrs était une semence de chrétiens.
Parmi les motifs de crédibilité que l’Église invoque en faveur de la divinité de notre foi, l’argument tiré des martyrs, de leur constance dans les tourments, de leur mort violente, de leur grand nombre, outre qu’elle est accessible à tous les esprits, a toujours paru l’un des plus frappants et des plus démonstratifs. Comment, en effet, ne pas croire volontiers, avec Pascal, une histoire dont les témoins se font égorger? Jésus-Christ n’en a-t-il pas ratifié d'avance la légitimité quand il leur a demandé d’être ses témoins par toute la terre et qu’il leur a promis l'assistance de l'Esprit-Saint devant les tribunaux? Les apôtres ne l'ont-ils pas cru probant, quand ils l'ont donné pour toute raison à ceux qui voulaient leur: fermer la bouche? « Dieu a ressuscité Jésus, nous en sommes témoins... nous ne pouvons ne pas dire ce que nous avons vu et entendu. » Ce simple témoignage l’emportait à
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leurs yeux sur la subtilité des argumentations, et ils le maintenaïent jusqu’à l’effusion du sang.
Les paiens n’en ont-ils pas accepté la force démonstrative en s’enrôlant en masse sous les étendards de Jésus-Christ à la vue de la confession publique et irréductible des confesseurs de la foi?
Les fidèles, les apologistes, ies tneciogiens de tous les temps n’y ont-ils pas fait appel comme à une preuve décisive,aussi saisissante que simple?
Aujourd’hui cette conclusion conserve toute sa légitimité et toute sa force. La mort violente de tant de martyrs constitue un témoignage irrécusable en faveur du fait évangélique. Ils se * sont fait tuer, en effet, pour attester ce fait. Les uns étaient de la.première heure ; ils avaient vécu avec le Sauveur, et avaient vérifié ce qu'ils attestaient. Les autres, venus à leur suite, les avaient entendus raconter ce qu'ils avaient vu;
ils avaient été eux-mêmes témoins de leurs miracles, et ils mouraient pour affirmer la tradition catholique qui se passait de main en main. Saint Jean, saint Polycarpe, son disciple, saint - Jrénée, disciple de ce dernier, nous conduisent à la fin du second siècle, et la chaîne traditionnelle ne compte que quelques anneaux. Ceux qui mouraient rendaient témoignage tout ensemble au fait et à la doctrine du christianisme tou-
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jours vivants dans l'Église. Si les derniers martyrs sont déjà plus éloignés de Jésus et de ses apôtres, ils leur tiennent toujours de près par leur union étroite avec l’Église, et c’est pour le fait de la foi traditionnelle qu’ils versent joyeusement leur sang. Ce support patient, persévérant de telles souffrances par de telles multitudes et pendant si longtemps, constitue un fa historique si extraordinaire, si particulier à la religion chrétienne, qu'il ne peut s'expliquer que par une assistance divine, comme le disait Félicité dans sa prison de Carthage : « Alors un autre sera en moi, qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour lui. »
La preuve est donc complète. « L’édit de paix füt un aveu solennel de l'impuissance de la souveraineté païenne à prévaloir contre le sang des chrétiens... L'histoire des martyrs du premier au quatrième siècle forme un tout complet qui se suffit à lui-même et porte avec soi ses conclusions, » |
Telle est la substance du livre que M. Paul Allard offre en ce moment au public lettré. Au-
tant la pensée en est élevée, autant la méthode | en est excellente. Impossible de trouver unlivre |
plus nourri de faits, un exposé mieux documenté.
Point d'imagination, point de supposition ha- |
sardée ni de conjecture. Rien que des faits puisés