‹ dix lecons sur le martyreChapitre 120 sur 201 · Lactance, De mort. pers · texte numérisé non relu

Lactance, De mort. pers

devant les tribunaux : j'ai déjà montré, par le procès de Julitta, avec quelle rigueur était appliquée cette dernière disposition. Qu'on se figure l’angoisse d'hommes considérables, patriciens, magistrats, mis tout à coup en demeure de choisir entre leur foi et cette dégradation, ou plutôt ce néant juridique!

A toutes les époques, beaucoup y succombèrent. Pendant la persécution de Dèce, le clergé romain, écrivant à celui de Carthage, rend compte de l'épreuve traversée par les chrétiens de la ville éternelle : il parie des nombreuses apostasies qui se produisirent alors, et cite parmi les principaux apostats « des personnes élevées en dignité, » #nsignes personae ‘. Un poème faussement attribué à Tertullien, mais qui paraît plutôt du quatrième siècle, est adressé « à un sénateur, ancien consul, qui de la religion chrétienne est retourné à la servitude des idoles, » ad senatorem, ex consule, a christiana religione ad idolorum servitutem reversum ?. « Après avoir franchi le seuil de la loi de vérité, dit le poète au noble renégat, après avoir connu Dieu pendant quelques années, comment gardes-tu ce qu'il fallait abandonner, abandonnes-tu ce qu'il fallait garder? » Il exprime l'espoir qu’à l'heure où les ambitions s’éteignent, l’apostat se tournera vers la foi de sa jeunesse : « Corrigé par la vieillesse,

1. Epist. cleri romani ad clerum carthag., inter Cyprianicas, 2. 2. Migne, P, L., t. 11, col. 1106.

rassasié de tes erreurs, tu nous reviendras peut-être. | Suis alors les conseils de l'âge, apprends à être | fidèle à Dieu... »

De ces faiblesses, de ces chutes suecessives mêlées de retours, et se produisant à travers une adhé- | sion intérieure et même héréditaire au christianisme, | M. de Rossi a signalé un illustre exemple dans la | lignée patricienne des Acilius Glabrio. Cette fa- | mille consulaire que je vous ai montrée apparaissant tout à coup dans l'Église, lors du martyre de son chef au temps de Domitien, et où par consé- | quent le christianisme était entré avant la fin du premier siècle, se transmit la foi de génération en | génération depuis les temps apostoliques jusqu’à celui de Constantin : les monuments qui la rappellent | dans la catacombe de Priscille, demeurée sa propriété, vont de l’une à l’autre de ces époques extrêmes de l’histoire des persécutions. Cependant les inscriptions profanes montrent aussi que, durant ces trois siècles, les Acilii ne cessèrent point de parcourir la carrière des honneurs. Et la comparaison des deux épigraphies révèle, selon l'expression de M. de Rossi, « ce fait presque paradoxal de la perpétuité de la| foi dans une série de générations d’Acilii dans lesquelles se rencontrent non seulement des consuls et des magistrats de l’ordre le plus élevé, mais encore des prêtres, des prêtresses, même des enfants membres des illustres collèges idolâtriques réservés par privilège aux patriciens et à leurs fils !. »

À des fidèles qui eurent tant de peine à mettre d'accord leurs croyances intimes et leurs ambitions

1, De Rossi, Bull. di arch. crist., 1882-1889, p. 57-58.

s'applique un mot de Tertullien : « Ta naissance et tes richesses te défendent mal de l'idolâtriet. » Il semble encore que pour de tels personnages, qui durent passer leur vie à scandaliser publiquement l'Église et à essayer de racheter leurs fautes par leurs aumônes, aient été écrites de curieuses paroles d'Origène, révélatrices de la situation étrange et peu claire qui se produisait parfois dans les milieux aristocratiques. C’est encore de la casuistique, et il faut avouer qu'à ces époques tourmentées il dut y avoir des cas bien bizarres à résoudre. L'illustre docteur se demande « si l'Eglise a le droit de prier pour le salut du pécheur, afin d'obtenir sa délivrance de la damnation éternelle, quand, ayant commis pendant sa vie beaucoup de fautes dignes de cette damnation, il a cependant multiplié ses efforts pour être utile à l'Église. » Origène ajoute : « Il ya, parmi les puissants, Roi de pécheurs de cette sorte, qui cependant font tout ce qui leur est possible en faveur des chrétiens ?. » « J’applique ce témoignage, écrit M. de Rossi, à ce que j’ai dit des Acilius Glabrio, et à la condition dans laquelle plusieurs d’entre eux se trouvèrent, au cours des trois premiers siècles, par rapport à la religion chrétienne ÿ. »

Je l’appliquerai à d’autres encore, dont parle la Vie de saint Cyprien. On était au plus fort de la persécution de Valérien. Son second édit s’exécutait partout avec une extrême rigueur. Le ee de l'évêque de Carthage était imminent. « Beaucoup

4. Nativitas et substantia tua molestae tibi sunt adversus idololatriam. Tertullien, De idolol., 18.

2, Origène, In Matth. comment. series, «ans Migne, P. G.,t. XIE, <ol. 1772.

Page 1