‹ dix lecons sur le martyreChapitre 11 sur 201 · PRÉFACE. XXXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXXI

aux meilleures sources, bien contrôlés, munis de références exactes : rien que la déduction de conséquences rigoureuses. L'auteur soulève et traite en passant une foule de points de l’histoire du monde ancien, qui sont du plus haut intérêt : la politique intérieure de l’Empire romain, le droit appliqué aux chrétiens, la constitution de la propriété ecclésiastique, l’organisation de la charité chrétienne, l’émancipation de l’esclave, les combinaisons morales tolérées par l’Église dans l’exercice des fonctions publiques, et, par dessus tout, les hautes questions religieuses et morales impliquées dans le grand fait du martyre.

A chaque page il se heurte à des rapproche- ments faciles avec les événements douloureux qui se passent sous nos yeux; mais, en homme discret, il se contente d’une allusion transparente et passe outre. Il n’en reste pas moins que ce récit des souffrances infligées aux chrétiens, sans aucune autre raison que-la foi dont ils font profession, est d’un frappant à propos. Si jamais auteur a pu désirer une heure propice pour produire son œuvre, M. Paul Allard n’en pouvait rencontrer de plus favorable que l'heure présente ; car il a peint des figures qui, pour être vieilles de dix huit siècles, n’en sont pas moins de notre temps.

P.-L. PÉCHENARD.

Paris, juillet 1905

L'APOSTOLAT ET LE MARTYRE. L'EXPANSION DU CHRISTIANISME DANS L'EMPIRE ROMAIN

Quand même le martyre ne serait pas l’un des faits les plus importants de l’histoire religieuse, on devrait reconnaître en lui l’un des phénomènes historiques les plus originaux et les plus considérables. £

Le martyre, au sens étymologique du mot, était inconnu avant le christianisme. Il n’y eut pas de martyrs de la philosophie. « Personne, écrit l’a- pologiste Justin, ne crut Socrate jusqu'à mourir pour ce qu'il enseignait !. » Il n’y eut pas de martyrs du paganisme. On ne vit point d'hommes rendant témoignage, par la souffrance et par la mort volontairement acceptée, à la vérité d’une des reli-

4, Saint Justin, ZI Apol., 10.

gions païennes. Aucune de celles-ci n'exigea de ses adhérents cette foi absolue qui ne fait qu'un avec

la vie. Toutes soufirirent le partage, acceptèrent |

les défaites, se plièrent aux jougs les plus divers et s’accommodèrent des alliages les plus variés. Pas un Latin n’eût eu la pensée de risquer ses jours pour empêcher les dieux grecs de prendre pied en Italie, ni pas un Celte n'aurait versé une goutte de son sang pour protester contre l'installation des divinités helléno-romaines aux côtés des triades gauloises. Les cultes païens produisirent des fanatiques, comme les Galls qui se tailladaient les bras, et même se mutilaient honteusement en l'honneur de Cybèle, et dont les orgies avaient fini par prendre place dans le calendrier officiel de Rome. L'ivresse religieuse alla parfois jusqu’au suicide, par exemple chez ces dévots de l’Inde qui se jetaient sous les roues du char où était portée leur idole, afin d'être écrasés par elle. Mais ces emportements sauvages, cette offrande du sang ou même de la vie, n'ont

point la valeur d'un témoignage : la superstition.

poussée jusqu'à la folie, de la part de certains païens, ne prouve pas plus que l'indifférence et la facilité sceptique des autres. Rien n’y ressemble à l'affirmation inébranlable, réfléchie, raisonnée, d'un fait ou d'une doctrine.

Je dirai même qu'il n’y eut pas, à proprement parler, de martyrs juifs. Sans doute, le type du martyr s'ébaucha, sous l’ancienne Loi, par des figures ad-

mirables. Les trois jeunes gens dans la fournaise |

de Babylone, Daniel dans la fosse aux lions, les sept frères Machabées immolés avec leur mère,

sont des exemples sublimes de fidélité au vrai Dieu |

et à sa loi. Mais s’il se rencontre chez ces héros de la conscience juive la volonté, inconnue des païens, de mourir plutôt que de souiller leur âme par un culte étranger, on ne voit point encore apparaître en eux ce témoignage qui fait du martyr chrétien l’apôtre d'une vérité universelle et conquérante. Le Juif se laisse tuer pour demeurer fidèle à une religion qui est le privilège de sa race et la loi de son peuple. Le chrétien accepte la mort pour prouver la divinité d’une religion qui doit devenir celle de tous les hommes et de tous les peuples.

C’est ce que signifie le mot martyr : udpruç, témoin jusqu’à la certitude, si le plus grand signe de la certitude est de sacrifier sa vie en preuve de ce - qu'on affirme. Ce mot, avec toute la force de ce sens, n'apparaît pas avant l'Évangile. On ne le trouve point dans l’Ancien Testament, même dans les livres écrits en grec, où il semble qu'il eût eu sa place naturelle, comme les livres des Machabées. Ou plutôt il s'y rencontre une fois, et dans une circonstance qui paraîtrait propre à le suggérer : mais c’est pour dire toute autre chose. Il s’agit des révoltés juifs qui se laissent prendre plutôt que de violer, en combattant, la loi du $abbat : « Le ciel et la terre sont témoins (uaprupet), s’é- crient-ils, que vous nous tuez injustement !. » L'écrivain sacré ne songe pas à attacher le sens de témoignage à l’héroïque abnégation de ces Juifs scrupuleux. Il faut attendre jusqu’à Jésus-Christ pour trouver la pensée, la volonté déclarée de faire des hommes les témoins et comme les répondants d’une religion.

4, I Mach., n, 37.

C’est la charge dont il investit ses apôtres en les quittant. « Vous serez les témoins (udprupes) de ces choses !, » dit-il, et il ajoute : « Vous serez mes témoins à Jérusalem et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre?. » Les apôtres acceptent cette mission, avec toutes ses conséquences ; quand il s’agit de remplir dans leurs rangs le vide causé par la défection de Judas : « Choisissons, dit Pierre, un des hommes qui furent de tout temps avec nous, depuis l'entrée jusqu'à la sortie du Seigneur Jésus, depuis son baptême par Jean jusqu’au jour où il fut enlevé du milieu de nous, afin que celui-ci puisse avec nous porter témoignage de sa résurrection 5. » Ce témoignage, Pierre le rend dès son premier discours aux Juifs après la Pentecôte : « Dieu a ressuscité Jésus, nous tous en sommes les témoins 4. » Il le rend bientôt, avec Jean, devant les pontifes et tous les chefs de la religion juive : « Nous ne pouvons pas, déclarent les deux apôtres, ne pas dire ce que nous avons vu etce que nous avons entendu ÿ. » Ce sont ensuite tous les apôtres ensemble : ils ont été emprisonnés, puis sont sortis de prison : ils comparaissent devant les mêmes autorités : « Nous sommes témoins de ces choses, et avec nous le Saint-Esprit, que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent. » Et, ayant subi la flagellation, ils sortent de la salle

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