‹ dix lecons sur le martyreChapitre 119 sur 201 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

par leur abstention. Les canons du concile d’Illiberis montrent la sollicitude avec laquelle l'Église veillait pour empêcher les magistrats chrétiens de franchir les limites, toujours un peu flottantes, de ces concessions !.

Nombreuses sont les années où les fidèles purent en profiter. Au premier siècle, presque tout le temps de la dynastie Flavienne, puisque Domitien ne commencça d'être intolérant que dans la quatorzième année de son règne; au second siècle, au moins le règne de Commode, qui eut de la bonne volonté pour les chrétiens ; au troisième, les oasis de liberté religieuse que nous offrent les règnes d'Alexandre Sévère, de Philippe, les premières années de celui de Valérien, le règne de Gallien, les débuts du règne de Dioclétien. On vit même sous cet empereur, qui, avant d’inaugurer le suprême combat contre l'Église, avait d’abord été pour elle d’une extrême bienveillance, s'ébaucher une situation toute différente de celle que je viens de décrire. Il n’y eut plus besoin alors de trouver un modus vivendi, sous la forme de ces tacites transactions, où de part et d'autre on écorne un peu la logique. Le premier, Dioclétien étendit aux magistrats chrétiens le traitement de faveur que ses- prédécesseurs avaient accordé aux Juifs, et qui, dans un État vraiment libéral, eût été la règle commune pour tous les dissidents. « Le divin Sévère et Antonin (Caracalla), lisons-nous dans une ordonnance du commencement du troisième siècle, ont permis à ceux qui suivent la superstition

4. Concile d’Illiberis, canons 3, 4, 55, 56. Voir Héfélé, Hist. des conciles, trad. Leclercq, 1. I, 1907, p. 222, 223, 251, 252; Duchesne, Le Concile d'Elvire et les flamines chréliens, dans Mélanges Renier, p.171.

judaïque d'obtenir les honneurs publics, en les | exemptant des obligations qui pourraient blesser leur || conscience religieuse !. » C'est ce que fit Dioclétien pour les fidèles. L'historien contemporain Eusèbe le | dit en termes bien dignes d’être remarqués : « Les É des princes pour les nôtres furent alors tels, qu’on les nommait gouverneurs de provinces, en les dispensant de toute anxiété au sujet des sacrifices ?. »

Mais cette tolérance, tacite ou même expresse, demeurait toujours précaire : le moment vint souvent où, au milieu de la sécurité dont avaient joui les magistrats chrétiens, et à laquelle ils avaient presque toujours eu le temps de s’accoutumer, au point de la croire fondée pour jamais, la persécution éclatait de nouveau, soudaine, inattendue, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L'épreuve devait être cruelle pour ceux qu’elle arrêtait au cours d'une carrière suivie jusque-là en toute sûreté de conscience, à côté de leurs collègues païens. L'obligation imposée tout à coup d'accomplir intégralement les actes de paganisme liés à leur charge, « l’agonie de sacrifier *, » pour employer une forte expression d'Eusèbe ; en cas de refus, la démission forcée ou la destitution, prélude presque toujours de la ruine et de la mort : tel fut souvent le sort des chrétiens de haut rang. Sous Domitien, c'est, vous vous en souvenez, Flavius Clemens, mis à mort pendant qu'il était encore consul; c'est tout un groupe de personnages aristocratiques immolés en même temps que lui, après avoir pu d'abord concilier sans péril

Digeste, L, n, 2,53.

Eusèbe, Hist. eccl., VI, 4, 2.

This mepi To Oüeuv ayeovtus. Ibid.

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leur foi et leur rang. Sous Commode, c’est Apollonius, victime d’une dénonciation privée, et solennellement jugé par ses pairs. Un mot très simple de son interrogatoire me paraît singulièrement émouvani. Quand le préfet du prétoire, après avoir écouté son plaidoyer en faveur de la doctrine chrétienne, et lui avoir opposé les inflexibles lois, subitement réveillées, qui défendaient d’être chrétien, lui dit : « Reste, vis avec nous !, » on sent qu'il adresse à un personnage honoré, peut-être à un collègue, le : suprême appel de tous les membres du Sénat. Sans doute il fallait un courage très grand pour choisir la mort dans ces conditions.

Quand ce n'était pas à la mort, c'était quelquefois à une déchéance peut-être plus pénible que s'exposaient les chrétiens. Avant de devenir sanglante, la persécution de Dioclétien commença par des mesures qui ätteignaient les fidèles des hautes classes à la fois dans leurs intérêts et dans leur légitime fierté. Ce fut d'abord l’épuration dé l’armée. Par une singulière aberration d'esprit, que la passion sectaire a reproduite en d’autres temps, les Augustes Dioclétien et Maximien Hercule, le César Galère, entreprirent, $ous l'œil des Barbares, de priver les légions romaines de tous leurs officiers chrétiens. Un inspecteur d'armée eut l’ordre de parcourir les divers corps de troupes, pour dégrader et chasser des rangs les officiers qui refuseraient de sacrifier, Quelques-uns, en petit nombre, par une résistance plus énergique, par quelque mot de fière protestation, méritèrent la mort, et, selon l’expres-

4. Zvoe ueb” Au@v, Acta S. Apollonii, dans Analecta Bollandiana, t, XIV, 1895, p.290,

sion d'un contemporain, « perdirent, pour la défense de la piété, non seulement leur dignité, mais leur vie !. » Beaucoup d’autres, selon le même témoin, « préférèrent sans hésiter la confession du Christ à la gloire et aux avantages du monde ?. » Laissés en vie, mais dépossédés de leurs grades, ils endurèrent ce martyre silencieux, qui consiste à briser son épée pour demeurer fidèle à la croix.

La persécution contre les militaires n'était que le prélude. Dioclétien, qui avait un fond d’humanité, n’arriva que par degrés, et poussé par les conseils d'autrui, à prononcer contre les chrétiens la peine de mort. Elle ne se lit pas encore en termes formels dans le premier édit par lequel, en 3083, il étend la proscription à tous les membres de l'Église. Mais la dégradation, non plus militaire, mais civile, y est prodiguée. Eusèbe résume d’un mot l'article qui en parle : « Ceux qui sont élevés en dignité perdront toute dignité , » Un autre contemporain, Lactance, précise en disant : « Privés de tous leurs honneurs et de tous leurs emplois, ils deviendront sujets à la torture, quelle qu'ait été leur noblesse ou leur fonction *. » C'était le privilège des nobles et, d’une manière générale, de tous les « honnêtes gens, » au sens latin du mot, de ne pouvoir être mis à la torture, ni condamnés à des supplices infamants : en vertu de l’édit, le chrétien, quel que soit son rang, perd définitivement ce privilège. Une sorte de mort civile le frappe même, et, nous apprend encore Lactance, il perd jusqu’au droit d’intenter une action

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