‹ dix lecons sur le martyreChapitre 117 sur 201 · Eusèbe, His. eccl., VI, 2, G · texte numérisé non relu

Eusèbe, His. eccl., VI, 2, G

neur de province ne pouvait se dispenser de leur offrir ses adorations en certains jours d'anniversaire impérial ou de fête religieuse. Un sénateur se serait malaisément abstenu du sacrifice annuel offert sur le Capitole au nom du sénat, etil lui eût été difficile de ne pas brûler, en prenant séance, son grain d’encens sur l'autel de la Victoire. L'entrée en charge d’un consul se célébrait par des sacrifices; il lui fallait donner, en l'honneur des divinités, des jeux souillés par le sang des gladiateurs ou par des exhibitions souvent malséantes. La mission de présider aux jeux faisait de même partie dela charge des préteurs et des questeurs. Dans les colonies et les municipes, où la vie publique était une représentation en petit de celle de Rome, l'entretien des temples, le soin des sacrifices publics et des banquets religieux, l'intendance des spectacles et des combats de gladiateurs, furent parmi les principales attributions des édiles et des duumvirs.

Cela faisait au chrétien appelé par la naissance ou la fortune à ces fonctions une situation fort difficile. - Si la rigueur des principes dominait tout en ce monde, il semble qu'il n'eût eu le choix qu'entre deux partis : ou refuser toute charge publique, et, en s’exposant par ce refus au reproche de « tristesse, » d’ « inertie, » de « haine du genre humain, » avouer implicitement sa foi: ou passer outre aux scrupules, ce qui était s'exclure de la société des fidèles. Se dénoncer ou s'excommunier soi-même, cruelle alternative ! Quelques-uns semblent avoir pensé que la question se posait en ces termes absolus : à un adversaire du christianisme, quireprochait à l'Église d'être composée de pauvres gens, un apologiste de

la fin du second siècle ou du commencement du troisième répondait : « Nous ne sommes pas seulement du petit peuple, puisque nous méprisons vos honneurs et votre pourpre!; » ce qui indique bien, non seulement, comme on le sait de reste, qu'il y avait des nobles dans l'Église, mais encore qu'il y en avait qui, de parti pris, refusaient les honneurs et les charges. Cependant un parti pris de ce genre, s'il était os de règle absolue, eût tourné tout ensemble au détriment de l'Église et de l'Empire. Celle-ci ne pouvait voir avec dote les plus influents et les plus nobles de ses fils demeurer oisifs, ou la quitter de désespoir. L'État ou les villes avaient intérêt à ne pas se priver d’utiles auxiliaires, en rendant leur service pour jamais impossible pour des hommes dont les scrupules mêmes indiquaient la vertu. Aussi, pendant le long espace de trois siècles, les principes seplièrent-ils plus d’une fois à des compromis. En dehors des époques où le conflit était à l'état aigu, on vit une sorte de modus vivendi s'établir dans la pratique.

Le moins conciliant des Pères de l’Église en reconnaît lui-même la légitimité. « On s’est demandé, écrit Tertullien, si un serviteur de Dieu peut être investi de quelque dignité, de quelque charge, à la condition d'échapper par faveur spéciale ou par adresse à tout acte d'idolâtrie. On cite Joseph et

Daniel qui, parés des ornements du pouvoir et revêtus de la pourpre, gouvernèrent ainsi sans aucune souillure d’idolâtrie l'Égypte et le pays de Babylone.

4. Nec de ultima statim plebe consistimus, si honores vestros et purpuras recusamus. Minucius Felix, Octavius, 8, — Voir le commentaire de ce passage par De Rossi, Bull. di arch, crist., 1888-1889,

Que quelqu'un exerce les fonctions de l'État, mais sans sacrifier, sans favoriser par son autorité les sacrifices, sans fournir de victimes, sans pourvoir à l'entretien des temples, sans en assurer les revenus, sans donner à ses frais ou à ceux du public des spectacles, ni les présider : je le veux bien, si l’on croit la chose possible !. » Possible, elle l'était, de l’aveu de Tertullien lui-même : car il nous montre ailleurs, non pour les blâmer, mais au contraire pour exalter, par leur exemple, la puissance du christianisme, les fidèles qui siégeaient dans le sénat ou dans les conseils des villes ?. Il suffisait donc du bon vouloir d'empereurs ou plus intelligents, ou plus tolérants, ou plus indifférents que les autres, ou moins Romains d’origine et de traditions, ou encore lassés de persécuter, pour mettre au large la conscience des fidèles, en souffrant qu'ils s’abstinssent des actes condamnés par leur religion, sans cesser de remplir l'essentiel des devoirs de la vie publique.

Comment se faisait le tri entre ces actes et ces devoirs? C'est ce qu'aucun document ne montre d’une façon préeise. [Il y avait probablement une casuistique spéciale à ces temps difficiles. Tels actes d'apparence païenne semblaient répréhensibles ou tolérables, selon qu'on les regardait du point de vue religieux ou du point de vue civil. Voyez la dé- coration des catacombes : les images d'Éros et de Psyché, d'Ulysse et des Sirènes, d'Orphée charmant les bêtes, des Saisons, de l'Océan ou des Fleuves personnifiés, s’y rencontrent près des tombeaux des martyrs, mêlées à la représentation des plus augustes

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